‹ Laure d'Estell (volume 2)Chapitre 11 sur 15 · LETTRE LVI · texte numérisé non relu

LETTRE LVI

Laure à Juliette.

J e ne sais comment te raconter ce qui vient de m'arriver, Juliette,...

je l'ai vu , et j'y crois à peine. . . , Ce matin, retenue chez moi par le mauvais tems , je travaillais dans mon cabinet , quand Lise vint m'annoncer la visite de sir

James A cette nouvelle ,

mon cœur battit de joie, et sans penser à cacher mon trouble , je donnai l'ordre de le laisser entrer.

Je me félicitais de pouvoir l'entretenir un moment , mais ,

ô ciel ! que devins-je ! lorsque je

le vis s'approcher de moi

fixer d'un œil égaré le portrait de Henri,.... faire un mouvement

d'horreur et se précipiter

hors de la chambre Je crus

quelque tems que mon imaginatiori se repaissait d'un songe; je me levai , et m'étant approchée de ma fenêtre, j'aperçus sa voiture qui

s'éloignait Saisie de cette

apparition , je tombai sur un siège et restai immobile : l'arrivée de Frédéric me tira de cette espèce d'assoupissement; à sa physionomie je crus qu'il venait m'annoncer un nouveau malheur, et mon étonoement redoubla quand il me dit : — Excusez cette démarche, madame, j'en sens toute l'inconséquence, mais il faut que votre franchise me tire de l'horrible état

(95) où je suis : — Que voulez-vous f lui demandai- je avec effroi? — je veux , reprit-il , que vous m'otiez tout espoir , en m'avouant que sir James vous aime, et que vous répondez à son amour ; . . je veux être convaincu de la fausseté de •son ame , et aller l'accabler des reproches dus à sa perfidie . . . . „ Il savait que je vous adorais ; et après m'avoir juré de ne jamais former le projet de s'unir à vous ; le cruel n'a pas craint de m'arra-

cher votre cœur ! tout-à-

1 heure il sortait de chez vous. Je

l'ai rencontré Son regard

m'a fait frémir .... ; il m'a fui , et je ne sais si c'est pour me cacher son ivresse ou son désespoir. — Cet indigne soupçon me rendit me3 forces , et reprenant ma fierté :

(96 ) — Qui vous a donné le droit, lui dis-je , de m'insulter ainsi? pour ne pas répondre à votre amour !

dois - je vous rendre compte de tous les sentimens de mon ame?

non, monsieur, un homme capable d'un semblableprocédé n'est pas digne de ma confiance ; mais je veux bien vous éviter un nouveau tort , en vous jurant que jamais sir James ne m'a déclaré la passion que vous lui supposez ; qu'il est digne de votre amitié , et qu'il vous a tenu sa parole. — A cette dernière pensée je fondis en larmes ; Frédéric se jetta à mes pieds.

— Je vous afflige, reprit-il , je suis un monstre ; et si la pitié vous engage à me pardonner, la justice vent que j'expie ma faute ; en achevant ces mots, il me quitta.

«Il

(97) » Il a juré de ne jamais former le projet de s'unir à moi,» répétai-je en me voyant seule ! voilà l'arrêt du destin de ma vie !.. .

mais si son cœur avait violé cet affreux serment? .... s'il mail

niait? ah ! je consentirais

sans peine à sa résolution! tout ce que j'ai vu d'inexplicable dans sa conduite , est peut-être une suite de la violence qu'il se fait pour cacher son amour ! . . . .

Peut-être a-t-il cru voir clans le portrait de Henri celui de Frédéric ? leur ressemblance aura causé son erreur et sa fuite. S'il était

vrai ! il serait jaloux , et je

ne serais point à plaindre , car être aimé de lui e*t le seul bonheur où j'aspire mais, que

pense -tu de cette promesse? de,

(OS) la fureur de Frédéric ? ... et qu'en pensai-je moi - même ? hélas ! je n'en sais rien . . . Mon ame froissée par tant de sensations différentes , ne laisse pas à mon esprit Ja faculté de se reconnaître . . . • Depuis un certain tems, chaque événement m'afflige , ou me laisse dans une incertitude cruelle , et je ne sais quel sinistre pressentiment m'inspire la crainte de la voir cesser. Je te l'ai dit souvent, Juliette ; ta Laure n'est pas née pour le bonheur. Puisse son Emma jouir d'un sort plus heureux !.,

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