CHAPITRE ÎII
Marc s'offrit à rester ce soir-là auprès de Charles-Armand. Il veilla presque jusqu'au matin dans le bureau attenant à sa chambre, puis alla se coucher.
Charles-Armand passa une nuit mauvaise et tourmentée. Il s'endormit seulement aux premières clartés du jour. Marc s'était approché de lui plusieurs fois sans qu'il y prît garde et sans qu'il parût le reconnaître.
Ce jour-là, l'aube tardive et terne s'éveilla lentement dans la brume. La rivière avait pendant la nuit épandu un brouillard épais et glacé qui noyait la plaine, le parc, la maison, et montait jusfru'au faîte des collines. Dans les allées, au souflle d'un vent imperceptible, tournoyaient
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une multitude de petits flocons gris, qui venaient comme un flot battre de leurs remous les murs de la maison, et qu'on voyait glisser contre les vitres. On se serait cru durant toute la matinée perdu au fond d'un océan de brume, ce qui causait une sensation oppressante et pénible.
Laure se leva de bonne heure. Elle désirait ne pas retarder le moment où l'union de Marc et de Louise serait décidée. Elle prit le parti de parler d'abord à Marc; elle le fit prier de se rendre, lorsqu'il descendrait de sa chambre, dans le petit salon du rez-de-chaussée, où elle irait le rejoindre. Elle était résolue à agir comme en fermant les yeux selon le plan qu'elle s'était fixé; elle voulait s'oublier elle-même, ne pas s'attarder à prendre garde à ses propres sentiments, tant elle avait à faire pour ce jour-là et tant sa tâche était lourde.
D'ailleurs, au fond d'elle, son sacrifice était déjà accompli ; l'exécution était d'importance secondaire et lui coûtait moins.
Lorsqu'elle fut prévenue que Marc l'attendait, elle se rendit dans le petit salon. Dans cette pièce précisément Marc, quelques mois auparavant, lui avait fait ses adieux et ils avaient causé ensemble pour la dernière fois.
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Quand elle fut près de lui, elle ne craignit poin* de le lui rappeler, mais pour parler aussitôt de la confidence relative à Louise, qu'il lui avait faite à ce moment-là. Elle lui dit que depuis ce jour elle s'était promis de l'eng-ag-er à demander la main de Louise, et qu'elle avait attendu son retour avec cette pensée, étant assurée que son père et sa sœur donneraient leur consentement volontiers.
Elle s'exprimait sans émotion, tout appliquée à son dessein. Marc, bien que préparé, laissa paraître de la surprise et de la gêne. Il répondit que, quoi qu'il eût pu penser des sentiments de Louise, jamais il n'eût de lui-même tenté une démarche comme celle qu'en cet instant elle lui conseillait. Il avait même pris le parti d'y renoncer une fois pour toutes et à jamais, ainsi que sa conduite en avait témoigné.
Laure lui dit très simplement que cette détermination était insuffisamment motivée, et même n'avait pas de raison d'être. Elle croyait comprendre ce qu'il voulait dire et le scrupule auquel il s'arrêtait : elle le remerciait de sa délicatesse; mais peut-être s'étail-il fait des illusions : il savait assez, pour ce qui la concernait, que ses goûts ne la portaient guère
vers le mariage; elle le lui disait autrefois et, depuis, elle avait senti sa répiig-nance pour cet état aug-menter. Tout ce qu'elle voulait lui demander, c'était de ne pas parler à Louise des incidents survenus jadis entre eux. Maintenant elle désirait vivement voir leur mariage, et elle souhaitait que Marc fit ce jour même sa demande à leur père : ce serait pour lui une g-rande satisfaction, et elle-même serait heureuse de voir cette union bénie par lui; mais pour cela il fallait se hâter...
Elle voyait pourtant encore chez Marc un reste de malaise et de doute, qu'elle tâcha de dissiper. Elle lui dit que déjà elle avait entretenu son père de ce projet. Marc, se rappelant la conversation de la veille, répondit qu'il le savait, et finalement persuadé, il remercia Laure de ce bonheur imprévu. Ainsi les choses parurent s'arranger.
Elle le pria de demeurer dans le salon et de l'y attendre.
Puis elle se rendit dans la chambre de Louise, qu'elle trouva achevant de s'habiller. Elle lui fît part de ce qui venait de se passer entre elle et Marc. Louise devint très pâle; elle demeura Immobile, regardant Laure presque sans paraître la comprendre. Laure répéta son explication,
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disant que, depuis les confidences que Louise lui avait faites, elle songeait à préparer ce naariage, car elle était convaincue que Marc y était disposé. De quoi elle avait eu la preuve à l'instant même.
Louise, naturellement, dès la première seconde, avait été frappée de la pensée que ce projet brisait ce qui avait paru convenu jadis entre Laure et Marc : de là surtout venait sa surprise, qui s'accompagnait d'une inquiétude mal définie et d'une sorte de méfiance. Elle ne s'arrêta pas, du reste, à supposer de la part de sa sœur un dévouement et un renoncement cruels, car le ton de Laure, sa manière d'être calme et affectueuse, cette démarche môme, de plus tout ce qu'elle savait de son caractère, lui firent admettre au contraire qu'elle était très détachée. Néanmoins dans cet événement il y avait quelque chose qu'elle ne comprenait pas et qui l'empêchait d'en admettre la réalité et d'en accueillir la joie. Elle embrassa sa sœur en la remerciant de sa tendresse, mais sans élan, au contraire avec un embarras et une hésitation dont Laure, au fond du cœur, lui sut gré.
Laure lui dit qu'elle devait porter une réponse
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à Marc, qui attendait; elle savait bien que le sens de cette réponse ne pouvait faire de doute; elle pensait, par suite, qu'il n'y avait pas lieu de la retarder, d'autant plus qu'elle désirait beaucoup que leur père donnât son consentement, que demain peut-être on ne pourrait plus lui demander.
Elle lui proposa de venir avec elle auprès de Marc.
Louise refusa ; elle dit à Laure qu'elle voulait d'abord réfléchir. Laure accepta ce scrupule en souriant. Mais elle vit bientôt que, selon ce qu'elle avait prévu, Louise était trop troublée pour méditer sérieusement, et qu'en réalité elle ne pensait à rien. Elle le lui dit : Louise en convint, puis demanda pourquoi jusqu'ici Laure n'avait point parlé de ce dessein; Laure répondit qu'il fallait d'abord qu'elle causât avec Marc.
— C'est-à-dire, répliqua Louise avec un peu d'amertume, que sans toi il n'y aurait pas songé, et c'est toi qui as tout préparé... Tu comprends que, pour moi, cela n'est pas acceptable.
Lorsqu'elle eut été rassurée sur ce point, elle prit d'elle-même le parti d'accompagner sa sœur dans le salon, où Marc était resté.
Marc et Louise, mis en présence l'un de
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l'autre, laissèrent paraître sur leurs visages et dans leurs altitudes un peu de confusion. Marc dit à Louise la démarche que Laure lui avait conseillée et comment elle avait promis que sa demande ne serait pas écartée. Louise ne répondit qu'en balbutiant, et toute la conversation se serait réduite à cela si Laure n'avait ajouté quelques paroles. Du reste l'état désespéré de Charles- Armand, présent à l'esprit de chacun, donnait à cette scène un arrière-fond de tristesse sévère et jetait sur le bonheur même son ombre grave.
Pour agir avec le plus de ménagements possible à l'égard de Charles-Armand et lui épargner des émotions qui pouvaient lui être dangereuses, Laure offrit de le prévenir de la démarche prochaine de Marc. Étant sortie du salon avec Louise, elle dit à sa sœur qu'elle n'avait point parlé de la façon dont elle avait connu ses sentiments^ et elle l'engagea à n'en rien dire non plus.
Puis, ses dispositions étant ainsi prises, elle se rendit dans la chambre de son père.
Mais là elle rencontra des difficultés inattendues.
Elle s'approcha du lit de Charles-Armand; il paraissait très accablé; il avait les yeux fermés; il les ouvrit, et sa figure s'éclaira d'un sou-
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rire lorsqu'il aperçut Laure à côté de lui. D'une voix faible il lui dit qu'il était content qu'elle fût venue :
— J'ai beaucoup pensé à toi, cette nuit, ajouta-t-il. J'ai même eu quelque temps à cause de toi une sorte d'ang-oisse...
Laure le regarda avec surprise :
— Hier soir, expliqua-t-il, j'ai parlé avec Marc à ton sujet, et lorsque ensuite j'ai réfléchi à ce qu'il m'avait dit, j'ai été inquiet.
Laure fronça les sourcils et demanda :
— Qu'a-t-il dit ?
Charles-Armand ne répondit pas directement, il attendit quelques secondes, puis murmura avec douceur :
— Mon enfant, j'ai eu peur qu'on ne t'ait blessée...
Le cœur de Laure battit, elle comprit qu'il avait dû tout deviner. Elle ne fit aucun mouvement. Charles-Armand, à la fois interrogeant et expliquant, continua d'une voix lente :
— Vois-tu, hier il m'a dit que tu avais été seule à savoir ses sentiments à l'égard de Louise, que c'était un secret pour tout autre que toi; alors j'ai cherché pourquoi ce secret, et aussi pourquoi il s'en était allé...
Là il s'arrêta, la regardant, et Laure ne clouta point qu'il n'eût entrevu la vraie raison. Pourtant elle demeura immobile; aussi, lui, voyant son impassibilité, hésita, douta, et finalement n'osa dire ce qu'il avait pensé.
II y eut un silence, que Laure rompit avec résolution.
— Mon père, il n'y a plus de secret à présent. Louise sait tout; je l'ai renseig-née ce matin même, et Marc ne s'en est point offensé; il veut te demander la main de Louise, il viendra tout à l'heure, je suis ici pour te l'annoncer. Tu pourras donner ton consentement. Louise, j'en étais sûre déjà, accepte avec joie.
Charles-Armand, étonné, se souleva un peu sur son lit.
— Ainsi Marc va venir? murmura-t-il.
Laure vit que cet événement l'impressionnait.
M resta un moment à regarder devant lui comme s'il réfléchissait. Il reprit :
— Louise t'avait donc dit déjà qu'elle l'accepterait avec bonheur?
— Oui.
— Ces jours-ci?
— Non, il y a plus longtemps.
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— El cela aussi, sans doute, tu étais seule à le savoir?
— Je pense.
Mais par scrupule elle se reprit :
— Certainement.
— Ainsi c'est toi seule qui les a réunis? poursuivit-il. Puisque Marc était parti, sans toi, ce mariag-e aurait été impossible et ne se serait jamais fait, n'est-ce pas vrai?
— Sans doute, dit Laure. Elle voyait bien où tendaient les questions de son père et quelles suppositions les avait amenées ; elle observait qu'il suivait toujours la même pensée. Elle trembla qu'il ne lui posât à la fin une question directe : irait-il jusqu'à demander si elle avait aim*Marc, si Marc ne s'était pas eng-ag-é envers elle? A une telle question il lui eût été impossible de ne pas répondre sincèrement. Combien pourtant elle aimait mieux que tout demeurât secret I pour elle d'abord, et aussi parce qu'elle soupçonnait que si son père était instruit de la vérité, ce mariag-e le peinerait, que peutêtre même il n'y consentirait pas. Marc, Louise, à leur tour, sauraient... Elle ne voulait pas à présent rendre inutile son long- effort...
Mais non, cette question Charles-Armand
n'osa point la poser. Il leva seulement sur elle des yeux tristes, inquiets, comme s'il avait tout à coup pénétré jusqu'au fond de sa souffrance : mais le regard de Laure demeura volontairement terne et clos.
Aussi il se rassura. Laure se détourna un peu; l'émotion avait amené une rougeur sur ses joues. Elle dit:
— Mon père, tu sais bien quelles sont mes préoccupations...
Soudain sa voix trembla et s'élarg-it :
— Tu sais bien, tu sais bien que je ne vis pas pour le monde... Puis elle ajouta plus bas : « Je ne pense qu'à l'éternité... »
Charles-Armand fît un signe des paupières comme pour indiquer qu'il savait. Peut-être comprit-il en même temps que c'était un appel jeté vers lui, vers son âme éternelle. Laure vit une ombre passer sur son front, quelque chose comme une peine ou un regret.
Toutefois il ne dit rien.
Laure reprit le sujet du mariage de Louise et de Marc. Elle expliqua qu'ils étaient destinés à s'entendre parfaitement. Charles-Armand dit que son consentement leur était acquis, mais qu'il se sentait trop faible maintenant pour recevoir
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personne. Il demanda à voir Louise et Marc dans l'après-midi, lorsqu'il se serait reposé. Laure s'éloig-na, très émue, et transmit cette réponse.
Elle fut, à la suite de cet entretien, assaillie de pressentiments et d'images funèbres. Il lui semblait qu'elle venait de parler à son père pour la dernière fois. Et, de plus, le silence auquel elle venait de se heurter à nouveau au sujet de son salut lui causait un regret poignant.
Elle se couvrit d'un manteau et sortit. La demi-clarté du matin endeuillé l'attirait, et ce brouillard opaque qui, au dehors, accablait toutes choses lui semblait en concordance secrète avec sa désolation. Dans les allées, les troncs des arbres, enveloppés de robes de vapeur, avaient des aspects de fantômes; elle se promena quelque temps au hasard dans le parc; puis elle s'engagea sur le chemin qui montait vers la chapelle et les collines.
Ce chemin conduisait aussi vers le cimetière, elle le prit par besoin de tristesse et d'une réalité pareille à ses pensées. Elle marchait là, pensant au cortège que sur celte même roule il lui fau-
drait suivre bientôt... Toutefois, au milieu de celte obscurité d'âme et de cette amertume funeste, peu à peu se ranima en elle et se fit jour une espérance mystique.
Presque malgré elle, elle se mit à reg-arder, à écouler. L'atmosphère était ouatée et silencieuse. Elle respirait le brouillard froid qui la pénétrait. Près d'elle les arbres qui bordaient le chemin étaient encore à peine effeuillés, car jusque-là il n'y avait pas eu de fortes gelées; leurs branches hautes se perdaient dans la brume, d'où leur parure opulente descendait comme une muette cascade d'or. Entre les troncs, on apercevait les premiers plants de vignobles roux, sur lesquels s'abaissait aussitôt une terne draperie. Laure ne put s'empêcher d'imaginer la magnificence de l'automne qui était autour d'elle voilée et endormie : et ainsi, peu à peu, elle se trouva associée à la vaste attente qui pesait sur les choses. Elle songea que si le soleil déchirait la nuée, sous ses rayons magiques à perte de vue éclateraient les coloralions de novembre, bronze, verdure et pourpre, plus fraîches du brouillard et de la nuit. Les gouttes de rosée scintilleraient dans la lumière, tout s'éveillerait, les pies iraient
d'arbre en arbre et on verrait voler les grives dont elle entendait parfois l'aigre appel à travers les vapeurs sur les vignes.
Or bientôt il arriva précisément qu'au souffle d'un vent plus doux le rideau de brume sur le flanc des coteaux commença à être très lentement et très mystérieusement soulevé, il devint blanc, même bleuté par endroits, comme envahi par l'azur. Il était onze heures du matin environ, le ciel et la terre s'éclairaient à la fois. Laure vit l'image qu'elle s'était formée par avance peu à peu se réaliser et s'épandre autour d'elle; et ainsi elle acheva de gravir la colline, non plus repliée sur elle-même, close en ses songes funèbres, mais, au contraire, et presque sans le vouloir, attentive, unie à ce qui s'accomplissait dans cette immense nature, le cœur et les bras plus chargés.
Çà et là, sur les étendues voisines, des dômes d'arbres émergeaient, qui étincelaient comme des joyaux. A mesure que se découvrait l'horizon et qu'elle avançait, toute mêlée à cette seconde aurore, son esprit se libérait, s'allégeait, son propre ciel se dégageait aussi. Portée, aidée, soulevée, au centre de ce paysage en train d'éclore au soleil, dans un mouvement intérieur
aussi vaste que ce que ses yeux voyaient, elle laissait peu à peu tomber et s'évanouir les impressions sensibles de la mort auxquelles elle était d'abord abandonnée.
Ainsi son âme s'ouvrit tout entière aux assurances de la vie éternelle, elle retrouva intactes ses sources profondes de clarté et de certitude... Elle atteignit la chapelle et, l'ayant dépassée, elle s'approcha de la grille qui fermait le cimetière étroit. Mais, tandis qu'elle était venue vers cet endroit comme vers une émotion extrême, au contraire, à présent, arrivée là, elle se trouvait apaisée, dédaigneuse, indifférente aux tombeaux et à cet aspect des destins. Elle posa la main sur l'un des barreaux de la grille, son regard plongea aisément à travers la brume amollie et déchiquetée; elle aperçut des sapins noirs tout pénétrés de vapeur, une allée, une croix, des dalles dans l'herbe : mais elle était comme désintéressée de la mort terrestre.
Une fois de plus elle pria pour que la volonté de son père fût éclairée comme l'était la sienne. Des hauteurs célestes, cette existence future et sublime dont elle était assurée, semblait traîner ses plis dans la minute présente. Pour obtenir ce qu'elle souhaitait si ardemment, Laure fît à
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Dieu le sacrifice de sa vie, elle promit de s'enfermer dans un cloître, et pendant qu'elle soulevait ainsi de toute son âme vers le ciel cette offrande, il lui parut qu'en effet s'accomplissait un mystique échang-e : quelque chose était pris, quelque chose donné.
Ce vœu, qui depuis longtemps sans doute se préparait dans son cœur, lui vint aux lèvres spontanément, et elle eut ensuite l'impression d'une grande plénitude intérieure et d'une haute liberté. Non pas seulement à cause de cet espoir d'une équivalence sublime, mais comme si à présent son esprit se reposait au delà de tous les conflits. Elle ne se sentait plus en lutte ni avec elle-même, ni avec le monde extérieur, qui pour la première fois lui parut ne pas s'opposer à Dieu, mais au contraire, conduire, élever à lui, comme il était arrivé pour elle au flanc de celte colline.
Les objets de la nature lui semblèrent baignés d'un au-delà mystique; ils se revêtirent à ses yeux d'une parure spirituelle; aussi, au lieu de se séparer d'eux avec dureté de même qu'auparavant, elle les considéra avec une douceur réconciliée, comme si, libérée du renoncement môme, elle avait vu autour d'elle renaître
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un monde. Le paysage, neuf et frais, achevait de se dévêlir de brume ; des nuages élincelanls fuyaient dans l'azur ; la rivière tordue et bleue miroitait dans les sables. Les images terrestres ne lui pesaient plus et il ne demeurait dans leur beauté rien d'insaisissable et d'amer. Elle éprouva un contentement calme, harmonieux ; et c'est seulement plus lard que, se rappelant les circonstances de cette journée, elle se demanda comment cette fleur de certitude et de paix avait pu s'épanouir au-dessus des abîmes.
Elle se trouva en tel accord avec ce paysage déployé devant elle qu'elle eut le très obscur sentiment d'en avoir été quelques instants la conscience la plus profonde, de l'avoir presque porté en elle, tandis qu'elle s'acheminait vers cette minute du plus grand oubli de soi. Elle se remit à marcher et descendit par les pentes des coteaux. Après s'être ainsi remise, donnée, comme si les barrières de son être étaient tombées, il lui venait au cœur une bienveillance et une charité pour ainsi dire impersonnelles. A un moment elle aperçut au-dessous d'elle, à ses pieds, parmi les masses d'arbres du parc la maison avec ses toits, ses pignons, ses
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murs aux encadrements de briques. Un reste de brume blanche, nette, délicate, s'enroulait autour comme une transparente écharpe de mousseline. Elle pensa à ce qui s'accomplissait là, elle se représenta l'agitation inquiète, les chuchotements mystérieux, les pas étouffés ; alors elle s'arrêta, presque étonnée d'ellemême : d'où venait donc qu'elle fût, elle, en ce moment, oublieuse, sereine, distraite? Était-ce indifférence? Elle se le demanda avec effroi : ou bien était-ce parce que réellement elle allait là, messagère, envoyée, portant des promesses célestes ?
Durant une grande partie de la journée, Charles-Armand resta sans forces. Vers trois heures de l'après-midi, il fît appeler Laure ; il lui dit que pour le moment il se trouvait mieux et qu'il voulait en profiter pour recevoir Marc et Louise, selon ce qui avait été convenu dans la matinée.
Elle répondit qu'elle allait les chercher. II la pria de revenir avec eux, et ajouta qu'il sérail content que Maximilien fût présent aussi. De
sorte que bientôt tous se trouvèrent rassemblés autour de son lit.
On le trouva très calme, et sa voix était reposée. Il dit à Marc et à Louise que son état de faiblesse ne lui avait pas permis de les recevoir plus tôt, ni de s'entretenir avec eux comme il l'aurait voulu; que Laure du reste s'était, le matin même, acquittée de sa mission de manière à rendre toute autre démarche superflue; aussi il donnait avec plaisir son consentement à un mariag"e que, selon le lémoig-nag-e de Laure, ils désiraient l'un et l'autre du fond du cœur ; il prononça ces derniers mots comme s'il sollicitait une confirmation, que tous deux s'empressèrent de lui donner.
Ils se tenaient debout à côté de lui ; Laure s'était placée derrière eux à une certaine distance, debout aussi, immobile, et s'appujant un peu contre un fauteuil. Maximilien était au pied du lit. Ces quelques paroles avaient demandé assez de temps, car Charles-Armand s'exprimait avec lenteur. Tous étaient vivement impressionnés. Laure, qui un moment auparavant se jugeait maîtresse d'elle-même et détachée, maintenant qu'elle assistait au définitif accomplissement de ce qu'elle avait préparé, venue à l'extré-
mité de son héroïque et douloureux effort, se sentait envahie lentement d'émotion et de mémoire.
Charles-Armand, s'adressant toujours à Louise et à Marc, leur dit qu'il était peiné d'attrister un tel moment par les inquiétudes que donnait sa maladie; il aurait voulu n'en point parler, mais il s'y trouvait presque obligé pour expliquer un désir qu'il avait ; car, redoutant qu'il ne lui fût pas donné d'assister à leur mariage, il souhaitait tout au moins être présent à leurs engagements premiers, et voir Marc mettre au doigt de Louise l'anneau de leurs fiançailles. Aussi, vu la gravité de son état et dans l'ignorance de ce que lui réservait l'avenir même le plus prochain, il serait heureux que cette cérémonie s'accomph't au plus tôt, et ce jour même si possible, pourvu qu'il n'y eût point d'inconvénient et que tous y fussent disposés.
Eux répondirent qu'ils le remerciaient de cette attention qui leur était précieuse, qu'il lui appartenait de choisir le temps et le moment qui lui conviendraient le mieux, car pour eux un jour était comme un autre...
Charles-Armand acquiesça d'un signe de tête.
— C'est bien, dlL-il.
Il réfléchit, puis reprit d'un ton grave :
— Il est vrai que vous n'avez point d'anneau... jy ai songé déjà... Pour cette circonstance, vous prendrez, si vous voulez bien, celui que j'ai donné à ta mère, Louise, voilà vingtsix ans, lors de nos propres fiançailles : ce sera pour moi un bonheur de le revoir à ta main.
Comme tous approuvèrent, il pria son père d'aller chercher cette bague, qui était dans un meuble d'une pièce voisine.
Quand Maximilien fut sorti et tandis qu'on attendait son retour, Charles-Armand s'entretint à mi-voix avec Louise et Marc, prenant, après ce début un peu solennel, un ton très simple et familier. A plusieurs reprises il demanda à Louise si elle était heureuse, content d'entendre sa réponse; il interrogea Marc sur ses projets d'avenir, lui demandant en particulier s'il aurait envie plus tard de s'installer et de vivre à la Mettrie.
Ensuite, se penchant un peu, il aperçut Laure qui, quelques pas plus loin, était debout et seule :
— Eh bien! et toi, mon enfant, lui dit-il, que feras-tu donc?
Répondant à ceL appel affectueux, Laure s'avança, puis dit avec simplicité :
— Mon père, j'entrerai dans un couvent.
Louise et Marc s'étaient écartés pour la laisser venir jusqu'à Charles- Armand, et elle se trouvait entre eux. Tous deux tressaillirent à cette déclaration inattendue et, d'un même mouvement, la regardèrent; toutefois ils cessèrent bientôt de s'étonner d'une résolution annoncée déjà par tant d'indices. Mais Charles-Armand, lui, fut plus affecté, et il pâlit visiblement.
— Comment 1 Laure, murmura-t-il, t'enfermer dans un cloître... Et pour toujours!
— Oui, fît-elle gravement avec un signe de tête.
Charles-Armand continua :
— Mais tu ne m'en avais rien dit encore!... Ce matin, par exemple, pourquoi ne m'en avoir pas parlé?
11 la considérait avec une intense expression de regret.
Laure dit :
— Ce matin, je n'étais encore pas décidée. Sa voix, quoique franche et résolue, vibrait
comme si elle s'était fait sourdement violence pour se dominer.
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— Comment! aujourd'hui même lu l'es décidée I Aujourd'hui pour toujours !
Puis avec une grande vivacité de ton :
— Mais, Laure, pourquoi donc?
Les doutes qui l'avaient préoccupé la nuit précédente et le matin lui revinrent à la mémoire; il vit un rapport entre ses suppositions et cet événement nouveau, qui lui parut les confirmer. Il hocha la tête.
— Laure, Laure, fit-il, avec un ton de reproche, tu ne m'as pas tout dit...
Puis soudain il fut étonné du sacrifice que peut-être elle avait fait et de toute sa conduite; son regard s'arrêta une seconde sur elle avec un éclat singulier; de nouveau il murmura :
Ensuite il parut absorbé par des pensées très lourdes et sa réflexion s'acheva par un geste lassé.
Tous se taisaient.
Maximilien rentra, tenant à la main l'écrin qu'il était allé chercher. Il le remit à son fils. Charles-Armand l'ouvrit, en tira la bague, que chacun suivit des yeux ; il la garda quelque temps, et parut l'examiner avec attention. Laure s'était écartée et était revenue à sa première
place. L'ombre du soir rapide de novembre commençait à glisser dans la pièce, jetant déjà de l'obscurité autour du lit de Charles-Armand. Dans ses doig-ls cependant la bag-ue brillait. Un beau diamant limpide semblait cueillir les reflets fuyants du jour, au milieu d'un cortèg^e de pierreries minuscules qui pétillaient comme de petits reg-ards. Après l'avoir contemplée, Charles- Armand la tendit à Marc :
— Prenez, lui dit-il, cet anneau qui me rappelle tant de choses... Plus tard, vous donnerez à Louise une autre bag"ue que vous aurez choisie avec elle et qui lui plaira : celle-ci n'est que symbole et qu'image. Vos fiançailles sont précipitées, c'est moi qui en suis la cause...
A ce moment, il s'interrompit et, ayant levé la tête, il dit :
— Laure, pourquoi pleures-tu?
On se retourna, on vit qu'en effet des larmes coulaient de ses yeux. Elle fit sig-ne qu'on la laissât, qu'on ne s'occupât point d'elle. Son émotion ne surprit pas, car tous avaient la gorge serrée. Marc prit l'anneau, et le mil au doigt de sa fiancée.
Mais Laure, dès l'instant où elle eut ainsi commencé à céder à ses pleurs, se trouva sans
force et désemparée. Ses peines endormies allaient s'éveiliant l'une l'autre ; et, du plus lointain d'elle-même, comme s'ils avaient été entraînés par le flot de ses larmes, remontaient une multitude de sentiments refoulés ou abolis. Non qu'elle regrettât rien, mais elle ne pouvait se défendre contre le mal que lui faisaient tant d'images accourues du passé. Ce fut une brusque détente de sa volonté, une faiblesse soudaine et imprévue. Son père, persuadé tout à coup de la vérité de ses soupçons, la reg-ardait, consterné. Elle n'eut plus le courage de son secret; elle alla vers lui comme vers un abri, vers un refuge, vers lui qui savait, qui pouvait comprendre. Elle était frêle, pliée, elle avait caché sa figure dans ses mains, et elle semblait subir une détresse infinie.
Charles-Armand s'était brusquement soulevé; son visag^e était bouleversé; à nouveau il devint très pâle. Autour de lui on attribua le désespoir de Laure à la g-ravité de cette scène; mais lui, préparé par ses soupçons et sa longue inquiétude, voyait clair à présent, et ne conservait aucun doute. Laure était venue très près de lui. Il lui dit à voix basse :
— J'avais donc, ce matin, deviné juste!
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Et. elle, perdue dans ses larmes, fil signe que oui.
A son désespoir Charles-Armand mesura son sacrifice; il song-ea à son existence désormais vouée au cloître; dans un éclair il se représenta sa long-ue patience, son secret, sa grandeur d'âme ; à peine si de ce premier regard il pouvait tout sonder. Il fut saisi d'une admiration mêlée d'un immense regret. Il laissa retomber sa tête sur son oreiller, en balbutiant quelques mots comme s'il s'était fait un reproche à lui-même. Puis une seconde fois se soulevant un peu, il prit avec tendresse la main de Laure et murmura :
— Mon enfant, mon enfant, à quelques heures de mourir, que puis-je encore pour toi?
Maximilien et Marc, lorsqu'ils avaient vu les sanglots de Laure et son soudain élan vers son père, au fond d'eux-mêmes l'avaient blâmée, car ils redoutaient pour lui l'impression d'une circonstance si émouvante. Ce rapide dialogue ne vint pas jusqu'à leurs oreilles; Louise ne l'entendit pas non plus; mais ils virent Laure, qui était penchée vers son père, se redresser vivement avec un geste effrayé. Charles-Armand paraissait s'évanouir. Marc s'approcha vivement.
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— Il faut le laisser en repos, dit-il, Laure, voyez, ce sont trop d'événements pour lui. C'était inévitable. Le mieux est que tout le monde s'éloigne.
On suivit son conseil. Elle, sa sœur et Maximilien se retirèrent au bout de la chambre, puis passèrent dans le cabinet de travail qui y attenait.
Laure, durant quelques minutes, resta là, confuse, maudissant sa faiblesse et ses larmes invincibles. 11 lui semblait que chacun avait dû lire ouvertement dans son cœur, et surtout elle tremblait que l'émotion où elle venait de voir son père ne lui devînt fatale. Sa sœur et son grand-père, devinant cette dernière crainte, s'appliquèrent de leur mieux à la rassurer; rien ne révélait, d'autre part, qu'ils eussent pénétré les vrais motifs de ses pleurs. Elle se remit peu à peu. La nuit était venue, on alluma les lampes. Charles-Armand, qui avait perdu connaissance, ne revenait que difficilement à lui; une heure passa sans qu'il se produisît dans son état de changement notable.
Laiire sortit et gagna sa chambre. Elle ne sut comment la nouvelle de l'ag-gravation de la maladie de son père s'était répandue^ mais elle rencontra dans le vestibule plusieurs domestiques qui l'interrog-èrent avec des paroles inquiètes. Une fois parvenue chez elle, elle se mit à genoux et pria; et alors, au milieu du désordre de ses pensées, elle sentit en elle naître, grandir, effaçant, dominant tout, l'obligation d'un devoir impérieux.
Car il n'y avait plus de délai, l'heure inexorable était arrivée... Les dernières paroles que lui avait dites Charles-Armand lui revenaient à l'esprit et résonnaient encore à ses oreilles ; et toute tendue vers le désir de sauver l'âme de son père, elle y voulait voir un acquiescement à ce qu'elle avait demandé. N'avait-il pas déclaré consentir à ce qu'elle souhaiterait? A quoi pouvait-il penser, sinon à cela? Il fallait bien que ce fût ainsi ! Que valaient sa vie à elle, le don d'ellemême, tant de prières, tant de souffrances, s'ils ne valaient point cela? Les impressions exaltantes éprouvées durant sa promenade de la matinée se prolongeaient dans son âme. Cette détresse soudaine, ce mouvement irrésistible qui l'avait jetée vers son père, cet
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incident de l'heure précédente, qui avait été pour elle-même si imprévu et à peine explicable, lui apparaissaient maintenant marqués du sceau d'une intervention mystérieuse et presque divine.
Elle sortit de sa chambre et revint dans le bureau attenant à celle de Charles-Armand. Elle y retrouva Maximilien, Louise et Marc. On lui dit que son père allait un peu mieux. Elle s'approcha de Marc et l'interrogea à voix basse, voulant savoir ce qu'il pensait de l'état de Charles-Armand. Marc lui dit qu'il pouvait encore reprendre quelques forces, mais il laissa en même temps paraître par un geste qu'il n'y comptait guère, et qu'aussi bien il n'y avait pas même lieu de le désirer.
Ayant entendu cette réponse qu'elle prévoyait, elle s'écarta et se plaçant bien en face de tous, elle demanda si l'on ferait venir un prêtre.
Sa voix était un peu grêle, mais nette, décidée.
Elle savait que celte proposition allait rencontrer de la résistance; en eQet, il y eut un mouvement général de surprise et sans doute aussi de contrariété. Mais son attitude ne chan-
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g-ea pas. Après un silence, Maximilien lui répondit.
— Laure, fît-il sur un ton de reproche affectueux et presque de prière, tu nous as toi-même avoué que cela n'était pas dans les intentions de ton père. Il te l'a dit... Pourrions-nous maintenant agir contre son sentiment déclaré?
Il savait qu'il peinait Laure profondément; il était venu près d'elle, et comme pour lui demander pardon de ce qu'il devait dire, il lui avait pris la main, d'un g-este affectueux. Laure lui abandonna sa main, mais distraitement, presque sans y prendre garde, sans qu'un trait de son visage changeât. On vit bien que sa volonté n'avait pas fléchi.
Maximilien, attristé de son insistance, lui rappela à nouveau le refus de son père.
— Sans doute, dit Laure, mais, à présent, quelque chose est changé.
On ne releva pas cette réponse et personne ne chercha à savoir ce qui était changé.
Marc objecta que les sacrements n'étaient pourtant pas des signes purement matériels, valables en dehors do tout consentement.
Elle répliqua, de son ton calme et résolu, qu'elle avait sollicité de Dieu qu'il inspirât à
son père ce consentement ; que c'était à cette intention même qu'elle avait fait vœu d'entrer en relig'ion : aussi, comment dire, si les derniers sacrements étaient conférés à son père, que rien de spirituel n'y était mêlé?
Ces mots impressionnèrent vivement : on connut la profondeur de son désir; que pouvaient des raisons d'ordre humain? On sentit qu'il faudrait céder.
Maximilien, cependant, dit ;
— Ton père n'est pas hors d'état de s'apercevoir de ce qui se passe.
Laure fit un signe d'acquiescement, comme pour indiquer que ce n'était nullement une objection.
— S'il ne veut pas? poursuivit Maximilien.
— Il voudra, dit Laure. Il a déjà presque promis... Mais j'ai toujours pensé qu'il fallait d'abord l'interrog-er. J'irai vers lui.
Maximilien, Louise et Marc éprouvèrent un sentiment d'angoisse, car il leur était douloureux de s'opposer à Laure, mais également douloureux que les dernières heures de Charles- Armand fussent ainsi troublées. Ils se rendaient compte que Laure était très loin d'eux, se mouvait dans une autre atmosphère ; et cependant
ils ne se représentaient pas encore à quel point pour elle l'aspect matériel et physique de la mort s'était effacé.
Laure se dirigea vers la chambre de son père, Louise voulut la suivre, et y entra avec elle, mais elle s'arrêta à mi-chemin du lit de Charles- Armand. La pièce était à demi plongée dans 1 ombre; une seule lampe, voilée d'un abat-jour épais, brûlait sur une table. Laure la prit. Venue au chevet de son père, elle tint cette lampe très haut et un peu écartée, pour que la lumière ne le blessât point. Dans la vaste chambre il n'y eut que cette place étroiLc autour d'elle qui fût en pleine clarté. Maximilien et Marc étaient restés en arrière.
Elle adressa donc à son père la question qu'elle s'était proposée. Charles-Armand entendit peutêtre. Il fit un effort comme pour parler, et cependant ne répondit pas. Quelques secondes s'écoulèrent dans une attente cruelle. Louise appela Laure d'une voix basse et suppliante. Mais Laure n'y prit point garde et répéta sa question avec la même intonation claire et précise.
Encore celte fois elle n'obtint point de réponse et cependant elle ne se retira pas. Cette obstination révolta Louise, qui vint jusqu'à
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elle et, saisissant son bras avec force, lui dit :
— Laure I comme tu es dure 1
— Laure 1 je ne vous comprends pas, dit de son côté Marc, qui s'était approché.
Louise ni Marc ne purent, par la suite, oublier cette minute ni la lui pardonner. Ils ne savaient pas combien elle avait souffert, ils ne concevaient pas non plus assez qu'elle, ainsi penchée avec cette lampe vers ce mourant très aimé, c'était, selon sa vision propre, tout autre chose que ce qu'eux-mêmes apercevaient.
Cette fois, Charles-Armand répondit. Il prononça une phrase dont le sens précis, à vrai dire, échappa, mais qui avait, sans aucun doute, le ton d'un acquiescement. Tous en eurent l'impression, sans cependant aller, comme Laure, jusqu'à y voir la manifestation d'une volonté véritable.
Elle causa un instant avec Maximilien, puis ils sortirent ensemble. Dans le vestibule et sur les marches de l'escalier, ils rencontrèrent un groupe nombreux de serviteurs, jardiniers, de domestiques de la ferme voisine, qui étaient venus aux nouvelles, et qui, dans une demi-obscurité, attendaient en silence. Maximilien appela l'un
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d'eux et lui dit d'aller chercher le prêtre de la paroisse. Cette nouvelle circula et se répandit parmi eux aussitôt; Maximilien fut frappé de voir qu'elle causait une satisfaction réelle et comme un soulagement à ces gens, non point pieux précisément, mais très attachés aux rites et aux usages. Ils n'eurent point de doute que cette décision dernière fût due à l'influence de Laure, et, tandis qu'elle passait, ils s'écartèrent devant elle avec une déférence particulière et visible.
Maximilien le lui fit remarquer, pensant que cette sympathie la toucherait. Mais elle y fit à peine attention... Que pensait-elle? Il ne le sut.
Elle voulut respirer quelques instants l'air du dehors; elle descendit seule jusqu'à la porte, qu'elle ouvrit, et elle vint sur le perron. Il était plus de sept heures du soir; l'obscurité était complète, il faisait froid, le ciel était découvert, non pas ces cieux d'été tout vivants et chargés d'astres, mais des étendues glacées et sombres où s'égrenaient des étoiles solitaires...
Elle frissonna devant cette immensité; au cours de ces minutes de fièvre, elle venait vers la nuit comme vers un refuge, pour lui demander un peu de détente et de calme :
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mais voilà qu'au contraire, elle avait presque peur de ces profondeurs démesurées. Où donc s'abriter? elle ne savait plus... Elle revit celte alcôve qu'elle venait de quitter, petite, chétive, sous la clarté étroite de sa lampe, avec son drame infini. Quand on porte en soi de pareilles images, on ne peut pas s'en aller sous les astres... Elle rentra craintive, courbant la tête sous les étoiles.
Un prêtre vint, homme âgé et doux. Il fut laissé quelque temps seul près de Charles-Armand. Ensuite, lorsqu'il lui donna les derniers sacrements, tout le monde entra. On ouvrit les porter, le petit peuple qui attendait entra dans la pièce et, très recueilli, s'agenouilla vis-à-vis du lit de Charles-Armand.
La salle était maintenant très éclairée. Charles- Armand ne se rendait compte de rien. Maximilien, voûté, les traits creusés, se tenait près de lui. Louise, à quelque distance, était à genoux sur un prie-Dieu, la figure dans les mains; Marc était à côté d'elle. Laure se trouvait en face de son père, entre son lit et les gens agenouillés, debout, la figure calme, ayant dans le regard un reflet immobile.
Le prêtre, quand il eut terminé son office, s'ef-
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faça et sortit. Cependant, lui parti, pas une personne ne bougea. Qu'attendait-on? Nul n'aurait su le dire, et cependant on attendait comme si quelque chose allait se passer. Une minute peutêtre s'écoula ainsi.
Or, au milieu de ce silence et de cette immobilité, il arriva ceci : Charles-Armand, après un long- accablement, se ranima un peu, fit un mouvement et ouvrit les yeux. Sans doute il chercha Laure du regard, car lorsqu'il l'eut aperçue, un bref et suprême dialogue s'engagea entre elle et lui. Un immense frisson passa sur l'assemblée, car on était déjà persuadé qu'on ne l'entendrait plus jamais. D'une voix faible et douce, mais qui gardait intacts son intonation particulière et son timbre un peu musical, il dit:
— Ma miel
Et il ajouta aussitôt après :
— Je suis bien heureux de te revoir...
A l'émotion et à la tendresse de son accent, on sentit que c'était elle particulièrement, de préférence à toute autre personne, qu'il était heureux de voir encore ; seulement, on ne pouvait savoir pourquoi.
Laure s'approcha. Toutes les têtes se cour-
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bèrent. Elle seule resta droite dans la lumière. Elle dit :
— Mon père, me voici...
Sa voix était égale, rigide, unie, et cependant, au cours du colloque rapide et imprévu qui suivit, chacune de ses paroles eut un son splendide, comme si elles tombaient d'une hauteur merveilleuse.
Charles-Armand reprit :
— J'étais comme dans un profond sommeil... Il ajouta : « J'ai souffert, crié peut-être... » Laure dit :
— Rassure-toi.
Il continua :
— Mais tout est fini.
Puis, avec une solennité qui fit à nouveau courir un frémissement dans l'assistance, il dit lentement :
— Tout est fini : où vais-je entrer à pré sent?
Laure répondit :
— Mon père, dans le royaume des âmes.
Sans doute, à ces mots, il se représenta en un
instant tout ce qu'il avait su de l'âme de sa fille, et peut-être aussi songea-t-il à la force qu'elle avait prise dans ses espérances célestes; avec
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une admiration émue, après quelques secondes, il répondit :
— Dans ton royaume, Laure... Peux-tu m'ouvrir la porte de ton royaume?
Elle, à nouveau, avec une sereine certitude dit:
— Mon père, les portes te seront ouvertes. Après cela, il laissa retomber sa tête, qu'il avait
lèg-èrement soulevée. Encore une fois il pensa au sacrifice de sa fille, dont la révélation l'avait, quelques heures plus tôt, bouleversé; il lui dit d'un ton ample, grave, reconnaissant :
— Mon enfant, pour ce que tu as été, merci I Puis, très lentement, il ajouta ce vœu :
— Qu'un jour tout puisse être apaisé 1
Ce fut fini. Un dernier souffle glissa sur ses lèvres ; on eût pu croire qu'il venait de s'endormir, ses traits se détendirent, et plus jamais on n'entendit sa voix.
Dans ce qu'il avait dit, Laure voyait en ce moment une approbation sublime de sa conduite et de ses volontés. On entendit une rumeur, des sanglots parmi l'assistance, que ce dialogue avait profondément remuée : combien peu, cependant, pouvaient comprendre tout ce que ces paroles suprêmes justifiaient, adoucissaient, déliaient, et soupçonner le prix de cette haute
harmonie, qui, sur tant de scènes cruelles, venait mettre sa couronne et son repos.
On se leva. Les gens sortirent lentement et sans bruit. Laure, à son tour, s'était jetée à genoux devant le lit de son père, épuisée à présent, brisée, vaincue par cette longue tempête. Elle laissa les larmes inonder son visage. Un moment après, quelques personnes attardées dans le vestibule devant la chambre virent, par la porte entre-bâillée, Maximilien s'approcher d'elle, poser la main sur son épaule comme s'il voulait maintenant l'emmener, et elle lever vers lui un regard vide qui semblait ne plus comprendre.
Quelques jours plus tard, elle eut avec son grand-père une conversation où il essaya de la faire revenir sur les résolutions qu'elle avait prises, d'en retarder tout au moins l'accomplissement. Il lui conseilla d'attendre, de ne pas prendre de décision définitive au cours d'une
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crise d'âme peut-être passagfère et au milieu de la douleur que lui avait causée la mort de son père.
— Tu as été ces jours-ci, lui dit-il, profondément blessée : aussi il te semble à présent que tu ne peux plus rien recevoir de la vie; je sais, c'est ainsi lorsqu'on est jeune : dans la douleur et même dans la joie, il semble que la vie ne compte plus; on l'eng-ag-e, on la dédaigne, on la donne, on promet les années... Combien je voudrais te voir moins généreuse et plus sage, moi pour qui le temps plus mesuré est devenu plus précieux, et qui reçois comme un bienfait presque chacun des jours qui me sont accordés... C'est pour moi une chose douloureuse que, aussitôt après avoir perdu mon fils, il me faille dire encore un second adieu...
« Pourtant, je m'en rends compte, je le vois : je ne puis rien... Soit! Il est sans doute des voix plus impérieuses que la mienne; il faut que chaque âme subisse son histoire... Ainsi, après que lu as été longtemps mon enfant selon l'esprit, ton existence s'accomplira sous une loi que je ne puis aimer : représente-loi avec quel regret je te dis adieu quand lu me quittes
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pour un univers que j'ig-nore et où je n'entrerai pas... »
Mais Laure était résolue à ne point fléchir, et à accomplir le vœu qu'elle avait fait.
Elle partit de la Mettrie peu de jours après, croyant bien, à ce moment-là, n'y jamais rentrer.