‹ LaureChapitre 12 sur 14 · LAT'HE · texte numérisé non relu

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existence lui apparaissait sans valeur, vide, perdue. Son amour ancien pour Marc ne lui semblait plus que médiocre et puéril et, si elle pensait à sa douleur et à son sacrifice d'autrefois, elle ne savait plus s'ils avaient été quelque chose ou rien. Pourquoi cet excès de lassitude? elle n'aurait su le dire. Peut-être à cause de son retour, peut-être à cause de la nuit.

Entraînée sur cette pente douloureuse, elle vint à penser à la mort de son père; mais aussitôt elle écarta ce souvenir avec une sorte d'effroi. C'était, depuis long-temps, une place du passé dangereuse et close, où elle redoutait de pénétrer : non qu'elle se reprochât précisément sa conduite d'alors, mais peu à peu devenue plus sag-e, plus apaisée, plus mesurée dans ses certitudes et ses désirs, elle s'était accoutumée à accorder davantage de prix aux considérations d'ordre terrestre et humain que dans un moment de douleur et d'exaltation, elle avait écartées, brisées, rejetées. Ce puissant souvenir, qu'elle éloignait le plus possible, malgré tout se représentait souvent à sa mémoire, suspendu au-dessus de la période suivante vide d'événements : elle avait alors une sensation d'angoisse, parce qu'elle éprouvait le troublant scrupule

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d'avoir en cette circonstance capitale trop cédé à ses désirs particuliers, d'avoir pour réaliser sa volonté violente, tout oublié, tout ignoré, tout nég-lig-é. En de telles minutes chaque fois, sur l'oreiller blanc d'un lit d'agonie, à la lumière d'une lampe, lumière un peu fanée et déteinte par huit années lentement vécues, elle apercevait le visage de son père, sur lequel elle s'était penchée, exigeante, impérieuse; ce pauvre visage très aimé, déjà envahi par la mort, se contractait et souffrait sous cet appel... Quand surgissait cette image, Laure était frappée au cœur d'un coup sourd, et elle se sentait participer elle-même, par un mouvement d'âme inévitable et redouté, au jugement que son entourage avait en cette occasion porté sur elle.

Ce soir-là elle se hâta donc comme à l'ordinaire de porter sa pensée ailleurs. Elle revit en une longue perspective ses années de couvent, leur monotone histoire, leur secrète et indéfinissable déception. De quoi avait été faite sa vie? Que lui restait-il à présent dans les mains? Comme ces ténèbres étaient tristes 1

Tant d'images qui accouraient, s'assemblaient, marquées du même signe d'universel néant, l'accablèrent un moment à tel point que, pour

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a'nsi dire, plus rien d'elle-même ne demeurait. En cet instant, un long- cri tragique et bizarre, comme il en monte quelquefois des nuits d'hiver ou d'automne, déchira l'espace, probablement la clameur d'agonie de quelque oiseau attaqué dans les marais de la rivière. Elle en fut physiquement touchée, atteinte ; elle tendit l'oreille avec angoisse, l'âme tremblante et suspendue : sans doute si elle-même s'était plainte, elle se serait plainte ainsi.

Elle rentra, ferma la fenêtre, mécontente d'elle et d'un découragement auquel elle n'avait pas coutume de s'abandonner. Mais tandis qu'elle revenait dans la lumière de sa chambre, soudain des images très différentes se présentèrent à son esprit : c'étaient cette maison nouvelle, ce salon d'où elle sortait, Marc et ses invités, Louise ennuyée et nerveuse, cette union sans intimité, ce milieu de luxe banal. Or elle sentit distinctement que ces deux visions, d'un côté celle du présent futile, d'autre part celle de sa souffrance et de sa destinée, se faisaient pendant, se répondaient. Car c'était pour cela, pour ce résultat chétif, qu'elle avait tant donné d'ellemême ! seulement pour cela 1 Elle avait eu jadis plus d'espoir. . Oui, voilà pourquoi tout ce

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qu^elle contemplait de sa vie l'instant d'avant lui avait paru fléchir, fondre et vaciller.

Elle voulut chasser ces pensées qu'elle jug-ea à la fois excessives et inutiles. Habituée qu'elle était à se dominer, elle revint vite à plus de calme et de désintéressement. Et, pourtant, quelque chose en demeura; une susceptibilité particulière, un secret sentiment d'injustice, une amertume cachée, et le souvenir de cette détresse qui avait vibré à l'unisson de toutes les plaintes de la nuit.

Le lendemain, vers la fin de la matinée, elle se promena un moment en compagnie de Marc, qui lui montra les chang-ements faits à l'intérieur de la maison et aussi quelques constructions neuves élevées dans les communs et dans la ferme.

Elle ne pouvait s'empêcher de l'observer attentivement pendant qu'il lui faisait voir avec complaisance les détails de ces aménag-ements nouveaux. Elle trouvait qu'il avait peu changé et à peine vieilli; ses traits étaient peut-être plus accusés, mais aussi plus déliés, plus mobiles; il avait dans ses manières et dans son langag-e une certaine aisance, une certaine assurance aussi, qu'elle n'avait pas connues. Elle croyait remarquer en lui un air de contentement; aussi, tandis

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qu'elle l'entendait parler, elle se disait que sûrement il avait aujourd'hui tout à fait la vie qui lui convenait : que lui restait-il dans l'esprit dés heures d'autrefois où ils avaient été rapprochés? plus rien sans doute. « Mais que m'importe I » pensait-elle, et elle s'appliquait à l'écouter.

Elle se trompait cependant, car Marc, tout en causant, faisait à part lui des réflexions parallèles aux siennes. Il se rappelait précisément le temps où elle disait son dédain pour cette existence de châtelain campagnard qu'il menait à présent, et il se souvenait des aspirations qu'elle exprimait alors, qui étaient belles, nobles, émouvantes, mais si dang-ereuses... Il avait toujours cru que c'étaient ces penchants mêmes qui l'avaient conduite au cloître, n'ayant pas au juste deviné ce qui s'était passé en elle; il avait préféré, du reste, n'y pas réfléchir et laisser ce point dans l'ombre, d'accord en cela avec sa femme. Tous les deux avaient trouvé Laure au moment de la mort de Charles-Armand dure, inflexible, comme une personne à qui la religion aurait desséché le cœur; et, depuis, ce jugement était resté sur elle, non sans que Laure s'en doutât.

Cependant Marc, en causant à nouveau avec elle par cette malinée-là, se remémorait des

détails de leurs conversations d'autrefois et les désirs qu'elle lui confiait alors naïvement. Si elle était restée la même, elle devait en ce moment faire peu de cas de ce qu'elle voyait, de lui, de ses occupations et de ses goûts. Et, assurément, se dit-il, elle n'a point tort... Mais elle, d'autre part, où ses ambitions l'ont-elles menée? La voilà frêle, incertaine, errante...

En pensant à cela, il leva les yeux sur elle, et il arriva que dans cette seconde leurs regards se croisèrent, plongèrent l'un dans l'autre. Celui de Marc était ému de pitié, mais d'une pitié sans dédain, accompagnée, au contraire, de respect, même d'admiration. Laure se détourna aussitôt, très étonnée, presque craintive... Déjà Marc avait recommencé à parler du même ton qu'auparavant. Ensuite, pendant les quatre ou cinq jours qui précédèrent son départ, il ne lui témoigna plus qu'une indifférence polie.

Quant à Louise, elle continua, pendant les premiers temps du séjour de Laure, à se montrer envers elle à la fois affectueuse et distraite, aimable et un peu lointaine. Elle supposait sa sœur trop façonnée et même déformée par sa vie de couvent pour qu'elle pût entrer dans ses pré-

occupations et ses pensées personnelles; et elle s'en tint assez longtemps à cette opinion sommaire, que Laure devinait.

Il était bien vrai, du reste, que Laure avait gardé sur elle, même extérieurement, l'empreinte des années passées au cloître; elle ne ressemblait pas aux personnes dont Louise avait coutume de faire sa société ; elle n'avait pas leurs façons, leur langage. Ses mouvements étaient sans vivacité, sans variété, ses gestes un peu chétifs, étroits, contraints ou trop volontaires. A tous moments on voyait qu'elle avait l'esprit absent; ou bien, quand elle causait, elle révélait, sur les réalités communes de la vie, des ignorances singulières ; puis elle rougissait tout à coup en s'en apercevant. Lorsqu'elle parlait au bébé, elle usait, comme pour se mettre à sa portée, d'expressions puériles et d'intonations peu naturelles, qui agaçaient Louise, au point même que plusieurs fois elle lui en fit l'observation.

Des reproches de cette sorte touchaient d'ailleurs Laure plus que Louise ne l'imaginait. Elle en éprouvait la vérité, et elle sentait la marque ineffaçable mise sur elle par le passé.

Toutefois, lorsque les invités, puis Marc furent partis, qu'elles se trouvèrent seules dans la mai-

son et vécurent davantage ensemble, Louise, peu à peu, dans ce rapprochement continuel, remarqua chez Laure un air ordinaire de sérénité qui la frappa et dont elle commença à subir le charme et l'influence. Elle, qui se savait mobile dans ses désirs, soumise aux circonstances, capricieuse, elle s'étonnait de la trouver toujours bien disposée, toujours complaisante, d'humeur égale, de ne l'entendre s'exprimer qu'avec mesure et réflexion; et elle se demandait si son esprit était constamment aussi calme et limpide que sa voix... Chaque matin, Laure allait à la messe; ensuite, elle passait une heure ou deux avec le petit garçon ; l'après-midi, elle se promenait avec Louise, dans le parc ou aux alentours, quand le temps le permettait. Même au cours de ces journées monotones, Louise avait l'occasion de se rendre compte que Laure n'était nullement indiflTérente, mais au contraire très frémissante et sensible. Souvent, une contraction de ses lèvres ou un bref battement de ses cils montrait qu'elle était émue ou peinée; seulement aussitôt après son visage était à nouveau impassible et ses yeux redevenaient clairs, comme si elle s'était dégagée de son trouble et pour ainsi dii^e d'elle-

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même pour revenir à une vision de toutes choses tranquille et pure.

Louise l'observait, mais sans rien dire : aussi, Laure ne soupçonnait point cette curiosité et cette sympathie renaissantes, ni l'autorité qui commençait à émaner d'elle et qui, bientôt, allait croître et s'afflrmer. Elle se voyait au contraire solitaire, méconnue, blessée dans ses espoirs les plus hauts, et elle portait en silence ses immenses secrets.

Durant ces jours ternes, son unique joie était son affection pour le fils de Louise qui s'était, de son côté, attaché à elle presque autant qu'à sa mère. Il était affectueux, tendre, il ne pouvait supporter de la voir triste. Quand elle était en sa compagnie, il lui venait au cœur un sentiment très doux d'espérance, car on peut tout attendre d'un enfant.

Elle se rappela long-temps une matinée qu'ils avaient passée ensemble dans le parc; elle le tenait dans ses bras. Par moments le soleil brillait : tout était neuf, jeune, étincelant, l'eau du canal, l'azur, les bourgeons naissants. Puis un brouillard passait comme si des nuages avaient erré au niveau du sol ; alors on ne voyait plus qu'à quelques pas; les objets paraissaient

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énormes, étranges, l'air fraîchissait. Cela durait une ou deux minutes, puis le soleil revenait, radieux... Dans les moments de brouillard, le petit garçon se cachait contre la poitrine de Laure, serrait son cou, comme s'il avait eu peur et froid ; ensuite, quand le soleil réapparaissait, il se dégageait brusquement, et il se tournait en riant du côté du soleil. Ses yeux s'animaient ; ses boucles dorées flottaient sur ses épaules. Laure le regardait avec tendresse; ils se sentaient bien d'accord tous les deux, comme s'ils s'étaient entendus à l'avance, et avaient convenu ensemble d'un jeu...

On était déjà dans les premiers jours d'avril.

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