‹ Laure d'Estell (volume 2)Chapitre 3 sur 15 · LETTRE XLV · texte numérisé non relu

LETTRE XLV

Laure à Juliette.

JL)ans quelle agitation j'ai passé cette journée , ma Juliette ! La surprise , le plaisir , la compassion et la douleur m'ont émue tour-à-tour. Ce matin Emma est venue me prier de la mener promener du côté de la mer , pour ramasser des coquilles sur le rivage. C'était une fête pour elle , le tems invitait à la promenade ; je pris un livre et nous partîmes.

Lorsqu'elle eut fait une ample provision de coquillages , je la conduisis dans un petit bois assez

près de la mer , et là je m'assis moins pour me reposer que pour contempler à loisir la beauté du site et le spectacle consolant qu'offre la nature au retour du printems. Emma jouait à quelque distance de moi ; et je commençais à tomber dans une douce rêverie , quand j'entendis marcher quelqu'un , je me retournai aussitôt et j'aperçus James , les yeux fixés sur moi , et peignant l'expression la plus tendre. La surprise ne fit jeter un cri ; ma fille accourut , et James la prit dans ses bras , en me demandant pardon d'avoir si maladroitement troublé ma solitude. Je ne me souviens pas de ce que je lui répondis; mais je sais que la conversation s'engagea , et qu'après

avoir long-tems parlé de Lucie , je lui dis qu'une boîte précieuse était tombée entre mes mains , et qu'ayant appris qu'elle lui appartenait , je le priais de vouloir bien la reprendre. — Laure , me dit-il d'une voix tremblante , vous pouvez m'affliger cruellement , en refusant un don qui vous était destiné : ne me questionnez pas sur le mouvement involontaire qui m'a privé du plaisir de vous l'offrir ; je dois vous en faire un mystère ; mais au nom de tout ce qui vous est cher , ne me désespérez pas par un refus ?

— Moi vous affliger ! ah ! milord ! . . . . Je ne pus en dire davantage. La joie de lire son trouble dans ses yeux , et de voir succéder au ton le plus froid ,

(34) l'accent de la tendresse, m'égara tellement, que je perdis la force de lui cacher mon émotion. Je fus dans un instant inondée de mes larmes ; alors il s'écria avec transport : — Grand dieux ! soutenez mon courage ! — Puis me serrant contre son cœur : épargne-moi , ajouta-t-il , ou je meurs. En disant ces mots il me repoussa et s'enfuit... — Je restai anéantie sous le

poids de mes sensations Mes

pleurs s'arrêtèrent; mes idées se confondirent ; un feu dévorant cii •( ula dans mes veines , et mes yeux se fermèrent ; quand je les ouvris, j'aperçus Emma qui me tirait \>a.t ma robe , pour m'éveiller, disait-elle, et pour me prier de la ramener au château. Je crus en effet que je sortais d'un songe ,

je me levai et regagnai les avenues du parc , en cherchant à me rappeler ce qui m'était arrivé , comme on cherche à rassembler ses idées après un accès de délire.

Nous approchions de la maison qu and nous rencont, âmes ma belle-mère qui venait au-devant de nous. — Vous m'avez donné bien de l'inquiétude, dit elle en m'abordant , il est fort tard , et voyant que vous ne rentriez pas à l'heure du diner, j'ai envoyé à Savinie pour savoir si vous n'y seriez point allée ; mais présumant bien que vous auriez trouvé la course trop longue pour Emma , j'allais moi-même vous chercher sur le bord de la mer. — J:- m'excusai de l'avoir fait attendre , et

ne voulant pas payer cette marque d'intérêt par un trait désobligeant , je me résignai à diner avec sa société. Nous étions déjà à table , lorsque Caroline descendit ; je m'attendais à voir arriver l'abbé avec elle ; mais M.me de Gercourt ayant demandé si on lavait fait avertir. — Il est parti, dit M.me de Varannes , une lettre de son oncle la forcé de nous quitter subitement , et je suis chargé de vous faire ses adieux.

— A ces mots je vis Caroline pâlir et tomber sans connaissance. On s'empressaautour d'elle, on lui prodigua tous les secours imaginables , mais ils ne produisirent quelque effet qu'au bout de trois heures. On lui fit mille questions sur ce qu'elle épron-

(37) vait , sans pouvoir obtenir d'autre réponse que celle-ci : — Ne vous inquiétez point, je ne suis pas malade. — Je lui ai proposé de passer la nuit près d'elle, mais elle m'a refusée. M.me de Gercourt attribue cet événement au délabrement de sa santé . moi je lui crois un autre cause ; mais j'ai trop le désir de me tromper pour en faire part à personne.

Vois , ma Juliette , combien cette journée a été orageuse pour moi. Que dois-je conclure de tant de choses incompréhensibles ?

Hélas ! je n'en sais rien ! Je n'ose me flatter , dans la certitude de mourir en perdant mon espoir.

Je n'ose me livrer à des craintes peut-être mal fondées ; enfin

( 58) j'ignore mon état. Suis-je à plaindre , ou fortunée ! c'est ce que lui seul peut savoir.

Adieu.

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