II
années, jamais elles n'avaient été séparées comme en cette minute. Elle dit, non plus pour interroger, mais comme si elle constatait un fait :
— Ainsi, il est bien vrai que quelque chose t'a écartée de moi?
Louise ne répondit pas : elle sembla ne vouloir
plus nier.
— En suis-je coupable? demanda Laure.
— Ohl non, dit-elle avec élan. C'est moi, au contraire...
Laure reprit :
— Comme c'est grave, Louise, ce que lu dislà 1 Tu ne sais donc pas comme c'est grave?
— Si, répondit Louise.
Laure ne la questionna plus, et bientôt elle la quitta. Elle était convaincue maintenant de ne s'être pas trompée. Elle n'avait point de griefs contre Louise, qui s'était plutôt montrée affectueuse et sincère; mais lorsque l'image de cette inclination traversait ses propres sentiments pour Marc, quelque chose en elle se révoltait, violent, indomptable, presque dur. Car enfm, si Marc l'aimait aussi? La première partie de sa supposition, en se vérifiant, lui faisait trouver l'autre naturelle et presque inévitable. Aucun point de son esprit qui ne fût devenu sensible
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et souffrant; incapable de se ressaisir, elle ne sut qu'attendre le passage des heures.
Toutefois, lorsque Marc fut là, elle eut de sa présence une influence bienfaisante; la paix, l'ordre, le courage même rentrèrent dans son cœur. Ses pensées ne s'affolèrent plus, elle n'avait plus hâte de savoir.
On dîna.
Les fenêtres de la salle à manger restaient ouvertes sur la fin tranquille d'un beau jour. Maximilien, Marc, sa sœur et elle étaient assis autour de la table ; Charles-Armand manquait. Dans la pacifique atmosphère la conversation suivait lentement son train coutumier. Ce qui était cruel semblait écarté, évanoui, disparu. Laure songeait comme il eût été simple, comme il eût été merveilleux que les choses fussent tout uniment selon ce qui paraissait 1
L'impression de calme qu'elle avait à ce moment-là ne s'effaça point, mais se prolongea, au contraire, jusqu'au bout de la soirée, soirée douloureuse cependant, presque tragique dans sa simplicité : tout s'accomplit en silence, dans le secret, dans l'ombre; à peine si quelques mots furent prononcés.
Comme on avait dîné de bonne heure, il fai-
I I 6 LAURB
sait très jour encore lorsqu'on sortit de table et qu'on se rendit dans le parc. Maximilien lut son journal tant que la clarté du jour le permit, puis rentra. Marc et Laure se promenèrent ensemble dans une allée ; Louise les accompagna quelque temps, puis s'arrêta et les laissa seuls. C'était un très beau soir, sans nuages, céleste et doré, lourd de sérénité. Tout s'endormait lentement dans le jardin chargé de fleurs et de feuillage. La lumière fondait et fuyait par des transitions insensibles; il y eut un moment de splendeur immobile, le crépuscule étendait sa limpidité du sol jusqu'au zénith, unissant le ciel et la terre dans une couleur mauve d'unique harmonie.
L'allée où marchaient Marc et Laure était longue; des deux côtés, elle était bordée de noisetiers touffus au feuillage sombre, vert ou rougissant. Louise, qui s'était arrêtée à une des extrémités au bas de la terrasse, pour s'occuper et par jeu secouait les branches des noisetiers de manière à déranger les oiseaux endormis qui y nichaient en foule : ils s'enfuyaient soudain avec bruit, isolés ou par troupes, battant les feuilles de leurs ailes; un chien au long poil roux, l'œil en feu, prêt à bondir, regardait tantôt Louise, tantôt le massif palpitant d'oiseaux. La
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robe claire de Louise brillait dans le crépuscule au bout de l'allée, et Laure, qui tour à tour s'éloig-nait et s'approchait d'elle, considérant ses gestes distraits et les oiseaux envolés, souffrait du contraste entre ce passe-temps futile et la peine et les pleurs qu'elle avait surpris.
Ce fut pendant qu'elle se promenait ainsi à côté de Marc que, dans le cœur de l'un et de l'autre, la clarté se fit sur ce qui était irrévocablement accompli. Marc, sans violence, sans éclat, dans ce calme crépuscule, sentit établie en lui la persuasion lentement formée qu'il s'était trompé le jour où il avait cru pouvoir unir avec bonheur sa vie à celle de Laure; de cela il avait eu déjà le pressentiment très net avant le retour de Louise, et depuis, à cause de la présence de celle-ci, il avait vu grandir de jour en jour cette erreur et cette impossibilité. Décidément Laure différait trop de lui... Ils causèrent pendant un moment, mais comme ils faisaient depuis quelque temps, sur des sujets qui ne les touchaient point; et Laure, entendant ces paroles distantes, se répétait tous bas à elle-même, comme une vérité évidente et sans bornes : Marc, je sais que vous ne m'aimez pas... Lui, d'autre part, de plus en plus pressé par la certi-
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lude qui s'était imposée à lui et se souvenant des promesses qu'il ne tenait point, fut gêné de cette conversation vaine et la laissa tomber. Il y eut un silence, il regarda Laure, il vit qu'elle secouait lentement la tête et en même temps il crut entendre, comme un souffle à peine perceptible, son nom murmuré : toutefois il n'en fut pas certain, tant le bruit fut léger et tant l'accent se trouvait pareil à celui du reproche qu'en cette seconde précisément il se faisait au fond de luimême... Va-et-vient secret de pensées, frôlement, murmure; il supposa que Laure savait tout. Une expression pénible vint sur son visage; et, comme la priant, il lui dit : « Laure, ayez confiance en moi... » Sans bien se représenter ce qu'elle pouvait conclure de ces mots, elle le crut; ce fut pour elle comme un repos. Mais dès lors, elle fut persuadée qu'elle ne s'était pas trompée dans ses suppositions ; et maintenant qu'elle ne doutait plus, il lui sembla qu'elle entrait dans une autre époque de sa vie. Ils marchèrent ensemble encore un moment.
Mais, peut-être à cause de la magnificence du soir, cette douleur qui s'ouvrait devant elle, au lieu de la torturer, se fondait dans un sentiment plus haut, dans la perception d'une grande
LAURE Iig
nécessité. Se rappelant la suite de ce qu'elle avait éprouvé, elle eut l'impression d'avoir au fond de l'âme subi une inévitable histoire avec son être tout entier; elle prêta spontanément à Marc et à Louise des sentiments aussi invincibles et pleins, et elle les vit à travers le mirag-e de la même nécessité. Louise, à une trentaine de mètres, blanche parmi les noisetiers sombres, restait immobile, les bras tombants, baissant un peu la tête, lasse maintenant d'inquiéter les oiseaux. Laure était sûre ce deviner ses pensées; elle croyait lire aussi dans le cœur de Marc. Se voyant, elle, puis eux tour à tour, il lui semblait qu'entre eux trois quelque chose s'accomplissait là en dehors de leurs volontés, se dénouait et se nouait en un colloque confus, comme si elle avait entendu dans la nuit descendante la plainte ou le chant de leurs trois destinées.
Elle ne retrouva plus par la suite ce sentiment total, à la fois haut et soumis, extrême et apaisé, qui semblait s'épanouir au delà même de la souffrance. La limpidité du soir s'était déjà altérée, et à présent la lumière unique du crépuscule commençant se nuançait et se divisait. Le ciel était devenu d'un bleu net, à peine blanchissant vers
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le bas de sa coupole, tandis que s'épandait sur le sol un mince tapis d'or souple, obscur et somptueux. Ils continuèrent à marcher quelque temps, les pieds dans cette ombre vermeille, puis, gênés de leur silence, ils s'approchèrent de Louise et s'arrêtèrent à côté d'elle.
Elle leur dit qu'elle avait laissé tomber une bague; ils l'aidèrent à la chercher, regardant ensemble l'or roux du chemin, et se penchant vers tout ce qui brillait. Dans la clarté fuyante, indécise, Laure remarquait chez sa sœur un charme attrayant, harmonieux, infiniment flexible et féminin; il lui parut inévitable qu'elle touchât et plût. Ses gestes et ses attitudes lui semblaient s'accorder avec ceux de Marc, comme si une entente invincible avait flotté entre eux. Elle se dit que pour elle-même, elle ne possédait rien de cette grâce sensible et attachante, et que s'il y avait un point où son âme aussi était fléchissante, incertaine, abandonnée, c'était dans des lointains où on ne le savait pas. Elle vit qu'ils se ressemblaient, qu'elle au contraire était diff'érente, solitaire... Elle s'écarta et gravit quelques degrés de l'escalier qui menait à la terrasse. La nuit continuait à entasser sur le sol ses ondes délicates.
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Il se trouva que dans cette minute pure et profonde, un cor qu'on entendait quelquefois sonna des refrains de chasse, et cette musique aux vibrations d'or sembla tout à coup l'expression souveraine et dernière du soir merveilleux. C'était comme un seuil qu'on passait, une avancée dans le sentiment de l'heure exaltante, un appel mag-ique qui paraissait introduire au cœur des choses idéales. Laure, au milieu de sa peine, fut tout à coup saisie, emportée presque malgré elle vers un au-delà mystérieux. Puis, par contraste, elle se rappela la promesse toute contraire faite à Marc par un autre soir de ce même été : elle vit bien qu'en ce moment même elle manquait une fois de plus à cet engagement téméraire et trop sage ; elle sentit qu'elle s'était trompée sur ses inclinations les plus certaines, que sa promesse avait été vaine et son serment presque un mensong-e. Les premières étoiles piquaient le ciel resté clair et d'un bleu transparent comme une surface de source; des larmes montèrent à ses yeux, et, couvrant son visage de ses mains, elle pleura sur ce qu'elle était.
Plus tard, pendant la nuit, et surtout le lendemain matin quand elle s'éveilla, elle reçut de sa peine une impression tout autre, non plus cette vision encore neuve, voilée d'art et de destinée, mais une certitude sèche, écrasante, brutale, comme si elle avait beaucoup appris durant son
sommeil.
Elle passa une journée cruelle, où elle vit d'heure en heure ses sentiments s'altérer, non seulement parce qu'elle prenait plus conscience de cette douleur où d'abord elle était entrée à tâtons comme dans des ténèbres, mais aussi parce qu'il naissait spontanément en elle une multitude d'idées violentes et maudites, d'images inaccoutumées, de soupçons odieux contre lesquels elle ne pouvait se défendre, et dont le caractère bas et vulgaire lui fit plusieurs fois jeter un regard effrayé au dedans d'elle-même.
Elle avait beau chercher à s'enfuir au loin par la pensée : son malheur l'accompagnait, faisant jaillir toujours le même flot de jalousie, la même révolte contre tant d'injustice, les mêmes suppositions offensantes pour ^larc et
pour sa sœur. Ses rêves héroïques fuyaient de cime en cime : il ne lui en restait qu'un souvenir lointain, comme si elle était tombée de très haut et ne devait jamais se relever de cette chute dans la souffrance.
L'après-midi, le temps se gâta, la pluie se mit à tomber. Nerveuse, impatiente, espérant peutêtre se soustraire un peu à son anxiété en changeant de lieu, elle demanda à Maximilien, qui partait en voiture, de l'emmener. Elle sortit avec lui et ne rentra que vers six heures. Blottie au fond de la Victoria, tandis qu'elle voyait par l'angle de la capote baissée défiler les paysages engourdis par la pluie, elle s'efforçait de ne penser à rien et de clore sa mémoire.
A son retour, elle monta dans sa chambre pour s'y débarrasser de son manteau. Elle y était depuis une minute à peine quand Louise entra. Elle fît, en l'apercevant, un mouvement presque craintif; elle aurait préféré l'éviter pour ne pas subir ce contraste de tant de griefs et de tant d'amitié.
Louise s'avança jusqu'au milieu de la pièce et lui dit que, pendant son absence, Marc était venu pour la voir. Elle s'exprimait lentement, avec un certain air méditatif.
Après un silence, elle continua :
— Il a été très contrarié de ne pas te rencontrer; il voulait te parler; il a dit qu'il reviendrait demain, vers la fin l'après-midi.
Elle se tut et resta immobile ; on eût dit que ses propres paroles l'emplissaient de pensées. Laure demanda :
— Donc demain, à cette heure-ci ?
— Oui.
— Il ne t'a pas dit pourquoi il voulait me voir?
— Non.
— Tu as causé avec lui ?
— Quelques instants seulement...
Louise se tenait toujours debout au milieu de la pièce. Laure vit bien qu'elle avait quelque chose d'autre et de plus important à dire. Mais elle ne la questionna pas.
Louise cependant, comme si elle cédait soudain à une impulsion intérieure très forte, vint près d'elle ; puis penchant un peu le front, elle lui dit d'une voix basse et plaintive, comme si elle demandait aide ou excuse, qu'elle était très malheureuse... Elle ne se doutait pas que déjà ce commencement de confidence était douloureux à sa sœur. Laure devinait que cette démarche inaltendae avait pour cause l'entrelien que
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Marc demandait, mais elle n'apercevait pas la liaison.
Louise lui dit que depuis qu'elle savait les intentions de Marc à son égard et leurs fiançailles presque probables, elle ne cessait d'y penser, et que, malgré ses efforts, celte idée lui devenait de jour en jour plus cruelle; qu'il fallait le lui pardonner ; que plusieurs fois déjà elle avait failli le dire ; qu'elle avait formé le projet de s'en aller, car à présent c'était une réelle souffrance pour elle d'être là ; qu'elle priait Laure de l'aider dans l'accomplissement de ce dessein et, jusque-là, de l'éparg-ner. Elle semblait du reste, en s'exprimant ainsi, vouloir plutôt formuler son chagrin avec violence que déclarer une intention bien arrêtée.
Laure fut stupéfaite ; elle avait peine à croire que sa sœur eût réellement vu si peu clair dans la conduite et les sentiments de Marc. Était-il vraisemblable qu'elle pût se tromper à ce point? Qui donc d'elles deux se faisait illusion? Oh ! pour elle, elle était sûre d'avoir bien vu... La confidence et la prière de sa sœur lui parurent si vaines, si absurdes, si cruellement déplacées qu'elle les supporta avec irrïiatiun^ el, pendant un moment, hésita même à en admettre la sincérité.
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Sur ses traits se peignit une expression contrariée et impatientée. Elle dit avec une certaine brusquerie :
— Louise, reg-arde-moi !
Louise, levant la tête, vit dans ses yeux la lueur fuyante d'un soupçon. Elle s'était attendue, en venant vers elle, à un accueil confiant, affectueux. Elle dit avec un accent de reproche :
— Oh ! Laure, comme tu me parles I
En entendant sa voix fraîche et désolée, Laure fut confuse; elle eut de la honte à se souvenir qu'en effet jamais jusque-là, à travers tout leur passé, elle ne lui avait parlé d'une telle façon. Aussi, durant une seconde, elle la considéra tout autrement, dans un éclair de mémoire et d'amitié. Elle fut sur le point de lui demander pardon, même de la prendre dans ses bras... Mais elle s'arrêta : non, elle ne pouvait pas; peut-être en serait-elle capable un autre jour, plus tard ; mais à présent elle avait trop d'amertume dans le cœur.
A son tour elle prit un accent de prière pour lui dire :
— Écoute, laissons ce sujel^ ne m'en parle jamais pIu!:*...
Puis elle reprit avec beaucoup de fermeté r
— Rassure-loi, tu verras que les choses s'arrang-eront comme tu le désires.
Elle témoignait par son ton que c'était une conclusion et qu'elle n'ajouterait rien.
Louise, à cette brève réponse, murmura :
— Je vois, j'aurais mieux fait de ne rien dire... Aussi j'avais long^temps hésité...
Elle se détourna pour partir, et Laure, malgré son regret qu'elle fût ainsi interdite et blessée, ne la rappela pas.
Demeurée seule dans sa chambre, elle dit à haute voix :
— Mon Dieu I Mon Dieu ! et Marc lui aussi veut me parler !
Le lendemain, elle n'essaya point de se rapprocher de Louise. Elle avait en sa présence, quoi qu'elle pût faire, une certaine arrière-pensée hostile. En attendant l'heure où Marc viendrait, il lui fut impossible de se distraire ou de s'occuper ; elle ne conservait guère de doutes sur le sens de ce qu'il pourrait dire, et cependant, dans an tourbillon d'inquiétudes, elle ne cessait d'iaiaginer et de prévoir.
Comme la veille, il plut, et pendant une par-
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lie de la journée un orage prolongea d'heure en heure ses averses et ses grondements. Laure, dans sa chambre, nerveuse et impatientée, allait jusqu'à la fenêtre, soulevait le rideau, considérait le ciel toujours bloqué de nuages, le vent qui secouait les arbres...; elle se voyait elle-même marcher, agir, penser, comme une autre personne.
Un peu avant l'heure indiquée, c'est-à-dire à cinq heures environ, une sonnette tinta au rezde-chaussée, il y eut un bruit de portes et de voix, et à nouveau le silence : elle comprit que Marc venait d'arriver. Maximilien était sorti, elle ne savait où était Louise; elle se prépara à aller le recevoir.
Auparavant, elle s'approcha de la glace ; mais alors elle rencontra dans son propre regard une expression si brisée, défaite, qu'elle fut gênée de descendre ainsi tout à coup comme une étrangère au cœur de ce désordre et de sa faiblesse. Elle s'écarta vivement de son image. Encore une fois elle s'approcha de la fenêtre : il ne pleuvait plus, et la voûte des nuages paraissait devenir moins obscure; elle s'éloigna en poussant un soupir. Puis, elle s'arrêta soudain, étonnée de ses mouvements et de ses pas.
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Cependant pour aller vers Marc elle reprit beaucoup de courage et de fierté.
Lui aussi sans doute s'était armé de résolution, car dès qu'elle l'eut rejoint au rez-de-chaussée, dans le petit salon, dont les meubles clairs et légers contrastaient avec la décoration un peu massive du reste de la maison, il s'avança vers elle, et, presque sans préambule, il lui dit, comme s'il faisait un effort immense contre luimême :
— Laure, je veux causer avec vous sur un sujet très important... Vous me jugerez ensuite comme vous voudrez... Depuis plusieurs jours déjà, j'aurais dû me décider à vous parler; si j'ai tardé, c'est un tort en plus des autres...
Laure ne s'attendait à rien de moins; aussi elle resta impassible. Marc en fut surpris, il demanda d'une voix hésitante :
— Laure, est-ce que vous vous doutez de ce que je veux dire?
— Oh I peut-être...
Il jeta sur elle un regard scrutateur chargé d'inquiétude, et où il y avait aussi une nuance de compassion ; Laure s'en aperçut et fut froissée : elle se dit qu'elle avait au moins le droit d'être secrète et que si elle souffrait, il ne le saurait pas.
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Marc, du reste, ne s'était jamais représenté avec exactitude les sentiments de Laure et il ne savait pas à quelle profondeur, en s'éloigfnant d'elle, il pouvait l'atteindre et la blesser.
— Vous m'avez dit plusieurs fois, quand nous causions, il y a quelques semaines, que, pour vous, un mariage serait impossible où vous ne seriez pas assurée de rencontrer une parfaite communion d'aspirations et de goûts, un écho à toutes vos pensées. J'ai, depuis ce moment-là, beaucoup réfléchi... Laure, il faut que je l'avoue, je me connais assez pour savoir qu'une telle entente entre vous et moi n'existerait pas. Je mentirais en laissant supposer le contraire...
Laure ne répondit pas ; elle savait que ce scrupule n'était pas sans fondement; mais comme elle était surtout occupée de l'inclination de Marc pour Louise, elle fut étonnée de ce détour imprévu ; elle se demanda si Marc était bien franc. Lui, pourtant, quels que fussent ses sentiments pour Louise, ne se croyait pas tenu d'en parler ; il pensait ménager Laure en se taisant sur ce point, et il avait choisi, plutôt que de l'offenser, de mal justifier ses adieux.
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Il fut ému ; il lui dit :
— Je vous ai demandé d'avoir confiance en moi. Je sais que je m'étais engagé envers vous...
Laure protesta :
— Oh ! non, Marc, pas engagé...
Il continua :
— J'ai cru, pendant quelque temps, que je vous ressemblerais assez... mais j'ai compris qu'il n'en était rien, et c'est une chose grave pour moi aussi. Je suis coupable en plusieurs manières... Je vais partir, Laure, je quitterai ma maison, je m'éloignerai... Je réfléchirai...
Laure, à nouveau un peu offensée, Tinter» rompit avec vivacité :
— Vous réfléchirez I Mais, Marc, que voulezvous dire?
Il comprit son tort et, la voyant si rebelle et sensible, il répliqua d'une voix qui tombait :
— Il faut donc dire que tout est fini ?
A quoi elle répondit, avec beaucoup de naturel et de simplicité :
— Mais, Marc, évidemment...
Ensuite, ils se turent quelques instants. Elle vit passer sur le visage de Marc une expression de regret douloureux. II dit :
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— Laure, quoi qu'il arrive, le souvenir que ^e garde de vous est élevé, noble, plein d'admiration.
— Oh I je vous en prie ! fit-elle, le suppliant de ne pas continuer.
— Mais, protesta Marc, puisque réellement c'est ainsi...
Ce vain éloge, accompagné des motifs que donnait Marc, la peinait d'autant plus que dans ce moment elle aurait peut-être, en échange d'un peu d'amour, trahi aisément ses espoirs et ses volontés d'autrefois. Et, tandis que toute sa faiblesse l'inclinait vers Marc, elle se demandait par quel courage, ou par quel excès de mensonge, elle parvenait à usurper devant lui une attitude libre et glacée.
Il ne sut du reste pas lire en elle au delà du fragile orgueil qui retenait ses sanglots. Il s'inquiéta cependant de sa froideur réservée, ne sachant ce qu'elle recouvrait.
Pour lui, il pensait se comporter envers Laure du moins avec loyauté : il partait, et s'il brisait la promesse qu'il ne pouvait plus tenir, ce n'était pas pour s'abandonner librement à ses sentiments nouveaux; il s'était promis, au contraire, de n'y céder jamais.
LAURE l33
Il reprit d'un Ion grave :
— Donc, Laure, je vais partir...
Elle demanda :
— Bientôt?
— Oui, bientôt.
— Et pour longtemps ?
— Pour très longtemps... Je vous disais, Laure, que j'allais partir. Vous pouvez me juger très sévèrement, je le comprends... Cependant, peut-être un jour il me sera donné de m'expliquer mieux, de me justifier peut-être... Croyez que je ne suis pas heureux.
Il poursuivit, mais sa voix hésita, prête à s'arrêter, se fît humble et priante :
— Je viendrai encore ici une fois avant mon départ; mais puisque c'est à présent que je vous dis un véritable adieu, il est une chose que je voudrais savoir, comme la plus importante dans ce passé que je quitte : ai-je réellement beaucoup de torts envers vous ?
Laure secoua la tête en signe de dénégation et dit d'une façon assez dégagée :
— Est-ce que je vous dois d'être sincère, alors que vous-même l'êtes si peu ?
A ce reproche direct, Marc rougit. Il demanda cependant, sans trop d'embarras :
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— Pourquoi : si peu? Laure, que voulez-vous dire?
Elle l'eng-ag-ea d'un geste à ne pas se défendre inutilement.
— J'ai deviné, dit-elle, je sais...
A son intonation, Marc vit bien qu'elle tenait pour insignifiantes les explications qu'il avait données jusque-là, et qu^elle avait pénétré ses sentiments véritables.
11 ne protesta pas; loin de chercher à nier, il éprouva plutôt un soulagement à pouvoir enfin s'exprimer sans mensonge. Ni l'un ni l'autre ne prononça le nom de Louise, mais ils se comprirent suffisamment. Et ainsi arriva qu'après avoir entendu la confidence de sa sœur, Laure reçut aussi celle de Marc.
— Ne m'accusez pas trop, dit-il simplement, si je n'ai pas fait de moi-même l'aveu que vous me réclamez. Je voulais que ce fût une chose morte, abolie; je partais : ce que je ne vous disais pas, je ne l'ai, croyez-moi, dit ni témoigné à personne... J'ai été faible, sans doute: mais que faire ensuite? Il n'a dépendu de moi que de m'en aller ; voyez, j'ai voulu prendre un parti qui, tout au moins, ne vous offensait pas.
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Laure l'écoutait à peine ; elle répondit distraitement :
— Je ne sais pas.
Marc vit qu'elle ne viendrait à aucune parole précise. Il pensa être assez demeuré ; il se sépara d'elle en disant qu'il retournait chez lui.
Lui parti, elle s'assit, accablée ; elle mit sa tête dans ses mains et, sans songer à rien, elle répéta plusieurs fois, avec des larmes :
— Hélas ! Je l'aimais tant !
Elle avait associé Marc à tant de pensées qu'il lui semblait que ce qu'elle avait éprouvé, senti, voulu, non seulement pendant ces dernières semaines, mais depuis bien plus longtemps, en cet instant périssait, s'anéantissait : elle voyait toute cette mort s'accomplir en elle... Après un moment, elle releva la tête; elle s'aperçut que, dehors, au terne éclairage de la pluie avait succédé une lumière vive. Distraitement, elle alla jusqu'à la fenêtre et l'ouvrit.
L'orage s'en allait, et le parc ruisselant se reposait des averses. Dans le soir commençant, la teinte gris perle de l'atmosphère se muait lentement en une opulente couleur rouge. Des vapeurs errant à faible hauteur laissaient
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encore par instants fondre leurs écharpes en une molle pluie lassée. Toutes les couleurs, les fleurs et la verdure, rajeunies, humides, emperlées, brillaient dans cette clarté rouge et rose v^enue on ne savait d'où.
Comme les yeux de Laure erraient au hasard à travers cette lumière en larmes, elle aperçut soudain du côté de la route, en contre-bas de la terrasse, dans une allée abritée par des massifs d'arbres, Marc et Louise qui causaient. Ils marchaient l'un près de l'autre, et, en ce moment, ils venaient du côté de la maison.
Avant qu'elle eût rien imaginé, rien pensé, au premier choc celte vue la bouleversa. Elle les vit s'approcher jusqu'à l'extrémité la plus proche de l'allée ; puis, arrivés là, ils retournèrent. Louise était nu-tête, elle avait sur ses épaules un manteau de couleur foncée. Entre les arbres, Laure les aperçut un instant encore, qui s'éloignaient.
Elle n'eut pas le temps de réfléchir ; les soupçons hésitants conçus la veille sur la sincérité de Louise et au moment précédent sur celle de Marc, lui revinrent violemment à la mémoire en ondes empoisonnées. Elle fut éblouie comme par une évidence brutale. S'étaient-ils donc
donné rendez-vous là? L'un et l'autre lui avaientils menti? Sans doute ils étaient d'accord... Jalousie, dépit, les pires suppositions, enfin ce qu'elle avait éprouvé ces derniers jours, convergeant de tous les points de son âme, vint fondre et s'assembler sur cet instant.
Brusquement aveuglée, elle n'eut qu'un désir : aller jusqu'à eux, se mettre entre eux, montrer qu'elle savait, qu'elle avait compris. Elle sortit donc et se dirigea de leur côté... Comme elle passait le seuil de la maison, elle s'arrêta cependant quelques secondes, et jeta un regard sur ce qu'elle faisait.
Elle se rendit compte qu'elle paraîtrait les avoir épiés, que la jalousie seule la poussait, que sa conduite aussi bien que sa méfiance étaient vulgaires et laides, qu'on le devinerait, qu'on le verrait... Mais l'orgueil qui, un moment avant, à lui seul la soutenait encore, maintenant était brisé ; elle ne redouta même plus de laisser paraître les traces de ses pleurs; elle sentit qu'elle n'avait plus de fierté, plus de foi en elle-même, qu'elle était comme une ' petite chose livrée aux événements; et, fléchissant sous cet humiliant savoir, elle alla vers eux.
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Elle ne se rappela point par la suite si, au moment où elle les rejoig-nit, elle dit une seule parole ; elle ne revit avec précision que ceci : qu'elle s'était placée entre eux, et que tous les trois avaient marché quelque temps en silence. Elle sentait son cœur dans sa poitrine avec sa forme de chair, blessé, frag-ile, douloureux, et il lui semblait que le moindre choc nouveau allait le briser. Non seulement elle était enveloppée par sa souffrance, mais de plus, à cause du tumulte mauvais qui avait surgi en elle, elle se voyait abaissée, déchue, pour ainsi dire sans âme. Elle ne doutait pas qu'eux, à travers son front, lussent son vertig-e; mais elle par contre faisait par sa seule présence apparaître combien leur conduite était honteuse et fausse : elle savait et eux, d'autre part, savaient; et ils marchaient ensemble dans la même misère.
Bientôt, cependant, elle fut très surprise de s'apercevoir que Louise glissait sa main dans la sienne, puis ralentissait doucement ses pas pour la retenir en arrière. Laissant passer Marc devant, elles s'arrêtèrent ensemble, et Louise aussitôt lui dit avec élan, d'une voix désolée :
— Laure, pardonne-moi ' Marc vient de me
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dire qu'il partait, qu'il s'en allait pour longtemps! Est-ce toi qui a voulu cela? Est-ce à cause de ce que je t'avais dit?... Mais, Laure, puisque c'est moi, au contraire, qui devais partir...
Laure, d'abord étonnée, comprit que Louise la croyait cause du départ de Marc, commç si elle-même l'avait désiré, comme si, à la suite de la confidence entendue la veille, elle avait décidé de lui éparg-ner par ce moyen une présence ou un spectacle douloureux. Louise se trompait, mais son ignorance même et cette erreur naïve faisaient tomber tous les soupçons ; il était donc bien vrai que de leurs sentiments réciproques elle et Marc ne s'étaient rien dit. Elle levait vers sa sœur ses yeux innocents très bleus, et Laure plongea si avant dans ce regard ouvert, elle y lut un regret si limpide que ses doutes offensants en un instant s'évanouirent. Ce fut pour elle, dans cette minute, un bienfait sans mesure que de rencontrer la sincérité de Louise et son scrupule généreux, qui la ramenaient tout à coup à la source chère de leur amitié. A ce contact précieux, les hautes parties de son âme, depuis plusieurs jours accablées et obscurcies, se relevèrent dans une remontée radieuse; au-dessus de toute sa peine,
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durant quelques secondes une joie reconnaissante, vive, enchantée, rajeunie, joua dans la lumière. Elle fut soudain rassurée, transformée. Elle continua à plonger dans les yeux de sa sœur, et Louise, qui attendait sa réponse, s'étonna de voir lentement se purifier son regard et venir sur ses lèvres le plus beau des sourires.
Entre mille souvenirs qui se ranimaient dans la mémoire de Laure, elle se rappela que longtemps elle s'était promis d'être en toutes choses ce qu'elle concevrait de mieux : après ces minutes de fol égarement, elle se jura soudain de ne plus retomber dans ces jalousies, dans ces soupçons dont elle avait honte, de se tenir au-dessus de ce désordre et de cette faiblesse. Ce fut une résolution d'un instant, mais nette, vaillante, définitive.
Marc se rapprocha d'elles pour leur dire adieu. Ensuite il s'éloigna.
Quand il fut parti, Laure, qui n'y avait encore pas songé, se représenta que puisque sa sœur et lui s'étaient, par égard pour elle, réciproquement caché leur inclination, puisque, d'autre part, ils allaient être séparés pour très longtemps, et puisque enfin, l'un après l'autre
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lui avaient fait la confidence dont ils s'étaient gardés entre eux, elle se trouvait, elle, maintenant et pour toujours, seule dépositaire et maîtresse de leur double secret. Comment ! Etait-ce possible? Était-ce bien ainsi? Ce fut une surprise, un effroi ; il ne suffisait pas qu'elle fût à présent le seul obstacle entre eux, mais encore il n'appartenait qu'à elle qu'ils fussent séparés ou réunis ! Il faudrait non seulement qu'elle s'effaçât pour les laisser libres, mais encore qu'elle-même les rapprochât l'un de l'autre ! Il faudrait qu'elle fît cela I Elle en fut saisie, glacée, et au premier moment repoussa, écarta de sa pensée un si haut sacrifice.
Car si elle se taisait, rien n'arriverait, nul ne saurait seulement son silence... Et, pourtant, elle vit que garder ainsi la main pleine de leurs deux destinées sans l'ouvrir jamais, ce serait un poids trop lourd, un égoïsme qui la ferait mourir... Ainsi, il faudrait! Mais comment, comment pourrait-elle? Comment auraitelle la force? Elle serait déchirée, brisée; c'était au-dessus d'elle, et l'image de ce renoncement qui la dépassait tant, si total, si entier, si dur, lui apparut à des lointains prodigieux, dans une clarté étrange et perdue. Elle sentit
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qu'elle ne se hausserait pas jusque-là en s'aidant seulement des sentiments et des motifs avec lesquels elle avait toujours vécu, qu'il ne suffirait pas des raisons du monde, que tout ce qui était de la terre était trop mesquin, trop petit, trop léger, trop vain, pour appuyer dessus une résolution où la moitié de son âme devait mourir. Mais où donc, à quelle extrémité d'ellemême rencontrerait-elle cette force d'un ordre si haut dont elle avait besoin? Elle chercha, et elle ne savait pas si elle trouverait.
Elle était si lasse qu'après avoir fait quelques pas auprès de sa sœur elle s'assit sur un banc mouillé, et Louise resta debout devant elle, la regardant.
Elles étaient venues sur la terrasse. Le soif s'était déjà assombri et les teintes roses qui avaient, durant quelques minutes, illuminé la pluie finissante, en s'efFaçant avaient comme créé de la tristesse et du froid. Le ciel, du côté de la plaine et vers l'occident, était encore chargé d'une immense nuée sinistre, de couleur gris de fer et violacée, massive, opaque, où bleuissaient parfois des éclairs fatigués, et qui lentement s'en allait, emportant ses menaces.
Or, à ce moment, comme il arrive à la fin des
tempêtes, une lumière d'une nuance jaune cl bizarre s'épandit tout à coup. C'était une nappe de rayons de soleil venus du couchant par une fissure des nuag-es; ils s'étalèrent au-dessus de la maison et des arbres. Leur clarté était intense, forte et tragique, et elle se découpa nettement dans la pénombre du soir orageux.
Déployée au-dessus du parc obscur en le touchant à peine, elle alla frapper la ceinture de coteaux qui dominaient la Mettrie. Alors, sur sa colline ronde aux pans unis, la petite chapelle romane avec ses vitraux, sa rosace et sa blanche façade ajourée rayonna soudain. Elle se détacha au centre de la clarté violente comme désignée par elle, austère, haute, solitaire, reine de ce royaume. Une troupe d'oiseaux effarés se jeta en tournoyant dans la lumière étrange, et promena sur les pentes de la colline les folles ombres de ses cercles.
Laure, qui regardait, fut éblouie comme si en cet instant avait lui pour elle une indication mystique. Brusquement, elle se ressouvint comment quelques semaines plus tôt, au chevet de son père malade, elle avait vu, dans un moment de foi, se partager, se dédoubler l'univers; celte image Te apparue se déploya dans le spectacle
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présent avec une ampleur symbolique ; au-dessus d'un domaine terrestre, misérable, lieu de la vie naturelle, de la douleur et des défaillances, il lui sembla qu'un autre planait, spirituel, radieuXj libre et plein de visions de l'éternité.
Cette patrie plus haute, ainsi évoquée, figurée, brilla pour elle d'un attrait sublime. Elle ne doutait pas qu'avec son amour finît pour elle tout amour ici-bas; et d'autre part, après tant de désordre et de faiblesse, elle n'avait plus confiance en elle-même; elle souhaita vivre là, s'y réfugier par l'esprit, pensant que dans ce monde contraire au monde elle serait détachée de sa souffrance, et peut-être même désintéressée du sacrifice que les hasards exigeaient d'elle.
Parvenue à ce très haut désir, elle jeta un regard en arrière et s'étonna d'avoir pu autrefois si longtemps hésiter, errer, croire que tant d'aspirations qui étaient en elle et son besoin de grandeur d'âme avaient leur destinée de ce côté-ci du monde. Mais à présent étar* ^^risé l'anneau de ces courtes fiançailles...
Au bout de peu d'instants, le faisceau de lumière venu par une déchirure des orages se
replia dans la nuée, la chapelle redevint terne, indifférente, et bientôt les splendeurs que Laure avaient entrevues au fond d'elle-même s'éclipsèrent aussi, laissant comme une cendre après elles. Maintenant, sa résolution demeurait isolée, redoutable, sans lien avec l'exaltation qui l'avait suscitée : mais elle savait pourtant que cet univers du détachement mystique pouvait ressortir de l'ombre à chaque appel de la douleur. Une immense fatigue calma, engourdit son esprit; ses pensées se détendirent dans une sorte d'accablement, et elle courba la tête sous le poids de la double histoire qu'elle venait de subir, l'une terrestre, l'autre divine.
D'invincibles larmes vinrent à ses yeux et, malgré elle, coulèrent devant sa sœur consternée, abondantes, silencieuses, sans un sanglot, des larmes qui l'apaisaient.
Elle faisait effort pour se dominer, mais à chaque moment quelque pensée surgissait qui amenait un nouveau flot de ses pleurs. Cependant, elle se disait déjà que pour aplanir la voie à ses volontés futures, il fallait qu'à tout prix elle gardât le secret de son amour détruit...
Le jour finissait. Un arc-en-ciel ébauché appa-
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rut, h(^sitant, commençant; à peine s'il élevait au-dessus des arbres du parc, sur lesquels il semblait s'appuyer, ses couleurs fondues et parallèles : c'était comme un pilier en ruine, un fût de colonne brisée, mais s'inclinant pourtant, s'incurvant déjà pour une course céleste. Une buée grise, faite de poussière d'eau, monta du sol et flotta sous les voûtes d*arbres des allées. L'ombre, déjà maîtresse des massifs, commentait à déborder et à s'épandre autour.
Dominant ses pleurs, Laure se leva; elle prit le bras de sa sœur et lui dit :
— Tu ne peux pas savoir pourquoi j'ai pleuré; tu crois peut-être deviner, mais tu te trompes. Ce n'est certainement rien de ce que tu imagines; ne cherche donc pas, c'est inutile... A présent, rentrons, l'air est froid, et on dirait que déjà il va faire nuit.
Marchant l'une près de l'autre, elles traversèrent ensemble la terrasse, gravirent les marches du perron : puis, étant entrées, elles refermèrent sur l'obscurité tombante la porte de la maison.