LAST.E
Il lui demanda d'abord, comme un simple renseignement, s'il n'était venu pendant les dernières semaines aucune lettre de Marc ; question superflue, car il ne pouvait guère supposer qu'on eût reçu de ses nouvelles sans lui en faire part.
— Aucune lettre, répondit Laure.
C'était, depuis les très brefs commentaires provoqués par le départ de Marc, la première fois qu'elle entendait son père parler de lui. Elle ne prenait pas du reste ce silence pour un signe d'oubli.
— C'est singulier, dit Charles-Armand en réfléchissant, il ne nous a écrit qu'une fois, et il y a déjà longtemps... Tu te rappelles qu'il m'avait promis de revenir au bout de trois ou quatre mois; voilà que ce terme approche... J'aimerais le revoir...
Il ajouta :
— Puisque nous ne recevons rien, j'ai envie de lui écrire...
Cette proposition était surtout faite pour solliciter l'avis de Laure, mais comme elle ne répondait pas, il lui demanda :
— Qu'en penses-tu ?
Elle dit simplement que, puisque Marc avait
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en effet promis de venir, elle ne pensait point qu'il y eût inconvénient à lui rappeler sa parole.
Charles-Armand épiait sa réponse; il en parut satisfait, et le laissa voir. Il dit :
— Puisque tu es de -mon avis, pourquoi tarder davantage?... Si tu veux bien, tu vas, comme à l'ordinaire, écrire pour moi. A moins que cela ne te contrarie?... C'est l'affaire de quelques instants. Je dicterai.
Laure ne s'attendait pas à cette conclusion brusque ni à être chargée d'un tel soin. Les premières paroles prononcées par son père au sujet de Marc et de son prochain retour lui avaient percé le cœur douloureusement, et il lui avait semblé aussitôt que d'autres paroles, d'autres événements allaient accourir pour faire saigner cette déchirure; une seconde ses pensées vacillèrent. Mais elle se rappela que c'était là une épreuve prévue, acceptée depuis longtemps : aussi elle obéit sans hésiter.
Elle plaça devant la fenêtre une table étroite sur laquelle elle écrivait ordinairement ; elle y disposa ce dont elle avait besoin, puis s'assit. Charles-Armand, de son lit, la voyait de profil, bien en lumière dans le jour qui venait sur elle.
Elle prépara tout; puis, attendant ses paroles, tranquille en apparence, mais l'esprit tendu et frémissant, elle se tourna vers lui.
Il commença à dicter, elle écrivit les premières lignes ; mais, entendant la phrase que voici, elle s'arrêta soudain : « Depuis que vous m'avez quitté, disait Charles-Armand à Marc, mon état ne s'est nullement amélioré, et même, depuis quelques jours, je me sens plus mal. »
Elle leva la tête et le regarda avec inquiétude :
— Comment! depuis quelques jours tu te sens plus mal ?
— Par moments, répondit-il.
Et comme Laure continuait à le regarder, il ajouta :
— J'ai quelquefois un malaise comme il m'est arrivé avant ma dernière crise...
— Vraiment 1 s'exclama Laure.
Et elle se leva.
Il lui fit signe de se rasseoir.
— Oh ! ce n'est point grave, reprit-il d'une manière négligente, regrettant sans doute ce qu'il venait de dire. Et puis, je n'affirme rien... Je peux me tromper.
178 LAURB
Et il ajouta avec décision :
— A présent, laissons ce sujet.
Mais, au lieu de continuer à dicter, il resta en silence, puis demanda :
— Réellement, Laure, cela ne te contrarie pas que je demande à Marc de venir?
— Non, répondit-elle.
Mais elle rougit légèrement.
Il réfléchit, puis reprit d'un ton devenu soudain plus grave :
— Laure, écoute-moi; assurément, j'ai besoin personnellement de la présence de Marc ; mais, à te dire toute la vérité, si je souhaite qu'il vienne ces jours-ci, c'est aussi pour une autre raison...
Laure ne fît pas un mouvement. Il souleva la tête et s'accouda sur l'oreiller. Il continua :
— Laure, tu comprends, je ne me rétablirai jamais...
— Oh 1 mon père 1 interrompit-elle, et elle fit un geste pour protester.
— Laisse-moi dire. Même sans prévoir d'accident, cette maladie qui se prolonge m'affaiblit de plus en plus. Votre grand-père est âgé. Vous êtes exposées, ta sœur et toi, à vous trouver absolument seules, peut-être bientôt...
C'est pour moi un grave souci, le plus grave de tous, que de vous dire adieu avant que rien de votre avenir ne soit décidé.
Il vit sa fille un peu pâle, les traits crispés; il s'arrêta, hésitant à compléter sa pensée ; mais Laure le devina; il s'en rendit compte; et elle, en réponse à ses paroles inachevées, lui dit, d'une voix très lente, mais nette :
— Mon père, je ne peux pas savoir ce qui te fait supposer que Marc épouserait volontiers l'une '3U l'autre de nous; quoi qu'il en soit, s'il a laissé apercevoir un désir pareil, il s'agissait de Louise, et non de moi.
Charles-Armand fut stupéfié; il éprouva un regret vif et amer. Il s'était fié toujours aux réflexions qu'il avait faites après le départ de Marc. Non seulement ces suppositions longuement forgées et un désir très cher venaient se briser contre ces quelques mots de Laure, mais il eut, de plus, la sensation d'avoir maladroitement peiné sa fille. Il s'en repentit aussitôt, et sa figure s'assombrit.
— Pardonne-moi, fit-il avec vivacité. J'ai parlé inconsidérément... Je m'étais figuré, d'après ce que j'avais vu, ce qu'avait vu ton grand-père aussi, d'après certaines choses dites à lui par Marc...
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Là-dessus il s'interrompit, parce qu'un doute venait de traverser son esprit au sujet de ce qu'affirmait Laure :
— Mais toi, dit-il, que sais-tu donc et d'où liens-tu cette certitude?
Laure leva les yeux, et dit :
— De lui, mon père.
Il fut cette fois persuadé et ne demanda plus rien. Après une attente, il reprit à mi-voix :
— J'ai ag-i avec légèreté. Pardonne-moi, mon enfant chérie. » Et pour s'expliquer mieux, il ajouta en laissant tomber sa main sur son lit avec un g-este large : a: J'avais désiré cela... »
Affectueusement il lui fit signe de venir vers lui, et il lui prit la main. Mais elle, craignant déjà de s'être trahie, feignit de ne pas comprendre de quoi il voulait s'excuser, et tandis qu'il levait vers son visage un clair regard plein de regret et de tendresse, elle, au lieu d'y répondre, se raidissait héroïquement contre toute émotion pour être sûre de garder hors d'atteinte son silence et son secret.
Elle dit délibérément :
— C'est un mariage qui devra se faire. Charles-Armand ne répondit pas.
Elle reg-ag-na sa place, s'assit et proposa de continuer la lettre.
' — Dans un instant, dit Charles-Armand.
Un long- silence suivit.
Elle eut le temps de réfléchir à ce qui venait de se passer. Elle fut envahie par une foule de pensées cruelles, et parmi tant de menaces de l'avenir, elle se réfug-ia toute vers un désir unique : est-ce que cela au moins ne lui serait pas donné que l'âme de son père fût touchée d'une clarté divine? Et, tandis que jusque-là elle avait redouté ce sujet, au contraire en ce moment, peut-être à cause de l'afTection témoig-née par Charles-Armand, ou bien n cause de ce grave silence qui faisait une sorte de prélude, il lui parut presque naturel d'en parler.
Elle dit donc ce vœu qu'elle avait formé, en quelques mots, d'une voix g^réle, hasardée, qui tremblait au-dessus d'une infinie émotion.
Le visage de Charles-Armand ne laissa paraître aucune surprise et il répondit aussitôt d'un ton bienveillant :
— Je suis peiné, ma fille, de devoir te contrarier à nouveau, et sur un point qui te touche tant... Je sais quels sont tes sentiments à cet égard, j'ai déjà vu autour de moi jadis, chez
plusieurs personnes qui m'étaient chères, cette même ardeur de foi dont il m'a semblé ces temps-ci retrouver chez toi les signes. Je ne te blâme pas, sans t'approuver non plus, sans vouloir te suivre en tout cas... Il est possible que je n'aie pas reçu les mêmes inspirations ou les mêmes dons que toi; que dis-je ! je n'en doute point. Mais, enfin, c'est ainsi ; tout le long- de ma vie, sur ces choses essentielles, mes idées se sont maintenues identiques : est-ce bien l'heure d'en chang-er? Je ne suis pas rebelle; je ne suis pas fermé à la lumière : mais que s'est-il passé de nouveau qui puisse m'engager en ce moment à démentir tout mon passé? Je cherche et ne vois rien... Serait-ce ma maladie, le danger où je suis de mourir? Mais penses-tu donc que je n'ai pas prévu la mort, et que jusqu'ici je n'y ai jamais songé?
Son ton interdisait d'insister.
Ce refus, qui, pour Laure, fermait une éternité, lui mit dans le cœur un sourd désespoir. Que lui fallait-il supporter !
Une fois de plus pourtant elle se domina. Elle reprit sur la table la plume qu'elle avait posée, et elle offrit de terminer la lettre interrompue.
Charles-Armand hésita :
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— Comme tu voudras, Laure.... Faut-il continuer?
— Mais certainement, dit-elle.
Il lui dicta hâtivement les dernières phrases. Tandis que sa plume courait sur le papier, il la regarda : il voyait son profil incliné, des ombres fines venaient s'inscrire sur son visag^e, soulignant ses traits lég-èrement creusés. De son courage et de sa déception restait sur sen visage une expression à la fois frêle et forte, douloureuse et vaillante; dans une vive intuition il se représenta combien sa nature libre, élevée, frémissante, était entourée de peine et de périls. Il fut désolé de l'avoir, dans ces dernières minutes, affligée peut-être deux fois. « Mon enfant, mon enfant 1 » murmura-t-il. Il fut sur le point de l'appeler à nouveau près de lui ; mais il ne s'y décida pas, car il ne pouvait revenir sur ce qu'il avait dit.
Lorsqu'il fut seul et qu'il se remémora les paroles de Laure, il s'aperçut qu'elles n'éclairaient nullement le passé. Car, enfin, pourquoi Marc était-il parti? Louise lui aurait-elle montré de l'antipathie? Non, ce qu'avait dit Laure au sujet de ce mariage « qui devait s'accomplir »,
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ne permettait guère de le supposer. Alors, pourquoi cette absence à laquelle Marc n'avait point assigné de terme?
Charles-Armand se rappelait l'attitude de sa fille, son ton, l'impression qu'il venait d'avoir de son chagrin et il soupçonna, bien qu'elle s'en fût défendue, que ces incidents obscurs avaient pu lui être cruels. Avait-elle eu une inclination pour Marc? Mais alors, d'où venait qu'elle eût paru favoriser et même désirer cet autre mariage? Il ne savait à quoi s'arrêter. Après ce qui venait de se passer, il lui était désagréable de poser de nouvelles questions à elle aussi bien qu'à Louise ; il pensa que, peut-être, il aurait plus facilement une indication par Marc lui-même une fois qu'il serait là; mais il savait qu'en tout cas il aurait de la répugnance à favoriser une union qui déchirerait le cœur de Laure.
Pour elle, elle avait cru en cette circonstance faire un pas décisif vers le sacrifice qu'elle méditait; pour la première fois, elle disait une parole destinée à y préparer les voies : et cependant qu'elle se trouvait loin encore d'y consentir intimement ! L'annonce du retour probable de Marc avait suffi pour la bouleverser
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Comme elle se plaignait elle-même, si elle devait ainsi s'arracher une à une chacune de ses volontés ! Comme elle eût désiré rompre en une fois tous ces liens, et s'élever d'un coup au-dessus de celte lutte difficile !
La lettre destinée à Marc, adressée chez lui, le rejoignit en Ang-leterre; au bout d'une huitaine de jours, une réponse arriva : il annonçait sa venue pour une date très rapprochée, qu'il ne fixait pas encore exactement. Dans ces journéeslà, sa prochains arrivée fut pour Laure comme une menace continue, et son esprit était dominé par la perspective de ce moment capital.
En ces mêmes heures, précisément, la maladie de Charles-Armand s'ag-gravait avec rapidité; on vit se multiplier les sig-nes précurseurs de ses crises; une fièvre souvent violente, de fréquentes douleurs, parfois des états de prostration presque complète faisaient naître autour de lui le sentiment que ses jours étaient strictement comptés. Seconde tragédie dans le cœur de Laure, qui désespérait à la fois de sa vie présente et de ce salut éternel auprès de quoi rien de la terre ne comptait.
jEUliî était ainsi venue à une de ces heures
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extrêmes, où dans l'existence d'une personne se croisent et se heurtent tous les drames qui la pouvaient menacer. Il se trouva que, dans ces jours anxieux, Maximilien, obligé de se rendre dans un monastère situé à une vingtaine de kilomètres, où des affaires importantes l'appelaient, demanda à Laure de l'accompagner. Malgré tant de soucis qui la retenaient près de son père, elle accepta de s'éloigner une après-midi. Ce n'était du reste pas la première fois qu'elle accompagnait là Maximilien, qui s'était occupé autrefois de l'administration de terres appartenant à la communauté. Elle y était allée étant encore enfant, et elle se rappelait comment, après une longue course en voiture elle voyait surgir dans les lointains d'une plaine rase et vide les murs blancs d'un immense enclos et, au-dessus, les masses régulières de hauts bâtiments. Chaque fois, elle faisait de longues stations dans la cour antérieure du monastère, à l'ombre de la chapelle, en attendant que son grandpère vînt la rejoindre après ses affaires terminées. Cependant elle n'y était pas retournée depuis six ou sept ans; aussi, cette sorte de pèlerinage, dont l'occasion survenait juste en cette heure difficile, lui apparut comme un bien-
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fait. C'était une éclaircie dans la nuit de ses peines, et elle y suspendit par avance ses pensées avec l'espoir d'un grand recueillement.
Elle ne se trompa point dans cette attente, et cette journée resta toujours dans son souvenir auréolée d'un étrange éclat. Elle partit avec Maximilien au commencement de l'après-midi; la voiture courait sous le soleil à travers de longs paysages ondulés, que novembre avait encore à peine dévêtus; une subtile cendre de brume dormait sur les prés, sur les eaux, fanant l'azur et les lointains. Laure allait vers ces lieux consacrés comme s'ils avaient eu une âme pour l'accueillir, comme si cette maison, ces murs allaient verser sur elle une sorte d'amitié douce, maintenant qu'elle venait à eux, non plus en enfant distraite, mais renseignée, éprouvée, instruite de leur destination profonde.
Lorsqu'ils arrivèrent, il était environ trois heures. La voiture passa sous une voûte et pénétra dans la première cour du monastère. Deux frères en robe brune, commis à la porte, reconnurent Maximilien et s'approchèrent de lui. Il se sépara de Laure en disant qu'il reviendrait dans une heure environ, et il pénétra dans le bâtiment principal.
La cour, dont Laure avait gardé le souvenir très exact, était rectang-ulaire, et d'assez petite dimension. Elle était plantée de platanes, qui s'effeuillaient. Au milieu coulait une fontaine. Un mur la bordait du côté de la route; au fond, le monastère dressait les lig-nes rudes de sa façade, tandis que sur la droite s'élevait la chapelle dont la forme délicate et la pierre blanche ouvragée contrastaient avec la brique nue des autres bâtiments. Cette chapelle était un peu exhaussée et une dizaine de marches s'étageaient autour du parvis, faisant une sorte de perron.
Un groupe de personnes survint, qui demandèrent à visiter le couvent. Ces gens descendaient d'automobiles, et on entendit quelques instants le ronflement de leurs voitures restées sur la route. Comme seuls les hommes étaient autorisés à pénétrer dans l'intérieur, les dames, au nombre de trois ou quatre, richement vêtues et accompagnées d'enfants, prirent place sur un banc à l'extrémité de la cour, et attendirent en bavardant... Leur faisant vis-à-vis du côté opposé, une troupe sordide de mendiants occupait les marches de la chapelle. Ils étaient assis ^à une quinzaine environ, âgés pour la plupart.
Échelonnés sur les degrés, leur groupe montait du sol jusqu'au parvis; c'étaient de ceux qui vont indéfiniment sur les routes. Le moine expliqua à Laure que tous les jours il en venait ainsi parce qu'à une certaine heure on leur donnait à manger, et il lui dit que les pères à tour de rôle les servaient. Leur bâton à la main, ils attendaient gravement, dans un étrange repos ; ils regardaient devant eux presque sans expression; ils semblaient jetés là comme les épaves de la terre. Le soleil tombait sur leur poussière, sur leurs haillons; ils ne parlaient pas, ne remuaient pas; ils ne paraissaient ni impatients, ni désespérés. Laure, impressionnée, les considéra quelque temps.
Le frère lui demanda si elle aimerait jeter un coup d'œil sur les terres attenant au couvent et situées de l'autre côté des constructions. Elle accepta volontiers ; il lui fit long-er la chapelle et la mena jusqu'à un endroit d'où, par un portail ouvert, la vue plong-eait dans un immense enclos ; il la laissa là, elle n'y était jamais venue, et tout de suite le spectacle sobre et g-randiose qu'encadrait l'arc du portail eut sur elle une prise violente.
Devant ses yeux s'étalait, sous la poudreuse
lumière d'automne, un très vaste terrain cerné de murailles blanches, plat, nu et d'une saisissante aridité; les moines y travaillaient en grand nombre, dispersés sur l'étendue ; isolés ou par groupes, ils tachaient de leurs robes brunes les champs monotones. Aucun arbre, point de verdure ; au premier plan se déployait une large surface de chaume gris, et plus loin Laure apercevait des vignes aux plants courts, noirs et tordus. Les moines étaient penchés vers la terre ; ils tenaient leur capuchon rabattu sur les yeux, et ils observaient un rigoureux silence ; leurs mouvements étaient pareils, calmes, mesurés, étroits. On aurait dit que tous étaient courbés sous une volonté unique, captifs d'une même pensée jetée sur ce sol comme un filet immense. Laure voyait, assez près d'elle, deux d'entre eux qui labouraient, avec lenteur et impassibilité : un couple de petits oiseaux blancs, qui sautaient et voletaient dans le sillage noirâtre de la charrue, étaient seuls à mettre un peu de vie capricieuse dans ce domaine de la prière.
Ce tapis de terres ainsi découpé, uni, sans horizon, sans lointains, offrait au ciel l'aspect terrestre le plus dépouillé qui se pût concevoir, le plus durement marqué par l'infini; c'est pour-
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quoi le grand ciel mat semblait s'abaisser sur lui, le tenir, l'accabler... Laure s'imaginait par instants percevoir la rumeur de cette foule en travail ; mais, prêtant l'oreille, elle ne rencontrait plus qu'un beau silence intact, qu'elle se mettait elle-même à respecter comme l'une des grandeurs invisibles planant sur ces lieux.
Cette âpre image du renoncement s'imposait à son âme avide d'extrême et longuement préparée. Elle se sentit mise en contact avec des réalités supérieures, et, à la fois soumise et ardente, elle en attendit un allégement sublime ou quelque haut commandement.
Elle resta là quelques minutes.
Derrière elle, à peu de distance, se trouvait une porte latérale de la chapelle. L'accès en était libre à cette heure ; elle entra.
Elle ne distingua presque rien d'abord ; entre les piliers une ombre massive, trouée de rares vitraux, avait l'air de se débattre doucement contre leur lumière ; elle aperçut des voûtes, une nef avec des bas côtés. Le chœur très obscur était fermé par de hautes grilles; au-dessus de l'autel une flamme suspendue brillait dans une veilleuse rouge, entre des chaînes dorées.
Dans cet étroit décor aux contours voilés et
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incertains, elle retrouvait, au milieu d'un silence autre et plus familier, les mêmes profonds abîmes. Il lui parut que son émoi des minutes précédentes disparaissait, qu'elle devenait extraordinairement maîtresse d'elle, gardant seulement dans l'esprit une force surabondante et des idées intenses qui se succédaient avec éclat et rapidité.
Elle pria. Devant ses yeux étincelait encore, comme un trésor étendu dans les demi-ténèbres, la vision des champs arides. Alors elle aspira à être à leur ressemblance, comme eux livrée à l'infini, dépouillée de tout ce qui y pouvait faire obstacle. N'était-ce pas temps? N'avait-elle pas assez désiré, attendu ? L'heure était venue ; il fallait, elle pouvait ; elle fut prise d'un g-oût presque cruel d'héroïsme et de sacrifice, et il lui sembla que dans cette minute elle arrachait d'elle-même tout ce qui la détournait encore de l'ordre divin.
Ainsi, entre tant de sentiments anciens qu'elle déchira se trouva brisé cet attachement dont depuis plusieurs mois elle avait tant souffert ; et lorsqu'elle en eut la sensation accomplie, elle se trouva comme sur une haute cime d'où elle voyait très bas au-dessous d'elle, chétif et
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presque incompréhensible, cet amour humain. Cette fois, c'était une séparation définitive, réelle; ce n'étaient plus ces balbutiements, ces essais; elle en avait la certitude, et, s'il était besoin, l'imag-e ardente des champs monastiques serait entre elle et cet adieu une éternelle intercession.
Après cet amer combat avec elle-même, elle accueillit, elle serra contre elle cette certitude victorieuse, dont les flots l'inondaient comme un beau sang vermeil.
Ensuite elle baissa la tête et attendit... Alors elle vit qu'en triomphant du plus grand des désirs elle venait de briser toute alliance avec l'ordre des choses naturelles. Ce que depuis quelques mois elle avait fui, plaint, maudit, gisait devant elle inanimé. Voilà qu'elle avait passé le seuil de la pureté merveilleuse... Libre, légère, vive, avec un élan de jeunesse et de joie, elle se sentait portée au-dessus d'elle-même dans le domaine de la plus haute connaissance et du plus grand amour. Fille d'un autre univers, elle s'y avançait, laissant tomber à ses pieds comme un vêtement vieilli et misérable toutes les images de celui-ci. Elle rejeta les yeux vers le passé, elle suivit du regard le long chemin parcouru
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durant ces quelques mois d'épreuves, elle vit tout ce qu'elle avait appris, acquis, conquis, combien elle avait été transformée, grandie : et alors dans son cœur éclata tout à coup un cri de reconnaissance envers la douleur... Bientôt elle songea qu'il était temps de sortir ; elle g'agna la porte principale de la chapelle, l'ouvrit, et elle se trouva sur le parvis qui dominait la cour. Elle resta là un instant, les yeux frappés par la grande lumière, étonnée de retrouver, au sortir de sa pensée lointaine, le même aspect des choses, commun et familier. Elle vit les arbres, la fontaine; au delà de la route et du mur d'enceinte, pris entre le faîte de ce mur et la ligne bleuâtre de l'horizon, souriait, dans les rayons déclinants du soleil, un fragment de paysag-e poudré d'or, des prés, un canal rig-ide, des rangées fines de peupliers. Mais tout cela était mort pour elle : elle venait d'ailleurs, allait ailleurs ; elle arrêta quelque temps sur la vaine splendeur du soir un regard d'étranger.
Ramenant ensuite les yeux vers la cour, elle vit au-dessous d'elle et elle reconnut les mendiants, qui égrenaient sur les marches du parvis leur troupe infortunée.
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A nouveau elle fut saisie de leur misère imposante. Ces errants aux mains vides, symboliques élus du malheur, eux aussi perpétuels passants, lui semblèrent, au milieu de toutes les apparences de la terre qui s'évanouissaient, touchés soudain d'un rayon suprême de réalité et de grandeur. Elle entra tout à coup dans le sentiment chrétien de la Très Haute Pauvreté et s'inclina au-devant. Alors, elle qui était sortie à présent du rang- de la douleur, alla vers eux pour leur donner ce qu'elle avait, à la fois par compassion et comme signe et figure d'un plus vaste renoncement.
Elle fit donc quelques pas et vînt jusqu'à eux. Aucun ne l'avait vue, car tous étaient tournés du côté de la cour ; elle toucha l'épaule du premier, qui se retourna et qui, étonné de l'expression lumineuse de son regard, se souleva avec un certain respect. Ce mouvement attira au-dessous de lui l'attention de son voisin, qui l'imita; et ainsi, du haut au bas des degrés, lentement et en silence ils se retournèrent l'un après l'autre.
Elle prit quelques pièces d'or qu'elle avait sur elle et les donna ; ôta des bagues à ses doigts et les donna ; puis un bracelet, puis des boucles de ses oreilles. Plusieurs des mendiants s'étaient
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approchés, inclinés et tendant les mains. Il ne lui paraissait pas qu'elle agît sous l'empire d'une exaltation violente; elle se sentait, au contraire, calme, douce, égale à elle-même, simplement portée par sa méditation dernière, restant à ce niveau ; et dans une sereine pitié, presque pure des pitiés humaines, elle laissait tomber ses bijoux et son or d'un autre plan du monde.
Cette scène, aperçue de tous les points de la cour, y provoqua la surprise et presque le désordre. Le groupe des visiteurs élégants s'approcha, avec des mines désapprobatrices et gênées; les dames s'exclamaient. Les deux frères en robe grise accoururent en levant les bras; ils vinrent jusqu'au bas de l'escalier, et l'expression de leur physionomie oscillait entre l'admiration et la contrariété.
Maximilien, à ce moment, venait de rentrer dans la cour, et lui aussi aperçut Laure tandis qu'elle se penchait vers les mendiants. Il s'arrêta brusquement et ne vit plus qu'elle. Il fut frappé de l'émotion qui brillait sur son visage; dans son geste imprévu il lut avec tristesse un long avenir et toute une destinée.
Il alla jusqu'à la Victoria arrêtée près du mur.
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Il prit le cheval par là bride et conduisit la voiture jusque devant la porte de sortie, qui était située presque vis-à-vis de la chapelle, et là, debout, il attendit Laure. Elle l'aperçut, descendit les marches et alla le rejoindre, traversant les reg^ards vulgaires qui se posaient sur elle ; et, s'avançant ainsi vers lui, elle lui fut reconnaissante de ce qu'elle ne lisait sur sa figure aucune expression d'étonneraent et de ce qu'il ne paraissait gêné, ni pour lui, ni pour elle, des opinions d'autrui. Lui, d'autre part, tandis qu'il la voyait s'approcher, se rappelant la tradition d'ardente piété sans cesse renaissante dans sa famille, plaignait tant de jeunesse et de fatalité.
Elle prit place dans la voiture.
L'un des moines s'approcha de Maximilien pour lui rendre des bagues qu'il avait reprises des mains des mendiants. Maximilien l'écarta d'un geste :
— Laissez, dit-il, ces choses qui sont données.
Ils partirent. Laure était peinée à l'idée que son grand-père pouvait juger déraisonnable une action qu'elle avait accomplie dans la plénitude de sa volonté, et, pour témoigner de sa liberté d'esprit, elle tenta, à plusieurs reprises, d'engager avec lui la conversation sur leurs sujets
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familiers. Mais il s'y prêta peu; aussi elle y renonça bientôt. Elle resta en silence, tandis que la nuit descendait sur les routes.
Marc vint deux jours après à la Mettrie. Il était neuf heures du soir environ. On avait, la veille, fait demander chez lui si son retour était annoncé, et on savait, sans autre précision, qu'il devait arriver ce jour-là; on l'avait fait prier de se rendre sans retard à la Mettrie.
Au sujet de Charles- Armand, l'inquiétude allait croissant; son mal avait fait dans les derniers jours de rapides progrès, ne laissant g-uère d'espoir. Le médecin, chaque fois qu'il sortait de sa chambre, hochait la tête d'un air soucieux ; et bien des fois, ses filles s'écartaient brusquement de son lit, les yeux pleins de larmes. Quant à lui, personne ne savait au juste ce qu'il pensait; malgré sa grande faiblesse et une fièvre continue, il avait gardé l'esprit net et lucide; souvent, après de longs silences accablés, on lui entendait poser des questions d'une précision surprenante au sujet d'affaires ou de
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personnes auxquelles dans son entourage on était bien loin de songer.
Dans le désordre du malheur imminent, les habitudes de la maison étaient dérangées; ce jour-là, Maximilien et Louise se mirent à table très tard pour dîner ; ils s'y trouvaient encore lorsque Marc fut annoncé. Laure était restée dans la chambre de son père.
Maximilien, averti de la venue de Marc, alla au-devant de lui dans le vestibule, et le ramena dans la salle à manger. Marc s'approcha de Louise, qui lui tendit la main.
Il s'assit près d'eux. Maximilien lui donna des nouvelles de Charles-Armand et lui dit leurs craintes.
Il ajouta :
— Il sera content de vous voir et je vais lui faire annoncer votre arrivée. Vous le trouverez, du reste, causant presque comme à l'ordinaire.
Il fît prévenir son fils, qui, en etîet, demanda Marc aussitôt.
Maximilien l'accompagna jusqu'auprès de lui; ils entrèrent dans la vaste chambre, où s'épandait une lumière pâle et paisible. Ils y trouvèrent Laure, qui, aussitôt, voulut se retirer.
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Charles-Armand l'eng-ageait à rester. Mais l'arrivée de Marc, imprévue à ce moment, lui causa dans la première minute un trouble qu'elle domina mal. Elle revit soudain le jour où il était parti et avait fait ses adieux, précisément en ce même endroit; à présent, il revenait, en cette heure plus émouvante, à ce terme solennel pour lequel elle s'était préparée. Elle était prête en effet, libre, résolue. Pourtant, cette rencontre ébranla en elle tout d'abord tant d'échos qu'elle préféra s'éloig-ner.
Elle sortit donc; à peine si, en passant, elle échangea quelques mots avec Marc.
Bientôt Maximilien se retira également.
Marc s'était assis près de Charles-Armand, qui, dès qu'ils se trouvèrent seuls, se tourna vers lui et lui dit assez bas sur un ton de grave confidence :
— Marc, je suis très mal.
Marc, ému, prit sa main, toucha son front et essaya de le rassurer. Mais Charles-Armand l'arrêta aussitôt et changea de sujet.
Depuis un instant, il pensait à ce que Laure lui avait récemment dit au sujet des sentiments de Marc, et il aurait désiré provoquer de sa part une parole nette sur un sujet dont il avait été si souvent préoccupé.
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Leur conversation l'y amena assez naturellement. Elle prit un tour assez large et désintéressé; il parla de ce qu'avait été sa vie, des siens, de la situation dans laquelle ils se trouveraient plus tard ; puis il demanda à Marc ses projets, et comme lui, à ce prorpos, répondait d'une façon embarrassée et indécise, Charles- Armand crut à ce moment pouvoir faire allusion à la confidence que lui avait communiquée Laure relativement à sa sœur.
Mais il vit venir aussitôt sur le visage de Marc une vive expression de surprise et de gêne.
Alors, une fois de plus il eut la sensation de' heurter une énigme.
Il reprit, sans se départir de son ton libre et bienveillant :
— Laure s'est donc trompée?... Elle m'a dit cela un jour, et je le répétais : je ne pensais pas vous contrarier... Mais si vous préférez, n'en parlons plus.
Marc très étonné s'était levé. Il répondit :
— Je ne prétends pas que ce qu'a répété Laure soit inexact; mais elle l'a deviné plus encore que je ne l'ai dit, et par moi personne ne l'a su, en dehors d'elle.
La première supposition irréfléchie de Marc
fut que Laure avait raconté à son père tout ce qui était survenu. Mais ensuite il vit bien qu'il s'était trompé. Charles-Armand, à son tour, s'étonnait ; il demanda :
— Ainsi, c'était un secret?...
Puis il ajouta d'un ton décidé :
— Écoutez, je ne comprends pas, n'en parlons plus...
Il fît un geste de la main, comme pour écarter ce sujet, surpris à nouveau de rencontrer un mystère que toutes les tentatives d'explication obscurcissaient.
Leur conversation ne se prolongea pas beaucoup au delà, car, après l'effort qu'il venait de faire, la fatigue l'envahissait. Marc sortit et gagna la salle à manger, où, cette fois, il trouva Laure seule.
Après son départ, Charles-Armand continua, presque malgré lui, à réfléchir sur ce qu'il venait d'entendre. Il revit le chagrin de Laure, dont il avait eu une fois l'impression si vive en causant avec elle ; il pensa à cette confidence de Marc dont elle avait été la seule dépositaire, et, rapprochant tous les éléments de vérité que maintenant il possédait, il vit enfin sortir lentement de l'ombre ce qui s'était réellement passé.
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Il chercha, douta ; cette inquiétude augmentait sa lassitude et sa fièvre. Il plaignait Laure. Il se disait que s'il ne se trompait pas dans son hypothèse, Marc avait bien fait de vouloir s'éloigner pour toujours, et il regrettait de l'avoir rappelé... Mais, d'autre part, d'où venait que Laure lui eût parlé du mariage de Louise et de Marc comme d'une chose qu'elle désirait? De nouveau, ses suppositions s'écroulaient, et il ne comprenait plus.
Marc, pendant ce temps, causant avec Laure dans la salle à manger, faisait, au sujet de ce qu'il venait d'apprendre par Charles-Armand, des réflexions d'un ordre tout opposé. Il ne pouvait s'empêcher de se dire que si Laure avait répété à son père la confidence qu'elle avait reçue, et de telle manière que Charles-Armand y vît l'indice d'une union possible ou désirable, c'était donc qu'elle-même acceptait sans regret cette perspective. Ce dernier point lui apportait un grand soulagement, car il avait jusque-là gardé vis-à-vis d'elle une sorte de remords et un doute inquiet ; en même temps, il voyait s'en-
Ir'ouvrir à ses yeux un avenir nouveau, comblant un vœu auquel il n'avait jamais osé s'arrêter.
Ces pensées se succédaient en lui tandis que, assis en face de Laure, il causait avec elle et l'observait.
Elle, après être restée près de son père toute la soirée sans prendre le temps de dîner, en sortant de sa chambre était venue dans la salle à mang-er, et s'était assise à la table pas encore desservie. Marc se tenait à quelque distance en face d'elle, en dehors du cercle de lumière vive que rabattait l'abat-jour de la suspension. Laure ne mangeait plus; cependant, elle était demeurée à cette place, d'où elle voyait assez confusément, dans la pénombre, les traits du visag-e de Marc.
Elle lui demanda comment il avait trouvé son père ; Marc répondit de façon évasive.
Elle n'insista pas. Une atmosphère de tristesse régnait dans la pièce.
Laure posa à Marc quelques questions sur ce qu'il avait fait pendant son absence. En vain il attendit d'elle quelque parole ou quelque signe qui l'éclairerait sur ses doutes ; il remarqua qu'elle parlait d'un ton posé, tranquille, indifférent. Il crut voir aussi sur ses traits une expression ferme et volontaire dont il n'avait pas été
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frappe autrefois. Les questions qu'elle lui faisait étaient séparées par d'assez long-s intervalles. Lui, d'autre part, y répondait sans hâte, donnant cependant des explications et des détails, quoiqu'il devinât bien que la pensée de Laure était lointaine, distraite, et dominée par des soucis bien différents.
Elle l'écoutait, tour à tour sensible au son de sa voix, aux choses qu'il disait, très simples et courantes; puis, soudain, elle se sentait à une prodigieuse distance de lui, séparée du passé par des abîmes. Alors elle s'étonnait même que ce monde mystique où elle vivait à présent eût dépendu de l'inclination blessée qu'elle avait eue pour lui, qu'il fût né tout entier sur cette racine chétive. Cette idée la peinait, l'offusquait ; elle la repoussait comme pour protéger ce trésor idéal et pour l'estimer plus.
Tandis que ses réflexions s'élargissaient ainsi, elle entendit sa propre voix, qui interrogeait Marc, prendre un accent fané, vide, décoloré, comme si elle était au bord d'un abîme d'émotion ; brusquement elle se tut. Mais aussitôt après, pour rompre un silence trop plein de conjectures, elle se leva avec vivacité, s'écarta de la table, alla jusqu'à la cheminée, où brûlait un
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feu de bois ; elle approcha une chaise et s'assit; elle tendit sa main vers la flamme, comme pour la réchauffer. Puis, d'un g-este aisé et familier, presque souriante môme, elle eng^agea Marc à s'asseoir à l'autre angle de la cheminée.
Alors elle se mit à lui parler de son père et, en phrases pressées, rapides, elle lui dit son désir qu'il ne mourût point hors de la communion de l'Église ; et tout ce qu'elle avait de vie dans l'âme, elle paraissait le porter vers ce souhait. Marc disait :
— Je ne sais pas, je ne vous ressemble pas... Après un silence, elle reprit :
— C'est un drame en comparaison duquel tout autre drame s'efface et ne compte plus.
Elle prononça cette parole avec un accent si insistant, si chargé de sens, que Marc, étonné, leva les yeux sur elle ; mais il ne remarqua rien de particulier dans son regard, qui semblait vaguement fixé sur sa main ouverte et tendue au feu. Alors lui aussi se mit à considérer en silence ces doigts menus, qui avaient des contours roses et presque transparents au devant des flammes vacillantes.
A ce moment Maximilien et Louise entrèrent ; ils avaient attendu Marc dans le salon du rez-de-
chaussée; vingt minutes environ s'étaient passées depuis qu'il causait avec Laure.
Marc se leva. Il crut bien faire en disant ce qui faisait l'objet de leur conversation et en exprimant devant tous le vœu de Laure.
En même temps que Marc elle s'était levée, elle se tenait debout près de la cheminée; on fit cercle autour d'elle. Elle n'hésita pas à dire qu'elle avait déjà exprimé son désir à son père et qu'il n'y avait pas accédé. Elle vit très nettement qu'on blâmait son insistance, et que même on ne la comprenait pas. Seul le regard de Maximilien plongeait en elle et semblait la plaindre. Alors, au milieu du silence désapprobateur, comme sous un poids trop lourd, elle parut tout à coup fléchir ; elle mit son coude sur la cheminée, appuya son front dans sa main et murmura :
— C'est qu'il y a des choses que vous ne savez pas...