‹ LaureChapitre 6 sur 14 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

La crise dont souffrait Charles-Armand se prolongea une dizaine de jours, pendant lesquels son état inspira toutes les inquiétudes. Après quoi une amélioration se produisit, et il se rétablit lentement. Son médecin fut d'avis que le danger était pour quelque temps écarté, mais il ne dissimula pas qu'après un répit plus ou moins long, un retour de la maladie était probable, qui celte fois risquerait d'être plus grave encore. Après cette vive alarme, et tandis que Charles-Armand recouvrait peu à peu ses forces, l'existence ordinaire reprit dans la maison, mais sur un fond d'anxiété et de tristesse, chacun conservant dans l'esprit une arrièrepensée silencieuse et une prévision redoutée.

Charles-Armand ne se levait encore pas ; il était très faible et fréquemment souffrait beaucoup. Son mal toutefois n'avait ébranlé à aucun moment sa vigueur morale; s'il connut le danger qu'il courait, il n'en témoigna rien ; il ne cessa de s'intéresser aux affaires et aux soucis de ceux qui l'entouraient, et il cherchait constamment à éloigner de lui-même et de sa maladie la conversation et l'attention.

Dans l'anxiété des premiers jours, au milieu du désarroi, des allées et venues, des craintes continuelles, Laure n'eut pas l'occasion de raconter à Louise ses conversations avec Marc et ce qui s'était passé entre elle et lui. Elle se contenta de lui dire que Marc avait témoigné l'intention de la demander en mariage ; mais siîr ses sentiments personnels, sur ce don de son âme, axe autour duquel venait tourner sa vie, elle garda le silence, pensant que le temps ne convenait pas; elle ajouta qu'elle la mettrait plus tard au courant de tout, et lui demanderait son avis. Louise l'écouta, au premier instant intéressée; mais aussitôt après, elle parut songeuse, distraite. Laure pensa qu'au milieu de leur tristesse commune elle s'étonnait de préoccupations si différentes, qu'elle

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se sentait presque solitaire et délaissée: c'est pourquoi elle lui dit avec vivacité qu'en ce nioment, pour elle aussi, il s'agissait avant tout do, bien autre chose.

Elles deux et Maximilien passaient la plus grande partie de leurs journées et souvent, à tour de rôle, la nuit auprès de Charles-Armand. Marc aussi venait à tout moment, précieux à cause de son savoir, ne se ménageant point, faisant preuve d'une sollicitude, d'un oubli de soi, qui lui attiraient toutes les sympathies. Laure remarquait que pour lui, qui avait jadis beaucoup vécu auprès des malades, une personne souffrante et en péril semblait par là même devenir très précieuse, mériter tous les sacrifices, et qu'à son service le dérangement, la peine ne comptaient plus. Elle qui se sentait très différente, que la maladie physique par ellemême n"intéressait pas, admirait ce dévouement spontané et imprévu, et lui en était reconnaissante. Louise, sans plus d'expérience qu'elle, portait cependant dans ce rôle de garde-malade plus de savoir-faire inné : elle avait la même, vigilance délicate que Marc, le même à-propf,\s dans ses soins, un don pareil de mémoire et de prévoyance. Aussi, quand il faisait ôfs

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recommandations, ou qu'au chevet de Charles- Armand il avait besoin d'être aidé, il s'adressait plus volontiers à elle, qui, non seulement était visiblement contente de se rendre utile, mais encore montrait une sorte de docilité et d'application soumise que sa sœur n'avait pas. Quant à leur père, il s'habitua très vite à la présence de Marc, et il le demandait souvent.

Les souffrances de Charles-Armand et l'état désespéré dans lequel on le vit pendant quelques jours agissaient sur l'esprit de Laure tout autrement que sur Marc et sur Louise. Moins aisément distraite qu'eux par des préoccupations extérieures et matérielles, elle en recevait une peine plus totale et plus profonde. La perspective de cette séparation imminente lui faisait, pour la première fois, se représenter la mort dans sa réalité, et comme tout ce qui l'émouvait fortement venait aussitôt dans son esprit sur un plan de signification supérieure, mise ainsi tout à coup en présence de ce mal formidable, si essentiel et si général, elle s'étonna de l'avoir pour ainsi dire ignoré jusque-là, d'avoir, près de ces abîmes, vécu toujours dans une confiance heureuse. Cette peine, ces réflexions peu à peu évoquèrent, rejoignirent ses croyances reli-

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g-ieuses, jusqu'alors sans doute stables, assurées, mais lointaines, abstraites, vides, endormies, et leur donnèrent une force vivante et réelle.

Un matin de ces jours inquiets, elle venait d'entrer dans la chambre de son père. Cette chambre, située au premier étage, était vaste, un peu vide, avec un mobilier ancien et des tentures claires lég-èrement passées; deux fenêtres très larges donnaient sur le parc. Le lit de Charles-Armand se trouvait à droite, dans une sorte de retrait du mur formant alcôve, de sorte qu'en entrant, on ne l'apercevait pas de la porte. Laure avait traversé une partie de la pièce à pas légers lorsqu'elle aperçut le visage de son père sur l'oreiller; peut-être parce qu'il venait de s'éveiller, sa physionomie n'était pas morne et défaite comme les jours précédents, mais animée, parée de son expression familière et éclairée d'un sourire. Il lui dit bonjour. Mais elle alors s'arrêta : la pensée qu'il allait peut-être mourir lui revint brusquement à l'esprit et la portée de ce mot mourir lui apparut d'une façon si violente qu'elle en fut secouée : il lui sembla que, pour la première fois, elle en apercevait tout le sens. Son père, à ce moment, était pareil à ce qu'il

avaii «Dujours été, ses facultés, ses sentiments demeuraient intacts : et. pourtant, lui qu'elle voyait, qu'elle aimait, il allait disparaître, n'exister plus, être anéanti, et sa pensée, suivant cette pente, heurtait mille images affreuses. Alors, découvrant ces choses, elle demeura immobile, frappée d'horreur comme devant un mystère incompréhensible et prête à pleurer sur celle inacceptable injustice.

Il lui demanda pourquoi elle restait ainsi sans boug-er, à quelques pas de lui, le reg-ardant.

tliie ne répondit pas et vint s'asseoir à son chevet, se proposant de causer avec lui ; mais ctrtte vision désespérée continua à la faire tant souffrir que son esprit tout entier fut soudain envahi par le besoin éperdu, absolu, qu'il y eût un autre ordre du monde que celui qui s'achève par ia mort, que celui qui s'achevait là ; un monde sans rapport avec celui-là, une cité des duies, un univers céleste. Ses idées se succédaient vite, avec nécessité. Elle se représenta que si son père mourait, pour ne pas être brisée par cette lïouleur, il lui faudrait absolument cette certi- Aide que son âme planait, libérée, radieuse, auciessus de ceux qui le pleureraient; sans cela,

comment accepter, supporter? Elle voyait, elle retenait cette double image : le cortège funèbre sous le porche d'une église et, au-dessus, les commencements splendides de l'éternité.

Ainsi se déployaient et se justifiaient à ses yeux les enseignements religieux qu'elle avait reçus, et, pour la première fois, elle eut la sensation de les percevoir de l'intérieur, dans une lumière qui l'étonna.

Elle regarda son père ; combien elle aurait désiré, dans cet instant, qu'il eût un sentiment pareil au sien, qu'il eût, lui aussi, l'espoir, la certitude d'un au-delà auprès duquel s'effaçait ce qui devait être souffert de ce côté-ci du monde. Elle aurait, en cette minute, tout donné pour se rencontrer avec lui dans cette extrême pensée, et aussi pour qu'il fît cet acte de confiance et de foi seul capable, selon les idées chrétiennes, d'ouvrir devant lui les portes célestes.

Lorsque son père revint à une santé meilleure, ces impressions s'atténuèrent. Laure, parfois, faisait avec lui, tenant son bras pour l'aider à marcher, de lentes promenades à travers le parc, dans le luxe abondant des journées d'août. Elle le voyait se ranimer, causer, sourire ; ellemême retrouvait de la sécurité et de la joie.

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Mais elle se souvenait pourtant qu'il y avait un point de douleur où l'univers paraissait se briser, se dédoubler, où l'âme, à l'étroit dans l'ordre des choses naturelles, voyait surgir au delà de toutes les ruines un temple aux lignes pures, debout dans une lumière sublime et reposée.

Elle causait alors peu avec Marc; elle aurait été heureuse pourtant de lui demander conseil sur ces sujets.

Dans les jours où l'on craignait le plus pour Charles-Armand, elle confia une fois à sa sœur ce désir que leur père, s'il devait mourir, quittât la vie dans des sentiments chrétiens. Louise aussi avait déjà eu cette pensée. Mais comme Charles-Armand n'avait jamais rien témoigné qui autorisât ce vœu, toutes deux inclinèrent plutôt vers la réserve ; elles en parlèrent à Marc, qui, visiblement, trouva cette préoccupation inopportune et superflue; il dit que c'était assez, pour le moment, de songer aux soins dont leur père avait un besoin manifeste. Il ne doutait pas que l'avis qu'il exprimait fût le seul raisonnable, et Louise en parut également persuadée.

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Laure, au contraire, en l'entendant, fut un peu peinée ; elle trouva qu'il répondait à sa question d'une façon bien sommaire ; déjà, plusieurs fois, durant ces derniers jours, elle avait observé qu'il ne semblait pas, autant que les semaines précédentes, prendre soin, quand elle lui parlait, de pénétrer ses sentiments et ses motifs. Elle ne s'en offensait pas, elle ne lui en voulait pas ; elle s'appliquait au contraire chaque fois à effacer de son esprit une impression qui, si elle s'y était trop arrêtée, lui aurait causé un regret disproportionné avec sa cause, et capable d'amener des larmes dans ses yeux.

Elle eût été contente aussi que, près de son père, Marc s'adressât plus souvent à elle pour lui demander service. Elle voyait avec plaisir les relations sympathiques qui s'étaient immédiatement établies entre lui et toutes les personnes de sa famille ; mais elle aurait souhaité qu'avec elle il laissât paraître davantage les indices d'une entente d'autre sorte, allant plus loin dans le cœur et dans la mémoire.

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Dans les premiers jours, et au milieu des soucis nouveaux que créait la maladie de Charles-Armand, elle ne s'étonna pas de ce changement léger survenu dans son attitude et même le remarqua très peu. Mais lorsque son père commença à se remettre et que les inquiétudes du début furent un peu dissipées, elle fit plus attention aux signes de cette indifférence naissante et en conçut plus d'ennui, sans y lire encore rien de certain.

Cependant, il lui fallait bien constater que ses conversations avec Marc étaient maintenant moins fréquentes et moins prolongées. Elle observait même que ces entretiens plus espacés prenaient un tour moins intime qu'auparavant, comme si Marc n'avait plus tenu à provoquer ses confidences. Croyait-il maintenant la connaître assez ? Ne désirait-il plus la conseiller, agir sur son esprit? Y avait-il renoncé?... Bien volontiers pourtant elle aurait accepté ses avis : cela même, elle eût voulu le lui faire savoir; mais, sans qu'elle vît au juste pourquoi, le témoigner n'était guère possible, et l'occasion ne s'en présentait pas. A vrai dire, elle ne savait quel reproche faire à Marc : il n'avait pas cessé d'être envers elle prévenant,

aimable, déférent; ce qui la peinait, ce n'était qu'une nuance fragile ; quelque chose manquait, à peine perceptible, peut-être cet intérêt premier et essentiel qu'il lui portait au début ; un fil mystérieux semblait s'être brisé qu'elle avait à peine remarqué lorsqu'il était.

Lui s'apercevait-il qu'il n'était pas demeuré le même à l'égard de Laure? Au moins dans les premiers jours il ne se le serait pas avoué ; mais malgré lui, le désaccord capital apparu le dernier soir où ils s'étaient promenés ensemble et qui l'avait tout à coup séparé d'elle, projetait peu à peu sur ses sentiments ses conséquences inévitables et croissantes. Il n'avait pas su, du reste, exactement ce qui s'était passé dans le cœur de Laure. Pour elle, elle s'interdisait le plus possible de chercher et de douter ; cependant, une vingtaine de jours après le retour de son père et de Louise, une fois, brusquement, ces indices, ces pressentiments accoururent, s'assemblèrent pour faire jaillir dans son esprit, avec une clarté cruelle, cette idée que Marc ne l'aimait pas.

C'était une après-midi, elle se trouvait dans sa chambre, écrivant sur une table, en face des fenêtres ouvertes. Elle entendit sur le perron la

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voix de Marc, qui arrivait; elle ne perçut pas les mots, ne distingua pas non plus quelle était la personne qui lui répondait sur un ton beaucoup plus bas. Elle prêta l'oreille. Des pas résonnèrent sur les degrés du perron, puis la porte du vestibule, qui avait été ouverte, se referma, étouffant subitement le bruit des voix; il ne subsista qu'une légère rumeur qui, dans l'intérieur de la maison, fondait et s'éloignait.

Pourquoi cette circonstance minime, qui n'avait occupé que quelques secondes, l'ébranlat-elle au fond de l'âme? Là, dans un éclair, au son de cette voix, elle découvrit, elle mesura un intervalle immense dans ses relations avec Marc entre le présent et ce qui existait un mois plus tôt. En ce moment, il ne venait pas exprès pour elle, l'esprit plein d'elle, content de la revoir; sans doute l'accent de ses paroles ne pouvait pas précisément révéler cela, et, cependant, tout à coup, à l'entendre ainsi, elle en reçut la persuasion très forte. Et à elle non plus sa venue ne causait pas une joie parfaite, mais apportait plutôt une inquiétude et un tourment. Oui, il en était ainsi, et depuis plusieurs jours déjà : comment ne se l'était^elle pas encore dit clairement? Il y avait eu un moment autour de leurs

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relations une parure de bonheur qui s'était déjà évanouie.

C'était donc que Marc ne l'aimait pas... Devant cette supposition menaçante, elle ne se révolta point, elle ne fondit pas en larmes ; mais, ayant laissé glisser sa plume de ses doigts, s'accoudant sur la table, elle mit sa tête dans ses mains, parce que son front était devenu très lourd. Elle ne disting-uait pas encore les conséquences d'un tel événement; elle sentait seulement que si elle ne se trompait pas, elle heurtait quelque chose d'immense, de tragique, de douloureux, qui allait peser pour très longtemps, peut-être pour toujours, sur sa vie.

L'idée d'accuser Marc ne lui vint même pas ; elle ne doutait point de sa loyauté, de sa droiture. Et puis, cela avait-il seulement un sens, de lui reprocher le défaut d'un sentiment pareil à celui qu'elle-même éprouvait?

Du reste, à se rappeler mieux, lui avait-il jamais parlé d'amour? Il avait eu le désir de l'épouser, et à cause de cette intention, elle s'était imaginé qu'il l'aimait : voilà, c'était tout... Non, non, pourtant, il y avait bien eu chez Marc une certaine inclination pour elle, un penchant premier et spontané ; et si maintenant elle

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remarquait une différence avec le passé, c'était précisément parce que cela n'existait plus. Alors, avec un mouvement d'org-ueil, elle estima que dans ces conditions ce mariage serait impossible; Marc aurait raison de ne plus en parler; et, quant à elle, depuis longtemps elle s'était promis de ne jamais consentir à une union à laquelle ne se mêleraient pas les promesses et les commencements d'un véritable amour.

Tel fut son premier mouvement; mais ainsi mise en face de cette séparation et des perspectives de cet adieu, elle fut tout à coup faible et perdue. Pour la première fois la pensée lui en venait; elle fléchit; elle sentit que ce serait trop à supporter, qu'elle ne pourrait pas. Le don de son âme était réel, définitif, c'était un acte précis qui avait laissé partout son signe et sa vibration. Elle avait engagé, accordé son existence jusqu'au fond de l'avenir, le bonheur qu'elle pouvait obtenir des années. Alors l'idée que de cela rien ne demeurait, que cet attachement serait brisé, cet amour méconnu lui parut si terrible qu'il y avait là une impossibilité.

Elle voulut s'arracher à ces réflexions parmi lesquelles sombrait sa volonté. Elle descendit au rez-de-chaussée, où elle rencontra Marc en com-

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pag-nie de Maximilien et de Louise; elle resta avec eux, attentive et désolée, cherchant en vain l'indice qui la tirerait d'un doute où vacillait sa vie.

Il était naturel que pendant la première quinzaine Marc n'eût pas fait à Charles-Armand de demande en mariage; mais à présent, Laure se disait qu'il fallait un autre motif. Souvent cette pensée lui revenait, sans altérer pourtant le calme de ses attitudes, et l'impassibilité de son visage.

Un soir de cette semaine où elle était ainsi tourmentée, dans sa chambre, après que tous les bruits de la maison furent éteints, elle resta longtemps sans pouvoir dormir. Entre onze heures et minuit, voyant une légère clarté lunaire qui frappait à ses vitres, elle se leva et, un peignoir sur ses épaules, elle s'approcha de la fenêtre qu'elle entr'ouvrit. Des nuages sombres, étendus comme un plafond énorme d'un bout du ciel à l'autre, laissaient seulement une bande étroite entre l'horizon et leur rive sinistre; là, dans cet espace libre, dépeuplé d'étoiles, brillait près de la lisière d'argent des nuages un fin croissant de lune, seul, perdu, triste, entre quelques noirs peupliers ; ses rayons très

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pâles ressemblaient à un reg-ard oblique qui eût g-lissé sur le monde. Invinciblement, la pensée de Laure se reporta à quelques semaines plus tôt, jusqu'à un autre soir inondé de lumière... Or, tandis qu'elle reg^ardait ainsi et songeait au mobile aspect des nuits, elle entendit au-dessus d'elle un bruit léger, comme un souffle du vent dans les sapins, non, plutôt un soupir, un sanglot. Elle prêta l'oreille et ne perçut plus rien, mais déjà elle était persuadée que Louise, dans la chambre au-dessus de la sienne, était à sa fenêtre et pleurait. Pourquoi pleuraitelle ? De quel chagrin inconnu ? Elle fut sur le point d'aller la trouver, cependant elle ne s'y décida pas... Il lui semblait que cette peine tombait, s'épandait dans la sienne pour l'élargir sans mesure; d'un regard unique, à la fois elle se vit elle-même, et cette nuit lugubre, et l'image de sa sœur en larmes; elle se sentit enveloppée d'une tristesse très vaste qui l'enserrait de partout... mais, encore, pourquoi Louise pleurait-elle?

ni

Elle s'éloigna de la fenêtre ; mais cette question resta longtemps ce soir-là devant son esprit. Sa première idée fut que Louise était impressionnée par la maladie de leur père; mais elle écarta cette supposition, que l'état de Charles-Armand ne justifiait plus. Ensuite comme, retrouvant ses pensées ordinaires, elle songeait qu'elle pourrait en ce moment être la fiancée de Marc, elle imagina subitement que le chagrin de sa sœur venait peut-être d'une comparaison, d'un regret...

Elle réfléchit que Louise pouvait croire, en effet, à ses fiançailles probables : ne les lui avait-elle pas presque annoncées? Mais si telle était la cause de ses larmes, combien elles étaient vaines I

Ainsi elle fut amenée à cette opinion, qui ne Pavait jusque-là jamais effleurée, que dans le cœur de Louise avait pu naître une inclination pour Marc. Elle fut impressionnée par cette idée, elle l'écarta, puis la reprit. En somme, pourquoi serait-ce impossible? Elle se rappela

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combien elle les avait souvent vus ensemble, particulièrement près de son père, unis dans les mêmes occupations et les mêmes inquiétudes... Alors une autre supposition accourut, parallèle à celle-ci : pourquoi Marc ne l'aimerait-il pas? Est-ce qu'il n'y avait pas mille raisons pour cela, pour qu'il aimât Louise plutôt qu'elle? A cette pensée, elle ne respira plus, tant son attention était violente et tendue. Ensuite elle chassa brusquement ces idées qui ne reposaient sur rien : était-elle seulement bien sûre que Louise eût pleuré? Et puis, pourquoi ce besoin d'imaginer le pire pour s'y blesser et pour y chercher un secret contentement?

Le lendemain, au premier souvenir de ces réflexions, elles lui firent l'effet d'un rêve pénible et vide. Pourtant elles continuèrent d'elles-mêmes à se représenter à sa mémoire, et chaque fois qu'elles réapparaissaient, elles semblaient plus lourdes de possibilité et de vraisemblance. A la fin, elle ne pouvait plus les écarter. Et quand elle rapprochait du silence de Marc et de sa propre inquiétude ce qu'elle avait imaginé des sentiments de Louise, elle ! heurtait un point si douloureux que toutes ses pensées demeuraient en suspens.

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Ce jour-là Marc devait venir dîner à la Mettrie. La perspective que, près de lui, ce soupçon pourrait la tourmenter encore lui parut si odieux qu'elle voulut se renseigner, se rassurer. Elle alla vers Louise. Elle lui fit remarquer que depuis plusieurs jours elles s'étaient parlé à peine : elle lui demanda si elle l'évitait.

Louise prit une physionomie étonnée, où perçait cependant de l'embarras, et répondit que non.

Laure insista, disant avec une certaine autorité :

— Tu as des secrets pour moi.

Louise fronça les sourcils et se défendit à nouveau d'un ton négligent. Sur quoi, Laure lui dit , cette fois d'une façon vive et décidée :

— Pourquoi pleurais-tu, hier?

Alors elle eut la surprise de voir qu'elle venait de toucher un point très sensible. Louise tressaillit; son air d'indifférence disparut; elle rougit, se troubla, puis leva sur sa sœur un regard où semblaient venir des aveux.

Mais Laure à son tour eut peur de trop savoir, et ne demanda plus rien, de sorte qu'elles restèrent en face l'une de l'autre dans un silence gêné.

Laure pensa tout à coup que, depuis des

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