LETTRE LVII
Laure à Juliette»
V rédéric est parti aussitôt après la scène que nous avons eue ensemble; sa mère m'a dit qu'elle présumait qu'il était allé voir sa sœur ; et deux jours se sont éi ouïes depuis ce moment. Lis le billet que je reçois de son valet-dechambre , et vois si tous les malheurs ne sont pas réunis sur noue famille.
De D**** Madame ,
«Excusez la liberté que je prends de vous écrire ; je n'ai trouvé que ce moyen de sauver mon maître]
( ioo ) de l'excès de son désespoir. Il est arrivé ici dans le plus grand désordre. Plusieurs de ses amis l'ayant rencontré , l'ont engagé à se distraire et l'ont emmené chez eux ; il y a passé la nuit dernière, et ce matin quand il est revenu il n'était plus reconnaissable. Il me dit qu'il voulait se tuer, parce qu'un homme qui venait de perdre au jeu plus que sa fortune , n'était plus digne de vivre. Enfin , madame , je n'ose le quitter , et je pleure comme un malheureux de le voir dans cet état. Daignez envoyer, par pitié, quelqu'un à son secours ; car s'il reste encore un jour abandonné à lui-même, je ne réponds plus de sa vie. »
Je suis etc.
André Chénaut.
( loi , Il n'y a pas un moment à perdre, et je vais sur l'instant offrir à Frédéric la somme qui doit l'acquitter. Mais comment aller le trouver sans instruire sa mère du motif de mon départ , et sur-tout
sans me compromettre ? il
m'en coûtera , n'importe , je me résigne au seul moyen qui satisfasse à ces deux points. Je vais demander un entretien secret à M.me de Gercourt , elle sentira la nécessité d'épargner à M.me de Varannes la nouvelle de ce malheur que nous devons lui laisser toujours ignorer ; je flatterai son amour- propre, en la priant de partager avec moi le plaisir de secourir le fils de son amie ; et j'espère la déterminer à m'accompagner à D****. Nous partirons
après le coucher de M.me de Varannes , et nous pourrons revenir d'assez bonne heure , pour qu'elle ne soupçonne pas notre absence, je suis sûre de la discrétion des gens de la maison. La présence de M.me de Gercourt ôtera à cette démarche toute apparence d'inconséquence; et nous arriverons peut-être assez à tems pour sauver Frédéric.
C io5) LETTRE LVIIL
Laure à Juliette.
JVIadame de Gercourt s'est prêtée de la meilleure grâce à l'exécution de mon projet; et sans approfondir les raisons de cette complaisance, je lui en ai témoigné les plus vifs remerciemens ; noua sommes parties hier soir à onze heures ; il était près d'une heure du matin lorsque nous arrivâmes à D**** ; mon postillon avait conduit souvent Frédéric à son hôtel , il nous y mena. A peine eut il frappé à la porte, qu'André vint nous aider à descendre de
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Yoiture , et nous fit entrer aussitôt dans l'api artement de Frédéric. Juge de ma surprise
James était près de lui, et tous deux paraissaient dans la plus parfaite tranquillité .... À cette vue M.me de Gercourt lança un regard sur moi qui semblait me demander si l'on se jouait d'elle? . . . j'étais moi-même stupéfaite .... mais Frédéric devinant le motif de notre voyage , fit cesser notre étonnementen nous apprenant, qu'André avait instruit son ami de la faute impardonnable qu'il venait de commettre , et que sir James était venu aussitôt le tirer d'une situation aussi embarrassante que désespérée. Alors M.me de Gercourt lui montra la lettre d'André, et dit à James que nous ne lui
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pardonnerions jamais de nous avoir prévenues. Il ne l'entendit probablement pas , car il ne lui lit aucune réponse ; les yeux attachés sur moi, il semblait plongé dans la plus profonde rêverie ; ses traits étaient presqu'aussi altérés que ceux de Frédéric ; mais celui-ci portait sur sa physionomie l'expression de la joie ; elle était si vive que ne pouvant la contenir , il dit , en s'adressant à moi : — Cessez de plaindre mon sort , adorable Laure, jamais il ne fut plus heureux. La générosité de mon ami, l'intérêt que vous me témoignez, tout se réunit pour combler ma félicité. — Il s'arrêta pour attendre ma réponse ; M.me de Gercourt observant mon silence, m'engagea à le rompre , et augmenta
( io6 ) encore ma confusion , en ajoutant :
— Allons , bonne Laure , soyez indulgente, et pardonnez à cet aimable étourdi; il est coupable, je l'avoue, mais que ne fait point excuser un amour véritable î J allais prendre bi parole pour détromper M.me de Gercourt sur la cause de mon silence , quand sir James s'approcha , et me dit : — C'e9t vous seule , madame, qui avez le pouvoir de consoler Frédéric des chagrins qu'il vient d'éprouver; malgré ses torts il est digne de l'intérêt qu'il vous inspire, et j'espère apprendre bientôt que vos vœux et les siens sont satisfaits.
— En finissant ces mots , il sortit et me laissa dans un état impossible à décrire. M.me de Gercourt interpiéta mon trouble en faveur
( io7 ) de Frédéric ; je n'avais plus aucun intérêt à détruire son erreur; et sans écouter ce que tous deux me disaient , je donnai l'ordre qu'on mît à ma voiture des chevaux de poste , et nous repartîmes sans qu'ils aient obtenu un seul mot de ma bouche.
Depuis trois heures que je suis de retour , enfermée dans mon appartement , je t'écris et je pleure , . . . . mais tranquillisetoi , Juliette , ta Laure triomphera
bientôt de sa faiblesse elle
avait une excuse dans l'espoir d'être aimée présentement sa
passion la rendrait méprisable, si elle avait la lâcheté de s'y abandonner !.... c'est lui qui me conseille de lui être infidelle !... il me verrait d'un œil paisible répondre
( io8) à l'amour de Frédéric... il le desire.... ô ciel 1.... et je pourrais regretter un cœur ai peu digne du mien ? non , mon amie , je n'ai plus rien à redouter j son indifférence à glacé mon cœur ; il a repris sa fierté , son courage , il se félicite de n'avoir jamais confié qu'à toi l'indigne amour dont il fut consumé, pour qu'il n'en reste désormais qu'un faible souvenir.
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