LETTRE XXIX
Laure à Juliette.
Jl)e quel Jour affreux tu viens m'éclairer , ma Juliette !... hélas !
serait -il vrai, que l'épousa de Henri, oubliant tous les liens que la mort n'a pu rompre , nourrît dans son cœur un sentiment coupable ?. . . . T ai deviné ton secret, me dis- tu , avant que tu soupçonnasse en avoir un , et voilà ce que tu n'osais m'avouer ! Ah ! mon amie ! Pourquoi as-tu si long-tems attendu ? . . . . Pourquoi ta prévoyante amitié ne m'a-t-elle pas avertie d'un danger si funeste? je
l'aurais fui peut-être sans re^
gret... Mais à présent.... que vaisje devenir ?... Pourrais-je le voir encore..... celui qui cause mes tourmens et qui doit les ignorer toujours?.... Non, je vais m'arracher de ces lieux , je vais loin de lui expier mon infidélité !
c'est auprès du tombeau de Henri que je retrouverai mes forces! c'est là que, baignée de mes larmes, j'invoquerai son ombre ! c'est là que j'obtiendrai du ciel le pardon du à mon repentir , et le courage de surmonter ma faiblesse.
Depuis que j'ai reçu ta lettre je n'ai cessé de pleurer ; d'abord j'ai voulu combattre tes raisons ; j'ai voulu douter de mon malheur :
moi de l'amour! me disais -je, quand le souvenir de mon épou?
occupe encore si vivement mon cœur, quand les caresses dema fille tne le rappellent à tout instant !
Ah ! Juliette se trompe , les vertus de James luiontattiré mon estime, et ses malheurs ma pitié. Cetintéri^t est vif, sans doute; mais il l'inspire à tous ceux qui le connaissent , et j'ai dii le ressentir comme eux. Rassurée par cette réflexion , j'allais chercher à'détruire ton erreur , en t'assurant qu'il ne me coûterait rien de retourner à Varannes , et que l'empressement que j'allais mettre à mon retour te prouverait mon indifférence , quand tout -à- coup mon cœur se gonfla : je sentis redoubler son oppression à la seule idée de me séparer de lui. Je ne le verrai plus , me dis-je j ce mot
( io3 ) fit tomber le yoile qui me cachait à moi-même , je vis son image empreinte dans mon cœur ; et récapitulant toutes mes actions depuis un certain tems , je reconnus qu'elles n'avaient été dirigées que par le désir de lui plaire. Ah!
ma Juliette !.... que cet aveu ne me fasse rien perdre dans ton estime ; je ne le ferai jamais qu'à toi, cette promesse doit te tranquilliser; d'ailleurs , à quel autre pourrais-je confier mon amour? Celui qui l'inspire est loin de le partager ; et cette certitude , jointe à tes conseils et à mes souvenirs^ me guérira bientôt.
Luciesort de chez moi ; l'état où elle m'a vue l'a persuadée facilement que j'étais malade : je lui ai témoigné mes regrets de ne pou-
voir assister à la noce de Jeannette ; et je l'ai conjurée de ne pas priver pour moî tous ces bonnes gens de sa présence ; elle a cédé à mes instances et m'a fait promettre que je descendrai»
seulement un instant pour combler la joie des nouveaux époux, qui seraient désolés , a-t-elle dit, de ne pas me voir le jour de leur bonheur. Cette complaisance va me coiiter bien cher ! Conçois-tu ce que j'éprouverai en le revoyant?
Comment soutenir ses regards et lui cacher mon trouble ?.... Ah !
si je savais qu'il pût en deviner la cause, je mourrais plutôt que da me présenter à lui !....
( io5 ) LETTRE XXX.
Laure à Juliette,
Je suis descendue ce soir comme je l'avais piomis ; et en entrant dans la salle où tout le monde était réuni , mon émotion a redoublé si fortement , qu'à peine ai-je eu la force de me traîner auprès de Lucie. Il faut croire que ma pâleur était effrayante , car sir James en a été frappé. — O ciel ! a-t-il dit , en me voyant : seriez -vous dangereusement malade? — Kon , lui ai-je répondu , je ne suis qu'un peu indisposée. — Laure , repritildu ton le plus touchant; ne nouf
( io6) cachez pas vos souffrances , et si quelque chagrin en est la cause, ne nous ôtezpasla douceur de le partager. A ces mots deux larmes s'échappèrent de mes yeux : — Vous pleurez , ajouta-t-il , le bonheur de ces époux réveille vos souvenirs douloureux ; ah ! vous ignorez à quel point votre douleur déchire mon ame ! — Il me plaignait , Juliette ; la pureté de son cœur ne lui permettait pas de me croire affligée d'un autre malheur que de celui dont il m'a vue si souvent occupée. Qu'aurait-il pensé de moi , s'il avait su combien j'étais indigne de son tendre intérêt ? s'il avait deviné que cette femme dont il déplorait le sort , était encore plu$ à plaindre par tout ce qu'elle soufire pour lui , que par ses regrets;
( 107 ) Jnais il était loin de me croire aussi coupable , et j'espère le laisser toujours dans cette erreur.
Lucie m'a présente les nouveaux mariés , et si quelque chose avait pu me distraire, j'aurais certainement joui de leur gaieté franche ^ de la petite vanité de Jeannette, qui ne passait pas devant une glace sans admirer sa parure , et du plaisir qu'éprouvait son mari à entendre dire qu'elle était charmante :
en effet , elle m'a paru cent fois plus jolie que le jour de la fête:
ses yeux étaient moins animés ; un sentimentdepudeurlesfaisaitsouvent baisser , et son embarras semblait encore ajouter à ses charmes.
Pour Julien , il était triomphant :
on n'entendait sortir de sa bouche que lés noms de Jeannette et de
( io8 )
6Îr James ; le reste du monde n'était pins rien pour lui. Lucie me racontait avec quelle pompe la cérémonie du matin s'était faite , lorsqu'on vintannoncer la visite de M.""* de Gercourt , de l'abbé et de Caroline; jemelevaipourles placer prés de Lucie; sir James leur fit un salut très froid ^ et s'assit à côté de moi comme auparavant. Leur ayant demandé ce qui nous privait du plaisir de voir ma belle-mère , M."'*de Gercourt nous apprit que s'étant trouvée fort incommodée dans la journée, elle s'était mise au lit ; — elle a reçu une mauvaise nouvelle, ajouia-t-elle : Le maréchal de V. .. a écrit à Frédéric de se rendre avant quinze jours à son régiment:
on s'occupe des préparatifs de la guerre et des mo^^ens de se mettre
( 109 ) en campagne le plutôt possible.
M.*"^ de Varannes , pour qui cette guerre a déjà été si funeste , redoute le moment où Frédéric la quittera pour aller combattre. Son imagination frappée présage un nouveau malheur , et la peine qu'elle en ressent a sensiblement altéré sa santé. — Malgré tout le désir que nous avions de vous voir, continua-t-elle , nous ne l'aurions pas quittée si Frédéric ne s'était engagé à rester auprès d'elle. — Je témoio:nais à M.™® de Gercourt combien je prenais part à l'affliction de ma belle-mère , quand sir James se leva brusquement et fut parler à Caroline ; j'étais curieuse de savoir l'accueil qu'elleluiferait, et, profitant de l'instant où Lucie questionnait M.*"* de Gercourt y
pour terminer ma conversation avec elle, je fixai mes yeux sur Caroline et la vis rougir à l'approche désir James. Je n'entendis point ce qu'il lui disait ; mais je m'aperçus bien que l'abbé n'en perdait pas un mot. Celui-ci craignant que leur en tretien ne se pro-i longeât , pria sir James de le con-»
duire près de la mariée poyr lui faire son compliment. Ils s'éloignèrent tous deux, et bientôt se mirent à causer. M.*"^ de Gercourt employa ce tems à nous parler de tout ce qui se passe à la cour. Elle sait le roman de toutes nos princesses , et les traite impitoyablement. J'étais étonnée de lui entendre approfondir un tel sujet devant Caroline , et e réfléchissais que des volumes de morale ne dé*
truiraient pas l'impression que ses récits scandaleux venaient de produire sur cette jeune personne , lorsqu'elle ajouta qu'il n'était plus possible de vivre à la cour; que les femmes y affichaient l'irréligion et les hommes tous les vices imaginables ; que leur insolence s'accroissant tous les jours et tombant sur des gens de mérite , elle finirait par les rendre haïssable»
auxyeux du peuple même. — J'étais assez de ce dernier avis , et je dis quelques mots qui pouvaient le lui faire entendre, lorsqu'elle en changea tout- à -coup, pour me répondre qu'il serait encore plus dangereux de nuire au pouvoir de la noblesse , en lui ôtant les moyens d'opprimer, que de se soumettre à tous ses injustes privi-
léges ; alors elle entra dans les plus grands détails , pour prouver ce qu'elle venait d'avancer ; et le soin qu'elle mit à nous apprendre le degré de respect qu'on devait à un chevalier de l'ordre; la distance qui existait entre lui et un simple cordon rouge, enfin de quelle impor»
tance il était à l'État de ne pas confondre tous les rangs ; me confirma dans l'idée que si* elle pensait mal des nobles , elle avait beaucoup de vé^^ération pour la noblesse. Après une longue dissertation , elle lit appeler l'abbé qui donna la main à Caroline pour monter en voiture ; sir James offrit la sienne à M."»^ de Gercourt, qui lui dit en confidence , mais assez han»- pour que je l'entendisse : —- l'air de Savinie est &ûre-
( ii3) ment contraire à M."'^ d'Estell , car je la trouve extrêmement chan gée ; et je crains que tous les plaisirs qu'elle y goûte rxe l'y retiennent trop long-tems pour les nôtres et pour sa santé. — Votre crainte est obligeante, madame, répondit James ; mais je la crois mal fondée. M.'"*' d'Estell nous a déjà menacés de son départ, et l'indisposition de M.*"^ de Varannes va probablement le hâter ; — J'en suis fâchée pour vous, milord, mais je le souhaite : en disant ces mots la voiture s'éloigna , et je restai tonte stupéfaite des dernières paroles de M.'"^ de Gercourt. Jai cherché à les interpréter de différentes maniér-s , toutes m'ont laissé de l'incertitude ; et je me suis seulement
( 114) promise d'échapper autant qu'il me serait possible à sa pénétration.
Après cette visite , je ne restai plus qu'un quart d'heure dans le salon. Pendant ce tems , sir James parla beaucoup de l'abbé de Cérii^nan : il ht l'éloge de sa conversation; dit qu'elle était instructive et amusante , lui reprocha sa causticité et l'assurance avec laquelle il tranche sur tout. Enfin, il s'occupa entièrement de lui. Lucie voyant que je souffrais , m'a engagée à prendre quelque repos, j'ai profité de son offre et suis montée dans mon appartement , non pour y jouir d'un moment de calme , il n'en est plus pour moi ! mais pour te parler encore de mes chagrins et des conseils que j'attends
( ii5) de ton amitié. J'ai peur que sir James n'ait attribué ma tristesse au départ de Frédéric ; il aura pensé que j'en étais instruite.
Comment le désabuser sans commettre une inconséquence? Voilà ce que j'ignore ; cependant c'est bien assez de lui cacher le moti£ de ma douleur , sans lui laisser croire qu'un autre en est la cause ; et tu ne saurais imaginer combien je tiens à ce qu'il soit persuadé que l'amour maternel et l'amitié sont les seuls sentimens qui remplissent mon ame.
Adieu , ma Juliette , plains ta Laure ; mais ne cesse pas de l'aimer autant qu'elle t'aime.
LETTRE XXXL
Laure à Juliette»
IVloN retour à Varannes est fixé.
Dans quatre jours je quitte Lucie et son frère. La raison ne m'en ferait pas un devoir, que la froideur impolie de sir James m'y déciderait. Depuis avant hier il s'est à peine informé de ma santé ; il a évité toutes les occasions de se trouver près de moi ; enfin il s'est conduit de façon à me prouver que ma présence ne lui était nullement ai^réable. Je lui rends grâce de cette franchise , elle me donnera le courage de me sépareç
de lui sans regret ; etsî son image me poursuit dans ma retraite , au moins s'offrira-t-elle à mes yeux dépourvue de tous les charmes qui auraient été si dangereux pour moi. Je ne verrai plus cette expression noble et touchante , empreinte sur chacun de ses traits ; ce sourire mélancolique qui portait dans l'ame un sentiment doux et langoureux ; ils ont fait place à tous les signes qui annoncent la fierté et l'indifférence. Cette nouvelle image me garantira du souvenir de l'autre , et bientôt je ne souffrirai plus que de ra'étre aveuglée un instant , au point de comparer les inégalités de ce caractère bizarre, aux perfections d'un être qui n'a vécu que pour mon bonheur.
( ii8) Le portrait de Lucie est achevé ; elle l'a fait monter sur une jolie bonbonnière , que Jenni et Emma doivent donner demain à sir James. Je ferai en sorte de n'être pas témoin de la manière dont il recevra ce présent , sûre qu'il en sera faiblement satisfait. Lucie a la bonté de s'imaginer qu'il lui causera un plaisir infîm ; je ne sais
quoi m'avertit qu'ilnel'accueillera qu'avec froideur ; mais je n'y veux plus penser. Oublie tout ce que je t'en ai di t , et ne me parle plus désormais que de ce qui t'intéresse.
Ma petite Emma me donne quelque inquiétude; depuis deux nuits elle ne dort pas , et le soir il lui prend un petit mouvement de lièvre. Le médecin m'assure qu'il est l'effet de sa croissance : elle grant
( 119 ) ûk beaucoup; mais je crains qu^il ne se trompe sur la cause de ses fréquens accès ; s'ils se réitèrent encore , je t'enverrai un bulletin exact de tout ce que j'aurai remarqué sur son état , et tu le montreras au docteur Nélis : j'aurai plus de confiance dans la consultation qu'il te remettra , que dans toutes les ordonnances de nos médecins de camp.'gne. Ce n'est pas t[ue je les accuse d'ignorance ; mais j'ai toujours peur qu'ils ne fassent abus des remèdes , pour mieux prouver l'emploi qu'ils en savent faire ; et je ti ouve que lorsr qu'on est assez malheureux pour être obligé d'avoir recours à la médecine , il ne faut pas se confier légèi enient. J'ai rt ncontré dans le monde des gens qui livraient leur
santé et celle de toute leur famille, à ce qu'ils appelaient un médecin de leurs amis. La crainte d'humilier l'amour-propre de cet ami , les empêchait souvent d'en appeler un autre dans les momens 1 de danger , et je les ai vus plus d'une fois victimes de cette complaisance ; enfm ils m'ont appris à ne pas lés imiter , et je ne connais aucune considération qui put I me déterminer k une condescend dance aussi blâmable.