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CHAPITRE III

Dans les premiers mois de l'année 189. deux circonstances survinrent qui apportèrent de g-rands chang-ements dans cette demeure paisible. La première fut une aggravation rapide et dangereuse de la maladie de Charles-Armand. Jusque-là, bien qu'il souffrît souvent, il se dominait assez pour n'en presque rien laisser paraître; mais cette fois les signes en étaient trop évidents. Il dut rester alité quelques semaines, et cette crise le laissa très affaibli. Ses filles en furent effrayées, sans toutefois se représenter que réellement il pourrait leur être enlevé; car depuis leur enfance elles n'avaient vu disparaître aucune personne dont l'existence fût mêlée

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à la leur, et, faute d'une telle expérience, la mort est difficile à imaginer.

On conseilla à Charles-Armand de consulter à Paris un spécialiste connu; dès qu'il fut un peu remis, il s'y décida. Laare l'accompagna dans ce voyage. Celait au commencement du mois de mai.

Elle alla avec son père chez le médecin au rendez-vous fixé. Celui-ci ausculta avec beaucoup de soin Charles-Armand, et entre autres prescriptions lui ordonna de faire le plus tôt possible une saison à Vittel. Il l'engagea à revenir le voir à l'automne. Beaucoup plus tard seulement Laure se rappela le regard qu'à plusieurs reprises il leva vers elle à la dérobée, un regard lourd, grave, chargé de sens, qui paraissait vouloir exprimer quelque chose que la parole ne pouvait dire. Ce regard, chaque fois, lui causait un malaise extrême, cependant elle ne le comprit pas; d'autre part, elle avait avec son père une trop longue habitude de confiance pour que l'idée lui vînt de se renseigner à son insu en faisant une démarche nouvelle auprès de ce médecin. Ils rentrèrent à la Mettrie, et dès le commencement de la saison de Vittel, Charles-Armand alla s'y installer. Son séjour devait y durer plus

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d'un mois; il avait loué par avance une villn. Il emmena Louise avec lui; Laure, au contraire, resta à la Mettrie pour tenir compagnie à Maximilien.

A peu près à ce moment-là vint faire visite à la Mettrie un cousin âg-é d'environ trente-quatre ans, qui annonça son intention d'habiter désormais le pays et de s'installer dans la demeure de sa famille, située aux environs de Ch... de N..., demeure qu'il avait délaissée depuis long-temps. Il s'appelait Marc Vindré. Sa grand'mère était la cousine germaine de Maximilien; comme il avait perdu son père et sa mère de bonne heure, c'était elle qui l'avait élevé, précisément dans cette maison où il voulait à présent revenir. Ils avaient vécu là tous deux, d'une existence presque recluse; ils ne recevaient que de très rares visites; quelquefois, durant des semaines, Marc ne voyait d'autre personne que le curé de la commune voisine, qui venait lui enseig-ner le latin. Cela jusqu'à ce qu'il eût treize ou quatorze ans; un jour, alors, il s'était résolu de lui-même à rentrer dans des conditions de vie plus communes, et malg-ré les larmes de sa grand'mère, il s'était fait mettre en pension à Moulins, puis à Paris. Ses classes

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terminées, il resta à Paris, où il fit avec suite et succès des études de médecine. Il continuait alors à venir auprès de sa grand'mère passer ses vacances; durant ces séjours, il allait volontiers à la Mettrie pour voir Maximilien et Charles- Armand, qui l'avaient en amitié et qui, suivant leur habitude, le retenaient de longues heures pour causer avec mi.

Laure et Louise se rappelaient très bien sa grand'mère, chez laquelle elles étaient allées plusieurs fois quand elles étaient petites, car cette vieille dame demandait souvent qu'on les lui amenât. On les mettait en toilette. Elle les recevait dans son grand salon. C'était une excellente personne, grosse et imposante, qui voyait mal; elle les installait en face d'elle, dans de grands fauteuils or et cramoisi ; puis, d'un ton plaintif elle leur faisait les confidences les plus sérieuses du monde sur tout ce qui la concernait, ses affaires, ses domestiques, les malheurs de la vieillesse, la méchanceté des hommes. Immanquablement, elle arrivait à parler de son petit-fils, et alors, bien qu'il ne lui donnât que des sujets de satisfaction, elle s'attendrissait et sanglotait dans son mouchoir. Les deux fillettes dans leurs fauteuils, leurs petites ombrelles à la

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main, à la fois lionorées el interdites d'un entretien si grave, comprenant mal, n'osaient même pas remuer. Ensuite elle les menait à la salle à manger et les bourrait de gâteaux et de confitures. Laure et Louise, quand elles voyaient ensuite Marc à la Mettrie, levaient un regard inquiet vers ce cousin qui faisait tant pleurer sa grand'mère.

Celle-ci mourut quand il avait vingt-trois ans Pendant les premières années qui suivirent, il continua à faire quelques visites à sa maison déserte, puis il en perdit l'habitude. Il donnait de temps en temps de ses nouvelles à Maximilien ; on savait qu'il faisait de lointains voyages, mais il ne venait plus... Cette demeure, où il se proposait de vivre désormais, était située à une quinzaine de kilomètres de la Mettrie, de l'autre côté de l'Allier, sur les coteaux qui avoisinent Montoldre. C'était une sorte de petit château Louis XIII, coquet et coloré, formé d'un corps principal assez haut que flanquaient deux ailes plus basses en briques rouges et blanches, avec, autour des fenêtres, des encadrements de pierre grise d'Auvergne. Du faîte pendait, comme une lourde draperie, un massif toit d'ardoises d'où émergeaient quelques cheminées trapues et

plates. Devant, un beau perron blanc dominait une cour pavée ; plus loin, des pelouses, des massifs, des allées descendaient la colline jusqu'à une terrasse d'où l'on découvrait au loin la plaine de l'Allier... Depuis longtemps tout cela était fermé, délaissé. Un jardinier, qui habitait dans une minuscule maison près de la grille d'entrée, veillait à l'entretien de la demeure et du parc; mais comme c'était un homme âgé et que son maître se montrait peu exigeant, il se contentait d'aller par les beaux jours ouvrir les fenêtres du rez-de-chaussée, pour faire entrer dans les pièces l'air et le soleil. Il avait, peu à peu, confiné son travail dans le jardin potager, dont il tirait profit. Aussi, partout ailleurs régnaient la liberté et le désordre : certaines allées commençaient à s'obstruer, des sapins s'étant démesurément arrondis et ayant pris du ventre à leur détriment; la pièce d'eau, recouverte d'une mousse immobile et glauque, était livrée aux moustiques et aux grenouilles... on imao-ine aisément les mille détails d'un parc abandonné. Et môme, comme celui-ci était clos de murs, presque aucun regard humain n'y pénétrait plus, ce qui est la perfection de la vie naturelle.

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Donc, cette année-là, Marc voulait remettre en état le petit château; il projetait de se marier et de couler là le reste de ses jours, s'occupant de ses terres, chassant l'automne, voyag-eant quelquefois, enfin menant l'existence oisive et banale de tant de possesseurs de ces gentilhommières neuves ou anciennes qui abondent dans ces plaines riches, et dont on aperçoit, en passant sur les routes, les façades riantes et les tourelles au bout des pelouses des parcs. Autrefois, il avait eu de plus vastes désirs. D'abord, à dix-huit ou dix-neuf ans, il avait décidé qu'il serait un écrivain célèbre; puis, assez vite, cet espoir et même ce goût s'étaient dissipés. II entreprit alors, en grande partie sur le conseil de Maximilien, des études de médecine, avec l'intention de se consacrer plus tard à des recherches scientifiques; il travailla très assidûment, mais refusé à l'internat, ce premier échec commença à le décourager. Une fois docteur, il se fit attacher à un laboratoire d'études à Paris; il connut là, pendant plusieurs années, une vie sévère, difficile, absorbée dans des travaux minutieux et exigeants ; il s'y rendit compte que, même dans l'ordre de la découverte et de l'invention, il faut une patiente

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cl dure discipline pour des résultats souvent minimes et toujours problématiques. Riche, tenté par la possibilité d'une existence plus commode, après sa trentième année, il dit adieu aux volontés de sa jeunesse, sans amertume du reste, sans regret, s'étant seulement fait une opinion nouvelle sur ce qui mérite d'être désiré. Quelque temps il voyagea; il alla en Orient, puis en Extrême-Orient, où il séjourna ; il était maintenant désireux de mettre un terme à ces courses errantes.

Il avait, de ces études, gardé une disposition d'esprit plutôt sceptique et positive. Il était élégant sans prétentions, assez grand, avec une figure expressive, un regard clair et parlant, une voix très nuancée, pleine de vérité et d'accent; cependant, rien dans ses manières de ce qu'on appelle communément la séduction; plutôt un

cachet sérieux.

Dans les premières journées qui suivirent son retour — lequel, du reste, avait déjà été annoncé par lettre - il se rendit à la Mettrie, où on l'accueillit avec plaisir. Il vit Laure et Louise. Il eut l'occasion de laisser entendre qu'il souhaitait se marier. C'était dans le moment où Charles-Armand revenait de Paris : il se savait

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jfravemenl atteint et c'était une raison nouvelle pour qu'il désirât établir ses filles au plus tôt, surtout Laure, dont l'avenir l'inquiétait à cause de sa nature particulière, qu'il avait pénétrée peut-être mieux que personne. Là, tout convenait : une longue connaissance, des g-oûts distingués, des fortunes pareilles, ce château gracieux et presque poétique, ce parc incliné au flanc de sa colline. Il pensa donc que ce mariage pourrait plaire à sa fille ; et comme il devait à nouveau s'éloigner, il engagea Marc à continuer ses visites à la Mettrie tandis que Laure et Maximilien seuls y resteraient — invitation que celuici accepta très volontiers.

Ainsi, après ce départ de Charles-Armand et de Louise, il vint plus souvent, d'ordinaire après le dîner, car il était sûr, à ce moment, de trouver Maximilien. Il arrivait à cheval, à la nuit tombante, par les crépuscules de juin, beaux et tardifs. Souvent il rencontrait Laure et son grand-père se promenant devant la maison; ils rentraient ensemble et s'installaient pour la soirée dans le bureau de Maximilien.

Laure prenait place sous la lampe, à côté de

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la table de travail qui était au centre de la pièce, et elle faisait quelque ouvrage d'aiguille. Maximilien et Marc se tenaient plus loin, dans l'obscurité, d'où émergeait très confusément le désordre des meubles et des livres.

Laure s'asseyait presque chaque fois dans le même fauteuil ancien, garni de cuir brun, au dossier haut et presque droit. Elle était d'ordinaire vêtue de blanc, avec une écharpe sur les épaules, et souvent une fleur à son corsage; le cercle de lumière très net qu'enserrait l'abat-jour l'enveloppait, tombait sur ses cheveux et son visage, sur sa robe jusqu'à ses pieds, et, aussitôt après, l'ombre commençait. Autour de son front incliné venaient voleter parfois quelques papillons fous, car les fenêtres restaient ouvertes sur les nuits paisibles de ce commencement de l'été, point chaud encore et plein du parfum de ses fleurs éphémères.

Maximilien allumait sa pipe et, tout en fumant, questionnait Marc sur ses études ou ses voyages, faisant part lui-même de ses souvenirs, de ses lectures, réfléchissant, comparant, manière de causer à laquelle Marc s'était déjà habitué près de lui autrefois. Souvent aussi on parlait des aménag-emenls nouveaux que Marc projetait

pour sa maison, de l'état de ses propriétés, des travaux à faire dans ses domaines. Laure, certains soirs, lisait à haute voix les lettres qui venaient de Vittel ; elle se mêlait peu à la conversation et seulement si on l'y provoquait, ce qui arrivait quelquefois, parce que Marc sollicitait son avis ou bien que Maximilien tâchait de la faire intervenir, disant : « Vous savez, Laure connaît bien cela. » Ou bien : « Laure et moi nous avons souvent causé à ce sujet, n'est-ce pas vrai? j> Laure, penchée sur son ouvrage, levait la tête et répondait tout de suite, sans se dérober, d'une façon courte et précise. Aussi, parce qu'on sentait sa pensée constamment attentive et vivante, elle se trouvait presque au centre de la conversation, même dans son silence; et, comme s'il était venu d'elle une influence douce et perceptible, Maximilien et Marc ensemble éprouvaient sa présence comme un grand bien.

Ils étaient pourtant loin l'un et l'autre, au cours de ces calmes soirées, de soupçonner l'émoi qui l'agitait. Elle se disait qu'un jour Marc peutêtre la demanderait en mariage ; elle pressentait l'approche d'un moment décisif de sa vie, et une poignante inquiétude par instpnls lui serrait le

cœur. Assurément aucun parli plus acceptable ne s'était présenté ou ne se présenterait, et, néanmoins, elle devinait que Marc ne lui ressembla'i. pas, que dans l'existence qu'il lui offrirait, cette sorte d'espoir merveilleux dont toute sa jeunesse avait vécu, demeurerait une réalité étrang^ère, lointaine, à jamais sans emploi. Marc lui plaisait pourtant; elle aimait ses manières prévenantes, sa sincérité, le son de sa voix, une certaine autorité qu'il y avait en lui; elle était attirée vers lui, même presque en dehors de son consentement. Mais que dirait-il si seulement il la connaissait ? Et, d'autre part, s'ils ne se ressemblaient pas, qui donc avait raison de lui ou d'elle ?... Brodant sous la lampe, silencieuse, immobile, prise malg-ré tout par le charme de ces heures, elle écoutait à la fois la conversation qui errait autour d'elle et le murmure immense de ce doute effrayé.

Ces visites à la Mettrie avaient pour Marc un attrait g-randissant ; il désirait plaire à Laure, et chaque jour il se promettait d'une façon plus précise de demander sa main. A sa sympathie pour elle se joignait du respect et une admiration mal définie; jusque-là, il avait pensé au mariage comme à une convenance,

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une nécessité, à la plus commode habitude ; mais Laure ne ressemblait point à la femme qu'il s'était vag"uement représentée comme devant être sa compagne ; sans bien savoir pourquoi, il pressentait en elle quelque chose de supérieur, de rare, une sorte de beauté intime, comme une clarté de source entrevue. Elle avait, dans ces jours-là, peut-être à cause de son émotion, un certain charme nouveau qui l'enveloppait; ses attitudes et ses mouvements étaient empreints d'une perfection sûre et mesurée qui retenait les yeux. Elle-même peut-être sentait ce rayonnement autour d'elle; ses souvenirs en gardaient une auréole brillante ; un sourire errait sur ses lèvres comme un secret retenu, et, souvent, à l'arrivée de Marc, elle s'étonnait d'éprouver une joie neuve et troublée, tandis qu'ils rentraient ensemble dans la maison et qu'un domestique allumait la lampe par les crépuscules encore bleus. Maximilien était heureux qu'elle eût tant de grâce et qu'elle parût accomplie en toutes choses ; il voyait avec plaisir cet accord croissant, ces circonstances qui se réunissaient, s'inclinaient pour préparer cette union, ces soirées unies et limpides, pareilles à une belle rivière paisible, qui emporte cependant.

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Ces visites de Marc, toujours plus rapprochées, se poursuivirent durant plus d'un mois, car la saison de Charles-Armand à Vittel se trouva prolongée d'une manière imprévue par une reprise de ses souffrances, qui l'oblig-ea à suspendre plusieurs jours son traitement. Marc se proposait de lui demander la main de Laure quand il reviendrait; mais, comme jusque-là il n'avait causé que très brièvement avec elle et que, de plus, chaque fois, par une sorte d'entente tacite et timide, tous deux avaient évité de toucher à rien qui les concernât directement, il désirait, avant de faire une telle démarche décisive, avoir avec elle quelques conversations qui l'éclaireraient mieux sur ses dispositions et son caractère. La première occasion lui en fut donnée un matin où il était venu vers neuf heures à la Mettrie, pour demander à Maximilien un conseil sur ses afTaires; il devait voir qiiclqu'un dans les environs pour une acquisition. Maximilien s'ofFrit à l'accompag-ner, et dit qu'il allait faire atteler sa voiture. Marc, resté seul, erra un moment j devant la maison, se demandant s'il chercherait à voir Laure à cette heure encore matinale; mais comme il s'approchait de rcscalicr qui con-

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(luisait de la terrasse au jardin, il l'aperçut qui gravissait les marches précisément. Il alla à sa rencontre et lui expliqua pourquoi il était venu. Il se décida brusquement à mettre à profit les quelques minutes qu'il avait devant lui pour faire pressentir à Laure ses vœux et ses intentions, et il lui demanda si elle voulait se promener avec lui en attendant que Maximilien fût prêt. Sa voix trembla lég^èrement. Laure accepta, elle-même troublée ; elle jeta sur lui un regard furtif, puis ils descendirent ensemble les marches qu'elle venait de monter.

C'était une matinée fraîche et ensoleillée. Ils longèrent le canal. Laure,' depuis le premier moment, était presque assurée de ce qu'il voulait lui dire. Ils allèrent jusqu'à l'extrémité de la pièce d'eau qui recevait là un ruisseau descendu des collines.

— Laure ! dit Marc tout à coup.

Elle s'arrêta net et se tourna vers lui.

En phrases un peu embrouillées, il lui dit ses sentiments pour elle, son désir de l'associer à sa vie ; mais il hésitait de plus en plus, car Laure, effrayée d'avoir à lui répondre et captive de sa propre émotion, se tenait immobile en face de lui sans un geste ni un signa. Lorsque Marc se fut

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tu et qu'elle se vit à son tour dans la nécessité de parler, elle dit, presque sans réflexion et avec la sensation de s'abandonner à un profond hasard :

— Mais vous ne me connaissez pa«i '

Il fut un peu interdit; cependant, il répondit d'un ton persuasif:

— Mais si, Laure, je vous connais...

Il lui rappela que depuis plusieurs semaines il était assidu à la Mettrie, qu'il n'y venait que pour elle, que, du reste, il l'avait vue depuis son enfance; et il ajouta même quelques mots de compli'ment.

Laure reg^ardait le sable de l'allée ; elle dit :

— Non, en secouant la tête avec un certain air à la fois méditatif et peiné, qui le frappa.

Il y eut un instant de silence. Marc, embarrassé, demanda :

— Enfin, est-ce un refus?

A nouveau, et en rougissant, elle secoua la tête pour faire signe que non. Puis, comprenant que son attitude devenait trop énig-matique :

— Je veux dire simplement, expliqua-t-elle, que j'aurais mieux aimé que vous me demandiez en mariage parce que vous m'auriez connue telle que je suis... tandis que ce que vous

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avez vu ou ce que vous savez de moi pourrait aussi bien appartenir à une personne très différente.

Sa voix, d'abord ferme, ensuite hésita fléchit et s'éteignit presque d'émotion.

Son accent, sa franchise rassurèrent Marc; il eut l'impression vive et fraîche de rencontrer une hauteur de sentiments et un orgueil délicat qui le touchèrent. Il craignit d'avoir froissé une susceptibilité légitime ; et, déférent, prêt à se donner tort, il lui demanda :

— Ainsi, vous êtes donc très différente des autres jeunes filles?

— Je ne sais pas, dit Laure; mais, voyez, je dois vous dire ceci parce que c'est la vérité, parce que je l'ai toujours pensé et que je ne puis être autrement : beaucoup d'avantages qui semblent combler les vœux de la plupart des gens, comme le bien-être, la fortune, une existence tranquille et commode, pour moi je n'y trouverais pas un grand bonheur.

Elle reprit : « un bonheur. » Elle avait l'air de s'excuser, mais en même temps d'exprimer une chose qu'il fallait dire absolument, tout ensemble timide et résolue.

Marc à nouveau s'étonna, ne voyant pas sur-

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le-champ de rapport entre cette affirmation et le vœu qu'il avait formulé. Cependant, il se rappela un temps où lui-même volontiers exprimait des sentiments pareils, oui, ayant à peu près l'âge de Laure, et môme plus jeune qu'elle, il croyait ne pouvoir se contenter de l'existence paresseuse et plate qui s'offrait naturellement à lui. En regard de ces souvenirs, ses projets actuels lui apparurent, en effet, empreints de banalité. Une foule de beaux désirs oubliés jetèrent sur l'instant présent leur vive lumière, cl lui firent comprendre ce que Laure avait voulu dire ; et, bien que maintenant il jug-eât ces aspirations un peu puériles, il fut louché de les retrouver soudain chez elle neuves et vivantes.

— Vous estimez, lui dit-il, que la vie que je me propose de mener et qui pourrait devenir la vôtre, est médiocre et vulgaire. Ne vous en défendez pas : vous avez bien raison. Il reprit : Vous avez bien raison... Mais, maintenant, auriezvous assez confiance en moi pour me dire ce qu'au j uste vous souhaitez? Est-ce trop demander?

Il l'interrogeait du regard, et paraissait persuadé par avance qu'elle ne devait pas savoir exactement.

Et Laure, en effet, consentant à son doute, lui

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dit en penchant le front avec un accent un peu triste :

— Je ne sais pas...

Ensuite, elle releva la tête brusquement et ajouta :

— Je me représente bien que ce que je dis là à certains ég^ards est ridicule, et cependant, affirma-t-elle, c'est ainsi. Elle prononça ces derniers mois avec une sorte d'assurance héroïque.

Marc sentait combien ce qu'elle disait lui était à cœur, que ce n'étaient que de petites parties de ses pensées qui débordaient au hasard comme d'une coupe trop pleine. Une seconde, il lui sembla qu'il était venu à la source de l'impression de fraîcheur et de limpidité qu'il avait eue souvent près d'elle. Sa silhouette, que spiritualisait une fine émotion, se détachait avec grâce dans le cadre du feuillage et des eaux; elle était devenue un peu pâle; il la regarda presque comme s'il la voyait maintenant pour la première fois, avec un mélange d'inquiétude et d'admiration.

Les roues d'une voiture crièrent sur le sable des allées, et le domestique de Maximilien apparut sur le bord de la terrasse, évidemment à la recherche de Marc.

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— Je ne puis rester plus longtemps, -dit-il, puisque votre grand-père m'attend. Mais nous parlerons à nouveau sur ce sujet, n'est-ce pas?

Laure acquiesça d'un signe et lui tendit la main.

Il s'éloigna. Le souvenir de ces quelques minutes domina ses pensées ce jour-là; mais l'émotion qu'il avait éprouvée un instant ne tarda pas à s'évanouir. Les sentiments découverts chez Laure lui plaisaient comme l'indice d'une nature généreuse, mais déjà il n'y voyait plus que des chimères qu'un peu de sagesse aurait vite fait de disperser. Il était, du reste, charmé, flatté aussi, de l'avoir trouvée non point sûre d'elle-même, mais au contraire incertaine, sensible et blessée, parlant avec un accent un peu désolé qui paraissait demander approbation et appui.

Chez Laure aussi ce souvenir vibra et se prolongea. Elle craignait de s'être montrée singulière ; mais elle lui était d'autant plus reconnaissante qu'il l'eût aisément comprise, et elle gardait, presque malgré elle, l'idée qu'un grand bien en pourrait naître : mais était-ce l'espoir que Marc lui ressemblerait, ou, au contraire, était-elle disposée à accueillir ses conseils? elle n'aurait pu le décider.

Marc revint le lendemain au milieu de l'aprèsmidi. Il alla près de Maximilien dans son bureau ; puis il demanda à voir Laure, et l'ayant rencontrée il se promena de nouveau avec elle dans le jardin.

— Je viens de chez votre grand-père, lui dit-il en souriant lorsqu'il s'approcha d'elle, je lui ai expliqué que j'allais à votre recherche et que nous avions à, examiner de graves questions philosophiques.

Il se moquait un peu ; toutefois, Laure lut sur son visage tant de franchise et de bonne humeur qu'elle ne lui en voulut pas, et môme elle répéta, presque avec son ton et son sourire :

— Oui, sans doute, nous avons des questions graves à examiner.

Mais elle reprit aussitôt avec un autre accent :

— J'ai dû vous paraître bizarre l'autre jour... Je désire que vous me croyiez aussi très raisonnable.

Et comme Marc tardait à répondre, elle ajouta :

— Au moins capable de le devenir.

Et elle arrêta sur lui un regard timide. Marc avait plaisir à la voir ainsi craintive devant ses propres pensées ; il lui répondit avec une assurance familière :

— Mais non! point si bizarre, croyez-le... Je connais ces idées... je les ai eues, moi aussi, et surtout je les ai souvent rencontrées autour de

moi...

Il lui parla des premières ambitions de sa jeunesse, qu'il traita assez légèrement; il lui raconta même qu'autour de sa vingtième année, tout ce qu'il pouvait attendre de la vie lui paraissait inutile, insuffisant. Beaucoup de jeunes gens sont ainsi, beaucoup de jeunes filles aussi, il faut le croire... C'est un peu de mélancolie, de rêve... Laure l'écoutait sans l'approuver, avec un sourire glacé et lointain, et une expression close. Marc ne s'en aperçut pas, et il croyait cette difficulté déjà écartée. Il dit que des sentiments comme ceux dont il venait de parler n'ont qu'un âge et un temps et s'évanouissent vite, que, par suite, on avait tort d'en tenir compte, qu'enfin cet effroi qu'elle montrait devant les perspectives d'une vie banale et trop facile était sans importance et ne reposait sur rien... Mais alors il aperçut l'ombre de mécontentement

qui avait glissé sur le front de Laure. Il s'arrêta et dit avec regret :

— Mais je vois que je ne vous persuade pas, déjà vous ne me croyez plus i

Il ne comprenait pas pourquoi elle se montrait parfois conciliante, soumise, et était d'autres fois rebelle et froissée; il ne se représentait pas qu'elle cédait tantôt à sa sympathie pour lui, tantôt à l'attrait de ses inclinations ordinaires.

— Si, je vous crois, dit-elle. Vous avez plus d'expérience et de savoir que moi. Il faut bien vous donner raison ; mais ces sentiments ont pour moi une marque haute, supérieure, exaltante; s'ils disparaissent, il me semble que quelque chose d'immense s'en va ; et, contrairement à ce que vous supposez, ce n'est pas un bonheur pour moi de penser que ce qu'il y a de mieux n'est qu'un songe...

A l'accent pénétré de Laure, Marc devina qu'il s'agissait pour elle d'une réalité plus profonde que ce que ses paroles avaient pu atteindre. Il en fut gêné. Il y eut un silence. Ensuite il murmura :

— Laure, c'est vrai, vous êtes étrange... Puis, ajouta-t-il, je crains que nous ne parlions pas des mêmes choses.

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EL il la pressa de mieux s'expliquer.

— Ohl je ne saurais, dit-elle. Du reste, pourquoi faire? J'ai déjà trop parlé, vous le voyez bien. Laissons donc ce sujet : je le veux à présent, puisque vous m'en avez vous-même donné le conseil.

Comme Marc insistait, elle dit qu'elle avait peur qu'il ne se moquât d'elle; mais il promit que cela n'arriverait point.

— Après tout, dit-elle alors avec vivacité et presque naïvement, est-il si bizarre de vouloir mettre dans sa vie quelque chose qui lui donne du prix, quelque chose de mieux que ce que la plupart des gens y rencontrent?

— Il ne faut pas trop attendre, pas trop demander, dit Marc en hochant la tête.

— Vous croyez ? Pourquoi ? pourquoi ne pas beaucoup demander?

Elle continua avec un sourire :

— Il y a quelques années, j'aurais voulu affronter de grandes épreuves, déployer une vaillance extrême, souffrir beaucoup, au besoin même sacrifier ma vie, pourvu que ce fût en aspirant à un but très élevé. Maintenant, je ne suis plus de même, c'est vrai; je suis plus sage, à voire avis; mais il me serait encore pénible de

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ne voir devant moi qu'une longue suite de jours perdus dans des occupations ou des dislractions mesquines et où je n'aurais, pour ainsi dire, jamais besoin de moi-même.

— C'est là, dit Marc, une disposition très noble... Mais ne pensez-vous pas que, même dans les conditions ordinaires de l'existence, les occasions s'offrent souvent d'un véritable héroïsme ; elles n'ont rien, du reste, de désirable, mais c'est déjà beaucoup de savoir qu'on ne sera pas au-dessous de ce qu'elles peuvent demander.

— Sans doute, répondit Laure, mais ce n'est pas encore là précisément ce que je voulais dire... Ce n'est point assez, ce n'est point cela...

Elle prononça ces derniers mots lentement, en cherchant, puis elle se tut. Marc, à nouveau, insista pour qu'elle poursuivît. Elle réfléchit, puis le regardant et sans cesse hésitante, comme si, pour le plus léger molif, elle allait s'arrêter :

— Voici un exemple. Supposez que d'ordinaire, quand on pense à la vie, au lieu de la voir à la façon courante, comme si elle était le centre, la mesure de tout, comme s'il n'existait rien d'autre, on la voie au contraire d'ensem-

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ble, telle qu'elle est, brève, petite, bornée. Alors ne croyez-vous pas qu'il devient difficile de se laisser emporter par les jours sans penser à rien de plus g-rave? De même qu'on a d'autres idées que la plupart des grens, on veut aussi que la vie soit autre chose que pour eux, on souhaite que tout se passe sur un plan plus élevé...

Marc ne l'approuvait pas : aussi elle parlait sans assurance, comme si elle avait à mesure regretté ce qu'elle disait.

— Ainsi, demanda Marc, c'est là votre manière d'être ordinaire?

— Oh ! non, non...

Cependant, elle reprit timidement, l'interrogeant :

— Mais il me semble que si cela pouvait être, ce serait bien?...

Marc la considérait à peu près comme il eût fait pour une enfant généreuse, mais très ignorante et naïve.

— J'ai déjà rencontré, dit-il, des personnes qui avaient de tels sentiments, mais elles se destinaient au cloître.

— Non, pas moi... dit Laure, toujours hésitante.

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— Cependant VOUS êtes pieuse?

— Oui, mais celte idée de m'enfermer dans un couvent ne m'a jamais souri ; je puis même dire que je ne l'ai jamais eue. Au contraire, ce qui m'a toujours tentée^ c'est une existence qui serait bien remplie, même belle, si possible.

Marc lui dit affectueusement :

— Vous me rassurez, Laure, vous me faites plaisir ; je vois que, malgré tout, vous n'êtes pas si loin de moi, de nous, que j'aurais craint. Déjà vous tenez à demeurer dans les mêmes conditions que les autres personnes ; peu à peu, avec le temps, des occupations, des habitudes, vous vous apercevrez que ces idées sont de bien peu d'usag^e...

Il ajouta en la regardant avec un sourire :

— Si vous ne l'avez point déjà pensé ?

A cette question, Laure ne répondit pas, acquiesçant peut-être par son silence.

Ils ne causèrent pas davantage ce jour-là.

Le lendemain, Marc revint, désireux de lui parler à nouveau. Il vit que Laure l'accueillait avec plaisir; elle lui dit même spontanément qu'elle était contente d'avoir l'occasion de lui

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demander son avis d'une manière plus précise et de s'expliquer mieux.

— Je ne voudrais pas, dit-elle, en souriant, que vous croyiez, d'après ce que je vous ai exposé hier, que je rêve de catastrophes et de drames. Vous auriez pu supposer cela : je l'ai vu ensuite. Non, ce que je désirerais est d'ordre intérieur; c'est difficile à exprimer, mais assez simple en fait; je vais vous donner un exemple auquel j'ai réfléchi... A l'âge de quatorze ou quinze ans, j'avais une mélancolie affreuse de vieillir, je trouvais tragique de voir que tout s'en va, aussi je ne pouvais pas comprendre que les autres personnes n'eussent pas l'air de s'en soucier et qu'il n'y eût pas sur leurs pensées, sur leur conduite l'empreinte d'une vérité si certaine; cela m'offusquait, je me disais que pour moi il n'en saurait être ainsi... Et, en efFet, maintenant encore il me semble qu'il est beaucoup mieux, qu'il est plus noble de posséder ce savoir au fond de soi : dans l'esprit tout s'en ressent; cette idée et certaines autres qui sont de même rang-, par leur présence même voilée, rendent les sentiments plus larges, plus vrais; on dirait qu'à leur clarté commence un autre monde riche et varié, plein de la mémoire

des choses infinies... Voilà ce que j'aurais dû dire hier, mais je ne le pensais encore pas d'une façon si précise. Pourtant, depuis des années, ma sœur et moi nous avons vécu à peu près ainsi, dans une entente illimitée allant des choses invisibles aux choses les plus communes. Ce que je souhaiterais, c'est une entente de cette sorte, non pas seulement avec elle et pour quelques années, mais pour tout l'avenir : cela n'est pas tout, absolument tout, mais c'est ce que je désire le plus vivement et ce que j'imagine de mieux.

Elle se lut, un peu g-ênée d'un si long discours. Il comprit la prière qu'elle y avait timidement enclose. Il lui en sut gré, il lui dit d'un ton conciliant :

— Très sincèrement je vous admire, et il me semble par instants que je vais me laisser éblouir et persuader ; pourtant, je dois l'avouer, ni mes illusions, ni même mon besoin de bonheur ne vont assez loin pour cela. Remarquez, Laure, personne ne vous ressemble et déjà vos désirs prennent, à cause de cela même, un air d'illusions. Je les liens pour un héritage de vos grand'mères dévoles qui ont voulu vivre par la foi dans un univers sans

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mesure avec le nôtre; il vous en est resté une nostalg-ie étrange en dépit d'autres inclinations très différentes. Mais je suis convaincu que peu à peu vous deviendrez moins exigeante et plus capable de vous accommoder simplement de ce qui existe... Laure, vous êtes comme une source, pure, intacte : vos rêves un peu vains s'en iront, et cela seul demeurera.

— Oh ! fit-elle avec un mouvement désolé, ces sentiments sont pour moi, comme je vous l'ai dit, aussi réels, aussi captivants que n'importe quels autres. Et, pourtant, vous pensez qu'ils ne sont rienl Encore une fois, voilà ce qui est essentiel, ce qu'il faudrait savoir une fois pour toutes, si, malgré cette présence et quelquefois ce vertige, ils ne sont que poussière et que songe...

— Je le crois, dit Marc avec une autorité douce, et je crois aussi que d'ici peu d'années vous-même serez assez sage pour n'en pas douter. De telles aspirations sont belles, mais à condition, cependant, de ne durer qu'un temps; je dis cela très sérieusement ; sinon, on s'expose à gâter toute sa vie par des regrets chimériques.

Voyant que Laure ne protestait pas, il s'adressa à elle d'un ton plus décidé, comme s'il faisait à son cœur et à sa raison un appel très sérieux.

— Laure, répondez-moi, c'est une question grave : vous sentez-vous la force de délaisser et d'oublier cette inquiétude dangereuse? Est-ce qu'une existence paisible, entourée d'affection, un ménage, des enfants, des années de bonheur tranquille, est-ce que pour vous tout cela n'est rien ?

— Mais si, dit-elle, touchée à présent de cette autre perspective. Mais si, c'est beaucoup. » Et comme si elle avait eu quelque chose à se faire pardonner, elle insistait sur cet acquiescement.

— Ne pensez-vous pas qu'il y ait là de quoi compenser bien des rêveries incertaine? et des espoirs imprécis?

— Si, si, disait-elle encore.

Marc continuait à lui représenter ce que pourrait être ce bonheur sage et borné, et elle, toujours, répondait de même. Malgré tout, il crut lire encore une hésitation dans son consentement; comme il la questionnait, elle finit par dire qu'elle serait capable sans doute de n'importe quel oubli, à la condition de retrouver un grand amour.

Après cela, ils demeurèrent quelque temps en silence. Maximilien vint les trouver. Puis Marc s'en alla, pensif.

Le lendemain, comme il apprit que Charles- Armand et Louise revenaient le jour suivant, il voulut, avant ce retour, causer encore une fois avecLaure,et il se décida à se rendre à la Mettrie dans la soirée. Au cours de cette journée, il se souvint qu'il avait été plusieurs fois charmé et presque troublé par les paroles de Laure et bien qu'il n'y vît toujours qu'une exaltation de jeunesse, il se reprochait de n'avoir pas, pour la contenter, accordé un peu plus à ses rêves.

Elle, d'autre part, durant ces deux jours, à cause d'un mirage pareil, tandis qu'elle errait dans son jardin désert, laissait peu à peu se perdre dans l'ombre le souvenir des différences qui les séparaient. Neuve aux émotions de l'amour, au milieu de cet épanouissement nouveau, elle ne gardait de ces moments d'intimité et de confidence qu'un souvenir brillant et une espérance inexpliquée.

Donc, deux jours après celte dernière conversation, vint une lettre de Louise, disant

que son père allait mal et qu'elle arriverait avec lui le lendemain soir, s'étant, sur le canseil des médecins, décidée à hâter leur retour.

Marc en fut averti dans la journée, il vint le soir même entre huit et neuf heures. Il trouva Laure et son grand-père assis sur la terrasse. Maximilien paraissait inquiet, tourmenté. Il rentra bientôt, disant qu'il avait une lettre à écrire ; de sorte que Laure resta seule dehors avec Marc.

Elle lui parla de son père et elle lui dit sa peine d'apprendre qu'il revenait de cette cure aussi malade qu'à son départ. Marc essaya de la consoler, mais au fond de lui-même il n'ig-norait pas combien l'état de Charles-Armand était grave.

Il lui dit ensuite :

— Laure, voici la dernière soirée semblable à celles que nous avons passées jusqu'ici; demain, déjà, tout sera changé. » Il ajouta : « C'est pourquoi j'ai tenu à venir ».

La respiration de Laure devint brève et pressée.

Il lui dit :

— Voulez-vous que nous marchions un moment? Il fait, ce soir, un temps si admirable...

Ils se levèrent ; ils suivirent le canal, dont l'eau immobile reflétait le ciel et les astres. C'était une de ces claires nuits des commencements de juillet, qui sont brèves, légères et magnifiques. La lune dormait au zénith dans un azur doux et velouté.

Marc proposa d'aller à mi-côte sur la colline, pour voir la rivière et la plaine. Ils traversèrent la route et montèrent par une prairie ; ils marchaient l'un près de l'autre en silence avec un sentiment grave qui venait de la nuit.

Bientôt au-dessous d'eux l'Allier brilla par places entre les silhouettes noires de ses arbres. Au delà apparaissaient comme des masses confuses quelques fermes endormies, et plus loin la plaine à perte de vue était grise et violette de poussière de lune.

De tous côtés au-dessus de l'horizon courait, comme un anneau diaphane, une blancheur pâle et fondue. A la voûte du ciel s'éployait la clarté de la lune, et on entrevoyait, par delà cette nappe de lumière, des abîmes bleus avec une douceur particulière des étoiles.

Laure regardait, les yeux levés. Les bruits hâtifs des ténèbres, appel d'oiseau, abois lointains d'un chien, murmure des vents, sem-

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blaient petits, menus, chétifs, serrés contre la terre.

Marc lui dit que pendant ces deux derniers jours il avait beaucoup réfléchi à leurs récentes conversations. Laure, ramenant les yeux vers lui, dit qu'elle y avait pensé aussi.

Il ajouta qu'il était très heureux qu'ils se fussent à la fin trouvés d'accord ; et Laure comprenant que c'était une question, lui dit :

— Oui, oui...

Ensuite elle releva son regard vers le ciel. Marc dit :

— Je me suis demandé si je ne vous avais pas, en causant, froissée quelquefois.

Elle répondit néglig-emment :

— Non, pourquoi?

Après une attente, Marc reprit avec un accent de reproche :

— Laure, j'ai l'impression que vous êtes en ce moment lointaine, distante... Vous ne me dites point tout.

— Si, Marc, si, répondit-elle avec vivacité, et je suis contente que vous soyez ici. Seulement ce soir, c'est vrai, je suis comme interdite... troublée par tant de choses à la fois ! » Elle ajouta : « Et par cette grandeur de la nuit... »

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Le lou dont elle dit ces derniers mots laissa un silence après eux.

Ils se remirent en marche.

Laure, étendant le bras du côté de la plaine, dit :

— C'est une chose étrang-e comme aujourd'hui le ciel tout autour de l'horizon paraît lumineux !

Marc lui expliqua :

— En ce moment de l'année, le globe de la terre, à travers l'espace, s'incline et se penche en face du soleil de telle façon que le domaine de la nuit devient dans nos régions très étroit; et l'aube commence à blanchir l'orient avant même que le crépuscule soit effacé.

— Ainsi, dit Laure lentement, la main toujours tendue, c'est pour cela qu'il y a cette ceinture de lumière autour du monde...

Elle continua :

— Regardez comme les étoiles sont rares et lointaines. La nuit est trop claire pour elles... Cette blancheur de l'horizon monte si haut dans le ciel et d'autre part la lumière de la lune s'étale et descend si bas que toutes deux se rejoignent, se confondent, et elles font ensemble un rideau au devant de l'immensité.

Elle parlait avec émotion, comme s'il s'était agi d'objets qui l'eflssent touchée personnellement; car cette vision de l'infini se rejoignait avec ses pensées profondes pour faire un ciel unique.

Marc soupçonna ce regret splendide et il lui dit doucement :

— Vous voyez, Laure, qu'on peut, si l'on veut, arrêter ses regards à cette première voûte de lumière, et c'est assez; il n'est pas besoin d'aller par delà chercher les étoiles chimériques. On peut si l'on veut...

Mais Laure secouait la tcte. Il tenta de ramener son attention sur ce qui les entourait.

— Remarquez comme, près de nous, la nature a un aspect heureux et presque enchanté. Chaque arbre et chaque pierre qu'on regarde devient d'une beauté insolite. L'air est doux. Voyons Laure, dites-moi une fois, tout simplement et sans autres pensées, qu'il est bitjn que nous soyons ensemble par cette belle nuit...

— Oh ! sans doute c'est bien, répondit-elle, mais je voudrais tant de mon côté, Marc, que, au moins un instant, vous soyez comme moi, avec le même sentiment que moi...

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Marc avait attendu une autre réponse, et il ne comprit pas la profondeur'de cet appel.

Elle continua, d'un accent à la fois songeur et passionné :

— Je sais bien : vous allez dire que je suis étrange, Marc; mais devant un spectacle sans bornes comme celui-ci, il me semble que j'ai l'âme très loin de tout, que cependant tout peut me blesser... Je voudrais m'oublier moi-même, et qu'il y eût en moi quelque chose de vaste, intact, limpide comme est la nuit.

Elle était toute perdue dans ses paroles, et Marc, devinant ce vertige, fut peiné qu'il y eût sur elle une prise si forte de l'immensité.

Laure, dans ce moment qui dominait sa vie, jetait ses regards comme d'un sommet à la fois sur ses volontés anciennes et sur l'existence nouvelle où elle allait s'engager; celle-ci se déployait devant ses yeux avec ses courts sentiers trop fleuris, trop faciles, et malgré elle elle avait l'idée d'un autre devoir plus sévère, d'un commandement plus âpre et plus exaltant qui serait venu directement des profondeurs de l'infini. C'est pourquoi elle était chancelante et tourmentée. Marc sentit que son âme lui échappait, qu'elle ne la pouvait retenir, et il la regarda

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tristement sous le grand ciel vide comme un entant malade.

Pour la première fois maintenant, mais d'une façon définitive, il avait la vision d'un abîme entre elle et lui. Il resta un moment silencieux, puis dit :

— Savez-vous, Laure, vous m'effrayez un peu.

Et sa voix devint si sérieuse que Laure comprit que durant ce silence quelque chose de grave s'était passé.

Elle savait bien qu'elle l'aimait, qu'il était maintenant mêlé à ses pensées, que c'était à cause de lui qu'elle était ce soir si sensible et si troublée. Elle se souvint de ses dernières promesses, elle eut peur de les avoir trahies, et brusquement elle se retourna vers lui pour lui donner son âme.

— Marc, dit-elle comme le priant, vous voyez mal, vous vous trompez, je sais bien que cela ne doit plus être et c'est la dernière fois.

Par amour pour lui elle dit adieu à tout ce qui s'était, ce soir, représenté à elle avec tant de violence, à ses espoirs d'autrefois, à ce qu'elle avait été jusque-là. Pour se soumettre à lui et à l'amour qu'elle avait pour lui, elle abandonna tout d'un seul mouvement, d'un

seul geste, avec l'idée que ce ne serait jamais plus. Immense et difacile adieu qui n'alla point sans déchirement, sans sanglots, sans l'impression vertigineuse de perdre un monde et de se retirer de toutes les plages de l'infini.

Elle lui dit son consentement nouveau comme elle put, mal, avec les mots obscurs qui lui venaient aux lèvres.

Elle sentit comme une réalité son âme qui revenait toute frissonnante des profondeurs, glisser vers lui; elle lui tendit lentement ses deux mains, frêle et penchée, et portant jusque dans ce renoncement à ses volontés idéales l'image de noces spirituelles et de mariage mystique.

Confiante en son sacrifice qu'elle savait sans prix, elle s'imaginait être comprise; mais Marc, de son côté, non sans motif, pensait que ses promesses étaient vaines, et ne la croyait pas. Son esprit, d'ailleurs, n'allait pas si loin, si haut, jusqu'aux champs splendides et solitaires où pleurait Laure et où se nouaient ses serments.

Au contraire, tandis qu'il la voyait ployée, ^ brisée, il se représenta, dans une seconde très lucide, qu'il n'avait pas d'amour pour elle. Il la

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jug^ea faible, souffrante. Avec une émotion du reste délicate, il se promit, puisqu'elle serait sa femme, de la protéger et de la g-uérir.

Il ne la comprit donc pas, et c'est ce qui, sans doute, le justifie de tout l'avenir. Et c'est pourquoi aussi le renoncement de Laure était d'un tragique illimité, se trouvant sans écho dans la nuit, comme un chant de violon pur, merveilleux et perdu.

Pendant qu'elle inclinait ainsi vers lui son âme où fuyaient des étoiles, Marc pensif, regardant ses prunelles pleines de clartés, disait lentement, avec un peu de tendre compassion dans la voix :

— Que passe-t-il dans ces yeux? Quelle est donc cette déchirure de vos pensées par où vient ce mal démesuré? Hélas! blessée, malade... On vous a trop laissée chercher et réfléchir seule... Maintenant, vous avez le cœur trop lourd, trop riche... Comment ne seriez-vous pas la plus malade 1

Mais Laure, pour qui la suite et l'ordre de ses sentiments étaient clairs, murmurait :

— Non, non, point malade, oh 1 Marc, point malade...

Elle avait pourtant confiance en son ju/^ement,

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comme s'il voyait plus loin qu'elle. Il lui semblait qu'elle avait désormais l'âme liée à lui, scellée comme devant des témoins éternels ; et sans doute il fallait ce sacriflce sans bornes pour mettre à son cœur cet anneau.

Ils retournèrent en silence vers le parc et la maison. Elle marcha sur la prairie humide où traînait une molle vapeur blanchie par le clair de lune, s'éloig-nant, descendant... Un voile de mousseline flottait sur ses épaules. Après cette tourmente, elle était lasse et défaite. Marc avait pris son bras et elle s'appuyait légèrement sur lui, maintenant presque distraite, inattentive, et peut-être plus sensible qu'elle n'aurait cru aux parfums de la nuit...

Le lendemain soir, vers neuf heures, Laure et Maximilien se promenaient de long- en large dans la cour de la petite station de H..., située en pleine campagne, à quelques kilomètres de la Mettrie, en attendant l'arrivée de Charles-Armand et de Louise. Ils ne se parlaient guère; tous les deux inquiets et impatients songeaient à ce train qui approchait et à tout ce qu'il pouvait

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leur apporter. Le ciel était nuageux. La petite g-are, à peu près déserte, vibrait d'une sonnerie interminable ; dans la cour ne se trouvait d'autre voiture que l'omnibus qui les avait amenés, dont les grosses lanternes, projetant deux cônes de lumière, faisaient paraître l'ombre plus obscure.

Laure malgré elle avait l'esprit plein de son secret de la veille, qui semblait presque trop fort, prêt à s'épanouir; puis cette joie, brusquement, se brisait contre les impressions et l'anxiété de l'attente.

Le train arriva avec du retard. Il entra lentement dans la gare ; il était long et presque vide. Maximilien et Laure vinrent sur le quai. Quand le train se fut arrêté, ils virent au loin une portière s'ouvrir : un carré de lumière tomba sur le sol, Louise descendit et, tandis qu'ils s'approchaient, Charles-Armand descendit à son tour. Laure, en l'apercevant sous la lumière crue du wagon, fut toute saisie : combien il lui parut changé ! Elle était encore à quelques mètres ; elle s'arrêta brusquement, avec une sensation d'angoisse imprécise, mais violente; des hommes arrivèrent, prirent les paquets, aidèrent Gharles-Arroand à marcher; elle vit

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tout dans un désordre surprenant. Enfin elle se remit et put embrasser Louise et son père.

Ils se dirigèrent ensemble vers la sortie, et Laure, à mesure qu'elle regardait Charles-Armand, sentait se vérifier sa première et subite impression. Il n'y avait pas seulement chez lui une lassitude extrême : elle remarquait ses traits enfoncés, son attitude brisée, plus encore, un certain signe mortel qu'elle n'avait jamais vu ailleurs et sur le sens duquel elle ne gardait point de doule pourtant.

Elle s'approcha de sa sœur et dit à voix basse :

— Mais, Louise, il est très malade...

— Il a été très souffrant là-bas, dit Louise rapidement, je n'ai pas voulu vous effrayer. Ce soir, il se ressent surtout de la fatigue du voyage...

A ces paroles, Laure reconnut que sa sœur n'avait jamais eu l'impression qu'elle venait, elle, d'éprouver, ce soupçon inévitable et funeste.

Déjà Charles-Armand était monté dans l'omnibus et Maximilien l'aida à s'installer ; le cocher approcha une lanterne qui éclaira vivement l'intérieur de la voiture.

Laure et Louise, debout devant la portière,

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reg-ardaienl, et Louise, à ce moment, comme si l'influence mystérieuse de sa sœur faisait soudain apparaître à ses regards ce qu'elle n'avait jamais vu, fut frappée de la même idée qu'elle, avec la même évidence, de l'idée qu'elles allaient le perdre.

Elle ne dit rien, mais, instinctivement, elle chercha la main de Laure et la serra avec force, de sorte que toutes deux se comprirent. Elles restèrent là, immobiles, avec des larmes dans les yeux. Laure, à plusieurs reprises, avec une intonation de reproche, murmura :

— Mais, Louise ! mais, Louise !

Elles prirent place à leur tour dans la voiture, qui s'ébranla.

Une fois arrivé à la Mettrie, Charles-Armand parut se remettre un peu ; il causa quelques instants, puis se fit conduire dans sa chambre, où Maximilien l'accompagna.

Lorsque Laure et Louise furent seules, celle-ci fondit en larmes ; ses nerfs fatigués par le silence et la solitude se détendirent; elle dit qu'elle avait passé auprès de son père des journées très pénibles, qu'elle avait eu besoin de tout son courage et que, cependant, ce soir pour la

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première fois elle pressentait qu'il ne guérirait pas, sans quoi elle aurait écrit en d'autres termes. A plusieurs reprises, elle assura, avec des larmes, qu'elle avait fait tout ce qui était possible. Laure s'efforça de la consoler.

Elle s'était promis de lui parler, dès qu'elle la reverrait, des événements survenus durant leur séparation et de ses fiançailles probables; mais, à présent elle écartait cette confidence presque avec gêne, comme si elle n'eût plus convenu. Ce soir-là, elles restèrent quelque temps à causer, Louise racontant des incidents de leur séjour à Vittel; malgré leur bonheur de se retrouver, elles avaient la sensation d'une peine infinie qui encerclait leurs pensées.

Maximilien revint, ayant laissé à côté de Charles-Armand quelqu'un pour le veiller. Il paraissait ému. A présent, il se reprochait de n'être pas allé à Vittel, et il regrettait que Louise ne l'eût pas mieux renseigné. Toutefois, il ne voulut lui faire à ce sujet aucune observation.

Ils se séparèrent; Laure gagna sa chambre, elle se coucha et s'endormit; mais son sommeil fut bientôt dérangé, il lui sembla qu'elle apercevait sous une pâle clarté le visage fin de son père, avec sa barbe argentée, son regard cave

et souffrant, à demi noyé dans une ombre mystérieuse et triste.

Or il se trouva qu'en reg-ardant mieux, cette ombre, par une confusion ordinaire aux rêves, devenait le malheur, la mort, un désespoir sans bornes, des abîmes froids et funestes. Elle se réveilla brusquement, et alors elle eut un moment d'effroi en retrouvant dans la réalité précisément la même peine que dans ses song-es.

Elle alluma une bougie et, accoudée sur son oreiller, resta longtemps troublée. Oui, c'était bien vrai que devant elle il y avait, dans une ombre prochaine, des séparations, des adieux, toute une immensité de maux insondés. Presque avec étonnement elle jeta un regard en arrière sur sa vie jusque-là si comblée, si paisible, si préservée, ignorante du malheur et de ses nécessités. Il lui parut qu'elle s'était avancée jusqu'au seuil d'un monde inconnu...; son affection pour Marc, cette joie nouvelle, qui cependant occupait son cœur, ne l'aidait pas, ne la secourait pas.

Elle mit beaucoup de temps à se rendormir, et, ensuite, elle garda tout le long de son sommeil ce souvenir accablant et glacé.

Quand elle s'éveilla, le soleil brillait dans sa

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chambre, faisant contraste avec ses angoisses de la nuit. Il était déjà près de neuf heures. Elle s'habilla et sortit. Elle apprit d'un domestique que son père avait passé une nuit assez bonne. On lui dit aussi que sa sœur, levée depuis long-temps, se promenait dans le jardin. Elle voulut aller la retrouver. Alors une circonstance survint qui, quoique insignifiante en elle-même, la frappa pourtant. Comme elle ouvrait la porte du vestibule pour sortir, elle aperçut Louise, à peu de distance sur la terrasse, qui causait avec Marc. Tous deux se tenaient debout, au soleil, près d'une corbeille de fleurs, et Louise avait les mains pleines de petites baies d'un rouge éclatant qu'elle venait sans doute de cueillir parmi les roses du massif. C'était une matinée chaude et dorée. Louise portait un ample chapeau de jardin, dont l'ombre tombait sur son visage et sa robe. Laure la voyait de profil : or elle paraissait interdite, elle jeta les yeux sur ses mains, puis, en rougissant, elle leva vers Marc, qui souriait, un regard très étonné.

Laure s'arrêta un instant sur le pas de la porte; elle ne pouvait deviner les sentiments et les paroles qui accompagnaient leurs attitudes : un jour elle avait déclaré à Marc qu'elle ne sau-

rait engag-er sa vie sans l'assenliment de sa sœur, et Marc, qui était venu prendre des nouvelles de Charles- Armand, avant rencontré Louise en arrivant, au cours de leur conversation lui avait dit, moitié riant, moitié sérieux, en même temps qu'il désignait ses mains et sans s'expliquer davantage, qu'elle tenait là sa destinée; Louise, un peu troublée, ne le comprenait pas.

Laure s'approcha et la conversation prit un autre tour. Elle ne chercha pas à savoir de quoi ils parlaient. Mais bien des fois, par la suite, elle revit cette scène un peu énig-matique, . dans la claire matinée de juillet, le groupe qu'ils formaient tous les deux, l'attitude de Louise, ses mains mi-ouvertes, où semblaient briller au soleil des gouttelettes de sang, et son regard incertain qui allait du visage de Marc aux fruiis rouges des rosiers.

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