CHAPITRE IX
La femme dans l’œuvre de Laurens
« Cherchez la femme, » a-t-on dit souvent à propos de tout. On peut le dire particulièrement certes pour étudier, connaître la vie de certains artistes, remonter à l’origine, définir le caractère de leurs productions qui sont les véritables actes et destinée de cette vie. Ici chez Laurens, la femme n’est guère à chercher, tant elle est toute trouvée et dominant son œuvre comme elle a dominé son esprit et son cœur. Il porta d’abord sa religion d’admiration, non moins que de respectueuse tendresse, jusqu’à la plus haute ferveur, non pas ici pour la femme elle même précisément, ainsi que l'entend le vulgaire, mais par amour de ce que l’Esthetique appellerait la. ligne.
On se rappelle ses contemplations déjà d’enfant de dix à douze ans, alors qu’il faisait partie des voix et des instruments qui exécutaient annuelle-
ESTHÉTIQUE DE LA FEMME
ment quelque mottet à l’Hôtel-Dieu de Carpentras pour la fête de Saint-Jean, devant le mausolée de l’évêque d’Inguimbert, où figuraient deux statues en marbre de la Science et de la Charité. Eh bien c’est toujours dans ce sens à la fois noble et charmant, mélancolique soudain, qu’il considéra et traduisit la femme : prédilection qui n’a jamais été abandonnée ni jamais déçue, parce que les passions de l’homme sont délicatement restées en deçà de l’exaltation de l’artiste. C’étaient les premiers indices de ce caractère qui, en particulier, lui a fait sentir, cultiver et aimer la musique des Aile mands et donner à toutes ses œuvres un cachet de grâce pensive dans ce « ton mineur » chez lui primordial et constitutif. La destinée et les misères physiques de la maternité, surtout, le touchaient, en même temps que d’une sorte de révolte contre ses déformations et ses souffrances, de cette religieuse et tendre vénération, nous l’avons dit, qui était le fond de son affection d’homme et d’artiste vis-à-vis la Femme. Peintre attitré des Àrlésiennes, qu’il interprétait le plus volontiers en rêveuses, en inamorate, il en reçut cet autre surnom, en plus de ceux de « Père de la Nature » et de « Père Hilarion,» de « Félibre adoulénti » (mélancolique). Pour, au besoin, faire naitre cette impression chez ses gracieux modèles, il employait, dit Durand-Gréville, tous les moyens possibles. Quand une musique bien choisie et bien commentée n’y suffisait .pas, il avait une méthode infaillible : il faisait asseoir son modèle dans une attitude conforme au sentiment
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désiré, lui mettait une fleur dans les cheveux, un morceau de gaze sur la tête et disait aux parents, aux amis ou amies : « Mon Dieu que c’est joli ! Que de charmes dans cette jeunesse qui ne connaît pas encore les misères de la vie ! Pauvre enfant ! Pauvre petite! » Et la gentille fillette qui posait se sentait tout à coup malheureuse, d’un malheur purement idéal; elle s’apitoyait elle-même sur son propre sort; sa rêverie prenait la direction voulue, et le peintre et les spectateurs avaient sous les yeux, pendant quelques minutes, un chef-d’œuvre de poésie et d’expression. Il ne faudrait pas croire que ces paroles, dans sa bouche, fussent un simple subterfuge pour obtenir artificiellement l’expression cherchée ; non, il éprouvait, en effet, pour la femme cette vénération mêlée de pitié.... La « pauvre enfant » qui posait devant lui ne savait pas à propos de quoi il la plaignait, mais elle sentait bien qu’il la plaignait sincèrement.
Iver, estiéu, parte plen de courage, Hiver, été, je pars plein de courage, Em un’ craion per toute armo e bagage. Avec un crayon pour toute arme et
bagage.
Lou gibié es prés d’où moumén que Le gibier est pris du moment que je l’ai vis. 1 l’ai vu
Senso t'usiéu, senso fielat ni vis. i Sans fusil, sans filet ni glu.
Comme on ne trouve pas, à l’ordinaire, des modèles de nu, en fait de jeunes filles surtout, dans les rangs les plus distingués de la société, Laurens les recrutait forcément le plus souvent dans ceux tout opposés, et il dût en subir nombre de désagréments auxquels n’échappent pas, du reste, les plus grands artistes au milieu de toutes les facilités
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de métier d’une capitale. Mais, lorsqu’il travaillait à Carpentras, dont tous les habitants le connaissaient bien, c’était auprès de lui une procession infinie de modèles à portraits : enfants, grandes filles ou fillettes qu’il raccolait dans la rue, dans divers ateliers et fabriques, ou que lui présentaient les familles de toutes classes. Celle de la bourgeoisie particulièrement lui fournissait aussi, par les lycées, un notable contingent.
Quand il rencontrait une belle ou pittoresque jeune fille dans la rue ou ailleurs,' il n’avait de cesse qu’il n’ait réussi à se faire présenter à sa famille pour demander aux parents la permission de lui faire bon portrait ; et cet homme à l’accoutrement peu prévenant, à la chevelure en broussaille, dont le physique, en un mot, représentait mal, ne se voyait jamais repoussé. C’est qu’il mettait dans sa demande tant de grâce persuasive, sa voix prenait un tel accent de douceur et d’honnêteté qu’il calmait et gagnait les plus soupçonneux et rétifs. Une fois séance obtenue et commencée, il témoignait à ses modèles de toutes classes une déférence si respectueuse en même temps que familière, une admiration si attendrie, il les mettait si bien à l’aise, leur jouant sur l’iiarmonium quelque mélodie touchante et simple, leur chantant quelquefois unede ses .romances les plus idéales, qu’elles ne tardaient pas à éprouver pour lui une vive sympathie ; et c’était vraiment une chose unique absolument exquise, que la camaraderie de ces jeunes fleurs avec ce vieux chêne à la rude écorce. L’une des plus
charmantes lui offre, en expression de reconnaissance, un... porte-cigare ! Une autre lui demande, ô naïve tendresse ! une... mèche de ses cheveux ! et à une autre, il demandait, lui, une de ses chemises... entre deux blanchissages ! ! ! Volontiers il leur eut adressé les vers un peu trop an a créon tiques de Soulary :
Elle est dans la saison des premières candeurs Où l’àrne a son duvet aussi bien que la joue.
Ses deux yeux sont baissés et son rêve se joue Dans le ciel des désirs que voilent les pudeurs. Etc....
Il a plus chastement chanté lui-même, dans une pièce adressée au félibre Anselme Mathieu :
« Pinta lei chatto, aco me rend urous ;
Pas tant, vérai, qué séré un amourous.
Ma ï moun amour, rén mai qué platounico,
Es soulamen un envéjo artistico.
Entérin s’ai fa pou dé poutoun
Ieou ai douna dé beou cop de creyoun !
Aurai ansin counserva senso rido Aquélei qué fuguéroun tant poulido ;
Car moun créyoun vivento fai resta Lajouvento, la grâci, la béuta.
Peindre les filles cela me rend heureux ;
Pas autant, à vrai dire, que si j’étais un amoureux. Mais mon amour, rien de plus que platonique,
Est seulement une envie artistique.
Toutefois, si j’ai fait peu de baisers,
Moi j’ai donné de beaux coups de crayon !
J’aurai ainsi conservé sans rides Celles qui furent tellement jolies ;
Car mon cray on vivantes fait rester La Jeunesse, la Grâce, la Beauté.
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Il est à remarquer que ses têtes ou portraits, quelle que fût la prédominance de la grâce et le parfois trop joli même de l’exécution, n’allaient pas fréquemment, sans une singulière expression de grandeur que l’auteur portait dans l’idéal de sa vision vis à vis de certains types (telle sur les portraits, par exemple, de Blanche Paladilhe, de Mme Fuchs), dont les modèles, il semble plutôt fins, gentils, n’eussent pas dû présenter cet autre caractère à tous les yeux. Il y aurait surtout une étude des plus spécialement intéressantes au point de vue général de la physionomie, par la monographie de l’œil, telle qu’il la possédait à fond anatomiquement, graphiquement et sentimentalement, et en en pouvant donner à ses visages une prodigieuse puissance de vérité et pénétrante intensité d’expression. « Cela me tait mal, me fait comme peur, » disait-il, devant le regard de certains de ses modèles, rencontré surtout chez des fillettes tout enfants , et cette profondeur d’admiration, ce trouble éprouvés sous l’effluve de ces yeux, il les communiquait au spectateur de sa copie. De fait, c’est à l’excès de grâce, d’élégance, de beauté premières de l’enfance féminine que furent consacrés finalement sa plus grande admiration et les derniers efforts de ses crayon et pinceau.
« Comme toi, écrivait-il à son frère, je trouve que la manière dont beaucoup trop de nos artistes représentent la femme est une preuve de décadence sociale. Evidemment ils ne la voient pas comme moi rt ne peuvent pas dire ce que j’ai dit dans ma longue chanson.
J.-J.-B. L AU R EN S
« Aco es besoai une chimero, t « Ceci est peut-être une chimère,
Mai vésé un angé dé la terro | Mais je vois un ange de la terre
Dins toute chatto dé quinze ans, j Dans toute fille de quinze ans,
Quand la countemple en la pintant » | Quand je la contemple en la peignant. »
«C’est que cette contemplation m’inspire un sentiment religieux. Je vois dans la beauté de Ja jeune fille une preuve qu’il y a dans la nature des causes finales, des intentions dans la création, des lois d’organisation qui, pour ne pas être sous la forme d’un être personnel appelé Dieu, n’en sont pas moins réelles. Chez les peintres contemporains on dirait que les modèles n’ont été pris que dans les calés concerts ou autres pires lieux. En citant des exemples je nommerai les têtes de Chaplin, d’Hip. Flandrin ou de Cabanel pour avoir à tristement constater que c'est Chaplin le favori non seulement du public mais de l’aristocratie! Son idéal de grâce élégante poursuivi dans la nature à travers ses maîtres préférés, Corrège, Jean Goujon, Flaxmann, Girodet(pour l'illustration Anacréon), Ingres (sans parler de ceux de l’antiquité), lui eut fait trouver ce précepte du dernier : « Eussiez -vous de la grâce pour cent mille francs, achetez-en encore pour un sou.» Il rencontre la jeune fille de dix-sept ans, Joséphine M..., de Tarascon, type de toutes les grâces incarnées qu’il adorait, en séance avec un professeur : « Eh ! que fais-tu donc là, Peppa ? » — Vous le voyez : je prends ma leçon. — « Leçon de 1 quoi ? de qui ?» — De danse, de grâce et de maintien, que Monsieur veut bien...— *Mais, petite malheureuse, de tout cela c’est à toi d’en donner des leçons à tous les professeurs du inonde. » Il aver-
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tissait aussi les fines personnes d’autour de lui : .« Si vous engraissez, nous ne sommes plus amis.» Tout en s’inclinant aux pieds des œuvres des maîtres du colossal, du lort, du sévère, il se tournait préférablement, de sa propre nature, vers le fin, l’élégant, le gracieux et même seulement joli. Ce ne fut qu’en connaissant la ravissante «odalisque» par Ingres, dite de M. Marcotte, réunissant tous les charmes du galbe féminin le plus délicatement voluptueux à toutes les eurythmies de la composition, qu’il accorda son entière, complète dévotion, jusque là marchandée, à l’auteur du Romulus et du St- Symphorien. Mais il n’y fallut pas moins que ce trait d’union entre YOEdïpe et La Source. Disputant à ce sujet avec H..., un terrible pince-sans-rire, il s’en fit demander : « Alors, à ce compte, aimeriezvous encore mieux Bouguereau que Raphaël ? » Le coup était à la fois rude et perfide. Mais il fut reçu bravement avec un inattendu « Eh !... quelquefois; je ne dis pas non. »
Cas particulier, l’œil et l’esprit, la science et l’é*motion, le sens pittoresque et poétique étaient épris chez Laurens, comme par antilhèse alors ? à la fois d’une structure exactement géologique de rochers, de la cassure et des rugosités d’une pierre des champs, d’une ruine ou d’un tronc d’arbre et des souplesses d’ondulations serpentines de l’être féminin, de toutes les vénustés de lignes, de modelé et de couleur de son corps. On est confondu en parcourant des milliers et milliers de ses aquarelles et dessins, se présentant à tous les degrés d’exécution,
depuis le premier jet de crayon de l’esquisse jusqu'au rendu le plus poussé, de la variété non moins que de l’abondance de types, de poses, de sentiments physiologiques et esthétiques, où toutes les visions et les réalisations du genre sont si intimement reproduites et semblent devoir être épuisées ; si toutefois la Nature et l'Art peuvent avoir une limite à leur double infini, chez elle-même dans chaque individu de ses modèles, et chez l’individualité de chacun de leurs interprètes.
Soit dit en passant, mais avec assez de raison, n’y aurait-il pas lieu de formuler quelque reproche à une inconséquence de moraliste, ainsi qu’on a déjà pu en relever chez Laurens voltairien et organiste bénévole d’église, et, antimilitaire, propagateur de canons-joujoux ? Ces compliments, ces flatteries, cette adulation entière qu’il se laissait aller, pour son propre plaisir d’abord et surtout, à prodiguer devant ses modèles féminins, n’avaient-ils pas un effet à peu près certain à redouter et à éviter ? N’étaient-ils pas blâmables donc alors qu’ils s’adressaient à des personnes de rang sinon d’esprit modeste. « Ah ! se flattait-il lui-même, avec une jolie tête de femme devant les yeux, je ne me trouve jamais à court d’éloquence pour exprimer mon admiration, parce qu’elle est aussi naturelle et sentie qu’excessive, et que je suis, c’est tout dire, sous le charme; et si je ne tais pas partager ma conviction aux moins hères de celles qui en sont l’objet, au moins ne douté-je pas que toutes m’écoutent volontiers. Les compliments ! elles aiment cela, et, de
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fait, ivest-ce pas pour elles la plus précieuse manière de célébrer leurs si fugitives jeunesse et beauté ! » « Ah ! voilà ; pourquoi êtes- vous si jolie ? — disait-il à une effectivement ravissante et désolée demoiselle, dont les compétitions même de ses divers prétendants avaient déjà fait rompre deux ou trois mariages. — Votre genre de malheur ne risque pas d’arriver aux laides. » Et la belle, demi-consolée, de lui sourire à travers ses larmes. Oui, mais ces compliments, lorsqu’ils allaient, disions-nous, à de pauvres filles, souvent de situation plus que modeste, misérable même, pouvaient, devaient éveiller ou des coquetferies dangereuses, ou des sentiments d’orgueil mal placé et, par la. suite, rendre ces personnes impropres à leur destinée naturelle, normale. De tels éloges risquaient de les transporter dans un milieu, de les élever, tout exaltées, divinisées sur un piédestal tel, qu’elles seraient à jamais malheureuses de falloir en descendre, et que, certaines préféreraient y rester seules au moins vis-àvis d’elles -mêmes plutôt que de subir le cours marqué d’une existence de ménage ne leur apparaissant plus qu’inférieure, grossière à tous égards matériels et sentimentaux. Ce reproche que nous formulons timidement au portraitiste des artésiennes, des grandes dames et autres, d’aucuns ont pu le lui adresser de son vivant ou tout au moins le penser. Il s’y ajoutait, pour ses études du nu, certaines suspicions. Il en souffrit ou le comprit assez pour être sur le point, une fois, de détruire ses dessins reproduisant des femmes nues. Heureusement le
premier mouvement fut corrigé par un second, dont il s’explique comme on va le voir. Déjà il eut pu plaider, avec le noble Winckelmann, cette toujours présente cause du nu dans l’Art, à savoir que la supériorité des sculpteurs grecs tenait avant tout à l’étude journalière qu’ils firent du nu. Les gymnases et les lieux où la jeunesse s’exerçait toute nue à la lutte et autres jeux étaient les écoles delà beauté plastique. Là les artistes contemplaient les justes développements de chaque partie du corps; l’imagination inspirée par l’habitude constante de voirie nu, ils apprenaient à se le rendre familier, d’un modèle toujours présent. Et ainsi pour les formes de la femme, car des jeunes filles aussi, nues ou presque, se présentaient à ces luttes et jeux publics. Mais voici, adressée à son frère Jules, l’éloquente lettre, on pourrait dire le manifeste, qui constitue, sur le sujet, et une confession et la véritable préface de cette partie de son œuvre. Aussi est-elle placée en tête d’une des principales séries.
« Ces jours derniers, à l’intention de trouver le portrait d’une fillette dessiné depuis longtemps, j’ai dû revoir beaucoup de paquets de feuilles entassées dans mes armoires. Je n’ai pas trouvé ce que je cherchais, mais cette recherche m’a causé peut-être un peu d’admiration par beaucoup d’étonnement ; je dirai même que j’ai été effrayé. C’est que ces milliers de figures de jeunes filles, dont la plupart n’ont pas même leur chemise pour tout vêtement, paraîtront une énigme dont la solution
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serait que j’ai vécu, comme un pacha, en affreux libertin ; et cette solution serait tout ce qu'il y a de plus faux. Je n’accepte même pas le titre de « paiR lard platonique » que me décernait Castil-Blaze, quoique j’aie eu dans ma vie des affections qui motiveraient cette qualification. Il faut chercher l’explication de l’énigme dans la philosophie et dans l’Art.
« Suivant certains naturalistes athées, il n’y a pas de causes finales, et si l’homme aime la femme c’est parce que le hasard les a façonnés l’un pour l’autre. Eh bien, quelque libre penseur que je sois, je crois qu’il y a dans la Nature des lois qui ont un but; et je crois que dans l'espèce humaine, dans tous les animaux, dans le règne végétal même, il y a des formes anatomiques, des instincts qui démontrent que 1-a femme a été créée pour plaire à l’homme, de même que chaque fleur a des étamines pour les pistils. Et la nature n’a pas manqué son but en créant la femme belle au suprême degré. En la considérant comme telle je suis de l’avis des grands artistes de la Grèce et de l’Italie. Or, comme l’expression de la Beauté est le but de l’Art, on ne peut rien faire de mieux que d’étudier et de contempler cette beauté. Raphaël dans son temps, et Ingres dans le nôtre ont travaillé avec cette pensée; et comme les œuvres d’un artiste constituent sa confession, je crois que les yeux intelligents verront dans mes dessins les plus nus une pure admiration artistique qu’on ne satisfait pas souvent dans les figures les plus habillées.
« Or donc je ne brûlerai pas mes études du nu, quoiqu’on put faire avec elles un beau cachafio (feu de joie). En les feuilletant j’en ai rencontré beaucoup qui méritent une conservation à part ; savoir : trois portraits d’H..., ayant plus son caractère personnel que d’autres portraits que d’habiles ont fait d’elle ; et trois têtes de Marie A..., cette brave fille qui a eu toute sa vie deux amours bien inutiles, celui pour moi et celui pour le bon Dieu de sa paroisse.
« Conclusion. A ton prochain voyage, nous ferons un ballot de tous ces dessins, et tu iras les cacher dans un grenier du Musée de Carpentras (1). J’ajoute que pour moi, comme surtout pour les grands artistes devenus vieux, le dessin du nu qui avait été l’alpha des études en a été l’oméga. C’est pour les virtuoses de la peinture faire ce que font les virtuoses de la musique; c’est-à-dire faire des gammes encore et toujours des gammes ; et les miennes ont été faites dans le mode mineur, alors que Michel-Ange les faisait dans le ton majeur.
« Et voilà la préface de mes études de nu féminin déposées à Carpentras. »
L’ « Album des Dames » (grand in-4° publié à Paris chez Hetzel en 1864) constitue en une série de vingt-cinq planches chromolithographiées et un texte de poésies, une véritable Antologie ou « Cantique des Cantiques » de la Femme, depuis
(1) Il mérite bien ce nom seul de Musée, depuis que son premier fonds est passé des combles de la Bibliothèque dans un local parfaitement approprié, où il se développe journellement.
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la jeune fille en bouton, puis en fleur, et la femme en maturité de fruit. Angéline — Zine — Colette — Berthe — Séraphie — Spéranda — Eolie — Céline — Clarisse — Maria — Clara — Lucie — Andrée — Olympe — Césarine — Mathilde — Aimée — Fernande — Annette — Lesbie — Sabine — Léonie — Julie — Béatrix — Madeleine..., noms tout appropriés et profondément suggestifs! telle est la liste à la Don Juan, et qu’il faudrait, pour l’énumérer et l’analyser, rien moins qu’un Léporello de Balzac ou Paul Bourget; mais non, la chose est faite et exquisement par les pièces de vers signées Marie Blanchecotte, Joséphin Soulary, Jules Canonge, Anselme Mathieu et... Catulle donc ! et doublée par les pages de musique de grands maîtres et quelques unes de l’auteur même des dessins; lesquels chants et poésies accompagnent et commentent chaque figure. On n’a peut-être jamais rencontré le trait, la couleur, la note mélodique et le mot versifié concourir ainsi, liés et fondus entre eux, à la quadruple expression du même objet ou sujet. (L'exécution des planches, fac-similés absolus des modèles originaux à l’aquarelle ou a divers crayons, est due à la fraternelle collaboration de Jules Laurens.) Bonaventure se targuait volontiers, voyions-nous tout à l’heure, de n’être jamais à court, dans sa parole, de verve et même d’éloquenée lorsqu’il s’agissait d’exprimer aux personnes du sexe douées d’avantages physiques, c’est-à-dire pittoresques et poétiques, les appréciations d’une admiration d’autant plus et mieux inspirée qu’elle
était à tous égards vivement éprouvée. Or, n’est-ce pas encore les pinceau et crayon en mains, comme ici au premier chef, dans cet « Album des Dames » (titre regrettablement un peu suranné) qu’il donne les plus probants témoignages de ce genre d’admiration, d’éloquence et de culte? Nous sommes obligés d’ajouter, non sans peine, qu’ils n’allaient pas sans une trop grande vivacité du contraire vis-à-vis des personnes qui, par quelque point, n’y satisfaisaient qu’incomplètement. On a à lui reprocher de ne pas toujours s’être assez retenu, à leur bout portant au moins, d’observations dont la critique marquait son antipathie, purement esthétique il est vrai, mais devant blesser cruellement les si naturels et fégimes amour-propre et coquetterie féminins.
Revoyant, après plusieurs années et avec quelque déception, un de ses plus admirables modèles : « Ah ! on voit bien, lui dit-R, qu’il a plu sur notre marchandise. » 11 complimente ainsi une demoiselle présentée comme musicienne : « Je suis tout porté à vous croire de grand talent, ne fût-ce déjà que d’après votre grand nez, ainsi qu’on en rencontre caractéristiquement chez nombre de célébrités musicales. » Il ne voulut pas même entrer en relations avec une grande et très aimable dame, mais chez laquelle il y avait quelque manque de proportion entre le nez et la bouche, et, de plus, des yeux simiesquement rapproches. Avec le sexe fort, c’était moins grave mais aussi excessif. Il refusa l’invitation à déjeuner d’un très-galant
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homme, disant, plus tard, à qui lui demandait pourquoi : « Mais vous n’avez donc pas remarqué la trop grande distance entre ses deux yeux ! » Quant à ce qui est du costume moderne, il était impitoyable. Il lui fallait en rire pour ne pas se fâcher envers et contre tous. Voyant marcher devant lui un fashionable garçon dans son étroite et reluisante gaine de paletot : « Plus d’homme, dit-il, un manomètre. » Il définissait l’idéal du goût et de la mode « prodiguer à nos femmes le plus possible d’étoffes, pour nous en accorder aux hommes le moins possible. »
Jamais personne, dit Laurens dans sa * Confession d’un chasseur , » n’a vu la collection de têtes que j’ai peintes, sans me demander, dans son étonnement, où est-ce que je prenais tant de si jolis modèles ? Je fais la chasse, réponds-je, et ce qui est écrit dans ces papiers explique comment et pourquoi je fais la chasse. Vous en jugerez en ouvrant mes albums, qui parleiont comme une confession (avec cette variante du confessional « Vous les connaîtrez celles qui furent si jolies : je vais vous dire leurs noms »).
Veires souvent douas très bello Mario
Si pourtrè sount com’uno litanio
Qu’en soun hounour moun pinceou a canta,
Que Raphaël aurie vougu pinta.
Veires Clara ; coumptares douas Hortense.
Ma Rosinetto et Louise et Clémence.
Sus mis papiers y a cent fés lou portrait De sei beous corps ou dé sei poulis traits
Davant Iis yenx tant dous de Madaleno,
Davant lou nas et lou profil d’Hélèno Arresta-vous : lis ai ben dessina En fait de nas, regarda Mélina ;
Es-ti fin et ! Et la teste de Dido I Ah I peccaire ! coum’és adoulentido !
Noumen enca Léonie enfantoun,
Qu'ai rescountra d’aou cousta dé Vaïsoun.
Aco n’és pas touto la ringuiéirado,
Dé ben s’en faou, qué ma man a pintado.
En barrulent per touti li pays.
Toujou ai crouca li pu bello qu’ai vis :
Une mendiante, une grande duchesso Gretchen la blounde et Fathma la négresso ;
De prouvençalo ! Oh ! que gn’a un beou mouloun ! Sariè trop long de vous dire sei noun .
TRADUCTION
Vous verrez souvent deux très belles Marie: Leurs portraits sont comme une litanie,
Qu’en leur honneur mon pinceau a chanté, Que Raphël aurait voulu peindre.
Vous verrez Clara ; compterez deux Hortense, Ma Rosinette et Louise et Clémence.
Sur mes papiers il y a cent fois le portrait De leurs beaux corps ou de leurs jolis traits.
Devant les yeux si doux de Madeleine,
Devant le nez et le profil d’Hélène Arrêtez-vous : je les ai bien dessinés.
En fait de nez, regardez Méline :
Est-il finet ! Et la tête de Dide !
Ah ! pauvre ! comme elle est mélancolique ! Nommons encore Léonie tout enfant,
Que ]’ai rencontrée du côté de Vaison
ESTHÉTIQUE UE LA FEMME
Cela n’est pas toute la rangée,
De bien s’en faut, que ma main a peinte,
En parcourant par tout le pays.
Toujours j’ai croqué les plus belles que j’ai vues 1 Une mendiante, une grande duchesse,
Gretchen la blonde et Fathma la négresse ;
De provençales I Oh ! qu’il y en a un beau tas :
Il serait trop long de vous dire leurs noms.
Et la chanson sera reprise, mais tombant toujours, en ses interruptions, par la tristesse du souvenir et des regrets, dans le mode mineur d’un verset religieux.
À cette remarque jalouse, taite un jour à Laurens, qu’il semblait incliner de préférence à la société des femmes du grand monde, et même, étant donné qu'elles lussent belles ou jolies, à celle des femmes d’esprit et de conduite plus ou moins libres, il répliqua sans trop hésiter : « C’est que, généralement, ces femmes-là sont plus pittoresques que les autres et qu’il y en a aussi beaucoup parmi elles de plus intelligentes : le contraste et la fréquentation des deux genres, parfois d’ailleurs réunis chez le même, étant des plus intéressants pour l’artiste. » Il eut, de plus, à se formaliser, vis à-vis de bien des personnes du bon monde qui sollicitaient le plus ardemment leurs portraits et auxquelles il les faisait avec le plus de soin et de gratuité, du peu d’exactitude et de bonne volonté à poser. «Il en est tout autrement, observait-il, lorsqu’elles ont affaire à un peintre, même très médiocre, mais qui se fait payer. » Au total, c’est surtout
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dans les filatures, fabriques ou ateliers divers, notamment à Crest et à Vidalon-les-Annonay, c’està dire dans la classe des ouvrières, qu’il trouva le choix de ses modèles le plus abondant, le plus varié et le plus facile. Aucun sultan ne posséda jamais de harem mieux approvisionné et, peut-on ajouter, n’en fut lui même davantage possédé. Il y compta même une sultane favorite en la personne du type de figure le plus parfait, une nommée (elle mérite de l’être ici) Marie Ferrier. Seul put rivaliser avec son profil celui d’une marchande de melons (!) du village de St-Didier, digne d’un graveur des médailles syracusaines.
Et maintenant, n’y aurait-il pasinjustice et lacune, dans une telle biographie que celle de J.-B. Laurens, à ne pas désigner hors de pair quelquesunes des femmes qui, soit par leurs charmes de corps et de figure, soit par leur valeur d’intelligence, de talent, de distinction quelconque, des fois totalisés chez la même , ont fait essentiellement partie de son existence, c’est-à-dire à la fois de ses pratiques de l’Art et d’autres affectionnées relations. C’est d’abord, il en a déjà été question, Madame Despous, fille de Creuzé de Lessertet femme du receveur général de l’Hérault, infiniment distinguée comme peintre, musicienne et maîtresse de salon ; Madame Marès, une sorte de Vittoria Colonnapar l’élévation de ses idées, morte en 1881, dont on peut dire, physiquement même, qu’elle vit et vivra encore autant que la si admirable toile où l’a peinte Cabanel, à sa rentrée de Rome (pour où
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il était parti, en 1845, comme Grand-prix), et que posséda le Musée de Montpellier, au premier rang de ses chefs-d’œuvre ; c’est Mademoiselle Robert Mazel, d’une rare distinction aussi de personne et de moral, originaire de Strasbourg, pianiste-professeur, et qui, pendant un certain temps, publia annuellement un album de romances. Rentrée et morte dans sa ville natale, elle voulut marquer l’attachement de son souvenir à la famille Laurens en laissant à la fille, Rosalba, un don en valeurs financières. Viennent ensuite ;
Marie Alaux, qui fut certainement la Muse préférée ou la plus fréquente des pinceau et crayon de Laurens : titre Irès-mérité par la pureté de ses traits et le sentiment de rêverie à la fois douce et profonde qui les caractérise ou qui se prêtait à ce genre d’expression recherché par l’artiste, auquel, il était déjà propre de lui-même. De plus, la modestie de toute la personne dans la tenue et l’éducation, celle de sa classe, de ses mœurs faits de vie intérieure, presque recluse et de travail assidu, au sein d’une famille étroitement unie, lui offraient l’attrait de ses propres traditions aussi et d’une estime parfaite. Il .vint presque quotidiennement, pendant la longue plus belle période de sa vie, prendre part de son crayon et de sa conversation, bulletin toujours si chargé, à ce foyer inspirateur et reposant, où il amena parfois quelque rare digne admirateur au nom illustre. C’est par centaines qu’on rencontre dans ses portefeuilles et albums, sur des cahiers de musique, dans des
lettres, partout, avec toutes les variantes du même thème, cette tête aussi fine de type que toujours finement traitée.
Mademoiselle Camille Mouret de Tarascon, connue très jeune fille et cultivée pour le beau style de son type. (Ici, une aimable parenthèse. Saint-Réné Taillandier étant passé, comme professeur de littérature française, de la Faculté de Strasbourg à celle de Montpellier, et disposé au mariage le plus prochainement, parla à Laurens d’une des auditrices de son cours particulièrement remarquée à ce sujet. «Oh! mais alors, fit son confident, qui connaissait bien la personne en question, si vous vous contentiez de celle-là combien plus et mieux ne voudrez-vous pas d’une autre que ma petite toute belle et mariable amie Camille ! Venez, au premier moment, la voir chez moi, et cela suffira. » Effectivement cela suffit.)
Madame Hortense J..., devenue Madame Jules Laurens, intéressante de toute sa personne, de sa voix (avec un certain timbre de sol de soprano où se pâmait son beau-frère) et par l’ensemble de son tempérament musical. De plus, nature vaillante, éminemment intelligente et dévouée en tous devoirs de la vie de famille et sociale. Mais ce sol « Oh ! ce sol ! s’éxclamait Laurens, on s’en contenterait, même à l’exclusion des autres notes, rien que de lui tout uniquement. »
Mademoiselle Rosine Laurens (une belle-sœur entre autre du côté féminin), d’une figure quelconque, mais de bras à la fois beaux et jolis, probablement ceux qui manquent à la Vénus de Milo.
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Mademoiselle Paillet, fille d’un intendant de l’Hôtel Neuvet, connue dès son enfance et remarquablement douée et utilisée par Laurens comme lectrice au piano.
Une Léonie Métivier, de Sablet, blonde, douce et pénétrante nature ; une Hortense Roux, tête et corps de bonne fille. Quant aux etc. etc., intéressantes à divers degrés, et combien réclameraient légitimement ici ! on arriverait à une notable fraction, sinon au delà, du fameux Mille è tre pour notre Don Juan du crayon. Nous en passons donc et beaucoup des meilleures, des plus belles ou plus charmantes Heureusement, comme l’a prévu, exécuté et même célébré leur ami et peintre, ce crayon vivantes les fait toutes rester en figurant dans ses collections.
Il faut remarquer encore, l’oubli en serait grave, qu’il dut aux femmes comme source de sujets et comme exécutantes la presque totalité de ses inspirations et productions musicales. Lorsque, tout d’un coup il semble, leur verve s’arrêta, et qu’on l’en questionnait, il expliquait le fait par la disparition, le manque sous la main dans son entourage de moyen d’audition par des interprètes féminins de préférence, origine et but conditionnels, on eut dît, de ces inspirations et productions. Cette sorte d'abdication en musique fut compensée au bénéfice de la peinture, dont la pratique est tellement des plus commodes.
Quoique ou parce que ce chapitre à propos de la Femme chez Laurens serait inépuisable, terminons-
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le d’une façon ou d’autre, par deux anecdotes si l’on veut, d’ailleurs toutes bien caractéristiques du sujet et de leur homme. De même que pour un arbre, un rocher, un pan de mur, Laurens a parfois attendu, a cherché incessamment pendant des années les circonstances lui permettant de retrouver une tête seulement entrevue sans avoir pu la dessiner. Même lorsqu’il y réussissait, la première fois ce n’était pas toujours sans peine. Or, se trouvant à Nyons avec un compagnon bureaucrate et peintre amateur, « Nous marchions à pas bien lents, dit-il, lorsqu’apparaît à notre rencontre une ravissante jeune blonde que je supposais étrangère à la ville, personne ne me l’ayant jamais signalée. Un troisième compagnon devant nous rejoindre, j’espérais qu’il la rencontrerait dans le court espace qu’il avait à parcourir ; mais il s’attarda au point qu’il ne nous trouva qu’en pleine montagne. Je lui lis la description de la figure rencontrée, d’après laquelle il n’eut à donner aucun renseignement. J’étais vexé, désolé ! Si elle habitait un village' voisin ou non, j’aurais lait dix lieues pour aller la revoir, comme une fois, j’en avais lait quarante pour aller revoir une chevelure aperçue dans une rue de Romans (elle a été lithographiée dans une planche de ma seconde édition du Beau pittoresque.) Je me lamentais de me voir échapper un aussi joli modèle ; ce à quoi mon amateur parisien répondait vaillamment en disant: « Vous le retrouverez, oh ! que oui, et à votre premier voyage à Paris vous me montrerez son portrait »...
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Hélas ! je rentrais à la ville sans aucun espoir de réaliser ce désir... Et voilà que, dans la première rue où nous rentrons, les pas de la jeune fille précédaient les miens ; et voilà aussi que, m’enquérant de son nom, avant que j’aie pu y parvenir, elle disparaissait de nouveau, ne pouvant être vue que par derrière et déjà très loin. Cependant un boulanger devant la boutique duquel elle était passée me dit la croire la fille d’une lessiveuse de Madame C... Je cours à l’indication pour demander si la prétendue fille est jolie ? Mais oui, répond la dame. Du reste je vais la faire venir chez moi. En effet, peu de minutes après, je vois apparaître la ravissante réalité de celle que je n’espérais plus qu’en rêve ! Alors, de peur qu’elle ne disparût, je fis, à l’instant, un croquis que je m’empressai d’aller montrer au parisien se mettant à table pour déjeuner, en lui rappelant l’espoir qu’il m’avait exprimé de voir le portrait de cette rare fille à mon premier voyage à Paris. « Vous le voyez déjà, pouvais-je dire ; vous le voyez tout chaud encore, tel qu’il vient d’être dessiné! » Et, cela va de soi, je ne m’en tins pas à ce croquis: faisant, le lendemain et après, plusieurs portraits bien soignés et dont l’un peint à l’aquarelle con amore est précieusement conservé dans mes collections, où se trouve aussi la vue de la montagne qui occupa la première partie de ma matinée. Le tout, je le réserve comme souvenir de moments les plus heureux, y compris même les heures de désespoir que m’a fait passer l’amour de l’Art. »
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Dans celte autre lettre: «Un matin* dit-il, je vois entrer dans mon atelier une pauvre femme ayant vu passer au moins quarante-cinq automnes et affreusement martelée de petite vérole. On lui avait dit, avait-elle compris à tort et de travers ? qu’il lui fallait venir chez moi pour acheter meilleur marché qu'ailleurs son portrait en photographie ou plutôt celui de sa sœur, laquelle, ayant son fils malade à l’hôpital de Grenoble et ne pouvant pas y faire venir sa mère, désirerait avoir au moins son portrait à lui envoyer. Touché de ses bons sentiments de famille, au lieu de me débarrasser de la demande, je réponds que je ferais le portrait voulu, à la main, avec du crayon bien noir, en y joignant quelques couleurs fines, et que pour cela je n’attendais donc que le modèle, x< Ce n’est nullement nécessaire, fait la bonne femme, j’en servirai moi tout de suite et fout à fait, vu que nous sommes jumelles avec ma, sœur, également grêlées, et que nous nous ressemblons à nous prendre nous-mêmes l’une pour l’autre. Si je me présente à sa place d’ailleurs, c’est qu’elle est très occupée ces jours-ci. »
« Malgré cette assurance hyperbolique, je dus n’en pas moins exiger que la véritable personne . vînt poser aussitôt qu’il lui serait loisible. Or, voilà que, dès le lendemain, se représente la même de la veille ; et je réclamai de plus belle.
« Mais monsieur, c’est ma sœur qui est venue hier, répondit elle avec quelque différence de voix qui seule put ébranler ma certitude. » La ressem-
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blance entre ces deux ménechmes féminins était vraiment stupéfiante !
« Puis en cherchant la pose à choisir, je lui demandai quelques explications sur ce qu’elle souhaitait le plus dans la réussite de son portrait. Elle répondit le vouloir avant tout nativement comme elle (h. J’exécutai donc ce travail commandé le plus nativement qu’il lût intelligible à mon esprit et réalisable par mes humbles moyens manuels, le tout en refusant, bien entendu, la moindre rétribution de la brave femme aussi surprise que ravie. »
Au récit de ces deux anecdotes ajoutons une lettre qui, sans sortir du sujet féminin, présente un intérêt plus complet, historique, on peut dire, par le lieu et les personnes en question. Il s’agit de l’atelier, à l’Institut, du célèbre sculpteur Pradier et de ses modèles et familiers. « Pour l’artiste, écrit Laurens, dont les travaux visent l’expression de la grâce dans la beauté, les formes féminines seront toujours la mine la plus riche, -la plus obligée et la plus inépuisable offerte à ses études. Dans nos derniers temps, James Pradier a été un de ceux qui ont atteint le but sinon avec la plus grande élévation de style, du moins avec la plus admirable facilité ; et ses succès il les obtenait par l’imitation pure et simple des modèles qu’il savait bien choisir et bien poser.
« J’ai beaucoup vécu et travaillé en sa société, et celle de plusieurs hommes remarquables qui venaient journellement passer quelques moments auprès de lui, dans son atelier même, à l’heure des
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repas ou de la causerie, après celle de l’étude et du travail. Chaque matin, un riz au lait ayant été mangé à l’écuelle, le Maître se mettait à son marbre, plus souvent à la terre glaise; et moi je prenais mon crayon, tous les deux en présence d’un modèle, tantôt l’un tantôt l’autre, dont parfois la beauté me causait des élans d’enthousiasme et dont la conversation, hélas ! me jetait dans de tristes réflexions que je me laissai aller à exprimer; ce qui faisait dire à Pradier que je débitais des sermons, et ce qui me fit prendre le parti d’amener deux ou trois fois Castil-Blaze pour établir compensation. Un seul des Albums de ma bibliothèque, portant la date de 1850, est composé d’environ une soixantaine d’études d’après les modèles qui se succédaient assez rapidement dans l’atelier. En revoyant cet album, je constate avec regret que si mon crayon a conservé le souvenir de bien jolies formes, ma mémoire a perdu le souvenir des noms de celles qui en étaient douées. En voici pourtant quelques uns non encore oubliés.
« Anaïs, gentille petite brune venant par un coup de tête de quitter une bonne position où son talent de calligraphe et de calculateur était largement rémunéré.
« Blanche Brun, une tête privée de tous ses cheveux, mais reliée à un contour d’épaules d’une finesse particulière. C’est d’après elle que Hippolytc Flandrin a fait le chef-d’œuvre qui est conservé au Musée de Nantes.
« Laurentine, l’admirable modèle de la Nyssia du
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maître, aujourd’hui au Musée de Montpellier, exécutée deux ans auparavant. Dans cet espace de temps, la pauvre fille atteinte d’épilepsie fut renversée dans le feu, et son bras notamment fut tellement endommagé qu’il fallut l’amputer. Par pitié, je lui pris plusieurs séances pour étudier le restant du corps qui était fort beau.
«Un matin, accompagné d’une autre jeune fille ravissante dans son costume antique, Pradier entra en me disant : « Vous allez dessiner ce joli modèle drapé dans son péplum. C’est la petite Sionna Lévy qui vient de débuter avec succès à l’Odéon. » Ce fut une fêle pour moi de copier un pareil modèle, qui devint à partir de ce moment et plus tard, lorsqu’elle épousa le célèbre violoniste Ernst, une de mes plus agréables connaissances.
« Un autre jour que je m’étais un peu attardé avant d’aller à l’atelier, le maître envoya à ma recherche pour m’annoncer qu’il venait de se présenter un modèle superbe. J’accours et, sous un très simple costume de liogère, se mit à nu une figure qui rappelait tout à fait celles du Primatice ! Elle s’appelait Aglaé. Je venais de terminer une première séance lorsque entre un des plus habituels visiteurs de l’atelier, Zimmermann, professeur de piano au Conservatoire. « Attendu, lui dis-je, que vous devez être aussi amateur de l’harmonie des formes que vous l’êtes de celle des sons, je regrette que vous ne soyez pas arrivé pendant que je dessinais une pose de Mademoiselle. » Sur ce, Zimmermann lui offrit une pièce de deux francs si elle voulait se
montrer. La proposition fut acceptée et tout voile enlevé... Au moment où le voile venait d’être remis, deux visiteurs habitués arrivèrent. Une conversation s’établit sur des sujets variés et Zimmermann sortit oubliant de payer ce qu’il avait promis. Le lendemain pendant que je dessinais de nouveau Aglaé ! Auber survinf, et, à l’instant, je l’instruisis que Zimmermann avait fait banqueroute de deux francs promis au beau modèle, et qu’en sa qualité de Directeur du Conservatoire, il était responsable du fâcheux oubli commis par un professeur de l’établissement. A cette observation il répondit sur-lechamp en donnant trois pièces de cinq francs.
Les visiteurs les plus assidus et intimes de la maison étaient Auber et Adolphe Adam. On dînait souvent ensemble tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre. L’intérieur était tenu par la belle et élégante demoiselle Dameron, de l’Opéra... » (La suite se retrouvera à notre chapitre final sur la Musique.)
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