LETTRE XXXVI
Laure à Juliette.
IVloN cœur s'ouvre à l'espérance. ... un dieu tutélaire veille encore bur moi ; c'est lui qui m'a envoyé le seul homme en qui j'aie confiance, c'est lui à qui je devrai peut-être la vie de mon enfant.
Hier, dans le moment où la tête appuyée sur le berceau de ma fille , je l'inondais de mes larmes , le bruit d'une voiture vint frapper mon oreille ; je courus à la fenêtre , et j'aperçus le docteur Nélis au milieu de la cour ; je volai à sa rencontre , et sans pouvoir lui
(1^7 ) (dire un mot , je le conduisis auprès du lit de mon enfant. Là , j'observai chacun de ses mouvemens , je cherchais à lire dans ses yeux ma sentence , ou l'espoir qui devait me rappeler à la vie , quand je le vis réfléchir et garder un profond silence ; un instant après , il découvrit la tête d'Emma, y posa un topique , et dit : j'espère que ce remède n'aura point été administré trop tard ; mais il était tems que j'arrivasse , car le dépôt est formé depuis plus de quinze jours; puis se tournant vers moi :
— Prenez courage , me dit-il , si le topique attire l'humeur avant que l'abcès ne soit à son terme , votre enfant est sauvé. Juge de l'état dans lequel je suis ! je sens que mon agitation soutient mon exis-
( i38) tence , et je ne demande au ciel que la force de supporter ma joie ou la griîce de succomber à moa désespoir.
( 1^9) LETTRE XXXVIL
Laure à Juliette,
JifLLE est sauvée... et Je respire à peine. J'allais me livrer à tout l'excès de mon ravissement quand une affreuse nouvelle est venue empoisonner mon bonheur.
Je crois t'avoir dit que James , désespéré de voir mon enfant menacé de la mort , et ne comptant pas sur l'habileté des médecins qui l'entouraient, était parti sans rien dire à personne , et s'était fait conduire à Paris pour conjurer le docteur Nélis , dont il m'avait souvent entendu parler , de tout quitter pour venir à mon se-
( 140 ) cours. Entièrement occupée du danger où se trouvait ma fille , je n'ai pas demandé au docteur pourquoi il revenait seul ; mais ce matin voyant que Lucie ne partageait que faiblement ma joie , j'ai dit, avec frayeur, — Serait-il arrivé quelque chose à sir James ? — Quoi ! vous ne saviez pas , répondit le docteur , qu'il a versé en route et s'est cassé le bras ; il devait s'attendre à ce malheur , faire courir des chevaux ventre à terre , en pleine nuit et par la gelée qu'il fait ! — La foudre ne m'aurait pas frappée plus mortellement que ces mots ; ils ont glacé mon sang dans mes veines , et je suis restée deux heures sans souffrir.
Revenue à moi , j'ai fait asseoir le docteur près de mon lit , je l'ai
( i4i ) prié de me raconter avec détail tout ce qu'il savait de l'état de James. — Je ne veux pas vous en parler , m'a-t-il dit , puisque la seule nouvelle de son accident a pensé vous coûter la vie. — N'importe , lui ai-je répondu , ne me cachez rien ; dites-moi s'il est hors de danger. — Ma foi, a-t-il reprît, j'ai eu bien de la peine à obtenir de lui que j'écrivisse à un chirurgien de mes amis , pour venir lui remettre le bras ; il ne voulait pas m'en donner le tems ; — partez, me disait-il , ma voiture vous attend ; ne vous inquiétez pas de moi. Si vous arrivez trop tard , l'enfant et la mère n'existeront plus ; mais si vous les sauvez toutes deux , ma fortune et ma vie sont à votre disposition.— (Juliette, crois-tu que
ce soit là de l'amour ? je crains de me tromper) — Ne pouvant rien gagner sur sa résolution , continua la docteur , je suis parti , après lavoir laissé entre les mains d'un habile homme qui le tirera bientôt d'affaire. — Mais a-t-on reçu de ses nouvelles depuis votre départ?
— Oui ,m'a-t-il répondu, son valet de chambre a écrit à M.'"^de Sarinie, qu'il avait beaucoup souffert , mais que son bras était parfaitement remis. Vous le verrez peut-être trop tôt , ajouta-t-il , car il brûle autant de revenir, que vous de le revoir. — Ces dernières paroles me rendirent bien confuse; mais le plaisir qu'elles me causèrent surpassa de beaucoup l'embarras que j'éprouvai , en pensant que le docteur avait lu
( 143 ) dans mon ame. Suis -je donc si coupable , me suis-je dit , d'adorer celui qui vient de courir un aussi grand danger pour sauver la vie de mon enfant ? La reconnaissance m'ordonne de l'aimer , et tous les sentimens s'unissent pour augmenter mon amour. J'ai demandé s'il ne serait pas imprudent à lui de se remettre en route avant d'être entièrement rétabli, -=- Vraiment , a dit le docteur , il risquera beaucoup , mais qui saura le retenir ? s'il a mis dans sa tête de revenir , je défie le monde entier de l'en empêcher. — Je vais lui écrire, ma Jtdiette , je vais le supplier au nom de sa sœur, au nom de celle qu'il vient d'arracher à la mort , de prendre soin de lui et de ne fixer son retour qu'au moment où ses forces lui
( 144 ) permettront de sup])Orter les fatigues du voyage. Pour toi , mon amie , écoute aussi la prière que j'ai à te faire. Promets-moi d'envoyer exactement chercher de ses nouvelles , et de ^n'instruire des moindres détails de sa maladie ; je ne croirai que ce que tu m'en diras. Je le connais assez pour être sûre qu'il cacherait à sa sœur tout ce qui pourrait l'inquiéter, et j'ai besoin des assurances que tu me donneras pour I ne pas me livrer à tous les tourmens de l'inquiétude. J'attends ce service de ion amitié , il sera pour moi ce qu'est une douce lueur dans le cachot d'un malheureux
prisonnier.
Tu trouveras ci-joint l'adresse de James. Adieu.