‹ Laure d'EstellChapitre 9 sur 25 · XIV MADAME SOPHIE GAY · texte numérisé non relu

XIV MADAME SOPHIE GAY

étudier cette langue de Tabbé Sicard et de Pabbé de L'Épée que Valentine a consacré ses matinées durant les trois derniers mois : « Lorsque j'ai senti, dit-elle, que rien ne pouvait m'.empêcher de l'aimer, j'ai voulu apprendre à le lui dire. »

Cette première veine délicate et nuancée, cette première manière de roman s'arrête pour madame Gay avec Anatole, et elle ne la prolongea point au delà de Tépoque de TEmpire. En 18i8, madame Gay publia le premier volume d'un roman intitulé : les Malheurs d'un Amant heureux, et dont elle donna les deux volumes suivants en 1823. C'est censé écrit par une espèce de valet de chambre très-instruit et très-lettré, qui, au besoin, est homme à citer Horace en latin, Shakespeare en anglais, et à avoir lu Corinne. Malgré ces invraisemblances, le ton de ce roman, surtout du premier volume, est facile et naturel; c'est le Gil Bias de madame Gay, et elle s'y permet sous le masque des traits plus gais, plus vifs, plus lestes si l'on veut, que dans sa première manière. Elle y peint avec assez de naïveté et avec beaucoup d'entrain lés mœurs de la société dans sa jeunesse, ce pêle-mêle de grandes dames déchues, de veuves d'émigrés vivants, de fournisseurs enrichis, de jacobins à demi convertis, dont quelques-uns avaient du bon et à qui l'on se voyait obligé d'avoir de la reconnaissance :

« En vérité il y. a de quoi dégoûter d'une vertu qui peut se trouver au milieu de tant de vices, et il me semble qu'on ne lui doit pas plus de respect qu'à une honnête femme qu'on rencontrerait dans un mauvais lieu. — Soit; mais c'est encore une bonne fortune assez rare pour qu'on en profite sans ingratitude. »

Les scènes du monde d'alors, les originaux qui y figurent et qu'on y raille, les talents divers qu'on y applaudit, depuis le chanteur Garât jusqu'au républicain Daunou,

M A DAM F. SOPMIR G A Y. xv

y sont retracés assfz fidèlement, et ce premier tome de roman n'est guère, en bien des pages, qu'un volume de Mémoires. Les volumes suivants, dans lesquels le maître du valet de chambre narrateur est devenu aide de camp du général en chef de l'armée d'Itaiis, nous rendent, à travers un romanesque surabondant, quelques échos sentis de celle époque d'enthousiasme et d'ivresse, « où l'on ne voulait pour prix de ses dangers que du plaisir et de la gloire.» Madame Gay, se rejetant en arrière, dirait volontiers avec les guerriers de ces années d'orgueil el d'espérance : « Nous étions jeunes alors! »

Les femmes, pour peu qu'elles écrivent et qu'elles marquent, portent très bien en elles le cachet des époques diverses, et, si l'on voulait désigner en leurs personnes les périodes successives de Louis XVI, du Directoire et de l'Empire, de la Restauration el du régime de Louis-Philippe, on arriverait à quelques aperçus de mœurs qui ne tromperaient pas.

Sous Louis XVI, la femme, la jeune femme qui écrit ou qui rôve, est sentimentale, d'un sentimentalisme qui tient à la fois de Jean-Jacques et de Berquin, qui s'embellit de - Florian ou de Gessner, et s'enchanle de BernarJin. Elle ne pense qu'à élever ses enfants selon les vrais principes, à concilier l'amour et la vertu, la nature et le devoir; à faire dans ses terres des actes de bienfaisance dont elle ne manque pas d'écrire aussitôt le récit, afin de jouir de ses propres larmes, — des larmes du sentiment. C'est là l'idéal; un amant, comme toujours, y trouve son compte; mais il faut qu'il se déguise en berger ou en vertueux. Les romans de madame de Souza (pour prendre un type très-distingué) ont été sinon écrits, du moins rêvés sous Louis XVI.

Sous le Directoire, on est dans un tout autre monde, dans une vogue toute différente. Une belle impudeur y

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