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CHAPITRE VIII

Carrière

Pour peindre complètement une figure comme celle de J. B. Laurens, ainsi du reste que la difficulté se présentera pour exposer même sommairement sa carrière, ses idées et son œuvre, il y aurait encore trop à faire. Abandonnons donc le côté plus personnel de sa Biographie, clos d’ailleurs tout à l’heure par la mort, et retournons le trouver à Montpellier, alors qu’il y arrivait tout vivant et armé de jeunesse, d’ardeur et d’avenir, mettant déjà le pied à l’étrier et montant aussitôt en selle de toutes les conditions propices à cet avenir de travaux et de résultats; à Montpellier qu’il ne quittera plus, qui restera au moins le foyer où, appelée et élue à la fois, se concentrera et d’où rayonnera avec autant de douceur que d’intensité son existence de chef de? famille, de bureaucrate, de fonctionnaire, de savant, d’artiste peintre et musicien, de

voyageur et publiciste. Nous l’y suivrons sans interruption dans la chronologie des événements, des gens et des choses. Là, d’un seul coup, tout répondra à ses instincts, à ses besoins de développement, et tel qu’il l’eût à peine osé rêver; et il ne s’en trouvera pas moins l'homme heureux adéquat aux circonstances et au milieu social; le serviteur, le confrère et l’ami à la fois utile à lui-même et nécessaire aux autres; recherché, choyé pour ses talents d’agrément; en digne réciprocité de ces avantages avec le temps, le lieu et tout son entourage.

Il est certainement malaisé d’adopter un ordre déterminé, de faire suivre et se développer sans quelque confusion les matières de chapitres ou catégories d’une telle biographie, où des éléments aussi variés que nombreux se présentent dès le début, à peu près simultanés, vont se pénétrant et se complétant rapidement l’un l’autre au jour le jour et, pour la majeure partie, comme celle de la musique et de, la peinture, finissent par n’avoir guère entre eux de différence dans la passion, l’importance et le temps où ils furent pratiqués. Nous allons pourtant essayer, autant que possible, de diviser en catégories, épuisant du mieux chacune avant de passer à une autre, l’ensemble d’un sujet aussi complexe. Mais à vrai dire, c’est à peu près exclusivement maintenant te peintre, le musicien et le publiciste qui vont s’imposer ; le bureaucrate, moins intéressant, le fonctionnaire, très passager, le savant, ne s’occupant plus de science qu’en amateur et en marge du reste, ne sauraient désormais

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donner lieu qu’à quelques dernières notes complémentaires de ce qui a été déjà indiqué.

A partir de son établissement à Montpellier, le cercle des relations de Laurens s’étendit non-seulement aux habitants de la ville et du pays mais aussi avec tout fréquent étranger de distinction qui les visitait. Pour en parler, remontons grâce à trente-trois lettres qu’il adressa alors à Anrès, au point même où nous sommes restés dans des pages précédentes. Ce furent d’abord donc, pendant les six années de Recette générale dans ce foyer immédiat du salon Despous et puis de la cité riche d’un personnel d’élite et de toutes les ressources d’écoles, de musées, de bibliothèques, de réunions diverses: le baron Fabre, son élève Ferogio, les maisons Marès, de Saint-Etienne, de Roquefeuille, l’ingénieur Raynal et surtout la famille Delile, dont le chef, ancien membre de l’Institut d’Egypte sous Bonaparte, était professeur de botanique à l’Ecole de médecine et directeur du Jardin des plantes où Laurens passait ses meilleures heures de récréation en même temps que d’étude. Aussi bien n’abandonna-t-il jamais complètement cette étude, pour laquelle il avait un goût d’aulant plus prononcé qu’il se combinait avec celui des excursions pittoresques, ainsi qu’il en faisait jadis et en renouvela encore au MonRVentoux. Dans la dernière ascension à cette montagne, les 7 et 8 octobre 1865, poussé par sa quadruple ardeur de géologue, de botaniste, d’artiste peintre et d’amoureux de sa terre natale, il ne craindra pas, déjà vieillard, de

braver héroïquement d’aussi graves que volontaires dangers pour retrouver, pouvoir contempler en tête-à-tête et dessiner les débris d'une forêt de sapins ( abies eæcelsa) située vertigineusement vers le nord-est des sommets, surplombant Brantes et Savoyans, et devenue inabordable, à moitié légendaire, attestée seulement par quelque pâtre ou chasseur. Séparé de ses compagnons récalcitrants par la surprise d’un orage, perdu d’orientation dans ces sites redoutables, entraîné aux abîmes dans l’épaisseur et les ténèbres des nuages, l’averse d’un déluge, le vacarme continu des tonnerres, ses parapluie et chapeau tordus, envolés, il n’en finit pas moins par arriver à ce qu’il voulait en reproduisant quelques squelettes des antiques conifères et en en rapportant l’irrécusable et triomphant témoignage. « Mais, avoua-t-il, j’ai éprouvé là les affres d’une véritable peur ! » Eh bien, il y a un comble d’épilogue à l’héroïque expédition, et qui ne pouvait se produire que chez le même héros, lequel rentré au logis, après une trotte de trente à quarante kilomètres, ne s’asseyait que violoncelle entre jambes pour l’exécution intégrale d’un quatuor de Boccherini «musique, selon lui, superlativement reposante. » « J’éprouvai trop de plaisir* écrivait-il à Anrès, à cueillir axec vous une fleur de Tribulus terrestris et à apprendre ce que c’était qu’un calice, un pistil, des étamines pour que j’aie délaissé la botanique. Ici dans le splendide jardin qui lui est consacré, le bananier élève ses tiges et ses énormes feuilles à côté du sapin des Alpes ; le caféier vous transporte

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dans l'Arabie ; le papyrus vous rappelle les bords du Nil, et les tulipiers et les magnolias les lieux chantés par l’auteur d’Attala... C’est une chose bien digne d’admiration c]ue la réunion de plus de huit mille individus -du règne végétal venus de toutes les parties du monde. En voyant tant de trésors à ma portée, je n’ai pu résister à l’attrait de conserver des échantillons des espèces les plus curieuses et là comme partout on me sert ce que je désire avec le plus gracieux empressement. »

Laurens partagea les travaux du directeur sur la physiologie végétale en dessinant tout ce que le microscope pouvait lui révéler d’intéressant sur la nature des plantes. Il décrit minutieusement, dans ses notes particulières, la circulation de l’une d’elles, aquatique et nommée Chara , dont la tige est d’une transparence telle que le microscope permet de voirie mouvement ascendant et descendant de ses divers fluides. Quel étonnement d’observer, d’autre part, les mollécules, mouvants, atomes imperceptibles, qui changent de position respective presque insensiblement; et puis ce sont des réseaux, des cristaux figurant des vitraux gothiques, des trachées composées de fils imperceptibles, de petits pores, des tubes enfin ; une organisation merveilleuse! Il va donc sans dire qu’à côté de ses collections de peinture, de musique, de livres, d’atlas, albums, gravures, lithographies, plâtres et divers objets nécessaires à ses travaux ou simplement curieux et décoratifs, s’en formaient naturellement une de botanique et une

géologique. L’herbier seul compta bientôt cinq à six mille numéros.

« Auriez- vous été à la Nouvelle-Zélande ? » demandait-il moitié plaisamment, moitié très scientifiquement, à peine entré chez un petit curé, à lui tout inconnu, de village Comtadin, Venasque. — Eh ! qu’est-ce qui peut donc me valoir l’étonnante question ? fait celui-ci, ayant été effectivement en mission dans ces deux îles. «La vue, riposte Laurens, non moins étonnante chez vous, sous ce globe, de cet insecte, (et énonçant le nom et les propriétés afférents) lequel ne se trouve absolument que dans la Nouvelle-Zélande.

Sans apporter à l’étude de l’astronomie une ardeur aussi passionnée, Laurens se sentait attiré vers la connaissance de ce monde mystérieux que nos yeux nous montrent en si infimes parcelles et qui sont en réalité si incommensurablement grands! Il s’absorbait à observer, muni d’un bon télescope, les satellites de Jupiter, ceux de Saturne avec son anneau, les taches du soleil, les montagnes de la lune avec leurs vallées énormes qui ressemblent, suivant son originale et juste expression, aux trous laissés par une matière qui se décroute... Quelle jouissance c’était alors, pour cet esprit curieux et avide de tout, de s’occuper de pareils objets et de pouvoir s'en instruire de première main avec des professionnels éminents qui en faisaient leur étude journalière ! Au résumé de ses études dans cette partie, c’est plutôt en dessinateur qu’en savant spécialiste qu’elles aboutirent, toujours à l’aide du

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télescope, à tout un album de vues prises dans. .. la Lune : motifs d’une précision et d’un relief à les croire empruntés tout près de nous sur la terre.

C’est avec le physiologiste Dugès qu’il se liera, par la suite, de la plus étroite affection d’esprit et de cœur. Sa mort prématurée lui inspira des regrets touchants qui se trouvent ainsi consignés dans une lettre, datée du 6 mai 1838 : « J’avais rencontré à Montpellier un homme qui m’aimait et qu’à mon tour j’adorais ; un homme dont l’intimité était pour moi un honneur plus grand que tous les titres ou décorations dont on eût pu me charger ; en un mot Dugés était mon ami, et je viens de le perdre! Perte cruelle, irréparable pour sa famille, pour la Faculté de médecine, pour la science et pour l’amitié! Dugès était bien reconnu comme le flambeau de notre Ecole; il était apprécié, aimé, vénéré de tous ceux qui l’ont connu ; mais il n’y a que cinq ou six personnes le fréquentant de très près, et j’étais du nombre, qui aient une idée exacte, complète de la valeur de l’homme que nous pleurons. Ç’a été dans la ville, tant chez les grands que chez les petits, tant chez les riches que chez lespauvres, une consternation profonde; maispour nous, ses proches, il y a bien des larmes. En même temps que cette lettre, j’envoye le numéro du journal de Montpellier où j’ai écrit quelques lignes sur ce douloureux événement. Je me suis empressé aussi de publier un portrait lithographié qui rappellera les traits d’un homme dont on doit garder un aussi bon que haut et long souvenir. J’enverrai bientôt

encore le premier volume de la Physiologie comparée , ouvrage admirable composé, entre autres, d’affection particulière, et pour lequel l’auteur me consultait souvent. Vous lirez même dans l’introduction une mention trop flatteuse pour moi comme témoignage de reconnaissance pour le frontispice et quelques dessins dont j’ai collaboré à cette publication; mais l’exemplaire que j’ai, étant revêtu de quelques mots de la main de Dugès, devient trop précieux pour l’exposer aux détériorations de la lecture répétée et surtout du voyage. Cependant, plus tard, je trouverai moyen de faire connaître autour de moi l’ensemble de l’ouvrage, dont l’impression des deux derniers volumes va avoir lieu sous ma direction. Mon travail consistera à corriger les épreuves et à lier avec le corps de ce qui est déjà établi des additions et des notes qui avaient été successivement ajoutées depuis un an et plus que le monument paraissait achevé. Ensuite il faudra exécuter quelques planches d’anatomie comparée pour la clarté du texte. Ayant besoin pour tout cela de consulter des traités de zoologie je compte m’adresser particulièrement à celui de Mil ne -Edward s... »

C’est d’ailleurs sur le pied d’une véritable intimité, on pourrait même dire de la camaraderie, que Laurens vécut avec les sommités du monde médical et universitaire de Montpellier dont il faisait lui-même partie, étant entré dès 1835, comme secrétaire agent-comptable, à sa célèbre Faculté de médecine. Il n’en sortit qu’en 1868, après donc

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trente-deux ans de service. Aux noms de Dugès et de Delile, déjà mentionnés, il faut ajouter ceux de Lallemand et deBalard, qui devinrent membres de l’Institut, des chimistes Bérard et Chance!, recteur; puis de Charles Martins, Bouisson et surtout du chirurgien Courty. Bien précédemment, nous l’avons dit, il s'était ainsi lié, à Avignon, avec le botaniste Réquien, explorant avec lui le massif du Yentoux, de la Flore duquel le savant vauclusien révéla l’étonnant intérêt.

Esc-ce à son imperturbable belle santé, est-ce à sa longue cohabitation avec des oracles de la médecine, dans l’un de ses plus fameux sanctuaires, qu’il faut attribuer ses réserves peu crédules vis-àvis de «l’art de guérir»? Très convaincu et respectueux de la science de ses collègues, et grand admirateur de leur habileté chirurgicale, il poussait assez loin, vis-à-vis de leurs compendiums ou recettes à guérison, un scepticisme qui le faisait les confondre en partie dans celui qu’il avait pour les vérités dogmatiques professées par les prêtres. Volontiers, comme entre augures, en ses libres propos, il les qualifiait de charlatans.

Sur les rives du Lez, au nord de Montpellier, est situé l’ancien vaste domaine de Lavalette, morcelé depuis. Laurens, auquel le propriétaire et châtelain, M. Farel, aimait à en faire les honneurs, y trouva, on ne peut plus favorablement, une mine et un atelier presque pour ses premières sérieuses productions de paysagiste. « Vous vous rappelez, écrit-il à un ami, ce beau domaine que la Nature, l’Art et

l’Industrie embellissent à qui mieux mieux. Depuis votre visite un nouveau château de maître a remplacé l’ancien, et dans cette habitation remarquable de luxe et de goût modernes j’ai une petite chambre où je me suis endormi bien souvent, pendant la belle saison, au bruit des cascades de la rivière. L’amitié des hôtes, toute une famille charmante, rendent mes visites fréquentes. Pour répondre à leurs mille bons procédés et laisser un témoignage ou représentation toute motivée de ma reconnaissance, j'ai dessiné douze planches rappelant avec exactitude et avec art les plus jolis sites de^Lavalette. » C’est dans ce même endroit que Laurens présentait, vers 1840, des artistes venus de Paris, à lui recommandés et qui n’étaient autres, déjà bien connus, que Corot, François et Gaspard Lacroix. A tous pas, l’admiration, la satisfaction des intéressants et intéressés visiteurs redoublaient et manquaient d’expressions et se paraient des meilleures bonnes intentions d’études, de tableaux, d'attaquacge dans la masse , de ficelage de détails, d'enlevage de motifs /...On parcourt et note tout : chaînes et groupes de rochers calcaires gris -argenté ; bois de chênes-verts et bosquets de peupliers blancs ; bords herbacés de la ri vière du Lez ; fermes à aspect de fabriques poussiriesques; l’élégant château seigneurial et ses habitants charmants et charmés. Bret, on est promené, chaudement accueilli, installé; et le guide, discret et curieux à la fois, ne reviendra que dans plusieurs jours revoir ses protégés, jouir alors ainsi du précieux résultat de leurs

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premiers travaux... Il revint au moment convenu; mais passa une, deux heures à chercher et demander partout son monde. C’était une déception, et devenait même un désarroi fertile en hypothèses et non sans inquiétudes... Il allait y renoncer, lorsque, à travers un rideau d’arbustes, lui arrive une torte émanation de fumée et odeur de tabac sous les diverses espèces de la cigarette, du cigare et de la pipe; et il aperçoit bientôt nos grands hommes, épiquement disposés s,ur la berge de la rivière, cigarette, cigare et... brûle-gueule aux lèvres et la ligne à la main, silencieux, absorbés et tout passionnément affectionnés à la pêche. Or, ils n’avaient, depuis leur arrivée, encore rien fait autre. De peinture? il n’en avait été question. Empressons-nous de dire que ces bourgeois prolégomènes ne nuisirent en rien comme préparation, au contraire faut-il croire, à la quantité ni à la qualité du travail des journées ultérieures. En ces lointaines et naïves époques, l’âge d’azur sinon l’âge d’or de l’art, on n’avait pas encore vendu, au prix byzantin de 80.000 francs, comme il y a peu d’années, Y Allée de châtaigniers de Théodore Rousseau ; mais est-ce alors, justement sans doute, qu’on était par cela même en plus efficaces conditions pour la faire.

Voici une visite que ce même brelan d’artistes firent dans le voisinage, au Mas Estor, une vraie villa romaine, aux massifs de séculaires pins-parasols et heureusement abandonnée à la plus pittoresque des incuries sinon aux artistes. Le costume

des nôtres laissait, il est vrai, fort à désirer mondainement parlant, et une partie de l’attirail de leur profession pouvait même inspirer quelque crainte ou méfiance tout au moins. Ils sonnent à une grille cadenassée, ils frappent, appellent, hurlent vainement pendant longtemps dans la plus sourde solitude... Enfin, à l’extrémité d’une allée à soubassements de lauriers-tins, paraît et se dirige négligemment vers eux, sous la forme d’une vieille fermière, le dragon de ce jardin des hespérides, qui, tout d’un coup, sauvage et effarée, leur tourne les talons sur ces mots inexorablement, irrévocablement prononcés : « poudén pas vous baïla » (on ne peut pas vous donner). Impossible de sortir de là, ou c’est-à-dire d’y entrer . Les parisiens ne parlaient ni ne comprenaient un traître mot de dialecte languedocien, pas plus que la mégère n’entendait leur français. Il fallut s’en retourner bredouille et, après en avoir beaucoup ri sur explication, revenir à la charge un autre jour, assistés d’un cornac indigène.

Nous n’avons que très peu d’œuvres de la première manière de Laurens; mais sa correspondance renseigne exactement sur la manière dont il voyait et sentait. Même certains passages expriment des réflexions et des principes qui révèlent déjà le futur auteur d’une Théorie sur le Beau pittoresque. « On voit que bien écrire, dit- il à Anrès, a été chez vous un objet d’application. Vous devez faire dans votre esprit ou sur le papier de nombreuses corrections pour obtenir plus d’harmonie dans les phrases ou

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plus de justesse et de grâce dans les expressions. C’est à peu près ce que je fais en composant un paysage, et dès son choix sur nature et ensuite de son interprétation sur la toile ou le papier; mettant une masse de nuages pour balancer celle des arbres ; relevant ou abaissant une montagne; rompant la parallèle fâcheuse de deux lignes de terrain ou de fabrique ; ajoutant une branche de plus à tel arbre pour rendre sa silhouette moins régulière, c’est-à-dire plus pittoresque, etc., etc.; en un mot m’appliquant à chercher, trouver le mieux. C'est ce que je ne fais pas assez peut-être en matière épistolaire, répondant à vos si jolies lettres sans plus ni moins d’application qu’on en met à demander, dans la conversation, l’heure qu’il est ou le temps qu’il fait ?... La période d’enthousiasme que je traverse et qui me rend le travail si attrayant le rendra-t-elle fructueux ? Depuis que je suis ici, ou même dois-je dire auparavant, la peinture est mon principal but, et j’ai incontestablement ressenti des effets étonnants de cette unité et de cette constance d’ambition. Vous n’en sauriez douter puisque vous avez eu presque de l’admiration pour certains quatre petits paysages auxquels je n’attachais aucune importance. Quoi qu’il en soit, par mes propres réflexions et par les conseils de Fabre, je crois savoir où il faut chercher les moyens de plaire à l’imagination, le genre et le plus ou moins de satisfaction que nous éprouvons à la vue déjà d’un simple croquis, et qui tiennent à tels contours, telles masses, telles oppositions, sur lesquels il est

toutefois assez difficile de donner aucun principe absolu ni très explicite. La Nature offre toutes les beautés imaginables, mais elles sont éparses, inégalement mélangées, celles supérieures rares ou cachées. C’est de les connaître et trouver qui est l’art du peintre ; et malheureusement il faut bien du temps avant d’y voir et d’en tirer quelque chose ! Mes yeux commencent à peine à s’ouvrir à la lumière et je regarde tant que je puis. Dussé-je ne plus avancer, le peu que j’ai appris jusqu’à ce moment suffirait pour m’assurer, ici comme à Paris j’ose dire, une existence fort honnête. Déjà, quoique ne pouvant consacrer que peu d’heures à la peinture, je me fais encore du fruit de mes amusements un notable supplément de revenus. »

On voit que les graves préoccupations du fond de l’existence faisaient toujours partie du programme des goûts et des travaux de Laurens, mais sans jamais altérer son humeur naturelle, faite de cet esprit communicatif et originalement jovial qui, talents à part, lui eut fait trouver partout des amis. Elle se marque souvent dans sa correspondance, allant même soudain jusqu’à quelque pointe de malice sans trop de fiel ni passion. La violence en rien n’était pas dans son tempérament. Les sentiments religieux, politiques et tous autres, passagèrement émus, s’y résolvaient facilement en pure philosophie d’observateur et d’acceptation extérieure au moins. Ecoutez-le plutôt dans ce récit d’une page à la Saint-Simon. « Il y a deux jours que nous sommes dans les pompes et les

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embarras de la Grandeur à cause du passage à Montpellier de la duchesse de Berry, du roi et de la reine de Naples et autres princes. Il paraît qu’on a beaucoup admiré. Quant à moi, j’ai beaucoup ri, oui, ri de tout ce cérémonial. Que direz-vous de savoir qu’on attendait l’arrivée de M. le duc de Blacas pour décider si on irait au bal en culottes courtes ou en pantalons ? Que direz -vous de voir enfermer un roi avec des cadenas même aux fenêtres de sa chambre ? Que direz-vous d’une fiancée encore plus et mieux enfermée, puisque l’on emporte la clef de sa chambre à un individu qui remplit les non moins intimes qu’importantes fonctions de les garder ? Que diriez vous encore de magistrats municipaux s’apostrophant de grosses injures de halle quand il s’agit de décider si l’on éclairera une salle de bal avec six cents ou avec sept cents bougies, etc., etc. ? A coup sûr vous ririez autant que moi, et ce serait encore plus risible si tout ce grand et riche monde-là ne vivait aux dépens du petit et pauvre. Voici encore des on-dit sur le même sujet. Les gens de la suite des princes auraient emporté trente-six chapons et deux cents livres de pain. — En route, le roi de Naples, éprouvant, à la traversée du village de Brès, la nécessité d’entrer dans une remise pour satisfaire un gros besoin, la foule l’obséda jusque dans ce lieu, et un solliciteur profite du précieux moment pour présenter à Sa Majesté une pétition. Malheureusement la Majesté croit que c’est un homme officieux, chambellan improvisé, qui lui

tend du papier.... ni plus ni moins, et elle en fait l’usage en conséquence ! Si non e vero... »

De bonne heure Laurens, non moins archéologue que dessinateur, entreprit avec Jules Renouvier, le frère aîné de Charles, l’éminent philosophe, une publication qui devait se poursuivre au courant de bien des années, et intitulée « Monuments du Bas- Languedoc » pour une première série, et, pour une seconde, « Exemples d’architecture pittoresque » dans la même région. Le texte de Renouvier accuse un esprit convaincu, à la fois exact, technique dans le détail et de haut sens philosophique dans ses doctes appréciations. Malheureusement le public ni l’Etat ne surent reconnaître et encourager d’une manière suffisante cette vaillante et de tous points excellente publication, intéressant surtout les archives de l’histoire et de l’art nationaux. « Remarquez et faites remarquer, dit une lettre du 19 février 1839, accompagnant l’envoi d’une de ses livraisons, que l’intérieur du cloître d’Arles, l’entourage de la description de Lodève et l’intérieur du cloître de Grammont (planche Y) sont entièrement du crayon de Jules. Depuis une vingtaine de jours le petit frère est enfermé, pour ainsi dire en prison : il concourt pour avoir le titre de pensionnaire de la ville de Montpellier à l’école des Beauxarts de Paris. Il n’aura pas le prix. S’il l’avait je ne le voudrais pas ; mais il se distinguera beaucoup, et c’est ce que je veux seulement. » Nous avons dit que ce très jeune frère, moins âgé que son aîné de vingt-cinq ans, avait été vers 1837 entièrement

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pris dans son giron, où il bénéficia à tous égards des plus rares éléments d’éducation. Plus tard, lorsque sa carrière se sera affirmée, il ne cessera de recevoir les conseils et l’appui prodigués à tout sujet et toutes occasions, et, faute de vivre ensemble, il s’établira entre les deux frères, on pourrait toujours dire entre le père et le fils, l’étroite communion d’idées et la volumineuse correspondance à laquelle ces pages font le plus d’emprunts.

Par son insatiable curiosité, par son savoir, ses talents artistiques et conséquemment son amour des courses et petits voyages d’explorations, en attendant ceux d’au delà les grandes frontières, Laurens s’était préparé d’aventure à devenir l’un des collaborateurs les plus précieux et les plus actifs du bel ouvrage par le baron Taylor, Charles Nodier et de Cayeux, commencé à paraître en 1835, sous le titre de « Voyages pittoresques et romantiques dans l’ancienne France ».

Fm cette occurence la tentation dût être grande d’échanger désormais la plume et le rond de cuir de bureaucrate pour le crayon et le portefeuille de l’artiste attaché à une œuvre et à un monde des plus parisiennernent, brillants ; mais, comme en bien d’autres, il resta sur ses gardes, et devant la Grande ville, s’en tint à sa mie, ô gué ! provinciale.

« En même temps où la photographie était encore à l’état rudimentaire de daguerréotype, observe Durand-Gréville, ce fut un grand service rendu à rhistoire des monuments que de conserver au moins le souvenir fidèle de tant de ruines depuis lors

J. -J. -B. LAURE NS

anéanties. La physionomie des villes et des villages, leurs ruelles irrégulières, leurs rivières bordées de maisons qui baignent dans l’eau leurs portes cochères aux heurteaux et marteaux de bronze, leurs balcons de fer forgé aux délicats enroulements, tous ces trésors d’art et de pittoresque, détruits par les changements du goût, se retrouvent dans cette belle collection où les planches sont loin d’être d’égale valeur, mais où le moindre dessin peut avoir l’intérêt d’un document historique. » Laurens s’intitule lui-même le missionnaire de ces « Voyages pittoresques » et qualifie en ces termes le baron Taylor avec lequel il était entré en relations personnelles :

« C'est un bel homme de 45 ans environ, ayant la figure un peu brûlée par le soleil, tant il voyage, en Espagne, Malte, Egypte, Palestine. Les journaux, qui ont beaucoup parlé de lui dernièrement, ont prétendu qu’il dépensait tout son argent en passeports, et qu’on pourrait le rencontrer plutôt partout ailleurs qu’au Théâtre- Français, auprès duquel il remplit les fonctions de commissaire du Roi. Il parle avec tant d’agréments et d’adresse qu’on l’a quelquefois employé dans des missions où cette qualité était essentielle; enfin, il aime passionnément et sincèrement les arts et les artistes. » Laurens, qui possédait une connaissance raisonnée et une exécution bien sentie de l’art architectural, surtout celui de tout le Midi, aux différentes époques de notre histoire, et qui leur dut d’être choisi par Taylor pour son collaborateur dans une œuvre

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aussi considérable, dit ne connaître qu’un artiste possédant ces mêmes avantages, « c’est Adrien Dauzats. Aussi est-il le compagnon inséparable de tous les voyages de Taylor, et il sera le mien, par dessus le marché, en Provence notamment... L’enthousiasme qui s’est élevé jusqu’à l’aveuglement pour toutes les productions artistiques du Moyen-âge en arrive malheureusement à parler. avec mépris de toutes celles de l’art grec et romain. Il est vrai que cet art, mal copié et transplanté sur notre sol, est souvent peu estimable ; mais le Parthénon, le temple de Phigalie, ces bas-reliefs de Phidias qui ornent les frontons et les frises sont des choses divines ; comme il est vrai que des ouvrages d’art tels que les cathédrales d’Amiens, de Rouen, de Poitiers, de Cologne, de Salisbury sont dignes de l’admiration du plus chaud partisan des Grecs et des Romains. Que ne puis-je vous communiquer tout ce que j’ai feuilleté sur ces chefsd’œuvre d’architecture! Vous seriez satisfait, émerveillé en y voyant, d’après le procédé Colas, les susdites métopes du Parthénon et la cathédrale de Salisbury publiée en Angleterre. » En France, la juste renaissance des esprits pour l’art du Moyenâge ne date guère que du jour où Victor Hugo, Montalembert et Mérimée, Didron, Daniel Ramée ont signalé à l’attention du public ces admirables édifices romans ou gothiques, modèles aussi de puissance, d’élégance, de poésie, et dont la totalité était menacée de disparaître sous la pioche des démolisseurs. En effet, qui se douterait qu’il existait

encore au commencement de ce siècle, à Cluny, une église aussi vaste que Saint-Pierre-de-Rome, portant cinq clochers et composée d’un narthex, de cinq nefs divisées par soixante piliers, de deux transepts, un .chœur et une abside, et percée de trois cents fenêtres ? De ce prodigieux édifice il ne reste plus qu’une tour octogone d’aspect lourd et disgracieux étant séparée de l’ensemble avec lequel elle devait s’harmoniser. Le plus triste à constater c'est qu’il faut attribuer sa destruction non aux guerres religieuses ni à la Révolution. La célèbre église abbatiale de Cluny, ce chef-d’œuvre unique du Roman, était tout entière debout en 1795, au sortir de la tourmente révolutionnaire, et les habitants de Cluny firent tout ce qu’ils purent pour la sauver; mais sous le Consulat, l’administration des Domaines la mit en vente, et elle tomba entre les mains de la bande noire qui s’empressa de la débiter en matériaux pour, sans doute, les plus vulgaires constructions. » Or, la publication à laquelle participait Laurens le séduisait comme étant la plus importante protestation contre un vandalisme encore régnant et le plus brillant recueil de témoignages à l’appui. Taylor qui, pendanUes incessantes tournées, en Belgique, dans les Flandres, en Allemagne, en Angleterre, s’était pris d’un goût très vif pour l’archéologie sous toutes ses (ormes, ne put voir, sans une indignation que trop légitime, la bande noire faire table rase dans toute la France de nos monuments nationaux. Il adressa aux Chambres plusieurs pétitions contre une telle bar-

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barie doublement honteuse pour son histoire et son art ; il demanda que l’on procédât, au contraire, au classement et à la restauration de tous les vestiges voués à la disparition. Depuis, des lois votées, la fondation de la « Société d’archéologie » due à l’initiative de M. de Gaumont, le « Comité des arts et monuments » créé par le ministre de Salvandy, la « Commission des Monuments historiques » aujourd’hui solidement établie, nombre de sociétés provinciales et de propagandes particulières attestent le revirement de l’opinion publique et garantissent les soins du nouveau culte. Heureusement donc la publication des « Voyages pittoresques et romantiques » n’est plus une œuvre de combat, mais elle reste, quoique avec des suspensions et des lacunes regrettables, un véritable monument aussi, élevé parle crayon des Bonington, des Villeneuve, Dauzats, Isabev, Brascassat, Cicéri et toute la génération, on pourrait dire, de dessinateurs lithographes d’une époque.

Toujours préoccupé et occupé d’archéologie Laurens écrivait en 1839: « L’étude du Moyen-âge fournit à l’admiration de notre siècle des œuvres de premier ordre, et leur description ou leur copie est un travail ni ingrat ni fastidieux comme d’aucuns le penseraient. Et voilà pourquoi je vais aller à Majorque, non pour m’inspirer d’idylles sur les vallées plantées d’orangers et de myrtes, mais pour y étudier, crayons, en mains, les fins monuments qu’y ont laissés les Maures et tout le Moyen-

âge. De plus, cette étude est en grande faveur aujourd’hui, et je suis l’heureuse impulsion. »

Le volume des « Souvenirs d'un voyage d’art à l'ile Majorque (Balearis major) 150 pages accompagnées de 55 planches lithographiées, a été publié à Paris, chez Arthur Bertrand, en 1840.

Aller voir une contrée assez voisine, d’un accès facile, pleine de caractère et d'intérêt pour l’historien, l’artiste, le savant, le simple touriste, mais laquelle est aussi peu connue que point visitée, voilà qui est rare et assez original, pour un Français. C’est ce qu’a fait Laurens voulant étudier de beaux monuments d’architecture ; observer une végétation étrange et des costumes pleins de caractère ; apprendre enfin des faits historiques intéressants; raconter avec naïveté quelques impressions personnelles, et dire avec sincérité , comme elles lui sont venues , ses réflexions sur la philosophie et l’histoire de l’Art. Les chapitres de ses descriptions et récits sont intitulés « Frontières d’Espagne — - Barcelone — Arrivée à Palma, bains arabes, etc.— Cathédrale de Palma. — Paroisses et couvents. — La Lonja. — Maisons particulières. — Vues générales. — Costumes. — Intérieur de l’ile, Soller, Valdémusa. — De la musique. » Et c’est merveille combien l’auteur, étranger au bagout littéraire qui s’est développé aujourd’hui jusqu’à l’abus et au maniérisme ou précieux ridicule, y parie pertinemment d’histoire, d’archéologie, d'histoire naturelle, d’esthétique pittoresque, de omne rescibili!

On sent qu’il est substantiellement plein de

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son sujet, et l’on ne sait ce qui doit être le plus loué de l’artiste ou de l’écrivain. Sans pouvoir entrer dans une analyse de chaque planche dessinée ni même seulement les nommer, il faut renvoyer à leur vue les éloges qu’elles méritent toutes les cinquante-cinq ; mais il doit tout au moins en être marqué ceci que les dessins d’architecture de Laurens sont toujours des infiniment rares n’ayant rien à redouter de la comparaison avec les impeccables et merveilleuses reproductions en ce genre qu’est venue nous donner la photographie.

Notons que le sujet de la planche 26, composée j de sculptures prises dans la cathédrale de Palma et représentant des anges jouant de divers instruments en usage au quinzième siècle, devait être bientôt le motif ou prétexte au moins d’une mémorable présentation de Laurens à Chérubini, laquelle nous lui ferons raconter plus loin.

On sait que Georges Sand avait séjourné avec \ Chopin à la Chartreuse de Valdémusa, où elle écrivit son roman psychologique de « Spiridion.» Laurens n’oublia pas l’insigne retraite que la femme poete-philosophe avait choisie pour ses méditations nocturnes, quelques mois à peine avant son arrivée. « Je ne trouvai, note-t-il, d’autres traces significatives de ce séjour qu’une pipe à long tuyau et... son souvenir qui ne périra plus. » Présenté à elle, peu de temps après, par leur ami commun le docteur Lallemand, c’est en parcourantson portefeuille majorquais que Georges Sand, mise en renouveau d’enthousiasme, se décida à publier le volume d 9 Un Hiver à Majorque.

Plus tard, en mars 1861, à propos de leurs deux publications et de promenades à faire aux environs de Tamaris, près Toulon, elle lui écrivait : « Je | commencerai certainement par les ruines et les beaux arbres que vous me recommandez. Vous avez aimé à Majorque tout ce que j’ai aimé aussi, en y allant avant vous et sans, après, avoir lu votre ouvrage. Il est donc probable que nous voyons par les mêmes yeux et le même cœur. » C’est aussi par la lecture et la vue de l’album des « Souvenirs d'un voyage d'art » que deux artistes peintres, qui depuis se sont fait un nom dans leur monde, Berchère et Balfourier, vinrent mener une campagne d’études dans l’ile espagnole.

La vie des artistes ne va pas sans quelques aventures et mésaventures spéciales, celles-ci plus ou moins désagréables sur le moment, mais qu’un côté comique à envisager rend ensuite amusantes à raconter: telle la suivante que nous transcrivons textuellement de son humoristique héros.

« Je voulus, près de Soller, faire une petite excursion jusqu’au fort, distant d’une lieue environ. La seule chose qui captiva mon attention en y arrivant, fut une masure couleur d’ocre foncé, perchée sur des rocheps et entourée d’une épaisse haie de cactus (planche XIV). Je fis le tour de cette vieille construction pour en trouver l’aspect le plus piquant ; je pénétrai même dans l’intérieur pour avoir quelques indications sur son histoire et sur sa destination; mais je nè vis qu’une cave inhabitée. Alors, m’asseyant au point de vue extérieur

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dont j’avais fait choix, je pris mes crayons et * je traçais sur mon album la figure del Castillo ; mais à peine avais-je arrêté les lignes de mon dessin, que je vis fondre sur moi quatre individus, montrant les uns une mine à faire peur, et les autres une tournure à faire rire. J’étais coupable de lever, contrairement aux lois du royaume, la place d’une forteresse ; elle devint à l’instant une prison pour moi. J’étais trop loin d’avoir de l’éloquence dans la langue espagnole pour démontrer à ces gens l’absurdité de leur procédé. Il fallut recourir à la protection du consul français de Soller. et quel que fut son empressement je n’en restai pas moins captif pendant trois mortelles heures, gardé par le senor Sei-Dedos, gouverneur du fort, véritable dragon des Hespérides (disons-le par image des bois d’orangers environnants.) La tentation me prenait quelquefois de jeter à la mer du haut de son bastion ce dragon grotesque et son accoutrement et attirail militaires ; mais sa mine désarmait toujours ma colère. Si j’avais eu le talent de Charlet ou de Daumier, j’aurais passé mon temps à étudier mon gouverneur, excellent modèle de caricature. Au reste, je lui pardonnais son dévouement trop aveugle au salut de l’Etat. Il était, après tout, bien naturel que ce pauvre homme n’ayant d’autres distractions que de fumer son cigare en regardant la mer, profitât de l’occasion que je lui offrais de varier ses occupations. Je revins donc à Soller, riant de bon cœur d’avoir été pris pour un ennemi de la Patrie et de la Constitution. »

Entre temps Laurens, donnant cours à ses multiples talents, publiait divers albums, des planches séparées : portraits, paysages ou monuments ; collaborait à des revues et journaux, et projetait des entreprises plus importantes. Toutes ces choses le mettaient en évidence auprès des éditeurs, des libraires ou des marchands de tableaux, et les faisaient lui renouveler, même de Paris, des tentatives d'embauchage ; mais, toujours satisfait du présent et très prudent, il n’avait garde d’y céder ; et, pas plus que lui, nous ne devons le regretter. En effet, n’eût-il pas été à craindre que, comme pour tout homme qu’un succès a classé, il en fût devenu en quelque sorte le prisonnier, y aliénant à la fois l’indépendance et la variété de ses facultés et productions, toutes passées aux gages d’une exploitation tyrannique, fût-elle des plus intelligentes et honorables? Qui voudrait le lui reprocher, ou plutôt qui ne serait disposé à l’envier ! 11 était promu, comme nous l’avons dit, des bureaux de la Recette générale à celui du secrétariat de la Faculté de médecine, pour où le désignaient, en sus de ses capacités de parfait bureaucrate rédacteur et comptable, ses plus rares talents de dessinateur, souvent mis à contribution par ses collègues du professorat. Là, du coup, son existence prit un développement décuplé en rapport avec son logement plus vaste, un traitement relativement élevé, le caractère honorifique dès fonctions et la progression d’un niveau social et artistique alimenté par des travaux appréciables pour le public et par des

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relations d’élite. Il était nommé membre de «l’Académie des sciences et lettres de Montpellier» dès sa création, et de la Société dite « du Thé » ou du « Vendredi » parce qu’elle ' réunissait, ce jour-là alternativement chaque mois, chez l’un d’eux, ses adhérents scrupuleusement recrutés dans l’aristocratie intellectuelle de la cité. De même que pour le naturaliste Requien en Avignon, aucun passant de valeur ne traversait Montpellier sans toucher barre dans l'atelier de Laurens. Plus d’un s’y établit tout à fait. C’est ainsi qu’il garda près d’une année, pour en apprendre sérieusement la langue allemande, le père de Charles Martins, le célèbre naturaliste, venu lui même, par suite, s’établir à Montpellier comme professeur et directeur du Jardin des Plantes. C’était un brave vieux bonhomme à la fois naïf et passionné et vivant chétivement de la peinture de fleurs, mais surtout très frileux et sans cesse, en Juif-errant, à la recherche d’hivers doux dans la région méditerranéenne. C’est ainsi que Castil-Blaze, installé également en pensionnaire dans la maison même, pour mettre au point sa partition de Belzébuth et la faire représenter sur le théâtre local, occupait, tout au fond de l’appartement, une petite pièce en forme symbolique de piano à queue, disait-il. Très matinal, il y appelait son hôte non moins matinal et travaillant dans l’atelier qui précédait : « Holà qué? (hé ?) — Dé qué voulez ? (qu’est ce que vous voulez ?) * Yéné’n poou eïci (venez un peu ici), intra (entrez). Mé vaqui (me voilà ;) eh ben? (eh bien ?) « Avouén qué sian dons

bien grands homniés dins une bien pitçote tçambre! (Avouons que nous sommes deux bien grands hommes dans une bien petite chambre!) Ami, y’a tant bén, entre naoutréis, une aoutre ressemblance mén gaye aquélle : n’agué, ni l'un ni l’aoutré, pas lou mendré viadazé d’ounclé à héritadze. (Il y a aussi, entre nous, une autre ressemblance, moins gaie celle-là : n’avoir, ni l’un ni l’autre, le moindre animal d’oncle à héritage.) On voit, on entend d’ici les joyeusetés qui durent agrémenter la cohabitation de nos deux compères, au tond travailleurs sérieux; joyeusetés, paroles et musique dont les salons de la ville eurent leur bonne part.

C’est ainsi que Saint-René Taillandier, plus tard membre de l’Académie française, ayant prolongé, au sortir de la Faculté des lettres de Strasbourg, son stage à celle de Montpellier, Laurens l’y maria à sa belle jeune amie Camille Mouret de Tarascon. Ainsi que François Danjou, l’organiste et créateur de la fameuse maîtrise de Saint-Eustache à Paris, musicologue érudit, publiciste et journaliste des plus militants, l’habitait en famille et y fonda, vers 1840, Le Messager de Montpellier. C’est ce même Danjou, on se le rappelle, qui rapidement pris de la plus haute estime et de toutes affections pour Laurens, ne savait trop assez se faire pardonner, répétait-il, de ne l’avoir pourtant pas jugé et accueilli sur ce pied dès leur première entrevue lorsqu’il se présenta à la tribune de son orgue.

Nous avons déjà donné une liste de noms de ces amis, habitués ou passants. Citons encore, et, plus

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tard, nous y reviendrons, ceux de Férogio, de Mistral, de Gounod, de divers pensionnaires du grand prix de Rome à leur aller ou retour, de Wilhelmine Clauss,de la célèbre ex-cantatrice Unghers, devenue Mme Sabatier, de Joséphine Martin, de Mme Farrenc, de Panolka, Gouvy, Guilmant, etc.

Si l’intérieur de Laurens dégageait une telle attraction, c’est qu’en outre de l’intérêt de l’hôte, il était bondé de spécimens de peintures ou dessins, au mur ou en portefeuilles et albums, d’objets d’histoire naturelle, d’art et de curiosités diverses, de livres illustrés, de cahiers de musique et d’instruments pour l’exécuter. Et combien n’ont pas été faits de tout ce monde des portraits plus ou moins soignés, mais à la plupart desquels sont joints des croquis, des signatures et autographes suggestifs, constituant un véritable Livre d’Or d’un personnel de célébrités du siècle !

Ici, une petite anecdote sur un de ces visiteurs, le sculpteur Dantan jeune, venu déjeuner chez Laurens en apportant un pâté qui l’avait séduit à la devanture du pâtissier. Il rencontre sur YEsplanade un marchand de moulages en plâtre, sur la planche et la tête duquel figuraient en tout flagrant délit de contrefaçon, de contrebande et de vente, nombre d’exemplaires de ses célèbres caricatures , par lui Dantan. Il l’arrête, marchande, questionne, demanae si c’est là tout ? « Oh ! fait-on, nous en avons encore bien d’autres et en fabriquons indéfiniment à l’atelier, deux pas et trois étages d’ici.... Si Monsieur veut bien prendre la peine d’y venir

voir?» Dantan suit et monte, parlant d’importantes acquisitions en bloc. Là effectivement, un grenier était plein, entre autres sujets, de têtes, bustes et figurines de Listz, de Cicéri, de Georges Sand, etc., tout frais émoulus et ne demandant que des acheteurs. Dantan fait marché pour le tas à une vingtaine de francs, en met quarante dans la main du mouleur et, à grands coups de pieds, brise le tout en éclats!... « Ne t’avises plus de recommencer, dit-il par là-dessus au pauvre diable tout ahuri, sans quoi tu auras affaire a la justice de par moi, qui suis fauteur Dantan en personne et seul propriétaire-vendeur en droit de cette marchandise.» Si l’on recommença?... Gela va sans dire.

Ne serait-ce pas la place ici de donner quelque description des trois logements habités à Montpellier par Laurens et sa petite famille ?

A Garpentras, il habita, d’abord, tout jeune, à l’angle de la Mairie et d’une vue des Cordonniers , dans un pâté de maisons aujourd’hui disparu pour faire place à la construction d’une nouvelle Mairie ; puis, jeune homme et s’y mariant, rue de F Ange (vis-à-vis une auberge de ce nom) appelée aujourd’hui rue des frères Laurens.

Le premier logement montpelliérain, lorsqu’il débarqua à la Recette générale, assez exigu et haut perché, était situé à l’extrémité nord-est de la ville, mais donnait sur un grand jardin et, encore plus avantageusement, avoisinait, presque limitrophe, le baron Fabre et son Musée. Le second, compris dans l’École de Médecine, en différait

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singulièrement. Les bâtiments de cet établissement célèbre et la vie de ses habitants sont peu ordinaires. Jules Laurens, qui y a passé plusieurs années, entre ses douzième et seizième, en avait conservé une forte impression, plus qu’importante par l’ensemble des lieux, assez sombre, terrible même sous certains rapports. Un perron ou parvis monumental orné de statues en bronze, de vastes vestibule, escalier, couloirs, sous-sols, salles, amphithéâtres, cours; des arbres, quelque terrain vague; une riche bibliothèque, une collection de dessins de maîtres les plus remarquables, une galerie de portraits de professeurs ; à heures périodiques la jeune foule des étudiants, etc., voilà, par le côté extérieur, décoratif, ce qui en est plus ou moins à la fois curieux et agréable à voir. Mais derrière certaines portes, dans la pénombre, sous telle voûte de remise à issue dérobée et seulement nocturne, dans tel recoin jamais trop écarté et évité, ce sont le conservatoire anatomique, un « Musée des horreurs » au premier chef; les salles de dissection, un charnier; des fourgons et coffres aux contenus sans nom ; les manipulations et trafics mystérieux, indicibles dont accuse le personnel moyennageux de service subalterne la suspicion ou légende populaire, etc. : le tout se révélant à divers degrés, surtout la nuit, et saturant l’atmosphère des cours d’émanations atroces. Ajoutez-y la verte humidité de pans de murailles revêtues d’épaisses végétations grimpantes et pleins d’orfraies, de chatshuants, de chauves-souris ; la mitoyenneté de la

cathédrale de Saint-Pierre dominant, d’à-travers les nuages, ces divers préaux et basses-fosses de ses trois formidables clochers ; à toutes heures, les plaintes ou les hurlements de sonneries des cloches et, éclatantes ou sussurant par les pores des pierres et les ogives des vitraux, les orgues et les psalmodies liturgiques.... Voilà qui est bien fait certes pour émouvoir sur place et pour laisser à jamais empreinte dans le souvenir. Si, chez Laurens, la délicatesse et la sensibilité de l’artiste pouvaient souffrir de ces choses, tout en y appréciant une part de poésie, le savant et le philosophe les acceptaient purement et simplement.

Le bureau du secrétaire-agent- comptable se trouve au rez-de-chaussée avec toute l’administration. Le logement du nôtre, avec sa petite famille, était pris dans un second très haut étage et devait à un remaniement récent de sa partie vers l’ouest une appropriation spéciale longtemps ambitionnée et exécutée sous la dictée en quelque sorte de l’occupant. Un grand atelier d’artiste peintre (ce qui, soit dit en passant, devrait être l’intérieur modèle pour toute profession libérale) en constituait la pièce principale. On y réserva très expressément, et telle quelle, comme appui et paroi intérieure, la partie extérieure même d’un vieux mur gothique, dont une série de mâchicoulis, la rugosité et la couleur patinée de vétusté faisaient originalement merveille. Eh bien, voyez donc, une fois cette pièce tant désirée, indispensable et paraissant à souhait obtenue, Laurens ne travailla jamais plus

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guère que dans l’étroit corridor y conduisant et sur le bord d’un escalier de service.

Enfin, le troisième et dernier logement où Laurens prit sa retraite de la Faculté, en 1865, se trouvait être à l’extrémité opposée du premier, dans le faubourg Saint-Jaumes. La maison, sise entre la rue du Carré-du-Roi et le Jardin des Plantes (un autre voisinage équivalant pour lui à celui d’un Musée), sur lequel elle était en bordure et prenait vue, lui. appartenait. Quoique ou parce que assez pittoresque, grâce à un petit jardin et une disposition de sol et de bâtisse trop accidentée, elle ne présentait et il n’y tut guère établi plus de commodités ou agréments ordinaires que dans les précédentes habitations. Il s’en arrangea pas moins pour son mieux à lui, avec un misérable atelier, placé et d’aspect comme en loge de portier, derrière une entrée quasi de ferme et d’où il ouvrait lui-même à tout son monde, fournisseurs, visiteurs, vagabonds, petits modèles à dessiner attitrés ou d’occasion. De même qu’il considérait beaucoup, chez les hommes et un peu chez les femmes, le trop de soins de toilette comme une négation ou une contradiction de leurs valeurs morales, sans doute une belle maison, son entretien, son ostentation mondaine répugnaient diamétralement à l’harmonie de ses goûts et de* ses besoins, d’ailleurs assez peu sédentaires durant le dernier tiers de sa vie, pour pouvoir s’appliquer aux exigences d’un intérieur sérieux. Deux ou trois pièces, surtout l’atelier, offraient aux familiers, la

plupart de classe aristocrate* un absolu et à la fois cynique et naïf manque de tenue et de confort. Le désordre» la poussière, l’humidité, la moisissure, les rats, les araignées, les scorpions, les cloportes et les champignons y prospéraient ainsi que dans une échoppe ou une arrière-boutique de bric-à-brac. Jamais une porte, une fenêtre, un poêle n’y ont fonctionné correctement. C’était parfois lamentable ! Et pourtant, là et dans un salon affecté longtemps aux séances musicales, avec ses violon, violoncelle et piano complétés d’un pédalier pour les études d’orgue, que de choses précieuses et attrayantes se trouvaient appendues à la diable ou éparses, en détresse ou ruine, partout ! On eut pu en composer le plus joli cabinet ; par exemple, avec des peintures et des dessins d’Ingres, de Delacroix, Ary Schcffer, Eug. Isabey, Jules Dupré, Corot, Pradier, les Flandrin, Ziégler, Harding, Steinle, Schirmer ; sans parler de tant d’objets de valeur historique et scientifique. Sur un divan traînaient toutes sortes d’étoffes, de nippes et colifichets à draper le buste, coiffer ou entourer la tête, pouvant en un mot contribuer à l’ensemble pittoresque d’un modèle à portraiturer. Une crédence était bondée et surchargée de provisions de papiers telles que seule la production du cru pouvait les nécessiter, c’est-à-dire rapidement utiliser et avoir encore à constamment renouveler. Je suis possédé, disait Laurens, de la maladie du papier, comme mon frère, par ses travaux lithographiques, l’est de celle de la pierre. Puis, c’étaient une

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armoire à herbier et échantillons géologiques; des étagères à plâtres d’antiques, de figurines d’animaux; des tables où, pêle-mêle avec le fouillis des ustensiles du métier, s’entassaient en véritables stratifications l’apport et le courant quotidien de volumes, de cahiers de musique, d’albums, de journaux, revues, catalogues, prospectus, spécimens de toutes les manifestations du monde artistique et intellectuel. Dans des portefeuilles rangés ou empilés par tas, on pouvait suivre, en des séries à peu près complètes, l’histoire de la lithographie, de la gravure et de la photographie. Quoiqu’il en fut, l’art, l’intérêt de son individualité et la spirituelle et honorable amabilité de son accueil, sauvaient tout chez Laurens et ce qui le touchait, ainsi que l’ont bien prouvé chez tous et un chacun le désir de le connaitre et l’intime et fidèle affection de son commerce.

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