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CHAPITRE II

Laure et Louise étaient unies par une affection qui était visible pour tout le monde ; non seulement l'attachement, la confiance, des prévenances réciproques, mais plus encore un accord indéfinissable et secret comme si chacune, à chaque moment, eût pris l'autre à témoin de ses sentiments et de sa conduite. Pourtant, à une certaine déférence de Louise à l'égard de sa sœur aînée, on devinait que celle-ci, bien qu'en apparence plus effacée, était la source de leurs pensées communes.

Elles étaient ordinairement habillées de même, toujours d'étoffes claires pendant l'été, metlant dans le beau cadre de ce jardin démodé leurs amples chapeaux de paille et leurs robes pa-

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reilles. Leur grâce extérieure, leur ressemblance, leur entente harmonieuse plaisaient. On leur était reconnaissant, leur père et leur grand-père surtout, de la sorte de joie que créait leur présence. Les parents et amis du voisinage les trouvaient un peu trop réservées, un peu distraites, retirées dans leur amitié. Mais on lisait sur leurs visages la droiture, la franchise, la pureté parfaite ; leurs manières exprimaient la simplicité et il émanait d'elles ce charme sensible et reposant dont on a l'impression auprès de jeunes filles qui sont parfaitement bien et qui en portent le signe.

L'une et l'autre donnaient tout de suite l'idée d'une grande abondance d'âme. Mais Louise était faite pour séduire davantage. Sa physionomie ouverte, avenante, s'animait de grands yeux bleu clair brillants, où ses émotions mettaient tour à tour de la flamme et des brumes. Sa taille était belle et bien prise. Facilement enthousiaste, elle témoignait volontiers ce qu'elle éprouvait. Elle apprenait vite et bien, peignait avec talent; elle avait des goûts d'artiste et était sensible à la beauté extérieure des choses. On s'étonnait parfois de l'ascendant que sa sœur, plus effacée et plus secrète, exerçait sur elle,

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mais s'il était fait quelque remarque à ce sujet, elle la supportait avec ennui et déclarait que sa sœur lui était supérieure. En quoi, du reste, elle exprimait la vérité.

Laure était d'aspect plus frêle que Louise, brune comme elle, la figure ovale, le teint sans éclat. Sur toute sa personne on voyait un air de distinction sans frivolité. Elle se mêlait peu aux conversations, était lente dans ses mouvements, mais à qui l'eût bien connue, elle eût paru recueillir le passé de sa race sévère et pensive. Son visage, quand on l'avait une fois remarqué, retenait, car il était tout revêtu d'expression, comme il arrive chez les personnes ayant habituellement une forte tension d'âme, ou bien au cours de certaines lentes maladies où chaque trait s'affine et s'éclaire. Les lèvres minces, le front comme un bloc dur et poli; des yeux bruns, pleins, doux, s'arrêtant longuement sur les objets avec une nuance interrogative, de beaux yeux de contemplation. Elle était de ces natures singulières et rares que les inquiétudes supérieures attirent et tourmentent et pour qui la noblesse d'âme et de vie constitue le plus essentiel des besoios. De telles personnes, avec de telles destinées intérieures.

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existent et se renconlrtnl. rà et li'i, quoique d'ordinaire on les soupçonne à peine, car elles se taisent volontiers et se créent toujours quelque solitude. Mais ce qui faisait le cas de Laure exceptionnel, c'est que, au cours de sa jeunesse, ces aspirations spirituelles avaient éclos en elle spontanément comme une fleur inconnue, à peu près sans secours ni révélation étrangère, et s'étaient développées presque librement.

Elles avaient été élevées par leur mère jusqu'à l'âg"e de sept et de dix ans, mais elles gardaient de cette première éducation très relig^ieuse un souvenir confus. De son enfance, Laure avait retenu une autre impression plus vive : c'était son étroite amitié avec son g-rand-père Maximillen. Chaque année, elle passait avec sa famille le temps des vacances, à la Mettrie, et on l'y laissait môme parfois seule avec ses grandsparents tout un hiver ou tout un été. Maximilien, quand il allait visiter ses fermes, l'emmenait avec lui dans sa voiture ; il aimait sa nature sérieuse et causait volontiers avec elle.

Il portait un grand amour aux choses de la campagne, et il lui plaisait de voir en elle sous

son influence cet attrait naître et recommencer. Au cours de leurs promenades, il lui parlait des mœurs des animaux, lui racontait les ruses du renard et des belettes, les larcins des pies, toutes les histoires de la malice des bêtes, qui raviront éternellement les imag-inations enfantines. Laure était attentive, prête à tous les étonnements ; elle avait ce sens du merveilleux qui met partout des profondeurs et des lacunes. Souvent son g-rand-père tirait de sa poche une loupe et il lui montrait au travers, soudainement déployés, grandis, diversifiés le calice ouvragé des fleurs ou bien, en hiver, les milliers de cristaux de la neige : c'était pour Laure comme des regards sur un autre univers imagé et inépuisable qui s'étendait derrière le premier.

Il lui expliquait la vie des plantes. Parfois il ouvrait avec son canif des boutons de fleurs et il lui faisait voir les étamines, les pétales délicatement rangés, plies comme dans une armoire, attendant l'heure d'éclore ; la fillette admirait ce trésor révélé; elle était peinée qu'on fît du mal à quelque chose de si soigné, de si mystérieux, et s'efi'rayait des fleurs blessées. Il lui racontait aussi les légendes du pays, pleines de bêtes et de lutins ; il les tenait de sa propre

enfance, et il admirait dans le regard de Laure que ces histoires redevinssent si belles. Certaines qui se déroulaient au fond de l'eau entre les fées des ondes, l'enchantaient de poésie; ensuite, se promenant au bord de la rivière, elle jetait des reg"ards déférents sur les animaux qui avaient été mêlés à des aventures si mag-nifîques. Maximilien préférait toutefois ne pas abuser de ces récits, qui mettent des mensonges dans l'imagination ; il avait beaucoup de jugement, de bon sens, le goût des réalités exactes, et dans son entourage on lui en faisait la réputation; aussi, comme au cours de ses explications et de ses récits, elle lui posait constamment des questions pour savoir si c'était vrai, il lui en savait gré affectueusement, et il disait souvent que Laure lui ressemblait.

Louise, à huit ou neuf ans — on l'appelait Lili — vive, ronde, le front bombé entouré de boucles noires, l'air mutin, abondait en saillies plaisantes, mais on la voyait toujours distraite, oublieuse, et elle ne paraissait pas capable de s'intéresser passionnément même aux malheurs des fées. Son ami inséparable était un petit chien dont elle partageait la joie folle et les plaisirs violents. Son père la g-âtait à l'excès et lui

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pardonnait tout ; mais dans le temps où, après la mort de leur mère, il s'occupa de l'instruction de ses enfants, il constata que l'attention de Lili et Lili elle-même étaient impossibles à fixer. Lorsqu'elle était lasse d'une leçon ou que, devant une mappemonde par exemple, les explications lui paraissaient friser l'absurdité, elle, sans plus de façons, sautait de sa chaise avec dédain, en personne qui préfère ne pas s'en laisser conter : son chien, toujours juché sur quelque escabeau voisin, s'élançait sur le sol d'un mouvement parallèle, tandis que Laure restait en contemplation, un doig-t au coin de la bouche avec un air d'entêtement doux et sérieux.

Lorsque ensuite elles furent en pension à Lyon, les choses se passèrent autrement que ces débuts pouvaient le faire supposer. Dès que Louise eut un peu g^randi, elle montra une extrême facilité pour l'étude, une intelligence prompte, brillante, une mémoire où tout se gra vait immédiatement; avec cela elle conserva l'entrain premier et la vivacité de sa nature ; aussi, elle se voyait partout recherchée et complimentée. Ainsi jusqu'à ses dix-huit ou dixneuf ans. Laure, au contraire, placée dans un cours plus avancé, s'y maintenait difficilement

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Elle étudiait avec peine, retenait mal. Elle avait l'esprit comme voilé par un obscur travail intérieur qu'elle-même ne comprenait guère; on la trouvait lente, confuse, à demi close. Elle savait ce jugement, et bien qu'elle en soufTrît s'y soumettait. Il n'y avait pas chez elle ces élans de piété assez ordinaires aux jeunes filles dans les maisons d'éducation catholique, elle était croyante parce qu'on l'était autour d'elle. Le temps qu'elle passa dans cette pension lui fut pénible, elle se portait mal ; après trois années, son père se décida à la garder près de lui à la Mettrie, tandis que sa sœur restait à Lyon. Elle avait alors seize ans. Elle revint à la campagne avec une sensation vive de joie et de liberté ; il lui demeura pourtant de ce séjour dans cette pension, située sur le coteau de Fourvières, un souvenir d'une note particulière, un peu voilé, un peu triste, où apparaissait dans une brume douce la colline peuplée de collèges et de cloîtres, avec son aspect mystérieux, presque mystique, ses jardins, ses petites rues en pente, leurs détours, leur silence, les sonneries de cloches qui alternent et se répondent des églises aux couvents.

Elle eut désormais une grande liberté et tous les loisirs qu'elle voulut. Son grand-père et son père s'occupèrent seuls de lui faire poursuivre ses études sans la contraindre en rien. Les journées se suivirent pareilles et paisibles, dans cette immobilité qui invite un cœur mobile à se retourner sur soi. Naturellement modeste, et se rappelant les difficultés qu'elle avait eues pour apprendre, elle se croyait réellement dépourvue de dons et d'aptitudes. En réalité, son esprit, qui était mal à l'aise dans les sciences exactes, lorsqu'il s'appliquait aux régions délicates des sentiments et des valeurs morales, s'y mouvait dans la lumière : alors elle avait des certitudes intimes immédiates, et elle se déterminait avec clarté et évidence.

Elle ne se doutait pas que cette disposition allait chez elle beaucoup plus loin que chez aucune des personnes qui l'entouraient. Cette faculté précieuse s'accompagnait, comme il arrive souvent, de la persuasion intime, innée, que derrière tout ce qui s'ofTre immédiatement aux regards et à l'rsprit, derrière ce qui est vie

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extérieure, ima^e, apparence, s'étend un ordre d'existence invisible qui importe infiniment plus que le premier. Conviction que peu d'esprits se formulent d'une façon limpide, mais qui, encore qu'obscure et ignorée, est le ferment de la plupart des vocations philosophiques et religieuses et qui, dans la vie courante même, se traduit par le besoin de sentiments aigus, délicats et forts.

Pour elle, elle savait déjà que les occupations menues et banales dont se composaient ses jours ne lui suffiraient jamais; relations, visites, conversations, ce n'était qu'une surface, presque un mensonge; on ne pouvait s'y tenir : il fallait quelque chose de puissant, de grand, à quoi elle pourrait se donner, d'où découlerait une plénitude intime. Elle sentait que là était la nécessité première de sa nature, mais elle ignorait tout à fait d'où naîtrait cet univers vague et merveilleux qui serait à la mesure de ses plus grands désirs; car sa vie intérieure, quoique ardente, était encore pleine d'hésitations et de songes.

Il est une personne qui, bien que morte depuis longtemps, exerça sur elle durant ces annéeslà sa très pure influence : c'est cette grand'-

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tante Aglaé Eng-érand, qui, quatre-vingts ans plus tôt, s'était faite religieuse et avait été quelque temps prieure des carmélites de Moulins. Laure possédait, dans un médaillon, un portrait d'elle où on la voyait à l'âge d'une vingtaine d'années, fraîche miniature qui portait le cachet vif et délicieux des environs de 1800 : de beaux yeux, les joues rosées, le front blanc ; dans la physionomie, quelque chose à la fois de confiant et de libre. Laure aimait cette image et souvent s'absorbait à la contempler. Mais pourquoi s'être brusquement retirée au cloître? Elle interrogeait son regard comme celui d'une personne vivante, et tâchait de pénétrer ce secret.

Une brève notice conservée dans les papiers de la famille disait qu'elle avait pris cette résolution « sans que rien fît supposer que son cœur avait été engagé dans une inclination impos* sible, mais plutôt par suite d'une gravité naturelle ». Laure aimait qu'il en fût ainsi et que dans son âme aucune déception commune ne fût entrée. Au bout de peu d'années, elle avait été choisie comme prieure du couvent, mais elle avait ensuite demandé à se démettre de celte fonction et à redevenir simple religieuse. « Elle ne voulait plus diriger les autres, expli-

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quait la notice, par humilité et parce qu'elle déclarait pouvoir à peine se dirig-er elle-même. Elle était d'une nature inquiète; elle disait n'être pas assez avancée en plusieurs vertus, notamment dans la vertu d'espérance. Elle mourut à trente-deux ans; elle avait, dit-on, souhaité qu'on g-ravât sur sa tombe ces deux mots latins : « Quod potiii », qui signifient : « Ce que j'ai pu. » Elle voulait sans doute exprimer par là qu'au cours de sa vie elle avait fait pour le mieux, ou bien, peut-être, que cette mort, et cette tombe, et cette destinée, étaient tout ce qu'elle avait pu... »

Laure savait ces phrases par cœur, et sa pensée se reportait fréquemment à cette mémoire révérée ; elle en éprouvait chaque fois un bonheur lumineux et suave, comme devant l'unique chose qu'elle connût qui fût absolument parfaite. C'était une parente, une amie ; cette vocation, ces regrets, cette haute liberté hors du monde, même ce doute sur soi, cette existence toute dominée par des vues éternelles l'exaltaient. Elle se disait qu'elle aussi choisirait, pour s'y donner entièrement, la plus grande perfection, qu'elle s'y consacrerait, quoi qu'il en pût coûter. Mais elle ne savait pas, dans les brouillards de ses

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dix-huit ans, ce que serait ce bien supérieur à tout : ceci seulement était décidé que dans sa vie ne fig-urerait que ce que son cœur avait de plus profond.

Elle trouvait chez son grand-père une aide pour ses aspirations naissantes et pour celte culture de l'âme dont elle éprouvait le besoin ; un peu lent d'esprit, mais réfléchi, ouvert, instruit, il causait volontiers avec elle sur les sujets les plus divers et portait partout la même vue sage et paisible. Charles-Armand, au contraire, de nature plus souffrante et inquiète, plus sensible et cependant redoutant à l'extrême les manifestations de sensibilité et d'émotion, soit pour ce motif, soit par crainte de répandre sur la jeunesse de sa fille, s'il l'accoutumait à ses idées, une ombre de mélancolie et de désabusement, n'avait guère avec elle de conversation qui dépassât le niveau des études qu'elle faisait ou qui portât sur des questions intimes et personnelles. Laure, parfois, à de menus indices, pressentait chez lui une délicatesse plus vive que chez son grand-père et, pour ainsi dire, d'un autre rang; mais il demeurait entre eux une frêle barrière de silence et de tristesse.

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En Maximilien, tout révélait la force, la maîtrise de soi, un juste équilibre, une tranquille raison. Il était de haute stature, avait les épaules puissantes, point voûtées, de beaux cheveux blancs abondants, un air naturellement imposant. Dans sa famille et même dans le voisinag-e, on avait l'habitude de le consulter dans les occasions graves. Ce fut sa pensée qui domina celle de Laure jusqu'à ce qu'elle eût vingt ou ving-t-deux ans. Pendant les premiers temps qui suivirent son retour à la Mettrie, presque chaque matin elle travailla soit avec lui, soit avec son père. Charles-Armand lui enseignait les sciences, qui l'intéressaient peu. Avec Maximilien, elle étudiait l'histoire, l'histoire naturelle ; il essaya, en outre, de lui faire connaître les principaux auteurs latins et grecs. Près de lui, elle apprenait volontiers ; ces leçons, du reste, ne furent bientôt que des causeries régulières et suivies où il lui faisait part de ses réflexions et de ses souvenirs. Il avait, à travers sa vie bien remplie, porté partout ce sens des problèmes de la destinée presque héréditaire dans sa famille, mais avec un confiant optimisme, sans inquiétude et sans tourment. Il avait le discernement et le goût des vérités

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d'ordre général ; toutefois, sa philosophie — mot déjà trop ambitieux — n'était guère qu'une manière d'être personnelle qui rayonnait sur l'ensemble de ses actions et de ses pensées ; ce que Laure en voyait, c'était une g-rande liberté d'opinion, un penchant à comprendre plus qu'à juger, l'absence totale d'envie, et l'habitude de considérer toute personne et toute chose avec une bienveillance désintéressée.

11 était content de rencontrer une intelligence vive et ouverte en laquelle se reflétait, comme dans un beau miroir, ce qu'il possédait de sagesse et de vérité. Laure l'écoutait avec attention, et avec une soumission qui lui était naturelle dès qu'elle rencontrait une autorité véritable ; mais les idées d'un ordre élevé avaient chez elle un retentissement et des échos que lui ne pouvait soupçonner.

Sa sensibilité en effet ne s'émouvait pas spontanément des mêmes objets que celle de la plupart des gens. Les détails de la vie quotidienne la touchaient peu, et même on obtenait difficilement qu'elle y portât attention et intérêt. Mais un certain nombre d'idées qui, pour l'ordinaire des esprits, demeurent inertes, lointaines, glacées, celles qui ont trait à des réalités

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d'ordre universel et infini, infini dn ciel, infini de l'espace et du temps, condition et destinée humaine, éternité, idées que, au cours du plus grand nombre des existences, seulement quelques circonstances capitales çà et là évoquent et rappellent, chez elle au contraire faisaient jaillir des sentiments vifs et précis, étaient actives, essentielles, dominatrices. Sans doute, elle ne se rendait encore que très confusément compte de leur puissance et ne s'abandonnait qu'à demi à leur immense attrait; surtout elle ignorait complètement que ce fût là une marque originale et rare. Quelques personnes naissent ainsi qui sont, suivant une expression célèbre, « prises en l'éternel comme en un piège saint »; tandis qu'elles sont indifférentes à ce qui ne porte pas quelque marque sublime, lorsqu'au contraire elles trouvent des indications dans le sens de leurs aspirations souveraines, elles en reçoivent un bonheur émouvant. Maximilien ne sentait pas autour de lui comme Laure celte sorte d'enveloppement de l'infini ; il n'en éprouvait point la force pathétique; de là peut-être le germe d'un désaccord futur; mais, pour le moment, Laure, encore ignorante d'elle-même et incertaine, lui avait une admiration reconnaissante quand, au cours

de leurs conversations et de leurs promenades, il exprimait des sentiments où les siens pouvaient tout à coup se reconnaître et se reposer.

Personne, par exemple, n'aurait comme lui su lui parler de la nature et la lui faire aimer précisément selon le g"oût secret qu'elle avait. Une fois, par un matin de juillet, elle s'était trouvée avec lui vers midi en pleine campagne; ils s'étaient arrêtés à la lisière d'un bois, sur une prairie où le feuillage traçait des ombres immobiles; à quelque distance devant eux s'étendait au soleil un champ de blé mûr pareil à un massif drap d'or. La chaleur était accablante, l'air inerte ; point de mouvement, tout reposait. Maximilien contempla avec plaisir ce spectacle :

— Il n'y a pas un insecte qui bouge, ditil... Les anciens disaient en de pareils moments que Pan dormait. Ce n'était pas sans raison ; écoute : on a comme la sensation qu'autour de nous un grand être est étendu et sommeille...

Laure prêtait l'oreille, le cœur battant, comme si lui avait été révélée soudain la présence voisine d'un être invisible : il lui semblait que son grand -père disait vrai, qu'elle était au seuil

d'un mystère troublant, sur lequel elle eût voulu apprendre davantage; elle essayait d'interroger Maximilien, mais il ne savait que décrire ce Pan flâneur et malicieux aux pieds de bouc comme le diable... Une autre fois, un autre beau jour, où elle s'était, au cours d'un voyage, trouvée avec lui dans des montagnes, ils gravirent ensemble un sommet élevé d'où l'on découvrait au loin sous le soleil d'autres sommets, puis une vallée, puis des plaines. Ces étendues étaient mornes et immobiles dans une atmosphère claire, lumineuse. Maximilien lui dit:

— On est si léger sur ces hauteurs! On se sent si libre! N'est-ce pas vrai?... En même temps, on a l'esprit envahi par une impression sérieuse. On dirait qu'un souffle sublime et éternel erre de montagne en montagne : est-ce que tu ne le remarques pas?

Si, Laure le remarquait, et déjà saisie par cette immensité, elle était ravie que ce qu'elle éprouvait et n'aurait pas su dire se trouvât ainsi, par l'autorité de son grand-père, réalisé et agrandi. Ces paroles s'imprimaient dans sa mémoire, et, avec un confus élan de tout son être, elle imaginait que l'essentiel de sa vie

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serait composé de telles rencontres troublantes avec quelque chose qui la dépasserait. Maximilien l'entretenait rarement de choses religieuses, ses sympathies n'allant point de ce côté. Quelquefois, parlant à Laure du christianisme, il lui faisait remarquer que dans bien des cas, la relig-ion nouvelle avait continué le culte païen au lieu de le détruire, et s'était substituée à lui, notamment pour continuer ses fêtes. Lui était spontanément porté à avoir confiance dans l'ordre des choses naturelles. Il avait autrefois beaucoup lu et étudié la littérature des Grecs, dont il entretenait Laure fréquemment, et il tenait d'eux cette opinion, en harmonie avec son caractère, que, dans l'ensemble, tout est bien. « En dépit de tant de malheurs, dit, dans une tragédie de Sophocle, Œdipe aveugle et mendiant à sa fille Antigone, en dépit de tant de malheurs, mon âge avancé et ma grandeur d'âme me font trouver que tout est bien. »

— Vois, Laure, comme cela est admirable et combien, en efFet, il faut de noblesse et de désintéressement, combien de force d'âme, pour affirmer même au milieu de la douleur ce qu'il y a de bon et de beau dans l'univers... C'est Que tous

ces anciens avaient le sentiment d'une ordonnance juste de la nature. Écoute, par exemple, ce que dit Homère à propos du Cyclope : « qu'il exerçait l'iniquité dans la solitude. » Voilà aussi qui est mag-nifique : te représentes-tu ce géant qui, bien qu'éloigné des hommes et de ses semblables, par sa méchanceté troublait encore l'ordre du monde, et se conduisait mal jusqu'envers les êtres inanimés?

Il lui fît lire Homère, Plutarque aussi, où elle connut les grandes actions de l'antiquité, les héros grecs avec leur courage, leur raison, leur folie, leur volonté de se dresser au-dessus de l'humanité, en pleine lumière à côté de leurs dieux. Ce qu'elle admirait là surtout, c'est que la vie pût avoir un usage si magnifique, et elle en retenait comme une promesse de bonheur. Quand Maxim ilien, au cours de leurs lectures ou de leurs conversations, voyait s'animer dans le regard de Laure une flamme enthousiaste et belle, il estimait qu'il faisait assez pour former son cœur. Il ne lui donnait, pour la diriger, presque aucun autre conseil que de s'abandonner aux mouvements généreux de ses inclinations :

— Tu sens bien, lui disait-il parfois, que tu

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serais incapable de commettre une action vile ou mauvaise.

A quoi Laure répondait : « Oui, » sans liésiter, avec une sécurité absolue.

Il lui faisait voir l'homme comme l'aboutissement de toute la vie naturelle, d'un lent effort essayé dans les plantes et les bêtes, comme l'effet de la plus longue, la plus patiente, la plus triomphante volonté; il lui monlrait le développement des facultés supérieures comme le suprême épanouissement de l'univers, quelque chose de profondément noble et heureux. Laure ne comprenait pas tout, chaque fois, dans ses explications, mais elle avait des idées de cette sorte une perception vivante et imagée aussitôt g-ravée dans son esprit, accompagnée d'un certain au-delà tragique qui ne se disait pas. Ainsi, elle était habituée à se représenter autour d'elle une nature bonne, bien disposée, chérissant l'homme ainsi qu'un enfant préféré; souvent assise seule dans le parc, au milieu de l'épanouissement des saisons heureuses, entourée de verdure et des bruissements du feuillag-e, il montait d'elle, dans une sorte de demi-sommeil, une reconnaissance aimante pour ces choses qui l'abritaient et l'accueillaient, elle avait la vision

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d'une parenté profonde avec elles, sans rien de matériel, sans rien de sensuel, l'impression d'être comme le dernier échelon de la longue série des êtres, au sommet, la plus comblée, la ©lus sag-e.

A vingt ans elle avait l'âme forte, tendue, ardente, elle haïssait toute chose médiocre et elle aurait élu, si elle avait pu, une existence héroïque. Mais comment? En se donnant à quelle entreprise, à quelle œuvre ? Elle ne savait pas. Très souvent, les personnes qui ont le sens des réalités sublimes, de ce qu'on appelle dans les manuels chrétiens la grandeur de Dieu, tiennent cette disposition de maîtres qui les inclinaient par avance à une solution, et n'éveillaient ces clartés que pour plier l'âme plus sûrement à des dogmes établis. Elle, au contraire, n'avait reçu d'influence extérieure que pour apprendre à se fier à ses propres aspirations; aussi, ce trésor des sentiments infinis se trouvait chez elle avec une marque merveilleuse et pure, et une destinée indécise.

Elle vivait très naïvement pour son compte ce problème éternel d'accorder avec une existence humaine les grandeurs qui passent le monde, de leur faire une place dans la trame

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vulgaire des jours. Cependant, au long des années monotones, elle apprit peu à peu à jeter sur la réalité un regard plus exact, et elle comprit qu'il lui faudrait beaucoup céder de ses rêves intransigeants. Elle se demanda s'ils n'étaient pas inutiles, mensongers : de là vint un malaise, une mélancolie... A l'époque où commence cette histoire et où elle allait avoir vingt-quatre ans, la volonté héroïque de sa première jeunesse commençait ainsi à être atteinte et ternie par l'expérience et par le temps.

Son occupation, sa joie durant ces années-là furent son amitié parfaite avec sa sœur. A dixhuit ans Louise était sortie de pension. Comme elle avait été comblée des éloges qu'on accorde aisément à une jeune fille intelligente et heureusement douée, comme elle était partout mieux accueillie, plus fêtée que Laure, on eût pu craindre que, vivant près de sa sœur, elle ne prît facilement avec elle un ton de supériorité. Mais un jour que son père, par avance, voulut lui donner un conseil à ce sujet, elle s'en défendit comme d'un reproche injuste et pénible. Et de fait, non seulement elle montra de la déférence envers

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Laure, mais, dès qu'elles eurent vécu quelque temps ensemble, elle sembla se soumettre à son autorité, l'accepta, s'inclina ; il se fit dans son esprit, sous l'influence de Laure, un chang^ement très grand, et il en résulta entre elles une affection si vive, si rare, si unique, si belle, que, des années plus tard, après bien des événements survenus, le seul souvenir en devait un soir bouleverser sa vie.

Elle était différente de Laure, plus mobile, plus rêveuse, plus sentimentale, au sens ordinaire du mot, plus passionnée selon le monde... Mais elle aussi tenait de sa race le sentiment inné qu'il y a au monde des réalités plus g'raves que celles qui se révèlent dans les occupations et les conversations ordinaires ; de là chez elle, de longue date, un goût d^indépendance et un certain dédain à l'égard des façons de penser communes et convenues. Ainsi un côté futile, un côté profond ; sous les inclinations faciles de sa nature, une source lointaine d'autres clartés : c'est cette lueur incertaine, d'ordre confusément mystique qui, au contact de Laure, s'agrandit jusqu'à rayonner sur le reste de ses pensées. Elle était à l'âge où une jeune fille est le plus oisive et a pourtant, lorsque son âme est gêné-

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reuse, le plus d'ardeur à se donner à quelque chose qui serait au-dessus d'elle : elle se soumit à l'influence de Laure comme à ce qui lui semblait le mieux et était aussi le plus selon son cœur.

Elle admirait chez sa sœur, ainsi qu'une supériorité belle et jusque-là inconnue, celte vie intérieure toujours ramenée sur elle-même, forte, pure, abritée, intacte; elle aurait voulu lui ressembler; en Laure l'âme était continuellement présente, avec ses arrière-pensées lointaines . Louise montrait plus de dispositions qu'elle à trouver dans la vie de relations, dans l'art, dans le luxe un plaisir qui lui suffisait, et quoique capable d'être troublée par les mêmes idées et d'en éprouver la force exaltante, elle n'avait pas le sentiment inévitable de leur suprême vérité. Laure s'en apercevait, sans songer à lui en faire un reproche : elle la voyait plus vivante, plus belle, plus recherchée ; et avec une nuance d'affection protectrice, elle l'aimait mieux telle qu'elle était.

Tout au moins ces différences se perdaient alors dans le bonheur d'une entente sans nuages. C'était une confidence continue, même dans li silence un échange incessant de pensées, des

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nuances aussitôt devinées, un va-et-vient vif et ailé. Au-dessus de leur vie matérielle, de ses soins et de ses obligations, il y avait, ainsi qu'une parure spirituelle, leurs secrets, l'écho qu'éveillaient en elles les incidents des jours, un domaine de liberté heureuse, étincelante, légère, plus encore : un regard sur un savoir mystérieux.

Ainsi s'écoulait le temps ; toutes deux étaient liées, unies, presque pareilles. Elles étaient l'une pour l'autre presque toute société. Le parc, avec son luxe ancien que deux siècles avaient à la fois usé et épanoui, faisait à leurs rêves et leurs causeries un décor qu'elles aimaient. Combien de fois, par les beaux soirs, elles s'attardèrent au bord de la terrasse qui dominait le jardin et la pièce d'eau. A les voir à ce point attachées l'une à l'autre, on pensait qu'elles souhaitaient demeurer ainsi et qu'elles ne pourraient jamais se séparer; cependant toutes deux étaient venues à cette heure lourde et mûrie, à ce moment rapide où il faut bien que d'une façon ou de l'autre la vie d'une jeune fille se décide, et que s'inclinent les destinées.

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