CHAPITRE II
Ainsi qu'il l'avait annoncé en se séparant de Laure et de Louise, Marc revint le lendemain à la Mettrie pour faire ses adieux.
Il arriva en voiture vers onze heures du matin, par un temps terne et bas. Il se rendit auprès de Maximilien, qui se trouvait dans son bureau; il lui fit part de la décision qu'il avait prise de s'éloigner, pour un temps qu'il ne pouvait encore déterminer.
Son air grave et résolu, ce brusque départ, j cette long-ue absence projetée, surprirent beaucoup Maximilien. Un instant il le considéra en silence ; puis il exprima un regret.
— Je suis obligé, fit Marc évasivement.
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Maximilien s'abstint de le questionner.
— C'est pour nous une chose bien inattendue, dit-il seulement.
Il lui offrit de faire prévenir Laure et Louise de sa présence.
— Je vous en serai reconnaissant, dit Marc, et il ajouta qu'il leur avait annoncé déjà ses adieux.
— Vraiment 1 fît Maximilien étonné. Elles ne nous en ont rien dit.
Il sonna pour envoyer un domestique à leur recherche. Au bout de quelques instants, elles entrèrent ensemble. Elles s'assirent près de leur grand-père; on demanda à Marc oii il irait, ce qu'il ferait. Mais chez tous il y avait trop de secrets, trop de réflexions pour que la conversation ne fût pas difficile, distraite et glacée.
Maximilien crut remarquer que Marc paraissait porter sa propre résolution comme un poids très lourd, et que depuis l'arrivée de Laure un malaise cruel s'était peint sur son visage.
Bientôt Marc dit qu'il désirait faire aussi ses adieux à Charles-Armand, et il demanda à être conduit près de lui.
— Voilà une nouvelle qui ne lui fera pas de bien, dit Maximilien en se levant.
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Il prévoyait, en effet, que Charles-Armand, dans son état de santé si inquiétant, habitué qu'il était aux soins de Marc, et avec toute la sympathie qu'il avait pour lui, serait très affecté par ce départ.
Ils montèrent tous ensemble au premier étag-e, et entrèrent dans la chambre où Charles- Armand était couché. Ils s'approchèrent de son lit. En voyant ces visages soucieux, il se souleva un peu, comme s'il sortait brusquement du sommeil ou d'une grande lassitude; il promena autour de lui pendant quelques secondes un regard flottant et vague qui serra le cœur à tous. Il demanda :
— Qu'arrive-t-il?
Marc lui dit qu'il venait prendre congé de lui, parce qu'il partait en voyage.
Charles-Armand arrêta ses yeux sur lui avec une expression contrariée.
— Où allez-vous?
— A Paris, d'abord...
— Mais ensuite, vous revenez?
Marc hésita et répondit :
— Non.
Charles-Armand, étonné, fronça les sourcils et continua à l'interroger du regard.
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— Alors vous partez pour longtemps? reprit-il avec une expression des lèvres un peu amère... Comment 1 pour très long-temps !
— Oui, je pense, dit Marc ému.
— Ainsi, vous m'abandonnez 1
Tous virent avec peine combien cet événement l'affectait.
Il avait la physionomie un peu fiévreuse. Il demanda à Marc avec une certaine vivacité :
— Mais pourquoi vous en allez-vous?
Marc n'avait pas prévu une question si directe. Il eut de la répug-nance à lui répondre par des explications inventées; après une hésitation, il demeura sans rien dire, et chacun interpréta ce silence selon son savoir ou ses soupçons.
De toutes les personnes présentes, Laure était celle que désolaient le plus les reg-rets de Charles- Armand. Elle se disait : « Si je n'étais pas ici, Marc resterait... Ni lui, ni ma sœur ne seraient malheureux. Je n'aurais qu'un mot à dire, puis à m'effacer : mais je n'ai pas la force et je ne peux pas. »
Très troublée, elle détourna la tête et s'écarta d'un pas. Pourtant elle se calma à l'idée qu'une telle solution était maintenant impossible, qu'avec la meilleure volonté du monde elle ne saurait
la faire accepter par personne. « Cela sera, se dit-elle. Un jour, plus tard... » Elle se le promit, et redevenue plus forte, elle recommença à regarder et à écouter.
Charles-Armand maintenant, d'une voix plus posée, que la fièvre n'agitait pas, disait à Marc afFectueusement :
— Vous me manquerez beaucoup... Une fallait pas m'habituer ainsi à votre présence et à vos soins. Vous le voyez : si je me plains maintenant, c'est que vous avez trop fait pour moi.
— J'ai fait ce que j'ai pu, dit Marc. A présent, il me faut partir... Du reste, vous irez de mieux en mieux, cela est certain.
Charles-Armand attendit un instant, puis répondit avec gravité :
— Non, Marc, ce n'est pas certain.
On comprit qu'en effet il en doutait beaucoup. Ses yeux parurent plonger au loin dans l'avenir.
Il reprit :
— Quand reviendrez-vous?
— Je ne sais pas.
Après un silence pensif, il dit :
— Si je suis plus malade... si par hasard,
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dans quelque temps j'avais besoin de vous, pourrais-je compter que vous reviendriez?
Marc n'avait pas prévu une demande pareille. Il ne voulut pas refuser. Il répondit, bien qu'avec un peu d'embarras :
— Oui, vous n'auriez qu'à m'écrire... Laure frémit.
Même un étranger qui eût par hasard entendu cette conversation lente et coupée eût remarqué combien elle éveillait d'échos en chacun des assistants, et combien, à cause de tout ce mouvement d'âmes, elle se déroulait avec solennité.
— Je vous remercie, dit Charles-Armand.
Mais, se reprenant aussitôt :
— Si nous convenions d'une autre chose : revenez dans trois ou quatre mois. Le pouvezvous? Le voulez-vous?
Marc, dont les projets se trouvaient ainsi bouleversés, s'inclina pourtant et promit à nouveau de venir quand on ferait appel à lui.
Laure, de son côté, vit avec saisissement l'avenir se resserrer soudain. « Dans trois moisi » pensa-t-elle. Ainsi, à cette date, Marc probablement serait de retour : l'heure serait venue pour elle d'accomplir le dessein qu'elle avait conçu : mais, encore une fois, pourrait-elle? Saisie par
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celte perspective et par ce doute, à peine si elle entendit les adieux.
— Je vous écrirai, disait Charles-Armand.
Elle suivit sa sœur et son grand-père qui accompagnaient Marc jusque sur le perron. Personne ne dit mot; de funestes pressentiments, mille peines occupaient les esprits. Marc descendit seul les marches de l'escalier, sa voiture l'attendait en bas; avant d'y monter, il se retourna pour saluer, et on vit qu'il était très pâle.
Le reg-ret si vif que venait de montrer Charles- Armand ne venait pas seulement de motifs personnels. Ce qui, en réalité, le touchait le plus vivement dans l'annonce de cette absence sans terme, ce n'était pas tant d'être privé de Marc, quoique ce point aussi lui fût sensible : mais surtout il avait vu s'écrouler en un instant un projet longuement médité et qui lui plaisait. A son retour de Vittel, il avait par Maximilien connu les visites de Marc, son empressement auprès de Laure, et la sympathie que sa fille avait paru lui témoigner; depuis ce moment, comme Marc continuait à être assidu
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à la Mettrie, rien ne lui avait fait pressentir la déchirure de cet accord commencé. Lui-même s'était vite attaché à Marc, qu'il estimait beaucoup ; aussi il souhaitait vivement l'unir à sa fille ; c'était, dans la mélancolie de sa santé déclinante, une des rares pensées où son esprit se reposât avec bonheur. De là sa déception devant ce subit et définitif adieu ; ne présumant rien encore, mais plus avisé qu'il l'avait paru, il avait, en réclamant le retour de Marc, cherché surtout à éviter qu'une difficulté peut-être passagère ou un mouvement irréfléchi n'entraînassent des conséquences que rien ne pourrait plus réparer.
Ensuite il se creusa l'esprit longtemps, tâchant de découvrir les causes de ce départ. D'où pouvait donc venir que Marc s'éloignât ainsi en brisant d'un coup ses projets d'avenir déclarés? Ses relations avec Laure n'avaient-elles pas un lien avec cette résolution soudaine? Il revenait fréquemment sur cette supposition, la retournant en tous sens, principalement la nuit, durant ses longues heures d'insomnie. Il parla à Maximilien, qui ne put le renseigner ; Laure d'autre part ne disait mot, et, sur un point si délicat, il hésitait beaucoup à l'interroger.
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A.yant examiné diverses hypothèses, il tint pour vraisemblable celle-ci, qui était en effet la plus simple, et avait certains dehors pour elle : que Marc avait témoigné le désir de demander la main de Laure et qu'il s'était heurté à un refus. Charles-Armand ne s'étonnait pas outre mesure de ce refus supposé, car il connaissait la nature un peu singulière et rare de sa fille, et il n'eût pas été surpris que l'idée même du mariage, lui fût antipathique.
Il ne voulait pas aventurer des conseils sur une probabilité aussi mal établie. Néanmoins, Laure, dès les premiers jours, comprit à certaines de ses paroles qu'il avait compté sur ce mariage, et que déjà il l'avait associée à Marc dans ses pensées. Elle en souffrit ; cependant, par-dessus tout, elle redoutait de toucher à ce sujet.
Elle s'était dit, en effet, aussitôt après le départ de Marc, qu'elle devait se taire sur ce qui s'était accompli et cacher sa peine à jamais. Au premier abord, la perspective de ce silence l'effraya par sa cruauté et par sa grandeur ; mais elle vit que seulement ainsi, dans la solitude de ce secret, elle réserverait sa liberté; au contraire, qu'oserait-elle entreprendre à
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l'avenir si le savoir d'aulrui plongeait sans cesse comme un regard sur le maJ intérieur qui la guidait? N'aurait-elle pas constamment peur d'être devinée et d'être plainte, peur de la pitié? Si on soupçonnait à quelle profondeur elle était blessée, ce mariage de Marc et de Louise, qu'il lui incombait maintenant de préparer, ne pourrait pas s'accomplir : ni eux, sans doute, ni son père n'y consentiraient. Du reste, ce sacrifice était trop essentiel, trop intime pour pouvoir être dit : qui le saurait trop sur elle... Et puis, à qui faire comprendre au juste, d'une part, qu'elle ne pouvait agir autrement, et que, malgré cela, c'était une chose périlleuse et immense?
Durant les premiers temps, elle fut courbée, accablée sous sa peine, elle s'y abandonna, elle ne pouvait regarder au delà ; cette déception sans bornes embrassait tout l'avenir. Mais, peu à peu, sa noblesse d'âme innée la secourut, et pareille à un métal très pur qui ne peut rendre que de beaux sons, sous le mal qui la frappait elle n'eut plus que des sentiments de vaillance et de fierté. Ce qui, pour son cœur ardent, était impossible, c'était de subir ce désespoir indéfiniment tel quel, brutal, court, inutile,
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fermant l'horizon ; il fallait bien que, d'une façon ou de l'autre, il devînt fécond, qu'il s'épandît en réflexions, en pensées nouvelles ; et ainsi son esprit se trouva naturellement porté vers une sorte de progrès et de conquête.
Elle entra résolument dans la solitude et dans les voies de la spiritualité qui lui était propre. Ce conflit avec la douleur la libéra d'une foule d'opinions moyennes incapables de l'aider, et, livrée à elle-même, elle céda tout entière à cet attrait de l'infini qui depuis longtemps planait aux lointains de son âme. Le sentiment grave et troublant de la vie qu'elle avait eu dès l'enfance se déploya en elle et la domina : et alors il lui apparut que la haute pensée chrétienne se déroule précisément, en face du temps et des destinées, sur ce plan de l'esprit où elle parvenait. Ainsi se réalisa le pressentiment qu'elle avait eu au seuil de ces semaines désolées : au regard de cette compréhension nouvelle, les enseignements catholiques qu'elle avait reçus jadis se ranimèrent et poussèrent en tous sens des fleurs et des rameaux.
De ses méditations autant que de ses chagrins, elle se trouvait maintenant ne pouvoir rien dire à sa sœur, et Louise, voyant la cause de ce silence
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dans les aveux qu'elle avait faits, les regrettait chaque jour davantage. Elle en apercevait mal les conséquences et les supposait d'autant plus fâcheuses que Laure n'en avait jamais voulu parler. Elle fît quelques tentatives pour la faire sortir de sa réserve, mais Laure se dérobait toujours. Une fois, elle voulut l'entretenir à nouveau de son projet de s'éloigner de la Mettrie; mais Laure l'interrompit dès les premiers mots : elle lui conseilla de n'y plus penser et lui dit de ne point se tourmenter de l'avenir. Elle refusa assez sèchement de s'expliquer davantage. A vrai dire, la présence de sa sœur éveillait en elle trop de pensées amères pour que ses sentiments de tendresse n'en fussent pas souvent combattus. Elle pensait que cette affection refleurirait plus tard; mais pour le moment elle se sentait le cœur trop déchiré, et elle se contentait d'agir suivant la ligne idéale de leur ancienne et parfaite amitié.
Elles continuèrent à sortir ensemble, même à causer, mais leurs conversations ne les rapprochaient plus. Ce secret si complet succédant à tant de confiance, cette obscure discorde que Louise ne comprenait pas jetèrent dans leur vie commune un malaise que^ quelques mois plus
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tôt, ni l'une ni l'autre n'eussent jugé supportable. Louise en souffrait comme d'une injustice, mais Laure se souvenait qu'elle avait voulu ce silence, et elle était, en quelque sorte, protégée contre cette peine par ses peines plus profondes.
Des semaines passèrent, et déjà l'année penchait vers son déclin. A ces confins de l'Auvergne, dès que septembre s'achève, abondent les jours ternes, pluvieux et froids. Laure et Louise, suivant une ancienne habitude, presque chaque jour au commencement de l'après-midi se promenaient quelques moments ensemble dans les sentiers des collines ou sur la rive de l'Allier.
En cette saison, la longue et plate vallée de sable prend, par les journées brumeuses et décolorées, une physionomie étrangement sévère et triste. Nul paysage dont l'aspect soit plus sensible au temps : un rayon de soleil y fait étinceler l'onde et les cailloux des grèves, mais, le plus souvent, tout est muet, désert, accablé : on sent régner l'automne. L'Allier, grossi, agite des tourbillons jaunâtres dans les anses et les criques de ses rives. Des troupes d'oiseaux migrateurs passent. Lèvent balaye les landes de sable sur lesquelles le ciel, au loin, semble abaisser ses rideaux pour clore l'horizon.
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Par une de ces après-midi grises et mornes, Laure et Louise marchaient près de la rivière, en serrant contre elles leurs manteaux. Au cours de leur conversation, Louise se plaig-nit de l'attitude de Laure et du peu de confiance qu'elle lui témoignait. Laure répondit que depuis quelques mois, et principalement depuis la maladie de leur père, un g-rand chang-ement s'était fait dans son esprit, qu'elle n'avait pas tenu à le laisser paraître, qu'elle était surtout occupée de réflexions et de sentiments relig'ieux.
Sa sœur la regarda avec un peu de surprise, mais n'insista pas.
Un moment après Louise murmura :
« J'ai été si malheureuse!... » Elle jeta les yeux autour d'elle et demanda : « Est-ce que tu n'es pas pénétrée par la tristesse de ce jour d'automne, par le vent, par le froid? » Elle désig^na d'un geste l'étendue désolée des sables.
Laure lui dit qu'elle y faisait peu attention. Elle se rappela qu'autrefois elle aussi se sentait soumise au temps, aux automnes, aux hivers, mais il lui sembla que ce qu'elle éprouvait à présent était bien trop intense pour dépendre encore de ces influences futiles, et qu'elle avait
été, par SCS chagrins mêmes, mise à l'abri des saisons.
Un des premiers effets de la souffrance continuelle où elle vécut durant ces semaines-là fut de la faire sympathiser avec tout ce qui souffrait. Partout maintenant, ce qui était blessé et opprimé attirait, sollicitait son regard; jusquelà au contraire elle avait passé presque aveugle, indifférente; ce fut comme si un voile se déchirait devant ses yeux : elle s'étonna qu'il y eût tant de douleur au monde et de ne s'en être pas doutée.
Non seulement son âme vibrait aux malheurs d'autrui, mais toute souffrance qu'elle découvrait autour d'elle lui devenait intime, personnelle, comme s'il s'y était révélé un mal unique et universel auquel elle-même venait d'apprendre à participer.
Un jour, en compagnie de sa sœur, elle se trouva près de son père dans un moment où il souffrait beaucoup. Il ne se plaignait pas; il faisait au contraire effort pour se dominer, le visage
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contracté et immobile, ne répondant à aucune question. Laure, songeant qu'on le disait condamné, s'effrayait à la pensée que son tourment comme son courage, étaient perdus, vains, absurdes ; son esprit se heurtait avec découragement à cette nécessité incompréhensible et mauvaise : elle eut dans cette angoisse le besoin de se sentir au moins en communion d'âme avec quelqu'un.
Aussi elle se tourna vers sa sœur. Elle vit ses yeux mouillés de larmes, ses traits mobiles empreints de désolation. Louise plaignait son père et, penchée vers lui, occupait son anxiété en offrant sa compassion et ses soins. Mais ses sentiments n'étaient pas à la mesure de ce que Laure éprouvait, et à voir ainsi sa sœur tout absorbée dans le présent et dans une pitié chétive, il lui semblait trouver en elle quelque chose de borné, de faible, de bref, d'insuffisant, qui ne la secourait pas.
Alors elle regarda son père : elle le sentit plus proche d'elle, et cependant là non plus sa propre angoisse ne trouvait ni une répondance exacte, ni un repos. Pourquoi? Elle se le demanda, et la seule réponse qui lui vint aux lèvres, c'est qu'il ne savait pas assez... Quoi
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donc? Que ne savait-il pas? Elle ne pouvait se le formuler précisément, et pourtant, c'était bien cela qu'elle pensait : il y avait quelque chose qu'il ne savait pas.
Peut-être aurait-il fallu qu'il fût instruit de toute l'étendue du mal qu'il subissait, non pas seulement de la menace funeste suspendue sur lui, mais qu'il connût sa souffrance dans son humaine g-énéralité, qu'il portât sur elle un regard triste, libre et profond. Mais maintenant, luttant contre elle, absorbée par son courag-e, espérant peut-être, il n'éprouvait sans doute rien de l'émotion vaste, totale, désintéressée, qui débordait du cœur de Laure.
Elle détourna les yeux, et, soit hasard soit volonté, elle les porta sur un crucifix d'ivoire qui, depuis très long-temps, se trouvait dans la chambre de son père, fixé au mur assez loin de lui. Alors, dès la première seconde où elle vit l'image du Christ, elle fut frappée de cette idée que lui, du moins, pouvait l'accueillir et la comprendre toute. Car lui savait, que n'avait-il connu, supporté? A quelle coupe n'avait-il bu? ïl n'existait pas de replis de la douleur, pas de détails qu'il eût ignorés. Elle voyait cela en ce moment presque comme si elle n'y avait encore jamais
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song-é. Sa compassion était la plus vaste, la plus large. Qui donc, venu ainsi au sommet de la souffrance, l'avait éprouvée non seulement comme sa propre souffrance, mais comme celle du monde, en y jetant le reg-ard d'un savoir aussi sublime? Ainsi, pour la première fois, ses pensées par degrés montèrent vers lui du plus intime d'elle-même, par le besoin qu'elle avait de rencontrer une haute connaissance et une grande pitié.
A quelque temps de là, elle sortit seule une après-midi pour aller visiter une famille de pauvres gens auxquels elle portait quelquefois l'aumône. Elle revint navrée de ce qu'elle avait vu, du spectacle de maladies et de misère presque incurables installées dans cette demeure. Elle s'en retournait par un sentier solitaire... Ce jourlà, comme il arrive aux personnes qui ont de poignants chagrins, ses peines, qui avaient paru s'endormir quelques jours, affluaient soudain à nouveau avec des forces rajeunies, rompant !a barrière de ce fragile oubli.
Une pluie fine rayait l'air et l'étendue des champs; ses fils légers, parfois brouillés et comme tissés par le vent, voilaient de leur crêpe les collines.
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Entre deux coteaux au profil fondu, un hameau se serrait contre son église. A peu de distance de Laure, une bergère gardait ses bêtes en tricotant, debout contre un tronc d'arbre, les épaules couvertes d'un fichu rouge. Le tout immobile de tristesse. Ce paysage, ainsi baigné dans la pluie silencieuse, avait dans l'ordre des désolations secrètes quelque chose de si achevé, de si accompli, qu'il donnait presque nécessairement la sensation d'une âme douloureuse de la nature. Laure rejoignit la route et la suivit; la pluie se mit à tomber plus fort, lente, continue et touchant le sol avec un murmure léger.
Après avoir marché quelques minutes, elle rencontra un mendiant.
C'était un vieillard en haillons; il s'appuyait sur une béquille, et, quoiqu'il fît effort pour se hâter, il n'avançait que lentement. Elle s'arrêta, et le regarda s'approcher avec une commisération sans bornes.
Il était voûté; il avait la barbe blanche, avec une figure presque digne. Une de ses jambes paraissait disloquée. Quand il fut près d'elle, elle lui donna quelque monnaie. Elle voulut lui parler; elle lui demanda où il allait : il se contenta d'indiquer la route devant lui d'un
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geste vag-ue; du bout de son bâton, il désigna aussi le ciel charg-é de nuages, en faisant une brève remarque sur le mauvais temps; puis, sans se laisser distraire, il reprit sa marche difficile.
Il fut en cet instant pour Laure comme le symbole et le résumé de toute misère; elle le suivit des yeux, tandis qu'il s'éloignait, et chacun de ses pas lui faisait mal; rien ne pouvait l'aider contre la peine illimitée qu'il lui causait. Elle se sentit si lasse que, sans se soucier de la singularité de ce qu'elle faisait, elle s'assit au bord du fossé, tournée vers la route; elle ne s'occupa même pas de se couvrir de son manteau. Sa robe était d'une couleur bleue assez voyante; elle resta là sans abri, sous la pluie qui tombait toujours, inclinant les épaules, la tête renversée dans la main, ne pouvant plus supporter sa pitié.
Or, tandis qu'elle était ainsi immobile, il arriva, par contraste ou peut-être par quelque mystérieux appel, que, comme un décor s'entr'ouvre, comme un rideau se soulève, cette route plate et ce paysage noyé dans la pluie s'efTaçèrent à ses yeux; ils parurent fondre, s'évanouir, et ils laissèrent place à une vision écla-
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tante et graye, venue du passé, et qui se déployait dans le cadre d'un merveilleux printemps.
C'était un souvenir remontant à sa quatorzième ou quinzième année, à un voyage qu'elle avait fait pendant des vacances, avec son père et sa sœur, sur les côtes de Normandie. Devant elle les falaises altières du pays de Caux se dégagèrent des brumes et dressèrent leur profil puissant dans l'azur d'une matinée radieuse d'avril. Le ciel était d'un bleu argenté. Partout brillaient les pommiers blancs; des cloches sonnaient.
C'était le dimanche de Pâques... Elle s'était trouvée ce jour-là, en compagnie de Charles- Armand et de Louise, dans un petit village normand blotti sur le rivage de la mer, au fond d'une coupure étroite de la falaise. Arrivés la veille au soir, ils avaient voulu, dans la matinée, monter sur la hauteur, et ils s'étaient engagés dans un sentier qui étageait ses lacets sur la pente très raide. Les toits d'ardoises du village semblaient s'abaisser, s'écraser audessous d'eux, et, à mesure qu'ils avançaient, le paysage, comme délivré, s'élargissait en tous sens, terre, ciel et océan.
C'était après la grand'messe, à onze heures et demie environ, et une procession invisible
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suivait les rues. Les cliants montaient jusqu'à eux. C'étaient des chœurs de femmes, simples, frais, unis; puis une voix d'homme reprenait seule", faisant retentir le vallon, une voix de croyant, grave, pénétrée, magnifique, qu'on aimait entendre, priant, s'élançant. Dans les hymnes, un mot revenait sans cesse, qui sonnait jusque sur les flancs des falaises : Resurrexit, Resiirrexit...
La mer était d'une brumeuse couleur violette par moments jaspée d'or ; une barque à voile blanche, secouée par les vagues, avait l'air de bondir sur l'immensité heureuse. Des mouettes tournoyaient au soleil. L'herbe était semée de pâquerettes. Partout des parfums errants. On ne voyait que jeunesse, fraîcheur et nouveauté. Aussi il semblait que l'hymne saint emportât sur ses strophes ailées l'allégresse réveillée du monde : Resurrexil...
Laure, associée à la prière invisible, exaltée par cette magnificence, ces voix, ces symboles, s'avançait dans une extase éblouie... Or, comme elle marchait ainsi, gravissant avec son père et sa sœur le sentier montueux, il se trouva qu'ils rencontrèrent le Crucifié.
Elle l'aperçut de loin î! était à un tournant du
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sentier ; autour de lui se dressait un bouquet d'arbres aux branches grêles et noires, encore dépouillées de feuillage. Ses membres étaient fixés à la croix par d'énormes clous noirs ; sur tout son corps était répandue une couleur livide un peu brutale, de petites plaques de sang- cernaient ses blessures et sa tête pendait sur sa poitrine lamentablement.
Personne près de lui. Pas même de fleurs ni d'offrandes; il était solitaire, abandonné sur le chemin sans ombrage. Et Laure, à mesure qu'elle approchait, voyait cette humble image de bois manifester davantage la douleur et l'agonie.
Sans doute, un autre jour elle fût passée indifférente, mais en ce moment de prière et d'émotion, dès le premier regard ce spectacle la saisit. Elle voyait le Christ comme présent dans son image; et devant tant d'affliction, elle eut, au milieu de cette fête, l'impression d'être venue brusquement au bord d'un mystère redoutable, de pénétrer dans une réalité infiniment profonde par le hasard de cette rencontre et de ce symbole. Car comment se faisait-il que lui qu'on aimait, dont on célébrait en cet instant la gloire et la perpétuité, com-
ment se faisait-il que lui, source et figure de la nouvelle joie, au cœur de toute résurrection continuât sa souffrance?
Frappée de ce contraste auguste, près de la croix, au milieu d'un silence où bourdonnaient des abeilles, elle s'arrêta, le cœur battant. Dans cette minute, elle entrevit confusément que la joie sans doute n'est pas ce qu'il y a de plus réel, de plus essentiel au monde ; que peut-être cette fête épandue sur la terre, cette lumière et cet or tissés par le printemps étaient un voile de mensonges qui se déchirait çà et là sur la douleur divine. Elle ne descendit pas jusqu'au cœur de cette immensité de peine que le Christ semblait garder et recueillir, car la pensée même lui en parut redoutable. Après un premier élan, presque craintive, elle s'éloigna.
Or, à présent, assise au bord du chemin et courbée sous la pluie, tandis qu'elle pleurait de pitié, ce tableau d'agonie surgit dans sa mémoire au centre de son décor radieux.
Cette fois, sans hésitation, sans effort, d'un mouvement de sympathie immédiat, son âme mieux renseignée s'unit à l'image du mal ciaiiicl.
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Alors, s'étant abandonnée, perdue dans ce sentiment universel, elle éprouva une sorte de délivrance, un oubli merveilleux et bienfaisant : c'était comme si le Christ, en échange de ce don profond, avait pris pour lui toute peine terrestre, tandis qu'il faisait briller au loin, dans les voies de son amour, une allégresse à laquelle rien ne ressemblait. Ainsi apparaissait aux yeux de Laure qu'il pût être à la fois la douleur et la joie, entre l'une et l'autre anneau et perpétuelle alliance. C'est pourquoi bientôt cette vision éclatante, levée sur ce chemin de ses larmes, ce printemps et sa jeunesse enchantée, lui semblèrent, dans le lointain du passé qui les idéalisait, s'accorder avec la souffrance du Christ, émaner d'elle, s'irradier autour ; et elle voyait les mouettes blanches qui le couronnaient de leur vol comme des oiseaux mystiques de son royaume.
Grandeur prodigieuse de la délivrance pour qui a connu une fois l'ordre de la misère infinie. . . Faisant signe au-dessus du mal illimité, conduisant hors des apparences du monde, le Christ se révélait comme sauveur et Messie; par la suite, chaque fois qu'elle tombait en de tels excès de pitié, clic retrouvait le sens total de co.i.Lc mis-
sion sublime et son iinmense pathétique... C'est dans ces voies du détachement qu'un jour se montra à elle, revêtue d'une parure éblouissante, l'idée de la pureté mystique. Sans doute elle l'avait déjà pressentie, soupçonnée, et cependant, à ce moment-là, elle vit bien, tant elle lui parut magiquement belle, troublante et verlig-ineuse, qu'elle ne l'avait encore jamais connue. Elle en subit l'attrait splendide ; être intacte, close, à jamais sans souillure, être sur la terre une passante, une étrangère aux yeux distraits, solitaire, blanche, légère, âme profonde ne vivant que de sa vie d'âme, son regard ne pouvait descendre assez loin dans ces abîmes de l'oubli du monde... Elle brisait ainsi avec tout son passé; et, séduite par le mirage d'une vie véritablement nouvelle, elle tendait les mains vers ce trésor, qui est le plus enivrant et le plus dangereux de la terre.
Elle se rendait compte cependant que ce n'était encore là qu'un premier regard, qu'elle parvenait seulement au seuil de cet espoir puissant, qu'elle était encore toute retenue au monde, déchirée, palpitante, hélas I liée par son mal même... confiante malgré tout, assurée qu'un jour elle aurait la force nécessaire pour
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ce renoncement suprême où, de ses sentiments blessés, plus rien ne subsisterait. Ce serait après avoir bu aux sources de cette pureté libératrice...
Le temps s'écoulait avec monotonie, les semaines s'ajoutèrent aux semaines. Novembre survint, avec ses beaux jours étincelants éparpillés dans la brume.
La santé de Charles-Armand, malgré quelques progrès, ne s'était pas rétablie, et la crainte d'une issue fatale s'aggravait, pour Laure, d'une autre angoisse. La pensée que son père pouvait mourir sans être entré dans la communion de l'Eglise la désespérait, et cette anxiété, née depuis longtemps, s'agrandissait à présent de toute l'ardeur de sa foi ranimée. C'était le sort perpétuel de l'âme de son père qui était débattu en ces heures définitives; elle, pleine de certitudes, en qui ces mots d'infini et d'éternité avaient, depuis quelques mois, pris une réalité toute sensible et vivante, elle le voyait, suivant son choix sublime et dernier, perdu ou sauvé à jamais. Elle n'avait encore rien osé lui dire sur ce sujet, par égard pour ses dispositions
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propres, et aussi par crainte de trop l'éclairer sur l'extrémité de son mal ; mais souvent, assise seule en silence auprès de son lit, elle écoutait avec un frisson s'écouler ce temps formidable et mesuré.
Elle l'enveloppait parfois d'une prière si ardente qu'elle croyait qu'il en sentirait à la longue le mystérieux contact. Remplie de visions des choses célestes, il lui semblait qu'à force de retenir ainsi près de lui cet univers présent et captif, dans son esprit quelque rayon finirait par g-lisser.
Quelquefois, elle restait ainsi long-temps sans parler. Lui aimait sa présence discrète et pensive. Il avait dans le caractère, depuis sa maladie, une aménité, une bienveillance, un désintéressement nouveaux; Laure s'en apercevait et croyait maintenant apprendre à le connaître.
C'était elle ordinairement qui faisait office de secrétaire pour les rares lettres qu'il écrivait encore.
Un jour qu'elle était dans sa chambre, occupée à mettre en place sur une table de menus objets, il l'appela près de son lit; elle s'approcha, tout de suite frappée de l'accent de sa voix, qui annonçait un entretien médité.