CHAPITRE PREMIER
Le mois de mars est, dans les rég-ions du centre de la France, le moment de l'année le plus indécis et le plus maussade. Çà et là, sur l'étendue des jours ternes, se pose une belle après-midi fragile, qui fait rayonner durant quelques heures une lumière cristalline et douce ; alors dans l'air des souffles g-lissent, jeunes, lièdes, caressants, des parfums de violettes flottent. Mais un rapide retour du froid efface comme un mensong-e ces conquêtes hâtives du printemps.
La tombée de la nuit sur les champs est, à cette époque, triste, tragique et silencieuse comme les crépuscules du plus profond hiver.
a5a LAURB
Sans doute les blés naissants étalent déjà leurs tapis légers de verdure tendre; on rencontre des bergeronnettes qui trottinent sur les routes ou qui font sans fin leur toilette au bord des étangs ; mais, en dépit de quelques sourires, la nature est engourdie dans un pesant sommeil. Elle est inerte, grave... Dans quelque étroit décor familier, au coin d'un champ, ou bien au détour d'une allée de parc écartée et solitaire, près d'une statue qui s'effrite, on s'arrête tout à coup, saisi de ce silence et de celte vaste torpeur. Les branches des arbres sont sèches et noires, le ciel est bas, l'air doux ; aucun bruit, pas même un sourd murmure; on écoute, on regarde : le cœur est serré par ce grand sérieux. Dans un mur en pierres sèches, sous un fouillis de lianes mortes, un petit rat aux mouvements prestes, dont l'œil rond et noir pétille, apparaît au bord d'un trou. On le voit s'emparer d'une feuille de lierre qu'il grignote sans bruit ; rien d'autre ne vit ou ne bouge.
Tant d'immobilité accable la pensée; mais tout à coup, du ciel devenu noir et chargé, la neige tombe en flocons minuscules qui dansent et voltigent comme de fines mouches blanches, en même temps qu'un coup de vent aigre sou-
lève de terre et fait tourbillonner quelques folles feuilles de l'automne...
Par une telle après-midi de mars, changeante, nuancée et pleine encore des senteurs de l'hiver, Laure marche sur la route qui mène de la gare de V... à la Mettrie, près d'un coupé dont les chevaux sont au pas. C'est la première fois qu'elle revient dans ces lieux depuis la mort de son père. Pour retarder l'instant d'un retour qui rémeut, elle a voulu aller ainsi à pied quelques minutes. Elle a une fourrure sur les épaules, ses mains sont enfoncées dans un manchon, quoique l'air ne soit point froid.
Sur ces bords de l'Allier la route traverse de vastes terrains plats qui sont, de côté et d'autre, plantés à perte de vue de peupliers et de saules. Quand Laure y était, en partant, passée pour la dernière fois, c'était par un matin de décembre glacial, sous un ciel brumeux ; le chemin était gelé et sonore ; d'innombrables aiguilles de givre mettaient une fine peluche blanche sur les haies : elle se revoit telle qu'elle était à ce moment-là, dans la voiture qui l'emportait, frileuse et pensive. Aujourd'hui le temps est tout autre, découvert, hésitant.
a54 LÀURB
délicat; parfois, une coulée de lumière allume dans une clairière lointaine une fête douce et mystérieuse ; Laure sait aussi dans son cœur de profonds chang-ements... Depuis ce moment, un hiver a passé, un long- hiver de sept années.
Elle a plus de trente ans maintenant. Des circonstances étrangères à sa volonté lui ont rendu une liberté imprévue, et elle est dans l'incertitude sur la façon dont elle disposera de l'avenir. Elle a été longtemps malade et elle vient chercher près de sa sœur un repos qui rétablisse sa santé.
Durant les six premières années de son absence elle avait vécu au couvent, selon la résolution qu'elle avait prise. Mais ensuite il lui avait fallu s'éloigner. Elle n'était pas assez forte pour supporter les austérités de la règle ; et durant tout ce temps on avait retardé le moment de ses vœux, car autour d'elle on avait douté sans cesse qu'elle pût demeurer.
Il ne s'était jamais trouvé en elle cet état de bien-être intérieur, d'équilibre et de paix qui l'aurait soutenue et qui lui aurait rendu les privations plus faciles ; non sans motif, ceux qui la dirigeaient estimèrent que la discipline des ordres contemplatifs ne convenait pas à sa nature. Elle-même s'apercevait, en dépit de son
choix et de ses préférences premières, que la tension d'âme et l'incessante méditation qui sont exigées là avaient sur elle un effet trop violent et presque dangereux, — cependant sans qu'elle rencontrât personne qui parût entendre au juste pourquoi.
Toujours, du reste, elle s'était vue aimée, recherchée, environnée même d'une estime particulière qui naissait naturellement autour d'elle. Pourtant en dépit de cette sympathie, elle passa des années difficiles, qui usèrent ses forces. Finalement, elle fut gravement malade et elle resta quelque temps en péril; on la sauva, mais elle souffrait fréquemment de maux de lete violents, et elle continua à porter les signes d'un épuisement physique que sûrement la vie du cloître ne réparerait pas. C'est pourquoi on se refusa à la garder, et il lui fut conseillé, comme le meilleur remède, de se composer une existence où aurait place une certaine activité extérieure et pratique.
Elle se soumit très simplement. Elle sortit du couvent, laissa l'habit religieux. Après sa longue réclusion, elle éprouva quelque étonnement à se retrouver dans le monde.
Elle se rendit auprès d'une amie qui avait
a59 LAURB
fondé à Roubaix, dans un des quartiers les plus pauvres de la ville, un dispensaire pour enfants ; elle fit l'essai d'habiter avec elle, et de l'aider dans l'accomplissement de sa tâche. Elle passa là l'automne et l'hiver qui précédèrent son retour à la Mettrie.
Dans celte maison venait chaque matin un défilé misérable d'enfants estropiés, blessés ou malades. Un médecin les examinait. Laure et son amie assistaient à la consultation et ensuite donnaient les soins prescrits. Elles distribuaient aussi des vêtements et des remèdes. Le jeudi et le dimanche, elles réunissaient des enfants dans la cour du dispensaire, pour ne pas les laisser oisifs dans les rues; elles les faisaient jouer et leur donnaient quelques enseig-nements de religion et de morale. Laure mena là durant quelques mois une existence occupée, laborieuse, pour laquelle, à vrai dire, elle n'avait pas de penchant spontané et dont sa santé ne recevait aucun bien, mais dont elle voyait directement l'utilité et qui remplissait ses jours.
Elle avait alors revu sa sœur, après une longue séparation. Elle lui avait fait part de sa maladie et du danger qu'elle avait couru, mais seulement lorsqu'elle était déjà un peu rétablie et que son
installation à Roubaix était décidée. Louise lui écrivit affectueusement et lui annonça qu'elle irait l'y voir au cours du prochain séjour qu'elle ferait à Paris. Leurs relations, jusque-là, avaient été assez distendues; elles s'écrivaient, mais plutôt rarement ; Laure aimait peu parler d'elle, et, d'autre part, elle n'avait guère d'événements à raconter. De temps en temps Louise la mettait au courant de ce qui se passait à la Mettrie. Sûrement elle n'avait jamais deviné les sentiments de sa sœur ni rien connu de ce qui était survenu jadis entre elle et Marc. Laure, du reste, préférait qu'il en fût ainsi.
Marc et sa femme habitaient depuis leur mariage dans la maison de la Mettrie; ils y passaient la plus grande partie de l'année; ils avaient aussi un appartement à Paris et y venaient quelque temps chaque hiver... Ils avaient vu mourir Maximilien. Après être restés près de six ans sans enfant, un fils leur était né.
Selon la promesse qu'elle avait faite, Louise vint voir Laure à Roubaix, dans le commencement de janvier.
Elle arriva de Paris dans la matinée. Elle montra dans le premier moment beaucoup de joie à retrouver sa S'^p-ur, et elle la serra dans
258 tAuim
ses bras avec tendresse. Puis, la dévisageant avec des façons d'amicale autorité, elle déclara que ses traits étaient creusés, fatigués, qu'elle avait encore l'air d'une malade, qu'il fallait qu'elle prît enfin la résolution de se soigner. Elle voulut se renseigner sur sa manière de vivre, et, dans la première animation de leur rencontre elle lui posa une foule de questions. Puis elle demanda à visiter la maison.
Laure la fit passer dans les trois ou quatre pièces du rez-de-chaussée, une salle de consultation, une infirmerie, une lingerie, d'aspect plutôt triste, et qui ne contenaient que les meubles les plus simples et les plus nécessaires. Ensuite elle la conduisit au premier étage par un escalier obscur, et la fit entrer dans sa chambre, qui était petite, sévère et nue. Les murs en étaient blanchis à la chaux ; une fenêtre unique donnait sur la rue, aux maisons basses et noirâtres ; elles restèrent là ensemble un moment. Laure offrit à sa sœur une chaise de paille et s'assit sur le bord de son lit. Louise parcourut la pièce des yeux avec un air de gêne.
— Tu devrais avoir d'autres meubles, dit-elle comme un conseil ou un reproche timide. Si je
savais que tu dusses rester ici, je voudrais moimême l'inslaller mieux.
Laure refusa avec un sourire... Mais elle voyait bien que la toilette de Louise et sa personne même faisaient contraste avec l'austérité et la pauvreté de ce local.
Louise était presque belle maintenant ; les lignes de son corps avaient pris de l'ampleur, mais d'une manière qui lui seyait et qui n'altérait pas la grâce de ses attitudes et de ses mouvements. Son teint avait gardé sa fraîcheur rosée d'autrefois, elle avait la même physionomie avenante et ouverte, la même spontanéité dans ses manières. Sa mise élégante, ses fourrures luxueuses, son chapeau où ondoyait une large plume, le parfum qui flottait autour d'elle, le soin donné aux moindres détails de sa toilette révélaient des goûts de bien-être ou même de frivolité qui, dans ce décor et ce milieu, ne pouvaient manquer d'être heurtés. Il fut évident qu'elle s'y trouvait mal à l'aise ; une moue légère s'était dessinée sur ses lèvres ; et maintenant, tandis qu'elle redescendait les escaliers avec Laure, et passait à nouveau de pièce en pièce, elle promenait un regard presque peureux sur cette maison où vivait sa sœur, de-
a6o tAuns
meure qui évoquait d'abord chez elle l'idée d'une existence très mesquine et chétive, et qui, de plus, par sa destination et par mille indices, faisait penser avec un frisson à toute la misère du monde.
Son entrain, sa vivacité du début, sa curiosité même s'évanouirent. Peut-être mesurait-elle mieux à présent la distance qui la séparait de Laure, dans ce cadre de sa vie. L'idée lui venait qu'enlre elles il n'y avait plus g-rand'chose de commun ; et peut-être parce qu'elle y pensait, ou simplement parce que les sujets faisaient défaut, à partir de ce moment leur conversation lang-uit un peu.
Elle continua cependant à poser à Laure des questions sur l'emploi de ses journées. Laure répondait d'une voix limpide, égale, s'expliquant sans hâlc ni ennui. Louise témoignait pour ces occupations à la fois de l'aversion et de la déférence.
— Je ne sais comment cela peut te convenir... murmura-t-elle plusieurs fois en hochant la tête.
Laure lui dit qu'elle n'était pas décidée à demeurer là, qu'elle n'avait pas de projets arrêtés pour les années suivantes. Louise l'eng-ag-ea vivement à venir s'installer quelque temps à la Mettrie : là elle se reposerait,
LAURK 261
retrouverait la santé ; elle réfléchirait à loisir et fixerait son choix pour l'avenir sur des occupations et un genre de vie qui lui conviendraient réellement.
Elles déjeunèrent ensemble dans la maison, ensuite elles sortirent. Louise devait prendre un train avant cinq heures pour rentrer à Paris. Elles se promenèrent dans un square, puis elles se dirig-èrent lentement vers la gare par des boulevards peu fréquentés.
Louise ne parlait presque plus ; Laure pensa avec chagrin que peut-être elle s'ennuyait.
Le soleil d'hiver pâle et déteint tombait sur les façades des maisons d'ouvriers, tristes et sombres. C'était un temps fade de dégel ; il y avait par terre une boue noire, avec des tas de neige çà et là. Elles longeaient des murs d'usine. Parfois un groupe d'enfants jouaient avec des cris sur ces boulevards inanimés.
— Dieu ! que cette ville est triste ! dit Louise en promenant les yeux autour d'elle. Cela serre le cœur. Je ne pourrais pas vivre ici.
Elle ajouta, se reprenant :
— Je sais bien, toi tu es au-dessus de ces impressions; c'est beaucoup mieux...
Mais cet éloge tombait un peu à faux, comme
aOa LAtm>
lorsqu'on loue une personne d'un mérite dont pour soi-même visiblement on ne se soucie pas. Laure lui parla de son fils, en demanda des nouvelles.
— J'aurais aimé le voir aussi, dit-elle. Il a seize mois maintenant, n'est-ce pas?
Louise compta, puis dit avec un sourire :
— Oui, juste seize mois ces jours-ci.
Laure demanda également des nouvelles de Marc. Depuis quelques heures que sa sœur était là, elle avait souvent pensé aux événements d'autrefois; mais quand elle se voyait elle-même dans ce lointain, c'était comme une personne étrangère qu'elle ne connaissait presque plus. Elle demanda ensuite- à Louise si elle se plaisait à Paris.
— Oh! oui, dit Louise assez distraitement. Nous y avons maintenant beaucoup de relations...
Mais elle ne parut pas disposée à entrer dans plus de détails ; aussi Laure n'insista pas. Voyant ses manières très mondaines, sa mise recherchée, elle ne put s'empêcher de penser que sa sœur menait sans doute à Paris une existence de plaisirs et de fêtes, à laquelle elle s'était arrachée pour cette visite d'un jour. Elle la regarda : la physionomie de Louise n'exprimait cependant
LA.UIIB aO»
pas la frivolité ou l'insouciance, elle portait plutôt une marque sérieuse, presque pensive, une certaine mélancolie. Tandis qu'elles marchaient l'une près de l'autre en silence, Laure détaillait ses traits, et elle considéra longuement et avec tendresse ses beaux yeux bleus qui, autrefois, s'illuminaient si aisément d'enthousiasme.
Lorsqu'elles eurent atteint la gare où elles allaient se séparer, Louise sembla retrouver brusquement l'animation des premiers moments de son arrivée. A plusieurs reprises elle embrassa Laure affectueusement, lui disant qu'elle était très heureuse de l'avoir revue.
— Et maintenant, ajouta-t-elle d'un ton décidé et comme si elle concluait par là tout leur entretien, c'est une chose entendue : je t'attendrai à la Mettrie dès que nous y serons de retour.
Laure cependant n'avait rien promis. Et elle évita encore de s'engag-er.
Elles allèrent ensemble sur le quai de la gare, qui était très encombré. Le soir tombait; aux extrémités du hall on voyait dans les rougeurs du crépuscule s'allumer des globes électriques bleuâtres. Un train rapide arriva, et arrêta devant elles ses longs w^agons très éclairés. Louise
304 LAUnB
monta vivement dans l'un d'eux; elle se choisit une place dans un compartiment; puis revint dans le couloir du wagon et, ayant baissé la glace d'une portière, elle se pencha en souriant.
Le train partit.
Laure, en rentrant chez elle par les rues confuses, song-eait avec tristesse qu'elles ne s'étaient dit l'une à l'autre rien de ce qui les concernait personnellement et de ce qui touchait à leurs vies véritables.
Durant les semaines suivantes elle se familiarisa avec ce projet de se rendre à la Mettrie, auquel elle s'était d'abord très peu arrêtée. Louise lui écrivit plusieurs lettres où elle continuait à l'inviter avec insistance. Elle vit aussi par une lettre de sa sœur qu'elle pouvait faire à peu près coïncider son séjour avec une absence de Marc : elle ne cherchait pas précisément à l'éviter, néanmoins cette circonstance l'encouragea.
Ce retour était pour elle un grave événement, et durant plusieurs semaines elle s'y prépara avec émotion : elle reverrait ces lieux de sa jeunesse, ce vallon, complice cher et secret de sa destinée. Il lui semblait qu'en retrouvant sa
LAURB 265
sœur installée là, elle allait jeter sur ce qu'aurait pu être sa propre vie un regard curieux et doux. Il ne lui déplaisait pas non plus de reprendre contact à présent avec cette vie courante et commune qu'elle avait dédaignée et fuie autrefois; et elle attendait de cette expérience nouvelle une indication pour ses projets incertains.
Elle était prévenue qu'en arrivant à la Mettrie elle y trouverait quelques invités, qui devaient du reste s'en aller au bout de très peu de jours ; Marc partirait en même temps qu'eux. Elle avait demandé que ni Louise ni Marc ne vinssent l'attendre à la descente du train, car elle préférait faire seule le trajet de la gare à la Mettrie.
Donc, en venant, tandis que sa voiture traversait les prairies boisées que la route coupe avant d'atteindre l'Allier, elle avait voulu aller à pied quelques instants. Ayant fait passer l'équipage devant elle, elle chemina lentement sur l'herbe du talus.
Au-dessus de la multitude pressée des saules elle voyait émerger quelques beaux chênes garnis d'un feuillage jauni et fatigué, où l'hiver avait fait de larges blessures; le soleil, par instants, touchait et iliuminait leur faîte. Elle respi-
266 LÀUIUI
rait l'air de son pays natal et elle s'étonnait qu'il eût une saveur si particulière; elle songea au nombre immense des jours écoulés depuis son départ... Combien elle se sentait en ce moment atteinte et chang-ée par eux ! combien différente, lointaine 1 Et cependant cette pensée ne lui était pas amère, car en même temps elle se savait l'âme plus riche, plus nuancée, plus lourde, plus ouverte, chargée d'un savoir plus équitable et plus profond. Elle reconnaissait là l'influence toute pure des années; et ainsi réfléchissant, se souvenant, il lui sembla qu'elle voyait un beau fleuve de temps qui avait coulé depuis ses sentiments d'autrefois, vifs, décidés, étincelants et frais, jusqu'à cette heure dorée, plus sage et plus mûrie.
En arrivant à la Mettrie, elle fut reçue au bas du perron par Louise et Marc; tandis qu'elle montait les marches à côté d'eux, ils lui posèrent des questions sur son voyage, sa santé, toutefois avec une certaine nuance de courtoisie banale que Laure remarqua.
Elle entra dans la maison, et tandis que Louise l'aidait à se défaire de son manteau, elle
LAURB 367
s'étonnait de trouver, au lieu de Fancien vestibule étroit, un hall en rotonde, au fond duquel s'élevait un escalier qu'elle ne connaissait pas.
Louise lui dit qu'elle lui avait fait préparer à g-oûter.
— Tu dois avoir faim et nous dînons seulement à huit heures, expliqua-t-elle, tandis qu'elle ouvrait devant sa sœur la porte de la salle à manger. Mais Laure s'arrêta sur le seuil avec surprise:
— Vous avez donc tout transformé! s'exclamat-elle.
Cette salle à mang-er où Louise l'introduisait n'était pas à la même place que celle d'autrefois. Celle-ci était longue et vaste; sur les murs s'étalaient, entre des boiseries massives et sombres, quelques tapisseries d'un beau coloris ancien. Sur tout un côté une baie vitrée montrait le parc.
— Oui, répondit Louise, nous avons fait de g-randes réparations dans l'année qui a suivi la mort de notre grand-père. Nous te montrerons cela...
— Je n'en avais rien su, murmura Laure tandis qu'elle s'asseyait.
a68 LAURB
Un couvert avait été placé sur la table. Laure et Marc restèrent lui tenir compag"iiie tan .is qu'on la servait.
Elle continuait à regarder cette pièce nouvelle avec un sentiment pénible; elle s'était imaginé retrouver des lieux amis : mais rien n'était demeuré; dans cette maison de son enfance il lui semblait n'être qu'une étrangère, une passante. Et, tandis qu'elle s'efforçait de prêter attention aux questions qui lui étaient posées, il lui venait des choses mêmes une déception sourde et continue.
Elle s'était aussi attendue, sans y avoir pensé précisément, à trouver dans l'accueil de sa sœur et de Marc plus de cordialité, plus d'amitié immédiate. Elle n'aurait su que leur reprocher au juste : tous deux s'appliquaient à entretenir la conversation, à laquelle elle-même se donnait peu ; et sans doute elle leur aurait su gré de leur déférence empressée si quelque chose n'avait manqué qu'elle aurait eu de la peine à définir au juste, mais dont le défaut cependant la glaçait.
Évidemment sa sœur ne se représentait pas la tension d'âme frémissante que ce retour mettait en elle. Déjà, à Roubaix, elle avait pressenti
LAUKS 26g
que Louise était maintenant très séparée d'elle, mais cette impression se réveillait ici mille fois plus aiguë, plus douloureuse à cause du moment et du lieu. Il lui apparaissait avec une netteté cruelle que pendant ''es sept années d'éioignement elle était sortie entièrement de leur vie, qu'elle n'avait plus compté pour eux, qu'elle avait été absente même de leur pensée, c'est-à-dire véritablement, réellement absente. Pouvait-elle s'ea étonner? Non, elle se disait que c'était une chose naturelle, inévitable, et cependant cette solitude vivement ressentie, tant d'impressions qui se précipitaient, en même temps une foule de souvenirs ranimés, faillirent tout à coup lui arracher des pleurs.
Elle se leva. Elle alla jusqu'à la baie vitrée et souleva le léger rideau de soie qui tombait au devant, comme si elle avait voulu regarder le parc; elle le vit, en effet, qui se dessinait à ses yeux dans la brume de ses larmes naissantes. Elle resta là quelques instants, appuyant le front contre son bras soulevé. Ses pensées glissaient vers des profondeurs désolées. Elle regretta d'être venue, elle se dit qu'elle eût mieux fait de demeurer où elle était... Pourtant bientôt elle retourna s'asseoir à sa place. Marc sortit, et elle
370 LÀURB
se trouva seule avec Louise, qui était demeurée immobile et qui paraissait ne s'être doutée de rien.
Au fond de la pièce, une porte s'ouvrit avec un lég'er craquement, et le petit garçon de Louise entra, accompagné par sa bonne, qui l'emmenait pour le présenter à Laure. Il était encore en robe, et sa démarche n'était guère assurée; aussi sa bonne le tenait par la main. Il s'avançait avec un visage souriant, et on entendait ses petits pas frapper le parquet.
Laure l'aperçut de loin, elle se tourna de son côté, et elle fixa sur lui son regard ardent.
Quand ils furent arrivés près d'elle, sa bonne le prit dans ses bras. Laure se leva.
— On trouve qu'il ressemble à notre grandpère Maximilien, dit Louise, tandis qu'elle se levait aussi et s'approchait.
— Il a le même front, murmura Laure pensive.
Elle semblait très touchée de le voir.
Sans rien lui dire, sans le caresser, elle l'examina curieusement. Lui ne s'effraya point ; il la regardait au contraire avec un air d'amitié.
C'était un très bel enfant. Son front, bien modelé et sing-ulièrement large, était entouré de
XJLVRX 2^l
long-s cheveux d'or sombre dont l'extrémité bouclait un peu. Il avait des yeux bleus pareils à ceux de sa mère, frais, brillants, doux, et sur les lèvres un continuel sourire.
Une médaille de vermeil pendait à son cou. Après avoir longuement regardé Laure, il prit tout à coup la médaille dans ses doigts, et la lui tendit.
— C'est pour te l'offrir, expliqua Louise. Mon petit garçon est très généreux...
Laure prit la médaille, y mit un baiser, puis la replaça dans la main du bébé, en refermant ses doigts dessus. Lui alors, renversant un peu la tête en arrière, se mit à rire d'un air entendu, comme s'il avait connu à ces gestes un sens mystérieux.
Laure, charmée, passa la main sur ses cheveux.
— Il n'a encore rien dit depuis qu'il est devant toi, dit Louise. Cependant il sait déjà un peu parler...
Elle lui fît dire bonjour. Puis, montrant Laure du doigt, elle prononça : « Tante Laure », cx^ l'engageant à répétei .
Il ne se fit point prier : « Tante Lai!re », redit-
272 LAUUK
il très distinctement; et aussilot après, d'un geste vil', spontané, il tendit vers elle ses deux bras.
Celte marque de tendresse simple et soudaine, au milieu de sa peine et de sa solitude, la ravit de reconnaissance et de joie. Lui, du moins, lui à défaut d'autre, l'accueillait avec élan. Elle le saisit brusquement et le serra contre elle d'un mouvement presque passionné. Il lui entoura le cou; elle, penchant le front, appuya son visage contre la petite tête chaude et douce. Et ainsi fut scellée en quelques secondes une afTeclion perpétuelle.
Elles restèrent quelques moments avec le bébé; ensuite Louise accompagna Laure dans sa chambre, où elle demeura seule jusqu'à l'heure du dîner.
Là elle se reprocha son chagrin comme une faiblesse, elle se promit d'être à l'avenir plus raisonnable, et aussi moins exigeante.
Mais elle eut beau s'être donné tort, lorsqu'elle descendit dans le salon quelques minutes avant dîner elle fut saisie par le même malaise que précédemment.
Là non plus elle ne se reconnaissait pas; trois salons très éclairés se suivaient en enfilade ; les deux premiers hauts et spacieux, le troisième très petit, coquet et paré comme un boudoir. Ils étaient décorés avec luxe, cependant sans trop d'éclat, et d'une façon qui n'aurait point déplu à Laure si leur cachet de mondanité et ces airs de château ne se fussent pas trouvés précisément au cœur de cette antique maison. Louise lui présenta ses amis, deux jeunes ménages de Paris, inconnus d'elle. Elle remarqua l'une des jeunes femmes, de 28 à 29 ans, de type très parisien, mince, nerveuse, flexible, blonde, à la figure chiffonnée et jolie, qui faisait contraste avec un mari exagérément massif et court. L'autre couple n'avait rien de notable. On lui témoigna beaucoup de politesse, et cependant elle se sentit observée à la dérobée, comme si elle avait été une personne très singulière; elle en fut gênée. Elle regarda sa robe noire, qui était simple et unie ; les autres dames avaient pour le dîner des toilettes élégantes,
voyantes, dont la coupe n'était pas familière à ses yeux.
On se mit à table. On parla d'une automobile que Marc voulait acheter, puis de Paris, de distractions mondaines, de gens que Laure ne connaissait pas, sans beaucoup d'entrain, du reste, et sans qu'il fût rien dit de saillant. Il lui parut que c'était l'entretien de personnes qui n'avaient ni sentiments, ni intérêts communs. Elle ne dit à peu près rien; Louise elle-même se mêla peu à la conversation, faisant seulement çà et là des remarques brèves, de préférence ironiques. Comme à un moment les propos se trouvèrent devenir un peu libres, Marc fit un signe pour qu'on gardât plus de réserve : on s'arrêta aussitôt, en jetant du côté de Laure quelques coups d'œil rapides. Elle n'était pas choquée, mais elle se dit cependant que du temps de son père et de son grand-père il y avait dans la maison une atmosphère autre, qu'il régnait dans les conversations un ton plus sérieux, plus élevé. Là-dessus elle se fit le reproche de manquer de bienveillance : serait-il vrai qu'après sa longue absence elle eût de l'inclination à tout blâmer?
Pourtant, en dépit d'elle-même, il lui fallait bien vérifier une remarque qu'elle avait faite
dès les premiers moments où elle s'était trouvée en compagnie de Marc et de Louise : dans leur manière d'être réciproque, dans leurs attitudes, leurs propos, elle n'apercevait rien qui rappelât le profond attachement d'autrefois. Elle ne retrouvait pas cette intimité, cette entente, cette façon continuelle de se consulter, de se deviner, qu'elle s'était, depuis des années, fîg-urée toujours lorsqu'elle pensait à eux. Ils paraissaient assez insouciants à l'égard l'un de l'autre, en somme très semblables aux deux autres couples qui étaient là. Si elle n'avait été témoin d'un passé très différent, elle n'y aurait sans doute pas pris garde : ce n'étaient que de menus signes, des détails légers, mais qui l'afTectaient péniblement et d'un regret presque personnel, sans qu'elle songeât encore à se demander pourquoi.
Après dîner, lorsqu'on fut de retour dans le salon, elle vit Marc aller vers l'une des jeunes femmes et causer à l'écart avec elle d'une manière familière qui l'étonna. Elle chercha Louise des yeux, elle l'aperçut debout près d'une table, feuilletant distraitement un album... Involontairement l'idée lui traversa l'esprit que, elle aussi, peut-être, à Paris, dans d'autres salons,
avait des entretiens pareils. Elle chassa celte supposition et cette imag-e. « Décidément, se dit-elle, je suis, ce soir, dans des dispositions fâcheuses. » Elle se leva et s'écarta de quelques pas. Marc et ses invités s'installèrent autour d'une table de jeu et prirent des cartes. Louise, à ce moment, s'approcha d'elle :
— Ils sont insupportables, dit-elle en désignant les joueurs, moitié riante, moitié fâchée. Voilà l'emploi de toutes leurs soirées ; chaque jour, c'est la même chose. Moi, je ne m'en mêle jamais.
— A quoi t'occupes-tu pendant qu'ils jouent? demanda Laure.
Louise ne répondit que par un geste vague, qui semblait signifier que le temps passait comme il pouvait.
Elle engagea Laure à s'asseoir; elle resta pourtant debout devant elle et elle lui dit, en même temps qu'elle la consultait du regard avec une expression de regret :
— Tout cela t'ennuie, n'est-ce pas?
— Quoi? dit Laure.
— Eh bien ! tout, répondit Louise.
Elle fit un geste qui paraissait indiquer à la fois l'assistance et l'ensemble de la soirée.
LAUHB 277
Laure s'en défendit.
— Si, si, je le vois bien, dit Louise. Et elle s'assit à côté d'elle.
Elles étaient à peu de distance de la table de jeu.
Laure voyait de profil la jeune femme blonde qu'elle avait remarquée dès les premières minutes ; elle la désig-na à sa sœur d'un léger signe de tête, et se hasarda à dire :
— Cette dame te plaît?
Louise se pencha un peu, regarda la jeune femme, cherchant, avec un sourire, ce qui avait pu la faire mal juger par sa sœur. Puis, se retournant vers Laure, elle dit négligemment :
— Tu t'imagines des choses qui ne sont pas...
Laure protesta ;
— Mais, Louise, je ne me suis rien imaginé du tout. Je t'ai demandé si elle te plaisait. Je voulais seulement me renseigner...
Louise, l'interrompant sur ce mot, dit d'un ton de persiflage :
— Te renseigner? Oh! bien, moi, c'est une chose que je n'entreprends jamais.
Laure ne comprit pas et demanda naïvement:
— Pourquoi?
»7B LAuna
— Pourquoi? répéta Louise, un peu étonnée de cette candeur. Mais parce que c'est très dangereux, parce qu'il est beaucoup plus sûr de ne rien savoir.
— Peux-tu parler ainsi de tes amies 1 lui reprocha Laure doucement.
Louise répliqua sans vivacité :
— Tu vois bien que je plaisante... En second lieu, ce ne sont pas mes amies... Et enfin, ajoutât-elle, je n'ai point d'amies.
Là-dessus, elle se leva et s'éloig-na. Elle alla dans le salon voisin, s'approcha d'un piano, chercha de la musique dans un casier. Laure, un peu surprise, la suivait des yeux à travers le vitrag-e qui séparait les deux salons. Louise ouvrit le piano, joua un moment, puis, s'interrompant, elle revint vers Laure, qui, précisément, était sur le point de se retirer.
— Ecoute, lui dit-elle, j'ai, en ce moment, des remords envers toi. J'aurais dû m'arrang-er pour que tu ne te trouves pas ici quand nous avons du monde. Depuis le commencement de la soirée, je vois que cela ne te convient pas; c'est ma faute, et à cause de cela j'ai été énervée tout le temps.
Puis, avec un ton soudain plus affectueux :
LAURB 279
— Mais tu étais disposéeà venir; je n'ai pas voulu te laisser retarder ton voyage une fois de plus.
— Ne te tourmente pas pour cela, je t'en prie, dit Laure. Il n'y a point de quoi.
— Ce sont des g-ens sans prétention, continua Louise, et tu aurais pu t'habituer à eux. Enfin, ils s'en vont dans deux jours. Marc part également ; il doit passer quatre ou cinq semaines en Angleterre. Je me réjouis de penser que nous allons nous trouver toutes deux seules dans la maison.
Laure demanda :
— Dis-moi, les autres fois, quand je ne suis pas ici, es-tu aussi contente de voir partir tes invités ?
Louise, que cette 'question pouvait embarrasser, réfléchit quelques secondes, puis répondit d'un ton décidé :
— Oui, la plupart du temps, je suis contente.
— S'il en est ainsi, pourquoi reçois-tu?
— Il faut bien, dit-elle d'une manière indolente. On nous reçoit, nous recevons à notre tour. Quelquefois, nous avons beaucoup de monde... C'est notre existence, après tout... A l'automne, Marc va chasser chez les uns ou les autres ; parfois, je l'accompag-ne.
28o LAuns
Du reste, elle ne paraissait point se plaindre de ce genre de vie. Laure, pour l'amener à une parole plus précise, lui dit :
— En somme, cela te plaît.
— Oh !... oh !... fit Louise d'un ton incertain, comme devant un sujet trop vaste et délicat qu'elle ne tenait pas à approfondir.
Laure se sépara d'elle et monta dans sa chambre.
Là, elle éprouva un soulag-ement à se retrouver seule.
Elle ouvrit la fenêtre qui donnait sur un balcon ; elle s'avança jusqu'à la balustrade et y resta un moment accoudée. La nuit était froide, noire. Le vent ag"itait les hautes ramures dépouillées des arbres; de loin venait une rumeur sourde et monotone, que faisait l'Allier rongeant ses rives.
Au milieu de ces bruits familiers, mille visions d'autrefois s'éveillèrent dans sa mémoire, mais non pas avec un visag"e amical, comme il aurait pu arriver dans leur berceau : au contraire, avec un aspect prodigieusement triste et désenchanté. Elle fut envahie par un sentiment désespéré de la vanité et de l'inutilité de tout, qui remontait jusqu'aux lointains du passé. Son