‹ Laure d'Estell (volume 4)Chapitre 10 sur 17 · LETTRE · texte numérisé non relu

LETTRE

LETTRE XXXIL

Laure à Juliette,

J E reviens de chez ma belle-mère :

elle est véritablement affectée du départ de Frédéric ; cependant elle se porte mieux. Je lui ai annoncé mon prochain retour, elle a paru le désirer. M.^^de Gercourt m'a dit qu'il était tems que je revinsse , que les habitans du châ« teau de Varannes commençaient à devenir jaloux de ceux de Savinie. En disant ces mots elle regardait Frédéric qui paraissait content de l'entendre exprimer aussi franchement, ce qu'il n'aurait pas 2 6

osé me dire. Mais l'abbé, trouvant que la société de sir James devait être fort ennuyeuse pour une jolie femme, ajouta , avec un ton d'ironie, qu'il croirait ses plus grands péchésabsous , s'il était restéaussi long-tems que moi près de lui.

Cette épigramme m'a semblé aussi méchante qu'injuste ; j'y ai répondu en disant que je ne m'étais point ennuyée un instant pendant mon séjour à Savinie. Lucie ,ai-je dit , possède un caractère aussi doux qu'aimable ; son frère a de l'esprit sans méchanceté , sa tristess»? , quoique un peu sombre , n'empêche pas sa société d'être agréable , et sa conversation est semée de traits délicats et sensibles , qui valent toutes les saillies (Je la malignité. Je n'eus pas plutôt

C 123 ) ?aitcet éloge que je m'en repentis.

L'abbé l'écouta avec impatience •; M.*"^ ^.e Gercourt en sourit, et au bout d'un moment je les vis chuchoter de manière à me persuader qu'ils me tournaient en ridicule; choquée de cette impertinence, j'ai pris congé de ma belle-mère, et suis sortie sans dire un mot d'adieu à personne. Frédéric est venu me reconduire. — Ne croyez pas , m'a-t-il dit en chemin , que je partage l'opinion de l'abbé sur sir James j je l'estime; autrefois je r^imais ; mais il dépend de vous de me le faire haïr. Si vous lui accordez plus de confiance qu'à moi , s'il vous fait oublier Frédéric , vous me rendrez ingrat envers lui, et je serai alors aussi coupable que malheureux. — Ce dis-

( 124 ) cours m'a jetée dans un trouble inconcevable , je n'ai répondu que par des mots entrecoupés : préférer un étranger au frère de Henri !.

Ne pas être sensible à votre amitié î.... et plusieurs phrases de ce genre , aussi peu suivies que sincères. J'avais projette de lui parler de l 'histoire du billet ; mais il n'aurait vu dans mon reproche qu'une raison de plus de croire à ma préférence pour sir James ; d'ailleurs, ce nom seul me causait tant d'émotion , qu'un plus long entretien sur son compte m'aurait sûrement trahie. J'ai rompu la conversation en questiormant Frédéric sur ses projets militaires , et nous sommes arrivés à Savinie comme il achevait de m'en instruire. Il est entré chez Lucie et

je suis allée dans la chambre de ma iille , je l'ai trouvée moins agitée que ce matin ; elle s'est endormie peu de tems après m'avoir embrassée ; et je ne l'ai quittée que pour t'écrire. Il faut que je retourne au salon , car Lucie m'en voudrait d'avoir passé une si grande partie de la journée loin d'elle. J'espère que Frédéric sera parti ; au reste , qu'il le soit ou non , je ne compte pas plus lui parler qu'à sir James.

Remarque un peu, ma Juliette, l'étrange position où je me trouve.

Voici deux hommes que je ne dois pas aimer , et qui se trompent mu-

ttuellement sur le penchant qu'ils me supposent; l'un , jugeant sur ^ les apparences, me croit sensible à l'amour que j'inspire j et l'autre,

plus excusable sûrement, puisque la passion l'égaré , devient jaloux par instinct. Blâmée de tous deux, je finirai peut-être par leur sembler moins estimable , sans avoir rien fait qui dût m attirer cette disgrâce. N'importe , je me conduirai d'après mon cœur; je conserverai ton estime et la mienne , c'est autant qu'il en faut à ma tranquillité.

( 1^7 ) LETTRE XXXIIL

Laiire à Juliette >

IVIa fille a toujours la fièvre ^ mais elle n'augmente pas. Tu me dis que Théodore a été pendant un mois dans cet état , sans»

qu'il en soit résulté aucun accident, et j'espère n'être pas plus malheureuse que toi. Cette bonne petite a ri ce matin du meilleur cœur. Lucie est venue jouer aveo elle, et lui a remis la bonbonnière destinée à sir James ; les deux enfans ont été la lui porter. J'ai su par Lise qui les conduisait , que James n'avait pu retenir ses lar-

mes , en voyant le portrait de sa sœur , et qu'ayant aperçu mon nom tracé au bas , il s'était écrié : jih ! nia chère Laure ! et avait pris Emma dans ses bras et Jenni par la main , en leur disant de le conduire dans mon appartement où se trouvai tLucie; imagine-toi ce que j'éprouvai , lorsque Lise vint nous dire que sir James demandait si je pouvais le recevoir ; Lucie répondit pour moi , et James entra.

'Après lui avoir dit qu'elle venait de lui causer une joie inexprimable , îl s'approcha de moi , déposa mon Emma sur mes genoux , et lui dit :

-—Emma, répète souventà ta mère que ton ami n'oubliera jamais le présent qu'il vient d'en recevoir; l'image qu'elle a tracée est unie à la sienne , et toutes deux sont

gravées dans mon cœur. — En disant ces mots , il prit ma main, la porta à ses lèvres , et me fit éprouver une sensation si nouvelle , que j'en frémis. — Laure , qu'avez-vous ? me dit-il , en me regardant d'un air égaré ; seraitil possible ! il n'acheva pas.

Lucie croyant que je me trouvais mal , vint à moi pour me faire respirer quelques sels , et cette action m'ayant rappelée à moimême , j'inventai quelques prétextes pour la tromper sur le véritable motif de mon émotion ; je crois y être parvenue. Mais, James , que voulait-il dire quand il s'est interrompu ? m'aurait-il devinée ! partagerait-il le sentiment ?.... Ah! Juliette, viens à mon secours ; je sens qu'à cette

( i"o ) idëe toutes mes forces s'évanouis^ sent. Dis-moi que je m'abuse , qu'il ne m'aime point et que son cœur ne peut plus se livrer à l'amour ; j'ai besoin de m'entendre répéter ces vérités cruelles, pour ne pas m'abandonner au charme qui m'entraîne , car je t'avoue , en rougissant , que je puise tout mon courage dans son indifférence ; un Jiiot de lui a le pouvoir de changer ma penséej un seul de ses regards dispose de ma volonté , et quand ses jeux me peignent la froideur, tout me paraît inanimé dans la nature !.... Me voilà donc en proie à cette passion funeste que j'aurais du méconnaître toujours , et que je m'obstinais à croire imaginaire. Pourquoi le ciel n'a-t-il pas éternellement prolongé mon

erréiir ? je n'aurais pas le regret d'avoirrépondu faiblement à toute la tendresse deHenri, d'avoir payé son amour par un sentiment bien pur , à la vérité , mais aussi différent de celui que j'éprouve , que l'ivresse l'est du calme le plus doux ! N'était-ce pas assez d'avoir été ingrate sans devenir infidelle !

Tu prétends , ma Juliette , qu'avec une ame comme la mienne , je ne pouvais échapper à ce malheur :

n'est -il donc réservé qu'à ceux qui doivent en mourir de douleur ?

J'ai appris à Lucie que je la quittais demain: — déjà, m'a-t-elle dit î sentez-vous bien, Laure , tout ce que nous allons souffrir de votre absence , après avoir tant joui du plaisir d'être avec vous ! elle pieu-

( i32) raît en disant ces mots , et sir James paraissait presque aussi ému qu'elle ; mais, a-t-elle ajouté, je ne dois pas chercher à vous retenir , je sais qu'un devoir sacré vous rappelle dans votre famille , et le moment où elle éprouve un chagrin est celui où vous devez lui apporter toutes les consolations que vous savez offrir avec tant de grâce , et dont l'effet est aussi certain. Partez , chère Laure , mais n'oubliez jamais les deux amis que vous laissez ici , promettez-nous de revenir souvent les voir et d'occuper encore quelquefois cet ap[)artement. Vous vous êtes engagée à surveiller l'éducation de mon petit Henri ; Emma et Jenni se croient sœurs , ne détruisez pas cette douce illusion ;

soyez aussi de ma famille , elle vous est attachée par tous les liens de la reconnaissance et de l'amitié , et ces liens valent tous ceux de la nature. — Je n'ai pu répondre à ce discours qu'en la serrant tendrement contre mon cœur ; j'aurais voulu que ma pensée iùt uniquement pour elle , j'aurais désiré ne la pas tromper , en lui laissant croire qu'elle seule avait part à mes regrets ; mais celui qui les cause semblait les partager , et mes larmes ne coulaient que pour lui.

Lise m'apprend qu'Emma vient de se réveiller ; elle a , dit-elle , le transport , je suis dans une inquiétude affreuse. Adieu.

( i34 ) LETTRE XXXIV.

Laure à Juliette,

Je suis au désespoir. . . . mon en- ' fant ne me reconnaît plus ! . . . r Juliette ! il va mourir l... tout 6S5 fini pour moi !

( i35 ) LETTRE XXXV.

Laure à Juliette.

jliMMA semble plus calme, maia grand dieu ! que ce calme est effrayant ! pendant qu'une de mes mains trace ces mots , l'autre appuyée sur son cœur ne perd pas un de ses battemens !....ma vie s'éteint à mesure qu'ils se ralentissent !,.. Les médecins ne me rassurent plus.... Lucie pleure...

je suis loin de toi. . . . James est parti cette nuit. . . , tout m'abandonne. O ciel ! prends pitié de moi en m'aiTauhant la yie .'

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