CHAPITRE XIII
Le chanteur, l’instrumentiste, le compositeur le musicologue.
La musique étant pour ses initiés une passion plus pénétrante, plus profonde que toute autre, il semble que chez Laurens, tout peintre qu’il lût à ses heures, Raphaël et Claude Lorrain par exemple aient pu être moins aimés ou vénérés que Bach et Haendel. Le culte, sinon la religion, n’en furent moins grands que dans les proportions du moins de permanence qui permet, c’est-à-dire que limite sa pratique; mais il fut certes aussi passionné, ainsi que le comporte d’ailleurs l’essence même de cet art. Nous allons bien le voir. Un artiste peintre, musicien instrumentiste amateur, de par la distinction duquel le dire a toute sa valeur, déclarait qu’il n’avait jamais éprouvé de la vue d’aucun morceau de peinture, fût-il des plus beaux, la force d’émotion, le degré d’enthousiasme que
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lui causait l’audition de tel morceau, de telle phrase ou même seulement telle sonorité de quelques notes de musique. Il y aurait long à esthétiquer sur ce sujet qui, tout au moins, se présente d’abord et se divise en discussions de définitions. Mais on peut penser que le don d’extrême sensivité spéciale de Laurens eut bien pu, a priori , ne pas démentir son double confrère.
Victor Hugo, comme Verbe tait poète, se montrait moins désintéressé et très juste sans doute, lorsqu’à propos de Palestrina et de la Renaissance, il fait, d’ailleurs si dignement, s’élever la musique : « cette Lune de l’Art, » dont le Verbe parlé ou écrit devait être, pour lui, le Soleil. Certains tumeurs confessent qu’ils se passeraient partois plutôt de pain que de tabac. Laurens qui, soit rappelé en passant, éprouvait et professait l’horreur du tabac, aurait bien dit, si son esprit n’eût été rien moins que paradoxal, pouvoir se passer ainsi plutôt de pain que de musique. Plus peintre que musicien, ou plus musicien que peintre, la chose ne serait-elle pas ici affaire de quantité plutôt que de qualité ? Toutefois, à notre avis, la qualité se manifeste plus personnelle au moins et avec plus de virtuosité dans la quantité du premier cas.
« La musique, dit-il, m’a procuré de grandes jouissances. A cause de mon tempérament d’éclectique, j’ai su et pu jouir de tout. J’ai senti le mé- . rite des chants bturgiques appartenant à l’ancienne tonalité. J’ai bien connu les chants luthériens. Les vieilles chansons m’ont beaucoup char-
me; mais mon goût pour elles n’a en rien diminué l'admiration que j’ai pour les contemporains et même pour les plus jeunes parmi eux. Il y a une telle quantité d’oeuvres admirables de toutes les époques, qu’on peut trouver dans leur connaissance et dans leurs études une mine de profonde jouissance tout-à-fait inépuisable. »
Il avait l’oreille, avons-nous observé, grande, charnue, colorée et remarquablement bien dessinée, en vrai modèle classique, et donc toute suggestive, en un mot comme parfait organe extérieur de musicien. Aussi figure-t-elle, cette maîtresse oreille, dans l’album de charges ci-devant mentionné, portraiturée pour elle-même seule, au centre d’une auréole de rayons où voltige l’essaim sonore de notes rondes, blanches, noires et à- toutes croches.
Musicien à la fois par instinct, pratiquant, théoricien et érudit, il consommait de la musique et l’appréciait non seulement, ainsi que la généralité, à titre de surexcitation nerveuse, d'art d’agrément, d’accessoire de fête, de dilettantisme mondain quelconque, mais il la sentait, la cultivait, l’aimait et l’estimait pour elle-même, en plus d’une jouissance, d’un simple prurit physique, d’abord comme l’expression d’un Idéal propre et infini, ne pouvant être traduit autrement, et ensuite comme une des plus hautes, des plus nobles et subtiles spéculations du cerveau; plaçant ainsi hardiment celui d’un grand compositeur, d’un génie nommé Palestrina, Sébastien Bach, Haendel ou Beethoven en parité avec ceux d’un Homère, d’un Aristote, d’un Michel- Ange. A ce
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double point de vue intellectuel autant que sensoriel, il eut volontiers contresigné le dire d’Ingres (un grand peintre, notez bien, solidaire de Raphaël et du Poussin), qualifiant la partition du Don Juan , par Mozart, de « chef-d’œuvre de l’esprit humain ; » quitte à y adjoindre trinitalenient le Père Bach et le fil) Beethoven. Enfin ! il se fût résumé lui-même, dans une grande partie des conditions et éléments de son existence, par cette déclaration d’un de ses compatriotes, Nelson N...: « On ne peut pas vivre sans musique. » Par le fait, ajouterait-on encore, la musique, avec son syncrétisme d’idéalisme et de construction et écriture arithmétiques, s’adressait doublement à sa dualité d’organisation en besoins et consommation simultanée de poésie et de science.
Il a été dit ci-devant les origines musicales de Laurens, le milieu tout favorable de famille, de traditions encore italiennes de la veille, du personnel de professeurs et amateurs distingués qui le forma et dont il conservait une juste appréciation, non sans quelque fierté de clocher et une intime attache de cœur. Ce foyer de premières impressions, ces pli et levain d’éducation peu communs manquent sans doute encore aujourd’hui dans la renaissance ou l’évolution si marquée de la musique en France. (Il s’agit ici particulièrement de l’ancienne maîtrise de la Cathédrale de St-Siffrein, où s’exécutait un ensemble d’œuvres de saine et haute valeur.) Enfant encore, Laurens commença, simultanément avec ces études de fond, par chanter dans des opcras,de
Grétry, de Daleyrac, de Méhul ; mais c’est dans les églises qu’était le plus utilisé son joli timbre de soprano. Une lois entre autres, il avait été emmené pour faire partie de l’exécution d’une messe à la fête votive de la petite ville de Caromb. En sortant, naturellement, on allait dîner (style local), régalés en banquet plutôt par la fabrique et la municipalité. Le petit Bonaventure peu prévenu, surtout timide, rien moins que gourmand aussi quoique en tout bon appétit, ne sut, n’osa ou ne crut pas, oublié, devoir suivre les invités. Il en revint seul, à pied, en plein soleil ( grasias ) de canicule, ignorant d’une route de neuf kilomètres, et faillit y rester mourant de faim dans un fossé près d’un faubourg de Carpentras, où le recueillirent et le ramenèrent chez lui des passants. Or, voici que, le soir, son père en rentrant met le comble à la mésaventure par une grêle de gifïles!... N’y avait-il pas là de quoi pour toujours dégoûter de la musique et en même temps oblitérer le sens de la paternité ? Eh ! bien non certes, et peut-être même vis-à-vis de la seconde, et par cette action dite réflexe, l’homme y puisa-t-il, plus tard, chez l’enfant cette bonté qui en fit le plus doux comme le meilleur des pères et et grand-pères.
Nous ne reviendrons pas sur les débuts du Carpentrassien comme violoniste jouant des concertos de Rode ; commis organiste déloyalement mis à la porte ; sur son initiation aux principes de l’harmonie avec le marquis de Valernes et l’abbé Eortunet ; ses essais de basse, d’alto, de piano.
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instruments dont il parvint, plus tard, à jouer sinon en spécialiste ni virtuose, au moins toujours en excellent et zélé musicien ; sur les séances de musique de chambre, assiduement organisées dans &a maison et dans diverses autres de la ville ou des petites localités environnantes, à Malaucène, Monieux, Pernes. Quelque soixante ans après, on tirait d’un grenier un charmant et excellent violoncelle à tête de manche très artistiquement sculptée en feuille d’acanthe avec du reste d’autres jolis détails pouvant le taire attribuer à l’époque de Louis XIV. Laurens crut le reconnaître, non sans une tendre émotion, surtout à cause delà sonorité exceptionnelle de l’ut de sa quatrième corde ! pour l’avoir joué lui-même chez les Proal, à Pernes (M. Proal était le père putatif d’un beau garçon connu sous le nom de Buisson, et, plus tard, après avoir été consul à Mocka, sous celui du général d’Armandy). Par la suite l’usage spécial du noble instrument sur lequel avait délicieusement résonné du Boccherim était tombé à servir au neveu de M. Proal (Désanobis) pour berner un pauvre âne pendant les folies du carnaval. Ce qu’on en savait seulement alors c’est qu’il avait été celui d’un virtuose italien de nom à peu près comme Gambetta et ayant vécu à Avignon.
Nous avons entendu Laurens exécuter en quatuor du Mozart ou du Haydn au fond et sous le couvercle d’une cuve ou tine à fabriquer le vin, et l’avons rencontré clarinettiste du pavé, la nuit sur une place publique.... C’est déjà vers cette époque qu’il
fit la connaissance de Castil-Blaze, dont la réputation commençait à s’affirmer et qui, ayant la supériorité de l’âge et des connaissances acquises, tut pour lui à la fois un maître et un appui. Il devait compter au nombre des plus heureuses faveurs du sort les journées passées ensemble à Paris, à Montpellier ou à Carpentras. « Quelle chance, quelle aubaine! s’écriait-il tout à coup, d’avoir connu Castil-Blaze. Sans lui (répétons-le puisqu’il l’a tant répété lui-même) il eût manqué beaucoup a mon existence. C’est en Avignon, chez le naturaliste et si charmant homme Requien, qu’il l’avait d’abord vu, en même temps qu’il y fréquentait particulièrement, comme spécialités musicales aussi, l’imprimeur François Seguin, contrapuntiste distingué, le violoniste Dumont et le facteur d’orgue Mentasti, une vraie figure à conte d'Hoffmann. Puis nous le suivons à Paris en lisant sa correspondance aux trois quarts musicale, et le trouvons enfin dans le salon Despous à Montpellier, dont la maîtresse, musicienne hors ligne, l’accueille, en toute réciprocité de bénéfices, comme une précieuse recrue. Elle fut employée plus particulièrement, d’abord , ad mcijorem gloviam des Lieclers de Schubert, des opéras de Bellini et des compositions de Beethoven qui, les uns et les autres, faisaient alors leur début en France. Avec un accompagnateur modèle, M. Danglar, la Sérénade , La Religieuse , l'Adieu, l'Ave Maria étaient interprétés par une demoiselle Delzeuse, et Norma ou La Somnambule, par une dame espagnole, marquise
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de Séména : deux délicieuses personnes à l’exact et contrastant physique voulu, on eût dit, pour l’emploi de leur voix et de leur talent, et que célébrèrent aussitôt les crayons de Laurens. Ce fut l'e commencement d’une galerie qui ne devait plus s’interrompre et qu’on pourrait appeler « Les femmes de Laurens » comme ont été ainsi publiées les femmes de Shakspeare ou celles de Walter- Scott ou de de Balzac. Il se met au courant des productions nouvelles, entre autres, de l’opéra de Robert le Diable que, pendant trois mois, à la scène ou par le corps de musique dû Génie, il entend jouer ou qu’il joue lui-même en se joignant à l’orchestre du théâtre. Cette œuvre, qu’il place à côté de Robin des bois , mais moins géniale, lui parait d’un « style élevé » et d’une «grande expression. » Exécutés en société ou par lui tout seul, il n’abandonne pourtant pas Haendel, Mozart, Haydn et Beethoven. Mais tout cela ne réussit pas à le satisfaire entièrement. Il se plaint à diverses reprises de ne plus trouver dans sa nouvelle résidence le quatuor de Carpentras. « Quant aux musiciens de Montpellier, écrit-il, je les connais tous, mais il n’y en n’a pas un qui joue d’un instrument à corde de manière à faire quelque plaisir. Aussi, depuis que je suis ici, n’ai-je pas eu le bonheur de faire un vrai quatuor, et c’est une très grande privation pour moi. En résumé, je n’ai pas autant d’agrément de la vie qu’à Carpentras. » Puis, quels que fussent son admiration et son culte de bon juge, mérités par le maître et par l’œuvre, il n’ad-
mettait pas sans impatience et reproche ces amateurs plus ou moins virtuoses (passe encore pour les virtuoses de métier) qui, sous raison de perfectionnement illimité d’exécution, se confinent exclusivement, en chapelle fermée, dans une certaine série de pièces, et en deviennent aussi négligents qu’impropres à la connaissance, même rapide, de tant et tant d’autres chefs-d’œuvre du passé et du présent de chaque jour, vis-à-vis de laquelle notre vie est déjà trop courte.
Intitié de bonne heure aux plus pures jouissance de l’Art, Laurens avait sans cesse les regards tournés vers les œuvres et les maîtres de la belle époque classique, et c’est précisément cet idéal qu’il ne trouvait pas à satisfaire à Montpellier. Il reconnaissait tout ce que la musique moderne a ajouté de qualités nouvelles aux productions des vieux maîtres ; mais il s’élevait avec force et non sans raison contre le manque d’éducation musicale du public français, qui, pendant longtemps, n’a aimé que la musique d’opéra-comique. « Mozart, Beethoven, Weber et autres, disait-il, nous détestaient ; et on conviendra que nous le méritions un peu ; car nous n’aimons que les contre-danses et les flonflons. Il faut bien être tels pour avoir mis Robert-le-Diableh une telle sauce : Robert , cet opéra si pathétique, si saint, si religieux, qui tient un succès si mérité et qui aura une bonne influence sur notre goût. »
Laurens n’avait certes aucun dédain pour 1a. musique naturelle, facile et mélodieuse de certains
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de nos vieux opéras comiques. Il pensait, au contraire, que tout ce qui a ému vivement nos ancêtres doit ne pas être sans valeur ; mais il se refusait à croire que toute la musique puisse se borner à ce genre de composition : « Chaque œuvre, écrivait-il, a sa destination et son style. Les charmants airs de nos compositeurs français vont parfaitement au but qu’ils avaient déplaire à un public qui ne demande à l’art qu’un amusement. Mais un compositeur, chez nous, un homme qui honore infiniment la France, a essayé avec bonheur du style des grands maîtres, et s’il ne peut être mis nu rang de ceux qui ont créé un ordre d’idées dans la musique, il n’en mérite pas moins une place honorable à côté des premiers. Ce compositeur s’appelle Méhul, et son opéra de Joseph peut donner une idée des belles choses que je serai obligé d’aller entendre un peu loin... »
Il revient, dans une autre lettre, sur la même question, et, cette fois, d’une manière plus explicite encore : « Vous me dites que vous admirez comme moi les grandes compositions harmoniques: cela n’est pas possible, parce que vous n’avez jamais ni lu ni entendu aucun ouvrage qui méritât ce titre. Quand vous dites que la musique qui fait bailler ses auditeurs ne saurait être une bonne musique, c’est comme si vous disiez que les œuvres d’Homère, de Virgile ou de Gœthe ne sauraient être de bonnes œuvres parce que tous ceux qui ne savent pas le grec, le latin ou l’allemand, n’y comprennent rien. Mais traitons la question sous un
autre point de vue. Vous admettez que les opéras de Grétry, de Monsigny, de Dalayrac, de Méhul, sont des œuvres très estimables sous plusieurs rapports. Tâchez donc de persuader à nos jeunes gens qu’il y avait dans cette musique plus de naïveté, plus d’inspiration, plus de naturel, plus de vérité dramatique que dans les opéras actuels de Rossini, de Meyerbeer ou d’Halévy ; vous n’y réussirez pas, parce qu’ils ne jugent comme nous que d’après leurs sensations, et qu’ils n’aiment que ce qu’ils connaissent. Cependant vous n’avez pas tort de trouver des qualités distinguées à nos vieux auteurs d’opéras-comiques, mais croyez aussi que lorsque Orlando di Lasso était demandé par tous les monarques du seizième siècle, lorsqu’on gravait sur la tombe de Palestrina l’épithète de Princeps musicœ, lorsqu’on donnait à Haendel une place dans la sépulture des rois à Westminster, lorsqu’on a joué, chose inouïe, les opéras de Lulli pendant près d’un siècle, lorsque toute l’Allemagne moderne chante les anciens oratorios de Bach ou lorsque les conservatoires de toute l’Europe jouent avec enthousiasme les œuvres instrumentales de Beethoven et de Mendelssohn, il faut qu’il y ait eu chez tous ces musiciens, anciens ou modernes ou contemporains, des beautés de premier ordre. Si le public qui nous entoure ne les comprend pas,' il ne faut accuser que la nullité ou l’insuffisance de son éducation musicale. Dans toutes les branches des connaissances de l’esprit humain, on est censé avoir fait son éducation qu’après avoir pris une
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idée assez étendue de tout ce qu’a produit le passé. On nous retient sept ou huit ans sur la littérature des Grecs et des Romains ; on tait voyager l’architecte pour relever tous les anciens monuments ; le dessinateur n’abordera pas une figure s’il n’a dessiné longtemps d’après les statues grecques ou d’après les tableaux des anciens maîtres. Par ce moyen nous arrivons à goûter les beautés d’Horace comme celles de Phidias, comme celles de Raphaël, et la poésie de Racine conserve son rang comme celles de Lamartine ou de Hugo ; mais en musique on ne nous apprend généralement que le procédé mécanique pour jouer d’un instrument, et nous ne possédons pas préalablement la moindre condition de science et d’érudition, seul moyen cependant d’avoir du goût et du jugement en quoi que ce soit. Voilà pourquoi, trop ignorants pour lire une partition de musique, toutes les œuvres que nous n'entendons pas sont lettres closes pour nous. Oui, en musique, nous sommes à peu près comme les bonnes femmes qui savent à peine lire dans leur livre d’heures latines. Il n’y a dans tout ce que je viens d’écrire ni engouement, ni mépris pour aucune époque : depuis trente ans je lis, j’étudie, je compose, et j’ai reconnu que dans tous les temps il y a eu des hommes de talent, et qu’à chaque époque il y a eu des parties de l’art qui ont été traitées avec plus ou moins d’éclat, selon les mœurs et les institutions sociales ou religieuses. Il serait vraiment malheureux si, après des études si longues, si profondes, si constantes, si bien secondées
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déjà par mes relations avec les hommes les plus célèbres, j’étais inapte à juger du mérite d’une composition musicale. »
Pendant son séjour à Paris, La u rens eut avec l’auteur de La Dame Blanche des relations amicales dont il rend compte plus tard dans une lettre à Anrès. En voici cette partie relative à Boïeldieu :
« Je vous aurais écrit quelque chose’ sur Boïeldieu si les journaux n’avaient exactement dit tout ce que j’avais à dire sur cet aimable compositeur, avec lequel j’ai eu des relations très familières pendant environ deux mois puisque j’ai servi de maître de dessin à son fils et que lui-même a voulu garder plusieurs de mes ouvrages. La connaissance de l’homme eût été une bonne fortune pour Lavater, car jamais il n’y a eu une telle analogie entre la personne et les ouvrages. Je me rappellerai toujours les longues heures que j’ai passées près de son lit, où il demeurait fort tard en gilet de flanelle et avec un foulard à la tête. Malgré la faiblesse de sa vue et sa maladie de larynx, il me parlait d’une manière fort intéressante sur son art et sur les grands artistes. Vous dites que j’ai eu jadis du dédain pour les ouvrages de Boïeldieu. Ce mot est loin d’exprimer ce que j’ai constamment pensé à cet égard. Jai toujours aimé avec prédilection Beniowsky, Zoraïme et Gulman, Jean de Paris, La Dame Blanche et autres opéras dont les partitions sont depuis longtemps dans ma bibliothèque musicale, mais je n’ai pu m’empêcher de me récrier lorsque des amis maladroits ont voulu, à
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l’époque dos succès cle La Dame Blanche, proclamer Boïeldieu vainqueur de Rossini. Vous saurez que Boïeldieu a été peut-être l’admirateur le plus sincère de Rossini ; son estime était telle qu’il voulut le faire demeurer dans la même maison que lui, et, en effet, ils ont ainsi vécu. C’est d’après les instances et les encouragements réitirés de Rossini que La Dame Blanche a été composée. Croyez- vous que Boïeldieu m’a montré un tas de journaux où étaient imprimées plusieurs lettres dans lesquelles il se plaignait d’injustes comparaisons qu’on taisait entre lui et le compositeur italien ! Quoiqu’il ne puisse être placé au premier rang, Boïeldieu n’en est pas moins un compositeur très estimable. Il tut pur et correct, gracieux plus que personne, excepté Mozart qu’il adorait; il n’a jamais été plagiaire comme quelques-uns de ses collègues qui l’ont été. sans pudeur. La pensée principale de cinq actes d’Auber et d’Ilérold se trouve dans un morceau de Rossini appartenant à un opéra non représenté en France. Ainsi, sans être un compositeur de premier ordre, Boïeldieu a des droits marqués à l’estime des connaisseurs. J’entends par compositeurs de premier ordre ceux qui ont ouvert de nouvelles routes dans l’Art, qui ont inventé des formules, des tournures de mélodies ou d’harmonie que toutes les médiocrités ont imitées ou adoptées. Tels ont été Haendel, Gluck, Mozart, Haydn, Beethoven, Rossini. Je crois que Boïeldieu se serait élevé plus haut qu’il n’a été sans le goût peu musical des Français dont il se plaignait beaucoup.
« Je ne quitterai pas mon paragraphe sur la musique sans vous citer une farce tirée d’un journal de Berlin. Il y avait, dit-elle, un royaume et un gouvernement musical dont voici les principaux membres : Mozart, roi ; Haendel, ministre des cultes ; Gluck, premier ministre ; Méhill, premier secrétaire; Haydn, chancelier et conseiller d’Etat; Beethoven, généralissime ; Cherubini, ministre de l’instruction publique ; J. S. Bach, ministre de la justice ; Spontini, général d’artillerie, enfin Bossini, confiseur de la Cour. Ces charges sont singulièrement bien données ; cependant on a fait une satire un peu trop forte contre Rossini, qui, en vérité, semble oublier son génie pour la gourmandise. »
Depuis l’époque où Laurens écrivait ces lignes (4 mars 1846), l’éducation musicale du public n’a réalisé de réels progrès que dans des centres spéciaux, à Paris notamment, et dans quelques villes de province où le répertoire classique est favorablement accepté. Ce qui manque ailleurs, c’est la culture de la musique chorale dans les masses. Ce ne sont certainement pas les voix ni même la bonne volonté qui font défaut ; on n’a pour s’en convaincre qu’à écouter nos chanteurs de cabaret et parfois aussi les chantres de nos églises. L’institution des orphéons avait pour but de faire comprendre à tous ceux qui aiment le chant que les vociférations et les cris ne font pas partie de l’art musical. Il est malheureusement arrivé, pour ces institutions chorales, ce qui arrive trop souvent en France pour les œuvres même les plus utiles
et les plus désintéressées : c’est que de mesquines rivalités s’élèvent entre des sociétés voisines ou même seulement quelques-uns de leurs membres trop personnels, et dès lors le zèle des mieux intentionnés et des plus capables se fatigue et se refroidit et ainsi s’évanouit tout le bénéfice artistique et moral déjà acquis. Il serait à désirer cependant que, dans une société comme la nôtre, où le pessimisme et la division font chaque jour des ravages, on ne négligeât rien de ce qui peut faire naître les sentiments généreux et l’enthousiasme d’un peuple. La musique excelle à remplir ce but, et notre race ne serait nullement réfractaire à ce genre d’éducation et de progrès. Il suffit parfois du talent et du dévouement d’un seul homme pour secouer l’indifférence des masses et les porter à l’interprétation d’œuvres musicales sérieuses. Avec plus de liberté de temps et un théâtre plus en évidence, Laurens eût été un tel homme, ainsi qu’il l’a montré et réalisé dans de moindres proportions et ambition. « Si vos efforts pour répandre le goût de la bonne musique dans votre Patrie, lui écrivit Mangold (18 mai 1842), ne sont pas encore couronnés de succès, il ne faut pas désespérer. C’est le sort de l’Art en tous pays et c’est donc aussi celui de tous les vrais artistes d’avoir à lutter continuellement contre de grands obstacles ! Mais une bonne semence ne peut pas se perdre tout à fait, et je souhaite de tout mon cœur que vous jouissiez longuement des fruits qu’elle produira ! »
On ne saurait faire trop honneur à Laurens de
la saine éducation et de l’élévation de ses goûts en musique, ne fussent-ils attestés si visiblement que par la nature de ses collections. Ces goûts, tout en te remplissant de regrets, le faisaient aussi conséquemment aspirer dès longtemps aux améliorations et évolutions enfin commencées sous ses yeux et tendant à s’accomplir actuellement de mieux en mieux. Il regretta souvent qu’en France la musique de théâtre tût à- peu près la seule,, à l’exclusion de toutes celles qui ne relèvent, ne se produisent que d’elles- mêmes et pour elles-mêmes; c’est-à-dire sans promiscuité de décor, de figuration et même d’aucun sujet déterminé, ainsi, par exemple, qu’on peut les goûter dans une symphonie purement instrumentale ou une pièce de piano. Oui, la musique purement symphonique ou instrumentale, notamment celle dite de chambre, allant du trio au septuor ou octuor, est sans doute celle où le compositeur évolue le plus librement dans l’autonomie de ses idées et dans la technique de son art. Là, comme entre lui et l’auditeur, ne s’imposent aucunes conditions ni contingences autres, il peut, il doit ne faire que de la musique, dans tout l’infini spécial à son domaine d’idéalité, à ses exigences harmoniques et en toute suffisance de moyens. C'est aux productions de cette nature qu’il faut demander, ce qu’elles ont d’ailleurs si abondamment donné, les plus pures et les plus dignes comme les plus fantaisistes pages d’une inspiration tantôt sublime, tantôt enjouée ou humoristique. Voilà pourquoi les Bach, les Mendelssohn,
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les Schumann, Beethoven même s’y sont produits de préférence dans l’isolement, dans la spiritualité et l’entité, voudrait-on dire, de leurs vastes génies. Au théâtre la musique est la servante des directeurs de spectacles, de la littérature de librettistes, des acteurs, du ballet, des journalistes, d’un public quelconque. Elle y a abandonné les sommets et l’abstraction de son idéal propre, sa liberté, son autonomie, sa dignité, la meilleure partie en un mot de ses diversités d’expressions. Une boutade de Berlioz a appelé les théâtres « les mauvais lieux» de la musique ; boutade, ajouté un de ses confrères, que Berlioz n’eût peut-être pas écrite si la scène lui avait été moins hostile. Ce sentiment s’affirma encore et surtout après les grandes auditions de concerts ou festivals allemands. Mais fort heureusement, par les tentatives des concerts Valentino, de Seghers à la salle Sainte-Cécile, de Pasdeloup, de Colonne, Lamoureux et consorts, par les sociétés chorales et de musique de chambre, une véritable révolution à cet égard, un notable développement de nos mœurs au moins se sont opérés, lentement, péniblement d’abord, puis tout à coup rapidement, en furia frcmcese, h Paris et aussi à Nantes, Lyon, Marseille. La génération actuelle des compositeurs, avec les Bizet, les Saint- Saëns, Massenet, Delibes, Godard, Widor, n'en continue pas moins à faire des opéras, mais elle sait, elle veut et peut faire autre chose : trouvant un personnel d’exécutants et une foule d’auditeurs se formant chaque jour à leur école, pour des ora-
torios, des cantates, odes-symphonies, symphonies pures, concertos, suites d’orchestres et toutes .
formes de compositions brillamment indépendantes. Cet avènement, à la lois droit, devoir d’expansion et souveraineté de l’art, vint remplir de joie l’âme du vieux foncier musicien qu’était Laurens. Ne l’avait-il pas devancé de son fait personnel et provoqué chez les autres en s’instruisant de l’ensemble de l’art musical, en pratiquant nonseulement les œuvres, mais en recherchant avec une rare intuition celles d’un présent tout inconnu parfois autour de lui, et dont les auteurs, qu’il fut trouver partout, ne devaient devenir que très tardivement les plus grandes célébrités du siècle ?
Il en concluait à se demander volontiers si le XIXe siècle, avec Beethoven, Rossini, Weber et Meyerbeer en tête, Mendelssohn, Schumann au milieu, Berlioz, Verdi et Wagner à la fin, y compris bien entendu toutes les transcendantes valeurs intermédiaires (quitte à lui réserver comme exception Goethe et Hugo) ne serait pas pour la Musique, ce qu’ont été le XVIe, avec Raphaël, Michel-Ange, le' Corrège, Titien pour les arts du dessin, et le XVIIe avec Corneille, Racine, Molière, Bossuet pour la Littérature.
Laurens avait bien trouvé et s’était créé à Montpellier la plus propice des situations pour ses besoins et ses goûts, d’ailleurs aussi faciles à contenter du côté matériel qu’avides de celui artistique. Sciences, peinture, musique,' tranquillité et douceur de ménage, relations variées en amitiés de
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fond et en casuel de visiteurs; liberté d’excursions et petits voyages de vacances, ce programme était déjà pour lui le bonheur aussi ressenti que réel... Mais l’Allemagne musicale le hantait impérieusement, et ayant trouvé dans sa nouvelle position à l’Ecole de Médecine à jouir annuellement d’un à deux mois de, disponibles, il ne tarda pas après les avoir employés encore une ou deux lois à Paris, à les consacrer au pays de Bach et de Beethoven, avec lequel il avait déjà noué quelque correspondance et dont il apprenait la langue.
C’est avec Rinck qu’il écha'ngea sa première lettre en allemand ; il nous a raconté lui- même à quelle occasion. Un jour il rencontra dans un recueil de morceaux d’orgue, instrument qu’il pratiquait beaucoup en ce moment, deux ou trois pages extraites des œuvres de cet excellent et tout spécial compositeur. « C’étaient, suivant son expression, des diamants au milieu de cailloux bruts. » Dès lors une envie démesurée lui vint de savoir tout ce qu’était Rinck : s’il vivait encore, s’il avait beaucoup composé, où il habitait, ce qu’on avait publié de lui ? Il lit dans un ouvrage de Choron, paru en 1819, que Rinck était alors organiste de la petite ville de Darmstadt. Un article de Fétis, donné par la Gazette musicale , lui apprend que l’auteur avait fait exprès le voyage de Darmstadt pour lui rendre hommage, et ce que le célèbre professeur et critique disait de ce modeste et savant vieillard l’émut jusqu’aux larmes. Enfin un étudiant en médecine de la Faculté de Montpellier, qui avait
connu Rinck à Darmstdat même, lui donna des détails charmants sur sa manière de vivre. Après s’être procuré et avoir joué sur l’orgue une des plus magnifiques pièces de ce digne émule de Bach, il résolut de lui écrire pour lui payer aussi son tribut d’hommages. Le brave maître fut très sensible à ce témoignage tout spontané et à coup sûr éloquemment exprimé. Il répondit par une longue lettre absolument aimable, accompagnée qu’elle était d’un portrait et d’une composition autographe. « J’en fus d’autant plus heureux, disait Laurens, que Rinck reste pour moi un de ces êtres qui peuvent paraître fabuleux tant est grande la perfection de leurs œuvres ! »
Nous reviendrons à Rinck tout à l’heurepmais disons, avant, de quelle façon originale son enthousiaste admirateur put bien apprendre l’allemand, ainsi qu’il l’a raconté au frère Jules : « Peu d’années avant mon départ de, Carpentras (1825-29) j’allais voir, à Pernes, le vieux M. Proal, homme considérable du pays. A cette époque, Proal, quadragénaire, devenu presque entièrement sourd, ne pouvait plus exécuter de la musique, ce dont il se consolait en lisant des partitions qu’il me prêtait volontiers. Celle de la Flûte enchantée de Mozart offre un passage exécuté par un instrument inconnu et que voulait à toute force connaître Monsieur Proal. La partition porte « Glockenspiel. » Ne connaissant pas alors l'allemand, je ne pouvais lui dire que le mot signifie « Jeu des cloches ». Plus tard, ayant vu représenter deux ou trois fois en
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Allemagne La Flûte enchantée , je vis et j’entendis le jeu des cloches Glockenspiel, qui consistait en une brochette de timbres de pendule sur lesquels on frappe avec un marteau. Ce que fait entendre cet instrument est un air bien connu. (Ici les trois premières mesures notées). Eh bien, c’est cet air qui m’introduisit à l’étude de la langue allemande, et voici comment. J’étais assis au piano avec la partition de La Flûte enchantée sur le pupitre, lorsque entra dans le salon le viç,ux père de Charles Martins, qui, m’entendant jouer ce< morceau, se mit à en chanter les paroles qu’il savait par cœur en allemand « Das Klinget... » Et que signifient ces paroles ? lui demandai-je. — Elles signifient «Cela résonne si magnifiquement, etc. » Si vous voulez, ajouta- t-il, je vous apprendrai l’allemand. Je veux bien, répondis-je, et j’appris ainsi une langue que j’ai pu ensuite parler au-delà du Rhin, mais que j’oublie chaque jour de plus en plus. »
La façon dont Laurens fit la connaissance de Stéphen Heller, si elle n’est pas aussi pittoresque que celle pour le père Martins, est encore plus intéressante. « Un jour (c’est Durand-Gréville qui parle), au moment derpartir pour un de ces petits voyages de vacances ou peut-être tout simplement de dimanche, il acheta chez le marchand de musique de la Grand-Rue de Montpellier, quelques morceaux d’un artiste encore inconnu, qiti s’appelait Stéphen Heller. — « Voyons ce que c’est, se ditil, je lirai cela en route. » Or c’étaient des numéros de Y Art de phraser. Ils lui avaient été abandonnés
au rabais, attendu, dit le marchand, que cela ne s'e vend pas. Laurens lut et fut émerveillé au point que, ne voulant pas faire injure à la chose en la payant au rabais, il s’empressa, rentrant en ville, d’aller acquitter le supplément nécessaire pour se mettre en règle avec sa conscience. Oui, c’était une œuvre de grand musicien qui venait de paraître, une œuvre émue et savante, délicate et puissante, poétique surtout; l’œuvre, avec cela, d’un homme qui devait être un admirable exécutant. Le soir même, il écrivit à Heller, à l’adresse de son éditeur, pour le remercier des belles émotions que sa musique lui avait fait éprouver. En ce moment-là, nous l’avons dit, Heller était complètement inconnu; il subissait encore les déboires cruellement inséparables, on ne sait pourquoi, ou on le sait trop, des premières tentatives d’un débutant pour être écouté. Le pauvre musicien passait précisément par une de ces heures de détresse morale que tant d’autres ont connues ; il avait assez de la lutte et pensait vaguement au suicide. La sympathie de Laurens arriva juste à point pour le réconforter; il y répondit avec effusion, racontant ses misères, mais aussi sa joie d’être apprécié, et les deux hommes restèrent amis jusqu’au bout. Heller malheureusement devait s’en aller trop tôt. On trouvera plus loin de ce plus original et plus distingué des derniers pianistes-compositeurs des lettres qui le montrent aussi comme un esprit philosophique et remarquablement littéraire.
C’est ainsi que notre provincial trouvait le moyen
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de forcer la sympathie et l’affection de grands hommes. Il n’employait pas ce moyen à la portée de certains quémandeurs d’amitiés illustres, qui consiste à comprendre, à féliciter les gens après le grand éclat du succès ; non, il devançait le suffrage de la foule, parfois même celui des gens de goût. Avec une sûreté de jugement presque infaillible, il disséquait la nouvelle œuvre à peine parue au jour, faisant la part de la science, du sentiment, de l’originalité dans les formes mélodiques ou dans les combinaisons orchestrales, et prédisant le succès assuré non pour le lendemain, mais pour un jour plus ou moins éloigné. La chute même d’une œuvre musicale ne l’émouvait pas outre mesure : il se rendait compte que des qualités trop originales, en musique plus que partout ailleurs, sont un
I élément d’insuccès, et alors, quelle joie de pouvoir écrire à l'auteur : « Vous avez telle et telle qualité que j’apprécie et qui sera comprise un jour de tous. »
« Un jour, écrit Laurens à un intime, je vis venir à moi une jeune personne, dont la taille, la
I tournure, la physionomie annonçaient une supériorité. Elle me présenta une lettre de recommandation donnée par un des plus grands amateurs de musique que je connaisse. C’était Mademoiselle Mazel, dont les journaux spéciaux avaient beaucoup parlé et dont l’amateur me faisait un éloge peu commun. La lecture de cette lettre confirma ce que le regard seul m’avait déjà appris. Mademoiselle Mazel voulait se faire entendre à Montpellier;
mais sa mère était malade, au lit, elle avait besoin d’obligeance et de dévouement. Je lui en montrai tant que je pus; aussi, dès le lendemain, je reçois, comme remerciement, un joli cahier d’œuvres de Mademoiselle Mazel et une lettre écrite avec une pureté, une élégance, une finesse de sentiment à me faire tomber à genoux. La conversation de' cette femme de génie était d’un bout à l’autre pleine de ces inflexions de voix qui font tant d’effet et dont Mademoiselle Mars seule a pu nous donner une idée. Le professeur Lallemand, que j’avais amené auprès de la mère, me disait de la fille qu’en l’entendant parler, il lui semblait toujours que des ailes d’ange allaient pousser sur ses épaules. Il est impossible, en effet, d’imaginer plus de candeur, plus de modestie, plus de distinction. Cette personne, qui montre une grande aversion pour les artistes en général, à cause de leurs mœurs trop faciles et trop familières, n’a donc rien qui leur ressemble. Je lui fis obtenir dans diverses sociétés des succès d’enthousiasme, d’estime et d’affection. Vous trouverez avec cette lettre un article que j’écrivis à l’occasion de son concert. » Mademoiselle Mazel quitta Montpellier après une semaine de séjour. Laurens crut, tout d’abord, qu’il ne lui resterait de cette rencontre qu’un agréable souvenir lorsque, quelques jours après, il reçut, de sa belle protégée, une lettre charmante qui, selon son expression, le ramena à l’âge de 18 ans, « à cet âge d’affections vives et délicates, à cet âge de croyances sincères et d’illusions. »
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Laurens avoue, en effet, que Mademoiselle Mazel avait suscité dans son cœur plus que l’admiration: et les vers suivants, crayonnés sur son album par la jeune artiste, prouvent que ce sentiment était assez motivé :
Ne m’interroge pas, laisse-moi mon silence.
Si je cache un secret le ciel m’en fit la loi,
Je voudrais te montrer mon cœur et ma souffrance, Mais ta voix me dit « parle » et le destin « tais-toi. » Pour effacer la nuit le soleil prend sa course ;
La nuit chaque*matin s’éclaire à son flambeau ;
Le rocher le plus dur laisse jaillir la source,
La terre de sea flancs laisse s’échapper l’eau.
Dans les bras d’un ami, reposant sa misère,
Un autre peut du moins s’épancher et gémir.
Pour moi, j’ai de mes maux enchaîné le mystère :
Mes lèvres ont juré de ne jamais s’ouvrir.
« Quel singulier épisode dans ma vie, s’écrie Laurens ; il me procure des moments d’une délicieuse mélancolie quand cette belle image se présente à mon souvenir... Voilà le profit que je retire de cette liaison si intime, mais qui ne devait être qu’un souvenir ! »
A deux reprises, Laurens reçut chez lui le célèbre violoniste Ernst. «Depuis quelques jours, écrivait-il en 1835, les amateurs de musique sont livrés ici à l’admiration ou plutôt aux effets d’une vraie sorcellerie en entendant le célèbre violoniste Ernst, mais personne mieux que moi n’a profité de la présence de cet étonnant artiste, parce qu’il parait avoir préféré ma société à toute autre. Il passe des
heures entières à feuilleter ma bibliothèque musicale ; il touche du piano, et le soir, après avoir exécuté divinement un ou deux quators de Beethoven, il me joue quelques-uns de ces morceaux dans lesquels il est incomparable. Dans le concert public, au théâtre, il y a eu foule et trépignements d’enthousiasme. On n’a rien vu de plus modeste, de plus simple et de plus froid en apparence que ce jeune homme qui s’est placé le rival de Paganini.
La seconde visite de Ernst chez Laure ns eut lieu en février 1853. C’est M. H. Lecourt, un avocat de Marseille* qui se chargea de lui adresser le célèbre virtuose avec la lettre suivante :
« Voici, cher maître, un trait d’alto fort intéressant que je vous recommande. (La lettre débute en effet par une phrase musicale que nous ne pouvons reproduire ici). Il est extrait d'un scherzo inédit d’un quator en herbe que je crois appelé à vous consoler, si possible, de ne plus avoir Mendelssohn. Demandez à celui qui vous présentera ces lignes : Qui a fait cela ? on . vous répondra : Je suis Ernst !... Alors vous lui tendez la main, vous lui parlez la langue sacrée et la connaissance ou plutôt reconnaissance est faite. Je tiens à ce que vous couchiez dans vos souvenirs l’artiste qui nous représente Paganini, et qui nous continuera Mendelssohn, si sa délicieuse paresse ne le gêne pas trop pour qu’il obéisse à sa vocation, qui est autant de composer que de jouer du violon. Ernst est le meilleur musicien que j’aie jamais connu, et
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si vous pouvez lui trouver un pianiste qui joue Beethoven, Mendelssohn ou Bach, il vous fera entendre les sonates de ces maîtres comme jamais on ne les a entendues. Et puis, le quatuor !... Je pense qu’aujourd’hui vous devez être au courant, et que depuis dix ans que je vous ai fait connaître les deux quatuors et le quintette de Mendelssohn, vous avez un bon quatuor qui joue la dernière œuvre de ce maître et aussi les grands de Beethoven. Vous verrez tout ce que cela veut dire avec un premier violon comme Ernst...
« Au revoir, cher maître. Lors de votre séjour à Marseille, je me suis trouvé tellement absorbé par les affaires que je n’ai pu, à mon grand regret, aller vous voir. J’ai du tort à me faire pardonner et j’ai compté sur Ernst pour faire ma paix avec vous.
« P. -S. — Ce soir, concert pour plusieurs bonnes œuvres. On entendra Y Ave du Freyschutz et celui de Fidelio ! Ernst jouera. Comprenez-vous ? »
Michelet a dit de l’Allemagne poétique et artistique : « Il y a là un tout-puissant lotos qui fait oublier la patrie. Si je vous découvrais, divine flèche de Strasbourg, si j’apercevais mon héroïque Rhin, je pourrais bien m’en aller au courant du fleuve, bercé par leurs légendes, vers la rouge cathédrale de Mayence, vers celle de Cologne et jusqu’à l’Océan, ou peut-être resierais-je enchanté aux limites solennelles des deux empires, aux ruines de quelque camp romain, de quelque fameuse église de pèlerinage, au monastère de cette noble
religieuse qui passa trois cents ans à écouter l’oiseau de la forêt. » L’oiseau de la forêt dont parle Fhistorien-poète, et qui attirait aussi Laurens en Allemagne, c’est la musique même, c’est le culte ardent et désintéressé que l’on en professait, au temps au moins où, divisée en très petits états, elle ne rêvait pas encore de gloire militaire. Ses capitales provinciales, si on peut ainsi parler, qui produisaient peu de bonne peinture ou de bonne littérature, vivaient d’une vie musicale intense. Il écrira plus tard dans Y Illustration du 1! février 1854 : « Ami de la musique autant que de la beauté pittoresque, j’ai fixé depuis de longues années mon attention et mes sympathies sur la patrie des Bach, des Mozart, des Beethoven, et depuis de longues années j’ai trouvé dans ce pays des oeuvres, des institutions et des moeurs musicales qu’on ne saurait trop étudier et prendre pour modèles dans le reste du monde civilisé. Sans doute, à cause de ces sympathies on m’a accusé parfois d’exagérer l’éloge des Allemands afin de blâmer plus vivement et d’une manière indirecte les Français. Tacite, dit Voltaire, loue les moeurs des Germains, mais comme Horace chantait celle des Gètes. Voltaire ajoute qu’ils ignoraient l’un et l’autre ce qu’ils louaient. Si honoré que je puisse être d’avoir quelque chose de commun avec Horace et Voltaire, je déclare n'avoir aucune pensée insidieuse chaque fois que je reconnaîtrai une suprématie quelconque en Allemagne, et je laisse à mon crayon le soin de prouver que j’ai vu de bien près les
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hommes et les choses dont je parlerai et dont je reproduirai l’image.
« Le protestantisme, après avoir trouvé dans la Musique un auxiliaire et un appui auprès du peuple allemand, s’est toujours attaché depuis lors à lui maintenir son caractère sérieux et élevé. Luther le premier a inspiré au chant d’église son admirable élan ; bientôt après, Jean Walter et Louis Senti lui donnèrent la forme artistique. Alors, dès le milieu du seizième siècle, des sociétés formées d’abord dans les chapelles princières allèrent chanter et jouer aux têtes des villes et des maîtres de ces chapelles, tels que Reinhard Kayser au siècle suivant, répandirent le goût et les besoins musicaux à travers tout le pays. Au douzième, Jean Henri Graun compose le bel oratorio La mort cle Jésus ; mais c’est Jean-Sébastien Bach, né à Eisenacli en 1685 et mort à Leipsig en 1750, qui doit être considéré comme le vrai créateur de la musique allemande. Avec et après lui, Haendel, Gluck, Haydn, Mozart et Beethoven portent non seulement leur art jusqu’à son apogée, mais sont restés les purs et vrais représentants de la musique universelle. Leurs successeurs encore, Weber, Spohr, Mendelssohn, en suivant les traditions du grand maitre d’Eisenach, durent à la musique religieuse quelques-unes de leurs plus belles pages. Longtemps en France, au contraire, cette musique a été dédaignée. Le mot seul de fugue mettait Berlioz en véritable fuite, et au Conservatoire les œuvres de Bach étaient écartées comme entachées d’incor-
rections (!) dans l’harmonie. Les compositeurs français les plus originaux ou de valeur quelconque n’ont travaillé que pour le théâtre, et c’est de nos jours seulement que l’on commence à goûter un oratorio de Bach ou de Haendel, une symphonie de Haydn ou de Beethoven. Cette musique, aussi belle que sérieuse, voilà ce que Laurens rêvait toujours de voir s’acclimater chez nous, bien avant les concerts Pasdeloup, Colonne et Lamoureux.
En Allemagne, toute ville de quelque importance possède, en outre d’un théâtre où sont interprétés éclectiquement les opéras les plus renommés : le Fidelio de Beethoven, Ytdoménée , la Flûte enchantée, les Noces de Figaro , le Don Juan de Mozart, YEuryante ei\e Freyschulz de Weber, la Vestale de Spontini, le Joseph de Méliul, en un mot un choix de tous les opéras de Cherubini, de Meyerbeer, de Rossi ni, de Verdi et aussi de Boïeldieu, Auber, Halévy, des sociétés chorales toutes remarquables, mais dont la plus considérable est l’association rhénane fondéeen 1817 sous le nom d eCœcilia Vereing. Ses grandes exécutions attirent, pendant trois jours chaque année à Cologne, à Aix-la-Chapelle et à Dusseldorf, les artistes de toutes les parties de l’Allemagne, conviés à y faire entendre surtout du J. -S. Bach, du Haendel, sous la direction des nouveaux maîtres les plus renommés. « Ces festivals, dit M. Emile Michel, sont l’objet, durant leur pleine période de trois jours, alternativement dans chaque ville consacrée, d’un véritable et imposant pèlerinage des foules. Les artistes se réunissent quelques
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jours avant la fête pour répéter les morceaux à exécuter. Ces auditions sont déjà de vrais concerts qu’on peut entendre moyennant une légère rétribution. Les chanteurs et les compositeurs sont invités. On comprend l’intérêt qu’offrent de pareilles réunions. Des œuvres longues et difficiles à exécuter avec les seules ressources de chaque ville peuvent être rendues dans leur intégrité en groupant le personnel musical des trois cités. Ce personnel ne se compose pas comme chez nous de choristes rétribués, exécutants de hasard rassemblés pour une fois, manquant la plupart d’éducation musicale la plus élémentaire. Ce sont de vrais musiciens, préparés de longue date à leur tâche, hommes ou femmes appartenant à toutes les classes de la société, qui viennent s’asseoir sur les mêmes bancs, réunis pour un même amour de l’art. Les solistes, jaloux et fiers de se produire dans de pareides conditions, ont été triés parmi les cantatrices et les premiers sujets des théâtres allemands. Aux pupitres de l’orchestre et modestement confondus avec les artistes locaux, on peut voir les virtuoses venus de tous les points de l’Allemagne, ainsi que le constate la liste du livret au programme de la fête. On joue de Haendel Salomon , Josué , Jeplité , Israël en Egypte ; des messes, des symphonies, des oratorios de Beethoven, de Mozart, de Cherubini, de Mendelssohn, de Schumann, de Ferdinand Hiller, etc. Riess, Mendelssohn, Spontini, figurent parmi ceux qui ont dirigé l’orchestre, car à l’inverse de ce qui se passe chez nous, il est
d’usage que les auteurs conduisent eux-mêmes l’exécution de leurs morceaux, et les meilleurs chefs d’orchestre ont été presque toujours les compositeurs les plus remarquables de l’Allemagne.
« Il faut avoir assisté à une de ces fêtes pour savoir à quel point la musique en Allemagne est un art national. Quatre mille personnes remplissent ce jour-là la salle du Geatzenich à Cologne, et tous écoutent recueillis la voix des génies. L’estrade est occupée parle double chœur et par l’orchestre que domine un orgue établi dans la galerie supérieure. Les solistes, placés au premier rang, se groupent de chaque côté du pupitre du maître de chapelle. Un même esprit, un même amour de l’Art anime cette armée d’exécutants et l’on ne peut rien rêver au-dessus de la superbe sonorité et du merveilleux ensemble des chœurs. »
« Composées d’hommes et de femmes de tous les rangs de la société, dit à son tour Durand- Gréville, parlant de ces olympiades musicales, une belle voix et une bonne éducation musicale, aidées d’un peu de tenue, permettaient à celles qui n’avaient pour elles ni noblesse, ni fortune, de pénétrer dans ces sanctuaires sur la porte de l’un desquels on pouvait lire cette belle sentence ; Res severa es verum gaudium. Depuis lors, l’Allemagne a quelque peu changé, même en musique ; les temps sont venus où plusieurs de ces puritains ont suivi plus assidûment les représentations des pièces d’Otfenbach que celles des chefs-d’œuvre de leurs propres maîtres ; mais l’àge d’or que nous
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décrivit maintes fois J. -B. Laurens n’en a pas moins existé. »
Ces gens instruits dans leur art pouvaient se donner des plaisirs de rois, des festins de dieux. Ils se réunissaient pour faire couramment ce que la Concordia de Paris réalise de temps en temps par des efforts exceptionnels, ce que la meilleure entreprise de M. Charles Lamoureux a fini par rendre possible chez nous avec une perfection incomparable ; ils € xécutaient les oratorios des grands maîtres ; ils exhumaient, sous la puissante impulsion de Mendelssohn surtout, les œuvres colossales, pour la plupart inconnues, de l’Homère de la musique, Jean-Sébastien Bach. C’est à l’une de ces prestigieuses fêtes artistiques que Laurens rêvait d’assister ; mais comme il ne faisait jamais rien à la légère, il prépara longtemps son pèlerinage d’art en Allemagne, en commençant d’abord par apprendre à écrire dans la langue de Goethe et de Schiller, afin de pouvoir avant et après communiquer d’une manière plus amicale et plus suivie avec les personnalités artistiques dont il interprétait les œuvres.
Laurens connaissait depuis longtemps le Clavecin bien tempéré et d’autres pièces de Bach, ckmt il faisait son pain quotidien ; mais il n’avait jamais eu l’occasion d’entendre une de ses grandes compositions chorales. L’audition de la « Passion selon Saint- Mathieu » fut pour lui une foudroyante révélation. Jamais il n’eût imaginé qu’avec les sept notes de la gamme on pût ainsi donner l’impression
d’une prodigieuse architecture, aux arceaux multipliés et inextricablement enchevêtrés, dans laquelle pourtant on sentait une puissante unité, une profonde et souveraine harmonie. Longtemps après que le bâton du maître de chapelle fut rentré dans son étui, Laurens était encore là, dans l’église déjà vide, tout tremblant d’émotion, ne pouvant arriver à se ressaisir.
Cette journée fut un des grands événements de sa vie. Depuis lors son admiration pour le vieux Bach ne fit que croître. Il fut naturellement un des deux premiers et peut être seuls souscripteurs en France, Alkan et lui, à la magnifique publication des oeuvres complètes de celui qui a certainement renouvelé toute la musique moderne par son influence directe ou indirecte, visible ou cachée, avouée ou inconsciemment subie ; celui dont Gounod a dit: « Si un cataclysme venait à détruire toute la musique existante, celle de Bach exceptée, eh ! bien, on n’aurait rien perdu, tant tout s’y trouve. »
Bach paraissait à Laurens hors de pair dans le monde entier de l’art, à la fois même peut-être un Baphaël et un Michel-Ange des plus (ormidables et des plus tendres inspirations et sciences vocales et instrumentales. Il en exécutait son possible, pour lui tout seul, chaque jour, puis courait s’en faire entendre d’un chacun, et, faute de ces moyens extérieurs, d’ailleurs peu communs, il le lisait et relisait, l’esprit et le cœur à genoux, comme une bible et comme un bréviaire, Il gourmanda parfois, irrité, indigné, quiconque résistait à se hausser au
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même degré d’amour sinon d’intelligence et de culture suffisante pour de tels dieu et religion. C’était, hélas ! un des bien rares sujets où, avec son lrèrc Jules, qui s’était dévolu avec un égal absolutisme de dévotion à l’œuvre de Victor Hugo, leurs deux esprits, malheureux en l’occurence, ne s’emboîtaient que peu et mal, où leurs pieds ne marquaient plus le même pas. Ecoutons donc encore, à ce sujet, Durand-Grëville nous raconter Laurens. dont il a été le plus intime et tout expert témoin de ce qu’il en rapporte :
« Une chose qui nous étonnait toujours à cette époque déjà lointaine, c’était de l’entendre comparer les autres génies de la musique entre eux et avec Sébastien Bach. Il attachait une importance énorme, non toutefois exclusive le moins du monde, à la puissance qu’on pourrait appeler architecturale dans la musique» A ce point de vue particulier aucun maître ne résistait pour lui à la comparaison avec Bach : Haendel, clair, puissant, noblement majestueux, aux mélodies d’une merveilleuse franchise, d'une vérité d’impression saisissante ; Beethoven, personnification de l’amour le plus exallé et toujours malheureux, dont l’œuvre entière dit et crie : «Je suis pauvre, je suis laid, je suis sourd, je suis rebuté de tous, de toutes, — et quelque chose me dit pourtant que je suis supérieur aux heureux de ce monde »; Weber, dont le Freyschutz lui semblait être le roi des opéras ; Méhul, avec sa poésie biblique et idyllique ; Gluck, avec sa sensibilité profonde et dramalique ; Haydn et Mozart, si
distingués toujours, parfois même si grands ; tous les maîtres en un mot, dont il comprenait, dont il aimait profondément les qualités diverses, lui paraissaient, au point de vue de la puissance de conception, « très faibles », quelque chose (en exagérant beaucoup et en plaisantant un peu) comme des amateurs qui n’auraient guère d’instruction musicale, mais qui seraient très bien doués. Il était pourtant loin de n’accorderà Sébastien Bach qu’une supériorité en quelque sorte scientifique. 11 savait mieux que personne combien le calcul, les combinaisons froidement savantes avaient peu à faire avec le génie de cet homme, dont les œuvres ont un tel caractère d’aisance dans la force qu’elles ont dû être évidemment coulées d’un seul jet, outre que leur nombre même prouve qu’elles furent presque improvisées. Il avait pleuré aux accents de la Passion , plus expressivement dramatiques, plus profondément émouvants que toute autre création humaine. Et, là même où l’émotion semble interdite, dans les fugues du maître, par exemple, il était loin d’accepter l’opinion de ceux qui n’ont pas vécu en assez profonde et assez longue intimité avec le vieux Bach. — Un soir de décembre 1860, à l’heure où son grand atelier n’était plus éclairé que des faibles lueurs du soleil couché, le « Père de la Nature » se mit devant son harmonium et joua une fugue de Bach bien connue, dont le motif ressemble à un hymne du chant grégorien. L’harmonium enflait ses sons comme ceux d’un orgue ; l’atelier, vide et sombre, s’élar-
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gissait comme une vaste nef, la grave mélancolie du vieux maître d’Eisenach s’épandait en accents sublimes, et l’homme qui traduisait toutes ces nobles choses, — bien qu’il ne fût nullement beau lui-même, ni de visage ni de stature, — participait en quelque façon de leur noblesse et de leur grandeur comme un prêtre qui officie. Quand il eut laissé résonner et mourir lentement raccord final, il resta quelques minutes absorbé sans tourner la tête, oubliant peut-être qu’il avait eu un timide et discret auditeur. Revenant à lui peu à peu, et comme parlant à lui-même dans un demi-rêve :
— « Je ne conçois pas, dit-il, que l’on ne trouve
dans Bach qu’un arrangement de notes. Comme sentiment et comme style, c’est à une hauteur infinie ; et je me demande dans quelle sphère d’idées a dû vivrre cet homme pour y atteindre si constamment » Puis, après un nouveau silence :
— « Je ne connais qu’un homme qui approche de Bach pour la grandeur du style, c’est Palestrina. Son Stabat débute par un chœur de quatre voix qui chantent dans un style doux, mélancolique, comme de la musique de Boccherini... Après quelques mesures dans ce sentiment, quatre autres voix viennent se mêler aux premières, et cela fait un ensemble d’un grandiose extraordinaire... Voilà des hommes avec lesquels il fait bon vivre... »
Oui! et il vivait avec ces hommes-là, dans un Sursum corda perpétuel, qui ne lui coûtait aucun effort. Bien au contraire, c était presque un effort pour lui que de descendre de ces hauteurs pour al-
1er entendre au théâtre ou lire en partition une œuvre moderne. Mais eet effort il le taisait volontiers; toujours plein de sympathie pour les nouveaux talents, qu’il aimait à saisir à leur éclosion même et qu’il encourageait d’un applaudissement discret. Toute proportion gardée entre un puissant génie créateur et un simple admirateur des œuvres des grands maîtres, on peut dire que J. -B. Laurens, lui aussi, avec son apparence bureaucratique et bourgeoise, a vécu dans une sphère inaccessible au commun des hommes.
Nous avons tort de dire qu’il était un simple admirateur des maîtres. Sans doute, ce n’est pas une forme d’admiration bien banale que celle qui consiste à pouvoir lire couramment leurs œuvres les plus compliquées et les jouer en artiste sur le violon, l’alto, le violoncelle, l’harmonium, le pianoet l’orgue. Mais il allait un peu plus loin : il composait lui-même. (D’autres pages traiteront de ce, sujet. Sans doute, avec des conditions d’exécution et d’éditeurs, ou seulement plus d’ambition que celle de sa propre satisfaction , eût-il pu fournir une carrière de musicien compositeur au-dessus de l’ordinaire.)
Nous reprenons dans Durand-Gréville:
« Il fut, en outre, un remarquable improvisateur. Elevé au milieu des vieux maîtres, il parlait leur langage sans avoir besoin d’y penser... C’était une joie pour nous d’aller le rejoindre à la tribune de l’orgue, de voir pour ainsi dire les pensées et les sentiments jaillir, sous la pression de ses mains, et
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de ses pieds grossièrement chaussés, sur les pédales et le double clavier.
« Un dimanche de Pâques, à l’heure de l’élévation et de la communion, il joua quelque chose qui sentait son chef-d’œuvre de maître : c’était d'une ampleur de mélodie qui n’avait rien de commun avec les motifs courts et simples sur lesquels seule l’improvisation est possible on n’aurait pu choisir rien de mieux pour ce moment solennel de la messe. Quand elle fut finie, il tourna veis nous son beau visage illuminé d’un éclair malin : — « Savezvous ce que je viens de jouer, dit-il ? — Non !
— C’est de la musique d’opéra. Mieux que cela: c’est de la musique païenne..., l’ouverture Iphigénie en AuliAe, de Gluck.... » Notre surprise fut grande ; nous aurions cru à quelque beau fragment d’oratorio, tant cela avait un caractère religieux.
— « Oui, dit-il, cela était très peu religieux, très dramatique, très passionné en son temps ; il n’v a pas un siècle que cela fut écrit, et pourtant les fidèles doivent être absolument édifiés... Je savais que vous-mêmes vous vous tromperiez. Au bout de cent ans, toute musique de théâtre, si passionnée qu’elle puisse être, à la seule condition qu’elle soit belle, se calme, perd ses violences et donne à ceux qui ne la connaissent pas l’impression d’une œuvre religieuse. La passion d’autrefois n’est plus que de la ferveur pour les gens d’aujourd’hui, habitués à entendre exprimer la passion sous de nouvelles formes musicales. »
« C’est ainsi que tout lui était prétexte à philosopher, par suite à enseigner.
« Ce que Laurens disait de la musique de théâtre s’applique aussi à toute œuvre littéraire, et particulièrement à la poésie dramatique. On a reproché à Victor Hugo les scènes violentes de son théâtre. Les coups de poignard, le poison y dénouent, en effet, trop fréquemment les situations ; mais qu’on regarde aux tragédies du doux Racine, et l’on verra que l’auteur d 'Athalie lui aussi n’est rien moins que tendre, ou qu’il ne l’est que rarement et dans l’expression : Andromaque finit par un assassinat, un suicide et une scène de folie ; Britannicus par un fratricide et une scène de délire ; Bajazet par une grande tuerie qui étonnait Madame de Sé vigne; Mithridate par un suicide ; Iphigénie par un suicide; Phèdre par la mort d un fils que son père condamne et un suicide, sans compter les scènes d’égarement et d’hallucination que cette même tragédie contient. Seule, Bérénice ne compte ni meurtre ni accès de démence ; aussi est-ce une pièce sans action. Enfin, seule Estlier a un dénouement heureux. Racine, fait on remarquer, a presque inventé une fatalité nouvelle : ceffe des passions violentes, quoique communes et ordinaires en leur fond, qui s’emparent d’hommes semblables à nous dans une situation pareille à celle où nous sommes, les jette aux dernières extrémités, à toutes les ruines, au naufrage de leur vertu, de leur honneur, de leur raison ! et puis, comme dit Shakspeare, « la mort est au bout de tout ! » Aussi, dès leur apparition, les pièces de Racine furent-elles fortement attaquées, non seulement par les amis de
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Corneille mais par tous ceux que leur violence effarouche. Peu à peu cependant, le charme du style aidant, cette violence elle-même semble s’être calmée, et le sujet de Phèdre , tout scabreux qu’il est, cesse d’être réprouvé. Et voilà qu’aujourd’hui ce théâtre ultra passionné ne produit plus sur nous que l’impression d’un monde calme, reposé, comme celle d’une œuvre religieuse : parce que, le fait observer très justement Laurens, nous sommes habitués depuis à entendre exprimer ces mêmes scènes dans des formes littéraires nouvelles et plus mordantes si l’on peut dire.
« Berlioz, a dit M. de Riey, n’a compris ni Bach ni Hændel. Parle tempéramment, par l’inspiration, parla profondeur des vues, Berlioz pourtant est de la race des grands. Meyerbeer n’a ni son originalité ni ses délicatesses. Le sentiment religieux est moins ému chez Mendelssohn ; le sens pittoresque moins développé chez Wagner ; la fantaisie de Weber et de Schumann n’a pas évoqué de plus terribles fantômes que ceux de la « Course à l’abîme, » des visions plus suaves que les sylphes et les follets du « Songe » du Faust. Mais toujours la mise en œuvre pêche par quelque point : l’expression trahit la pensée, la cohésion manque et l’exécution pénible accuse le manque d’éducation : reproche capital que l’on adresse à l’école française tout entière. Cette dextérité, cette aisance d’une science consommée au service de l’inspiration, Jean-Sébastien Bach les prossédait à un degré supérieur ; c’est à son école qu’il faut l’apprendre. »
Rappelons ici à l’honneur de Laurens qu’il fut un des premiers en France à comprendre tout ce qu’il y avait d’incomparablement supérieur dans le fonds et dans le style de Bach, et que, même avant Gounod, il essaya d’en répandre le goût tout autour de lui. Ingres, qui parle avec admiration des grands compositeurs allemands, ne cite même pas le nom de Bach, dont il semble ignorer jusqu’à l’existence. « Vive Don Juan ! s’écrie-t-il, chefd’œuvre de l’esprit humain. Vive Mozart ! le Dieu de la musique, comme Raphaël est le Dieu de la peinture ! Vive Gluck ! ce divin déclamateur, le seul qui parmi les modernes ait chaussé le cothurne grec! Et vive cet homme extraordinaire, Beethoven, qui, sans être aucun des deux autres, a transporté à lui seul, par son terrible génie, son art indompté et sublime à d’autres bornes !
« Adorons toujours avec la même ferveur et la même passion Mozart, Gluck, Haydn, Beethoven. On a beau dire, tout ce qui n’est pas ces hommes vraiment divins, cloche à leurs côtés. On y revient constamment. Leurs beautés sont tellement inépuisables qu’on croit toujours les entendre pour la première fois, et la dernière est toujours la plus émue. Mais jamais rien d’Italien ! au diable ! ce commun, ce trivial où tout, jusqu’à « je te maudis, » se dit en roucoulant.
« Ces symphonies de Beethoven sont grandes , terribles, et aussi d’une grâce et d’une sensibilité exquises, celle en nt surtout; mais elles sont toutes belles, et les petites se font toujours plus grandes.
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Et Haydn, le grand musicien, qui semble le premier avoir tout créé, tout trouvé et tout appris aux autres ! Est-ce que je suis vieux ? mais c’est celui vers lequel je reviens toujours avec plaisir et calme, comme dans la paix dont jamais on ne se lasse.
« On m’a raconté qu’un jour Beethoven s’était assis au bord d’un chemin pour écrire sur un carnet quelques phrases musicales dictées par une soudaine inspiration. A ce moment un cortège venant à passer s’arrête respectueusement, et ne reprend sa marche que lorsque le maître a achevé son brouillon. »
L’anecdote n’est-elle pas évidemment forcée par Ingres, voulant du mieux prouver son admiration pour le grand compositeur allemand? SurBeethoven, Haydn, Mozart, Gluck, Laurens pensait bien exactement comme l’auteur de l’Apothéose d’Homère ; mais seulement, pour lui, Bach était infiniment audessus d’eux et de tous, et par la puissance de conception, et par l’expression sentimentale.
Bien avant la grande publication allemande de tout l’œuvre de J. -S. Bach, Laurens, et ceci donne la mesure de son admiration plus que convaincue, militante et propagandiste, avait formé le projet d’en entreprendre une nouvelle aussi complète que possible. De son vivant, Bach n’avait guère pu être apprécié que comme organiste, et ses compositions n’avaient que rarement et en petite quantité franchi le seuil de l’église de St-Thomasde Leipsick. Forkel, le premier en date de ses biographes, n’a pas connu la moitié de ses productions. Ce n’est qu’à partir
des auditions d’oratios organisées en 1829 à Berlin, sous la direction de Mendelssohn, que le génie de Bach est véritablement révélé au grand public. Dès lors les éditions se succèdent, se multiplient, notamment en Angleterre par la “ Bach-Society ” et à Leipsick avec le “ Bach-Gesells-Cheft Laurens ayant à faire part de ses intentions à M. Liechtenstein de Berlin, l’homme le plus autorisé en la question, s’ouvre dès le 17 mai 1842 une correspondance où celui-ci établit d’abord l’état actuel alors des diverses éditions, des biographies, des portraits ; puis l’invite à visiter ensemble plusieurs collections spéciales de l’Allemagne, surtout celle de Berlin. A côté de l’énumération de ce qui, immédiatement après démenti et Haslinger, venait d’être fait depuis trente ans, il énumère et suppute la quantité de ce qui reste à faire. Or, devant un tel programme, bien des difficultés se dressaient et retardaient Laurens dans l’exécution de son projet, auquel il eut dû sans doute renoncer, lorsque parut la monumentale publication du “ Bachs- Werke ” dont il put se contenter d’être un des plus dévots et empressés souscripteurs.
En tête d’une série de notes sur des musiciens célèbres qu’il a personnellement connus et sur la manière dont il les a connus, Laurens dit : « On sait que le docteur Burney, musicographe anglais très-apprécié, fit, vers le milieu du siècle dernier, un voyage en Allemagne, en Italie et en France dans le but de connaître la situation de l’art musical dans ces trois royaumes et de connaître en même temps
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ies compositeurs célèbres de l’époque. A un siècle de distance, les notes de Burney sont lues avec intérêt. Eh bien, je suis persuadé que celles que je vais transcrire n’en seront pas dépourvues », et il commence ainsi sur Cherubini :
« C’était après 1840 ; je venais de publier mon Voyage d'art à l'ile de Majorque. Une des planches de mon ouvrage représente plusieurs anges sculptés dans le portail de la Cathédrale $e Palma, et chacun de ces anges joue d’un instrument , en usage probablement au XIVe siècle. Ces figures tombèrent, je ne sais comment, sous les yeux de M. Bottée de Toulmon, bibliothécaire du Conservatoire, et ce fonctionnaire, sachant que j’étais à Paris, voulut me voir. Très satisfait de notre entretien, il me demanda si, dans sa position au Conservatoire, il ne pouvait rien faire qui me fût utile ou agréable ; et, après une courte réflexion, je lui répondis qu’il me Jerait grand plaisir s’il pouvait me faire connaître e vieux Chérubini, alors directeur de rétablissement. Vous avez raison, me répondit M. Bottée de Toulmon, car Chérubini est très vieux et, à un de vos prochains voyages, vous pourriez bien ne plus le trouver en ce monde. Sur ce nous prîmes jour et heure et je fus auprès de l’illustre maître qui m’attendait. Après toutes les charges qu’on a faites sur ses naïves et brusques manières, je pouvais m’attendre à quelques paroles un peu drôles de sa part ; mais rien de pareil n’arriva. C’est qu’après tout ma visite ne devait pas l’ennuyer. Je pus lui parler avec un enthousiasme sincère de ses oeuvres que je con-
naissais bien. Nous parlâmes de la peinture, qu’il avait cultivée. Nous parlâmes aussi de la Botanique étudiée par lui en consolation de l’insuccès, de ses opéras sur les théâtres de France. Enfin ! je pus lui parler de son fils Salvador, avec lequel j’avais passé une très intéressante soirée chez le baron Fabre, le donateur du musée de Montpellier, alors qu’il rentrait d’Egypte en société de Champollion. Avec de tels sujets de conversation, la visite ne pouvait être qu’agréable et longue, ce qu’elle fut en effet. A ma rentrée au logis, je crayonnai un portrait d’après mes souvenirs et d’après un buste de Dantan. Au reste rien n’est plus ressemblant que le portrait peint par Ingres qu’on a vu pendant de longues années dans la galerie du Luxembourg (et qui figure aujourd’hui dans celle du Louvre). J’ajoute un fait qui se rattache à la valeur de Chérubini comme compositeur dramatique. Pendant que je vivais à Darmstadt chez Rinck (de 1840 à 1846) je faisais de fréquentes visites à Francfort, où je connaissais tous les artistes ou dilettanti distingués. Ceux-ci, ayant une grande influence sur la direction du théâtre, me demandèrent l’opéra que je voudrais voir représenter et je répondis : Fidelio de Beethoven, qui me fut promis pour le mercredi suivant. Par un retard involontaire, j’arrivai de Darmstadt de manière qu’on jouait l’ouverture au moment où j’entrais dans la salle. J’écoutais bien et je ne reconnaissais pas cette ouverture pour une des trois composées par Beethoven pour son opéra. Lorsque le rideau se leva, je reconnaissais encore moins ce que j'en-
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tendais et qui était de la très belle musique. Enfin, le premier acte élant terminé, je vis mes confrères et amis s’approcher et me dire : « Nous vous avions promis Fidelio, mais nous avons cru, après réflexion, qu’il fallait vous faire connaître la Médée de Chérubini, un chef-d’œuvre écrit pour la France et que la France n’a pas su apprécier. »
La première visite de Laurens chez celui qu’il appelle « Le Père des organistes allemands » date du mois d’août 1841. Nous en trouvons une très attachante relation dans cette lettre du lur janvier 1842 : « Vous saviez que mon' admiration pour les compositions de Rinck m’avait fait' établir des relations épistolaires avec lui. Gomme notre style et toutes nos œuvres sont non seulement la manifestation de notre talent, mais encore de notre caractère, j’avais conçu pour Rinck un sentiment bien plus fort que l’admiration. J’ai voulu voir ce qu’on peut appeler un grand artiste, et j’ai été reçu dans l’intérieur de la famille de Rinck, et j’ai trouvé une hospitalité qui paraît fabuleuse dans un temps où il semble que toutes les affections et tous les liens perdent de leur force. En voyant la tête du vénérable vieillard empreinte d’un caractère de bonté divine, je me suis souvent trouvé des larmes dans les yeux. Chaque matin, après avoir pris le café, Rinck me menait à sa bibliothèque que nous avons compulsée cahier par cahier. A tout moment il me faisait cadeau des morceaux qui paraissaient m’intéresser, au point que j’ai rapporté une caisse pleine de la musique qu’il m’a donnée. Chaque œuvre était le
sujet d’une observation intéressante pour l’art. Malheureusement, je perdais beaucoup de mots de sa conversation. La prononciation n’est pas bien articulée faute de dents, et personne dans la maison n’entendait ni ne parlait le français. Tout s’arrangeait cependant quand la fille aînée était présente, car il suffisait de répéter distinctement et lentement ce que le père avait dit pour que je comprisse parfaitement.
« Rinck possédait depuis son enfance deux manuscrits autographes du grand Sébastien Bach, l’incomparable maître auquel l’Allemagne actuelle rend un culte comme au Dieu de la grande musique. Eh bien ! Rinck m’a fait cadeau d’un de ces manuscrits originaux, que j’ai placé dans une châsse comme une relique. Il le tenait de son maître Kittel. C’est une suite de onze variations pour l’orgue sur un choral.
« J’ai beaucoup dessiné chez Rinck, beaucoup lu, en un mot j’ai bien employé un temps qui fructifiera, car l’année qui commence ne finira pas sans que j’aie publié un ouvrage sur les organistes. Il y a trois éditeurs de Paris qui me le demandent déjà. Rinck m’a donné des fêtes musicales ; Rinck, qui possède dans son salon à peu près cent portraits de musiciens célèbres, a placé le mien entre le sien et celui de Beethoven. » Ce fait apparut à Anrès comme une plaisanterie et même une véritable moquerie vis-à-vis de son ancien élève, et il ne put s’empêcher de lui en faire l’observation. « N’ayez nullement la pensée, répondit Laurens, que l’illustre
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Riiick ait voulu me taire le sujet d’une ridicule et blessante flagornerie. Tous ses procédés envers moi me prouvent une trop sincère amitié pour laisser croire qu’en plaçant ainsi mon portrait il n’ait suivi autre chose qu’un élan de cœur. Cette attention ne saurait comporter aucun rapprochement entre moi et le grand poète instrumental. Si cela eût été indiqué, certainement il en ressortirait un ridicule énorme et non moins blessant. Mais Rinck est si bonhomement bon que jamais aucune mauvaise ou seulement malicieuse intention ne peut entrer dans son esprit, Vous ne sauriez vous faire une idée de la vénération qui entoure ce vieillard, de loin comme à son foyer. Auprès de pareils hommes les bons deviendraient meilleurs. On vit dans une atmosphère de paix et de quiétude d’âme peu imaginables ailleurs. Quatre fois j’ai passé mes vacances dans la maison de Rinck considéré comme un membre de la famille... Je lui faisais entendre beaucoup de ses morceaux d’orgue, qu’il ne reconnaissait plus et qu’il qualifiait de schœn (beau) ; et demandant « De qui ? — Von llmen (de vous) répondais-je ; et le bon maître était tout confus de s’être ainsi loué luimême. » Le soir, lorsqu'ils sortaient ensemble, Rinck appuyé sur le bras de Laurens, et qu’il était salué par quelqu’un : Bas ist ein grosser freund von rnirein Franzosen , disait-il (ceci est un grand ami à moi, un Français.) « Chaque année, reprend son hôte, lorsque la fin de mon séjour à Darmstadt approchait, Rinck devenait triste au point d’avoir les larmes aux yeux. Alors je demandais à sa fille Gretchcn :
« Qu’a donc votre père ? — Il pleure, répondait-elle, parce qu’il pense que vous allez bientôt le quitter. » De mon côté je ne pouvais contempler sans émotion la figure si douce, si bonne et si distinguée d’un homme dont le talent et le caractère faisaient partout et en tous temps l’honneur de l’humanité.
« Cette amitié de Rinck et ma position dans sa maison me valaient des relations très honorables avec tout ce que Darmstadt offrait en personnages distingués. Parmi beaucoup de dîners et de réunions auxquels j’étais invité, il y eut un après-midi chez la baronne de Wadeking dont je dois faire mention pour donner une juste idée des égards que me valait cette position près de Rinck. On était réuni depuis environ une heure, lorsque je m’aperçus que cinq ou six demoiselles, nécessairement remarquées, avaient disparu du salon, et, un moment aprèscette remarque, je vis aligner un rang de chaises vis-àvis une des portes. La société fut priée de s'asseoir, et moi de me mettre sur la chaise du milieu, faisant tout à fait face à cette porte, laquelle ne tarda pas à s’ouvrir pour laisser voir un charmant tableau vivant formé par les demoiselles disparues. Le sujet du tableau, expliqué par des vers de M1Ie Louise de Ploênies, lus par elle à mon adresse, était : la France et l’Allemagne se donnant la main et groupées sous l’influence de la musique, de la peinture et de la poésie... Hélas ! elle a été frêle cette influence !
« Je dois m’étonner que Rinck fût si sensible à mes humbles hommages, lui qui devait être blasé sur les honneurs qu’on peut lui rendre par le té-
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moignage d’une grande admiration ; car, l’année dernière, trois cents compositeurs se sont réunis à Darmstadt pour lui offrir un magnique vase d’honneur. L’Angleterre lui manifeste les mêmes égards. L’Amérique lui demande de ses compositions ; la Prusse, la Bavière et le Duché de Hesse prescrivent exclusivement à toutes autres celles de ses compositions pour l’orgue dans le service des églises... Gomment se fait-il que Rinck ait eu tant d’affection pour moi ? Quoi qu’il en soit, j’ai rencontré, par lui surtout, de bien profondes jouissances dans ces voyages en Allemagne, que je devrais appeler des pèlerinages. Et ensuite, à Francfort, à Heidelberg, à Manheim et à Mayence, quel excellent accueil trouvé auprès de tous les grands artistes que je me suis fait comme un devoir autant qu’un honneur de visiter!... Déplus, l’aspect du pays, l’élégance de toutes les constructions, leur extrême propreté trop inconnue dans notre Midi, la tenue des habitants, la beauté des villas et aussi des fermes, la quantité des chemins de fer, l’organisation de tous les moyens de transport par la vapeur et par les diligences ordinaires, m’ont convaincu que la France était arriérée auprès d’un pays que l’amour-propre nous fait croire inférieur et malheureux sous le joug d’un violent despotisme. Ces bons Allemands se moquent un peu de notre liberté et n’en veulent guère. »
Laurens, qui, lui surtout, avait le cœur grand ouvert, se laissait-il prendre, et trop facilement, à tout ce qui offre au moins l’apparence de la sensi-
bilité et de la sincérité ? Mais on ne peut pas douter de ces sentiments de la part de Rinck à son égard lorsqu’on le voit célébrer à Darmstadt l’anniversaire de la naissance de sa fille Rosalba. « Il a été célébré, écrivait Laurens le 1er janvier 1842, par Rinck et sa famille comme celui d’une propre fille. Devant son portrait entouré d’une couronne de pervenches, symbole des affections durables, le père a vidé un verre du meilleur vin du Rhin à la santé de mon enfant et de la sienne, et il nous a écrit une lettre des plus touchantes. Le 20 février dernier Rinck a eu 76 ans.»
Six mois après mourait à Darmstadt le célèbre organiste. La cérémonie funèbre eut lieu le 9 août 1846 avec une pompe quasi royale. Ce fut pour ainsi dire le monde artistique allemand tout entier qui fit cortège au maître vénéré. « Tous les musiciens et amateurs, écrivit Mangold à Laurens, les membres de la musique du Roi, des chœurs du théâtre, des dilettanti du “ Mozart- Vereing ” et de toutes les autres sociétés chorales étaient accourus immédiatement à mon appel pour rendre les derniers honneurs au maître. Leur nombre s’accrut même tellement que, par suite du chiffre limité de morceaux à exécuter, tous ne purent prendre part à l’exécution de ceux que j’avais choisis. Le 9 août, à six heures du matin, par un ciel couvert et pluvieux, tout le monde se réunissait devant la porte du cimetière pour se joindre au cortège. Pendant le trajet, du portail jusqu’à la tombe, une musique joua une marche funèbre ; puis, lorsque la bière fut arrivée
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devant la tombe, un chœur d’environ cent exécutants entonna, avec accompagnement d’instruments de musique, le choral « Jésus mon espérance.
« Le curé-doyen prononça ensuite un discours en termes simples et émus et mettant en lumière le caractère et l’œuvre artistique deRinck. Il termina par les derniers vers d’une élégie de Holly, intitulée « A la tombe de mon Père ». Cette élégie, composée autrefois à quatre voix par Rinck, fut chantée par huit voix des premiers solistes, et la cérémonie se clôtura avec le chant de Grauh « Résurrection !», exécuté par le chœur entier, puissamment accompagné de l’orchestre.
« Les assistants, profondément émus, et grand nombre même les larmes aux yeux, se retirèrent en exprimant leur douleur de la perte du maître vénéré, du professeur bien-aimé, de l’ami fidèle.
« Si ces notes écrites à la hâte, dit en terminant Mangold, ne vous paraissent pas suffisantes pour le but que vous vous proposez (tout au moins un article de journal ou de revue avec illustration), je suis toujours à votre disposition pour les compléter, car il s’agit du vénérable Rinck, et je ne connais personne qui, mieux que vous, puisse lui j élever un monument d’affection à l’étranger.
« Tous les miens et surtout mon frère Charles sont très sensibles à votre bon souvenir et ils espèrent que, lors de votre prochain voyage en Allemagne, vous tiendrez vos promesses à leur égard. ! En attendant, souvenez-vous quelquefois de votre
[admirateur sincère. — Mangold. »
Après la mort deRinck, Laurens refit plus d’une fois le voyage d’Allemagne, et finit par se lier intimement avec bon nombre de ses célébrités artisques, parmi lesquelles il faut placer au premier rang Mendelssohn et Schumann. Dans la volumineuse correspondance qu’il échangea avec eux, il ne tarit pas d’éloges sur la douceur de la vie de famille de ses hôtes, sur les prévenances dont ils le comblaient et surtout sur le culte tout à la fois sérieux et passionné qu’ils professaient pour l’art musical.
Ici encore gardons-nous de croire qu’il y eut chez lui exagération ou parti-pris de dénigrement à l’adresse de son pays. Il savait que tout n’était pas parfait en Allemagne, et la lumière ne lui cachait pas l’ombre. « Des flatteurs seuls, comme l’a dit Johannès Schen, ont pu essayer de faire accroire que l’Allemagne est le rendez-vous de toutes les vertus. Celui qui a vécu parmi la classe qu’on désigne sous le nom de populaire, n’écoutera qu’avec un sourire moqueur ce que de vieux idyllistes et de modernes chroniques chantent et racontent sur la sincérité, la bonté, la fidélité et la loyauté du peuple allemand. L’homme se retrouve partout avec ses instincts, ses vices et ses passions. On n’est pas plus sérieux en France, en Italie et en Russie ; et il n’y a que des radoteurs qui puissent nous complimenter encore sur notre « parfaite et honnête bonhomie allemande. »
Nous, Français, nous savons à quoi nous en tenir, sur cette prétendue bonhomie teutonne :
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nous avons appris à nos dépens à savoir nous défier de cet air de douceur et de calme apparent, faut- il dire d’hypocrisie, répandu sur les visages allemands. D’ailleurs, du temps même des visites de Laurens, la bourgeoisie lettrée était tout entière tournée vers la science et les arts, et la politique n’avait pas encore eu le don de la séduire. Ainsi la nouvelle de la chute de Charles X en France, qui eut dans certaines parties de l’Europe un si grand retentissement, avait laissé le peuple allemand en général indifférent ; les campagnes surtout n’avaient rien compris au mouvement révolutionnaire qui secoua si fortement, en 1830, la Belgique, la Pologne et l’Italie, et, pour tout dire, Berlin, alors, signifiait, surtout à l’esprit de notre pèlerin, la ville où avait eu lieu, le vendredi saint de 1829, la plus triomphale exécution de la Passion selon saint Mathieu , toujours vibrante et renouvelée dans toute l’Allemagne et Leipsick, la ville où il se rendit expressément pour l’entendre. Mais depuis... après les événements de l’Année terrible, sa religion allemande fut d’autant plus frappée au cœur et abîmée dans la tristesse.
«Voici, raconte J.- B. Laurens, comment jefisla connaissance de Mendelssohn, vers lequel l’admiration de ses propres œuvres et la haute propagande qu’il avait entreprise pour celles de Bach me portaient d’une irrésistible et comme obligatoire attraction.
i Lors de mon second voyage en Allemagne, arrivé à Francfort ma première visite, nécessairement et heureusement très empressée, fut chez l’éditeur-compo-
siteur André, dont le magasin était le rendez-vous habituel des artistes et dilettanti musiciens du pays à qui j’étais déjà bien connu. En entrant j’en trouvai une réunion qui me firent très bon accueil et poussèrent à mon adresse cette exclamation : « Ah ! vous venez trop tard ; il y a dix jours que nous sommes ici sous le charme de la présence de Mendelssohn, qui va quitter Francfort dans une heure. » A cette nouvelle, n’eussé-je dû voir l’illustre maître que montant en voiture, je courus à la maison de sa belle-mère où il logeait, et lorsque la domestique m’ouvrit la porte et m’apprit que le maître était à la maison mais qu’il allait partir, je remis mon album de poche à cette domestique, la priant de le lui porter et de lui dire que l’auteur des dessins de cet album désirait le voir.
La commission eut un prompt et heureux résultat. Mendelssohn vint à moi dans toute la fine amabilité de sa personne. Je lui parlai de ses diverses compositions et de celles de Séb. Bach, pour lesquelles je savais son admiration, et à tout moment il disait : « Comment, vous connaissez tout cela et vous laites des dessins comme ceux que je viens de voir dans votre album! J’allais partir, eh bien ! je ne pars pas ! Vous me donnerez des leçons de dessin et je vous ferai de la musique. » Ce pacte accepté, comme l’on doit penser, avec une joie indicible de ma part, parut hêtre de la sienne avec une entière satisfaction. Pendant une dizaine de jours qu’il fut mis en exercice, avant de procéder à une leçon ou à une correction d’un dessin du
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grand musicien, nous convenions, en riant bien entendu, des morceaux à exécuter, et je puis affirmer que Mendelssohn se montrait très généreux et qu’il n’acceptait qu’avec peine la réduction que je lui offrais, crainte de le fatiguer. Je citerai à cet égard le fait suivant : Un jour, comme paiement de l’exécution d’un ciel à l’aquarelle avec mes moyens, qu’il taxait de « grande virtuosité », il fut convenu qu’il exécuterait plusieurs des Fugues et Préludes avec pédale obligée, de Séb. Bach, sur l’orgue de l’église de Sainte-Catherine, mis à sa disposition. Il était dix heures du soir, plusieurs des morceaux désignés dans le marché conclu avaient été exécutés, et soit que je me sentisse suffisamment payé, soit que la prolongation de la séance me parût fatigante, je dis à Mendelssohn que je le tenais quitte, ce qu’il ne voulait pas d'abord accepter. « Eh bien! fit-il, je vous dois encore deux fugues avec leurs préludes ; je vous jouerai le prélude de la deuxième fugue et la quatrième sans son prélude », ce qui fut fait à la satisfaction commune. A mes leçons de dessin correspondaient journellement des exécutions musicales sur le piano. Mendelssohn avait la mémoire pleine ou de compositions capitales de Bach et de Beethoven, ou d’œuvres très intéressantes, inédites alors. Nous allions au magasin d’André, choisissant dans les rayons et passant dans une pièce où se trouvait un piano et où, en écoutant mon illustre élève, je recevais, avec bonheur, le prix de mes leçons. »
Plus tard, Laurens faisait sa plus grande tournée
en Allemagne, toujours, bien entendu, au point de vue musical (à ce moment la célébrité et l’action de Richard Wagner n’étaient encore qu’assez locales, pour ne pas dire localisées). Il voyait, à Darmstadt, le patriarche Rinck ; a Francfort le violoniste Charles Hallé ; à Coblentz, l’encore plus éminent violoniste Joachims ; à Dusseldorf, Robert Schumann ; à Cologne, Ferdinand Hiller, puis Schnyder von Wartensée, Brahms, Raff, et autres.
A Leipsick particulièrement, il eut des relations encore plus intimes et dans des circonstances des plus favorables avec Bartholdy Mendelssohn. Surtout on y célébrait un festival solennel du maître.
Laurens, qui était invité en ami de la maison, pénètre le premier et très à l’avance dans la salle du Cœcilia- Yereing, comme un étranger amené à la prendre aussi, au milieu de ses courses et en absence de foyer, pour un lieu et une séance préparatoire de repos (Riposto, ajoutent à leur enseigne les caffe de l’Italie).
Là, pendant une bonne heure, à la lueur misérable d’un quinquet, il se trouve seul avec une seule autre personne très affairée à ranger et épousseter des bancs, à retoucher les places des chaises, des pupitres, à y consolider les bougies, à répartir et disposer certains instruments, donner un coup d’œd dernier, fureter, passer partout et tout surveiller, en un mot à faire et parfaire le service complet, des préparatifs. Or, cette personne étant venue à s’approcher du voyageur à moitié
endormi, qu’y reconnaît-il en costume de fête très correct et avec sa tête d’une si vive et distinguée physionomie? le héros même de la soirée, l’auteur de Paulus et de 1 1 Symphonie romaine , Mendelssohn !
« Comment ! c’est vous ! »
— Oh ! Eh ! bonjour.
« Àh ! la bonne heure !
— Voilà qui est drôle, n’est-ce pas ? » etc.
« La rencontre de Mcndelssohn, dit Laurcns, ne fut pas la seule que je fis à ce voyage. Ferdinand Hi 1 1er et Charles Hallé se trouvaient en même lemps à Francfort, le dernier y donnant un concert auquel les deux autres, déjà renommés, prêtèrent l’appui de leur talent dans l’exécution du concerto de Séb. Bach en ré mineur pour trois pianos.
« J’ai, depuis lors, revu Hillerà Coblentz et Hallé à Paris, mais je n’ai jamais plus eu le bonheur de voir Mcndelssohn, qui, par une correspondance assez fréquente, me donnait des témoignages de bons souvenirs. Dans une de ses dernières lettres, il m’annonçait qu’il viendrait passer quelque temps à Montpellier, que ce voyage était arrêté en famille, qu’à cé sujet il montrait à ses enfants la carte géographique où figurent la mer, Celte, Montpellier, et qu’en venant il m’apporterait le premier exemplaire de la partition de son oratorio Elie. Mais hélas! une mort subite, imprévue, anéantit tous ces projets et tous les chefs-d’œuvre qu’on pouvait attendre de celui qui en avait déjà créé un si grand nombre de tous genres, depuis ces si
J. -J -B. LÀ U RENS
charmantes Romances sans paroles jusqu’aux grandes symphonies et aux oratorios. »
Listz se présente, en 1841, chez J. -B Laurens, à Montpellier, avec des recommandations de Mendelssohn, Hiller, etc.
« Vous passez, l’apostrophe J. -B. à brûle-pourpoint, pour être aussi grand charlatan que grand artiste. »
C’était assez brutalement attaquer son taureau parles cornes. Listz ne bronche pas et se mit du coup même sur le pied et dans le courant d’une spirituelle et lranche amabilité... J. -B. dessine son portrait en causant de choses et de célébrités musicales des plus intéressanles, puis on déjeune. « J'ai à vous demander, dit à un moment J. -B., de me faire entendre une certaine pièce de Sébastien Bach pour orgue avec donc pédale obligée, la première du cahier des six fugues, celle en la mi~ neur, d’une difficulté dont vous seul au monde sans doute devez pouvoir vous rendre maître. C’est aujourd’hui pour moi une occasion unique que je ne veux pas laisser échapper.
— Tout de suite... Comment voulez-vous que je la joue ?
— Comment ?.. mais comme on doit la jouer.
— La voici une première fois, comme l’auteur même a dû, je crois, la comprendre, l’exécuter ou désirer qu’elle soit exécutée. (Et Listz de jouer... Et ce fut admirable! la perfection même et voulue en tout du style classique de l’original).
— La voici, maintenant, une seconde fois, comme
je la sens, avec un peu de pittoresque, de mouvement, l’esprit plus moderne et les effets propres à l’interprétation d’un instrument singulièrement perfectionné depuis le dix-septième siècle... (Et ce fut, avec ces nuances, non moins mais autrement admirable !)
— Enfin ! une troisième fois, la voici comme je la jouerais en... charlatan, pour le public en général ... à étonner, à esbrouffer (épater n’était pas encore de mode).
Or, en allumant un cigare, qu’il passait par instants d’entre les lèvres aux' doigts, exécutant, transportée à la main gauche, la partie marquée pour les pédales et se livrant à d’autres tours de force et de prestidigitation , il fut prodigieux, incroyable, fabuleux et, on le pense, remercié de la triple traduction avec le plus légitime enthousiasme.
Toutefois J -B. ne le rabroua pas moins, comme moralité de la séance, de certaines soi-disant concessions routinièrement faites au public des concerts, ainsi perverti par un artiste, un maitre tel que lui, Listz, qui pouvait et devrait exercer, lui plus que personne autre, l’autorité et la direction des absolues bonnes musique et exécution, au lieu de les subir de ce public. Le célèbre artiste avait conservé un aussi vif qu’excellent souvenir de sa visite, lorsque, plusieurs années après, il en parlait en se rencontrant avec le frère Jules sur les bords du Bosphore !
Bobert Schumann venait de publier son Manfred
quand il entra en correspondance avec Laurens. Sa première lettre est en effet datée du 23 avril 1848. « Cher Monsieur, écrit-il, merci de votre sympathie, qui, dans ces temps troublés, m’a été doublement agréable ; merci également du petit dessin et de la dédicace qui l’accompagne. Je les ai souvent admiré et relue. — Celles de mes compositions que vous me dites connaître datent, saut un quatuor, de bien longtemps. Sur la lettre ci -incluse, je vous en indique d’autres, et si vous désirez faire un choix parmi celles-ci, j’ai marqué d’une croix rouge celles que j’aime le mieux.
«Je vous ai noté en outre, suivant votre désir, les titres d’autres compositions qui passent pour les plus importantes qui aient paru dans ces derniers temps. Gade est le plus tort parmi les jeunes musiciens, c’est un vrai génie.
«Je suis tout disposé à vous donner de temps en temps dés nouvelles sur la situation musicale en Allemagne, à la place de Mendelssohn. Je crains cependant que vous ne perdiez trop au change. C’est toujours avec vénération que nous devons élever nos yeux vers Mendelssohn. Il apparut toujours comme un prodige. Nous tous, nous paraissons être bien au-dessous de lui, et malgré toute sa célébrité, il était si bon et si modeste! À présent il repose en paix !
« Il ne devait pas être témoin des grands troubles terrestres ; sa mission tut toute autre : il n’avait en vue que le bonheur et la paix des peuples. Il mourut le 8 novembre, juste au moment où en Suisse
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les premiers cris de l’insurrection retentirent. Il n’aurait pas pu vivre dans les temps et les moments d’angoisse que nous avons traversés depuis sa mort. On ne peut. s’empêcher de penser à lui et de parler de lui, toujours et toujours; donc excusez ma plainte.
« Je voudrais maintenant vous parler longuement de mes compositions, mais je suis d’avis que ceux qui s’intéressent si vivement à elles n’ont pas besoin de mes indications.
« En ce qui concerne les quatre grandes notes de ma Caravane, elles forment le nom d’une petite ville, « Ascii », où je passe l’été, et pour laquelle j’ai composé ces morceaux. Elles constituent par hasard en même temps les lettres musicales de mon nom : S. C. H. A. C’est là tout le mystère de ces quatre notes qui forment toujours ou le plus souvent les premiers accords du commencement de chaque numéro.
« J’ai vu avec plaisir que vous jouiez du piano avec pédales, parce que je cultivais moi-même, l’année dernière, ce genre de musique, et j’ai même composé quelques pièces en ce genre. Vous les trouverez annotées sur le bulletin ci-joint.
« Comme intermédiaire pour vos achats de morceaux de musique, je vous recommande M. Whistluis de Leipsick, auquel je remets cette lettre ainsi que les listes annoncées plus haut, en le priant de vous indiquer directement les rabais qu’il pourra vous faire. — Ecrivez-moi bientôt. Je me ferai toujours un grand plaisir de répondre à l’er-
mite qui vit près de la mer lointaine pour moi, en lui donnant des nouvelles de ce pays agité. Etc. »
Ce fut à Dusseldorf, chez le peintre Schirmer, dont nous avons déjà parlé, et où se trouvèrent aussi Brahms (âgé de 21 ans) et le violoniste Joachim, que Laurens rencontra d’abord « l’homme qui a été certainement un des génies de l’art musical moderne. » « Malgré nos antécédents de correspondance, raconte t-il, Schumann me parla peu, ainsi qu’il faisait avec tout le monde, ce dont j’avais été prévenu, et se promena dans le salon avec les mains derrière le dos et en se pinçant les lèvres, toujours suivant son habitude... J’allais, chaque jour, après son travail, vers les cinq heures du soir, taire une promenade avec lui jusqu’à une brasserie située dans le faubourg. 11 ne prenait part à la conversation qu’en répondant brièvement à mes questions incessantes; mais vu la nature de ces questions, sa réponse était toujours très-intéressante. C’est un tait bien singulier que cette espèce de mutisme ou d’absorption en lui-même chez un homme doué d’un vrai talent littéraire, ainsi que le témoignent les quatre volumes de sa façon, parus je crois même pendant sa vie, et les lettres qu’il m’écrivait et que j’ai communiquées à sa veuve pour être publiées avec d’autres. »
La première pensée du fameux quintette pour piano et instruments à archet, tracée sur une seule ligne au crayon, l’était et a été donnée à Laurens, entre autres cadeaux imprimés, au moment même
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où l’auteur passait à compléter ce premier jet d'inspiration, une partie de ses journées. Laurens, de son côté, a fait quatre portraits de Sclmmann, dont un publié dans le Magasin pittoresque , avec un texte d’appréciations des œuvres du maître : « En dessinant le dernier, dit-il, i’étais surpris et comme effrayé de la dilatation anormale des pupilles. J’en parlai à Mme Schumann , qui me dit avec beaucoup d’inquiétude que son mari était malade. » — Nommé, vers 1850, directeur de musique à Dusseldorf, Schumann dut démissionner la même année. A cette date la maladie commençait à le tourmenter, et déjà la folie le guettait. « Je sais, écrivait-il à J^aurens, le 11 août J 850, que vous n’ignorez pas combien j’ai été occupé dans ces dernières années, et de combien de manières la- vie et les hommes m’ont mis à contribution... C’est là l’excuse à mon long silence. Pour les marques répétées de votre sympathie soyez remercié. On est heureux de savoir qu’à une telle distance, il est des cœurs qui s’intéressent à vos efforts. Cependant je ne veux pas me plaindre dans ma patrie, où ma musique a pris racine, surtout parmi la jeune génération, et où on me rend même des honneurs hnmérités ; mais la véritable sympathie nous rend heureux partout où on la rencontre, et l’approbation d’un homme qui sait vous comprendre vaut plus, à mes yeux, que celle de la foule qui suit l’impulsion reçue. — Je rends grâces à Dieu du fond du cœur de ce qu’il conserve en moi la force créatrice ; car ce n’est pas l’éclat de la gloire terrestre qui pourrait
me la donner... Vous avez peut-être lu quelque chose sur mon opéra (s’agit- il de Manfred , de Faust ou de Genovefa ?) On ne l’apprécie pas encore à sa valeur. L’exécution en a été d’ailleurs assez médiocre. Avec le temps, je l’espère, mes efforts dans le domaine dramatique seront plus justement compris. »
Les mérites de Schumann, on le sait, ne furent tout d’abord rien moins que reconnu*. Ses deux premiers opéras n’étaient accueillis que froidement, avec, toutes sortes de réserves, par le public allemand, et, en France, Laurens se trouvait être, pendant longtemps, un des rares admirateurs de ce génie méconnu. Ayant écrit, en 1 850, à l’éditeur Brandus, alors directeur de la Gazette musicale , pour qu’il publiât dans son journal le recueil des « Maximes » de Robert Schumann, il en reçut la lettre suivante, datée du 2 2 juillet : « Je vous remercie très-sincèrement d’avoir songé à la Gazette musicale , dont les lecteurs ne sauraient sans doute vous avoir oublié ; mais si vous connaissiez aussi bien que moi leurs goûts et leurs sympathies, vous auriez pressenti que le recueil en question ne pourrait guère leur être offert, et, pour mon compte, à vous parler franchement, je suis loin de partager votre enthousiasme pour ces maximes, parmi lesquelles il s’en rencontre de justes et de fines, il est vrai, mais beaucoup aussi de trop simples, de par trop naïves et même de contradictoires. — Je dois vous dire aussi qu’au point de vue purement musical nous ne sommes pas non plus d’accord sur le
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mérite excessif que vous attribuez à Robert Schumann. Je puis avoir tort, ainsi que bien d’autres, mais en ma qualité d’éditeur je crois connaître le goût français; je n’hésite pas à vous assurer, sinon que la musique que vous admirez tant n’est pas admirable, du moins qu’elle n’aurait aucune chance de succès parmi nous, pas plus d’ailleurs qu’elle n’en a Allemagne. »
Schumann, après tout, semblait prendre assez philosophiquement son parti de cette injustice du public à son égard, bien digne de dédain par le genre et la (orme de la plupart des critiques. « Que les critiques sur ma Genofeva , écrivait-il encore à Laurens le 4 février 1852, ne vous désolent pas. Ce sont les haies et les c’ôtures par lesquelles chacun doit passer pour arriver au Parnasse. Je ne les lis que lorsque, par hasard, l’une d’elles me tombe sous la main. Si je veux un conseil je sais bien où le chercher : dans les œuvres de Bach, de Haendel, de Mozart, de Beethoven. » A mesure que la maladie s’emparait du grand artiste, il semble que ses sentiments envers Laurens deviennent de plus en plus affectueux. Sa lettre du 10 avril 1853 nous parait sous ce rapport, tout à fait expressive :
« J’ai souvent pensé à vous malgré mon long silence. Le temps que je passai sans vous écrire fut un temps de grandes souffrances. J’étais malade depuis six mois et ne suis remis que depuis peu. Pendant l’automne dernier, je m’attendais toujours lorsque la porte s’ouvrait à vous voir entrer. Réparez donc cela cette année. — L’intérêt fidèle que
vous prenez à mon œuvre artistique m’est très précieux. Vous apprendrez peut-être avec plaisir que, dans ces dernières années, ma musique commence à se répandre même à l’étranger, notamment en Hollande et en Angleterre. J’en reçois des preuves nombreuses. — Pendant le temps que je suis resté sans vous écrire, il a paru une certaine quantité de mes ouvrages : le Pèlerinage de la Pose , Y Ouverture-et musique pour le Manfred de lord Byron ; des Contes , des morceaux pour violon et piano, un recueil de Fantaisies pour piano ; une Sérénade de Hebbel pour chœur et orchestre, et d’autres encore. (Le Pèlerinage de la Pose avait été joué le 5 février 1852 pour la première fois. Il est composé sur le conte d’un jeune poète allemand, avec chœurs, solos de voix et de la musique d’orchestre. Combien je souhaiterais que vous tussiez ici !) — Si vous venez en Allemagne, j’éprouverai un grand plaisir à vous faire entendre beaucoup de choses nouvelles. Ma femme y contribuera aussi. On parle beaucoup des opéras de Wagner, mais il y a bien des choses à redire. Il n’est pas bon musicien. — Je voudrais attirer votre attention sur un cahier de morceaux de piano de Théodore Hieclmer (Gassel, chez Burkardt). Ils indiquent un vrai génie et vous procureront, je crois, une grande jouissance. — Ce que vous m’écrivez sur Wilhelmine Clairs me fait plaisir. Je l'avais entendue à ses débuts, et c’était déjà la personnalité la plus charmante. Depuis que je l’ai entendue, il y a bien de cela cinq ans, elle a dû certainement gagner beaucoup.
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« Nous sommes en pleins préparatifs pour la grande fête musicale qui commence ici le 15 mai et sera dirigée par Ferdinand Miller et moi. On y exécutera la Messiacle ; la grande symphonie, l’ouverture et le premier acte de Y Alceste de Gluck, un psaume de Hiller et une symphonie de moi. Oh ! si vous pouviez y assister ! N’est-ce pas pas possible ? — Je vais donc vous dire adieu pour aujourd’hui ! N’oubliez pas de m’écrire bien souvent. Quand je reconnais votre adresse, j’éprouve toujours une vive satisfaction, etc. » Cette lettre fut une des dernières que Laurens reçut de Schumann. En effet, un soir de février 1854, qu’il causait avec des amis sur un banc de la promenade au bord du Rhin, il se leva tout à coup et alla se jeter dans le fleuve. On l’en retira, mais il était fou. Il fallut l’enfermer à Bonn dans une maison de santé, où il mourut le 28 juillet 1856, âgé seulement de 46 ans.
« Schumann, a dit un de ses biographes français, est trop ignoré parmi nous : il vaut qu’on le connaisse. Il est, par certains côtés, le musicien de la jeunesse. Il a eu non pas la gaieté, mais la passion et la fièvre, la poétique rêverie. Dans l’expression de certaines tristesses il est sans rival. Il faut l’admirer et l’aimer pour sa sombre et brève destinée. Il est surtout le maître des lieders. Gounod, Massenet s’en sont inspirés. »
En France, a-t-on dit aussi, Schumann n’a guère i compté jusqu’en 1885. Or, c’était tout le contraire chez Laurens. Ainsi que pour Bach déjà, il avait
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devancé, de son seul mouvement, la célébrité et le culteà nes’établir qu’un demi-siècle plus tard. Dès 1842, il entrait en relations avec lui par des lettres et des voyages, et il en publiait des articles accompagnés de portraits qu’il dessina d’après nature.
A côté des grandes illustrations et parmi les hommes de marque le plus connus de Laurens, il faut placer Schnyder von Wartensée, un Suisse d’origine, mais qui, par amour de l’Art, était allé se fixer à Francfort en qualité de professeur de musique. De même que Laurens, il possédait sur l’histoire musicale des connaissances approfondies.
C’était toute une bibliothèque vivante. Il n’y avait pas de compositeur sur lequel il n’eût quelque document ou anecdote curieuse à raconter. Laurens cite de lui ce mot à double tranchant sur Richard Wagner : « Il est plus fort à lui seul que Goethe et Beethoven, car je le trouve plus fort que Goethe comme musicien et plus fort que Beethoven comme poète. » Maître transcendant en fugues, Wartensée avait composé des canons de toutes sortes, à tous les intervalles et dans toutes les conditions, renversés, circulaires, perpétuels, par augmentation et diminution, à deux voix, à trois, polymorphes, polindromes, etc. C’est un peu, si l’on veut, de la physico musique amusante, mais il était réellement savant contrapontiste et habile exécutant. — Il s’occupait aussi de sciences physiques et il aimait passionnément la nature. Il goûtait parliculièrement la littérature française, la connaissant b’en et en écrivant même de jolies
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pièces de poésie. — C’est par cet ensemble démérites que de Wartensée séduisit Laurens, qui fit de longs séjours auprès de lui à Francfort et qui lui a consacré dans Y Illustration un article et un beau portrait, accompagnés aussi d’une page de sa musique.
« Auber, racontait Laurens, pour m’avoir entendu jouer de l’orgue chez Pradier, s’empressa de me montrer le manuscrit de l’admirable Messe en fa dont l’auteur, Cherubini, lui avait fait cadeau. — Chez Pradier on faisait quelquefois de la musique à cordes après dîner. On penso qu’exécutants et auditeurs y étaient gens d’élite. 11 y en a toutefois que j’ai pu oublier, mais je me rappelle bien par exemple avoir eu pour auditeur d’une quintetto de Mozart, Théophile Gautier.
«Un autre visiteur assez fréquent de l’atelier Pradier était un membre du Conseil de préfecture de Paris, nommé Marcellin de Presnes. Il invitait d’habitude deux ou trois fois par semaine, un petit nombre d hommes connus. Pour avoir souvent dis- : cutéavec lui des questions d’art, il m’invitait à ses dîners. Un soir que j’y figurais en société d’Ingres Il et de Pradier, au sortir de table arrive, accompal| gné de sa mère, un espèce de gamin de 13 à 14 i ans, qui se mit au piano et joua par cœur une sonate et bandante de la Symphonie en si bémol de Beethoven. Ce gamin n’était autre que Saint-Saëns, avec lequel j’ai conservé toujours les plus aimables relations. Ingres, étonné, voulut reconduire le petit musicien dans sa voiture, et pour ma part je
reçus, le lendemain, un dessin du grand peintre comme témoignage de reconnaissance pour le plaisir qu’il avait éprouvé en m’entendant jouer au piano tout le premier acte d’ Iphigénie en Aulicle , de Gluck.
« Il me revient, et je ne dois pas omettre, les noms de Jean Gigoux, d’Etex, de Duret, d’Eug. Guillaume, dans le nombre de ceux que j’aime à rappeler.
« Bradier, comme je l’ai déjà fait voir, aimait la musique et les musiciens. Bien plus, il composait des romances, dont les titres portent des lithographies de sa main. »
Comment, par extraordinaire, Laurens ne connutil jamais personnellement ni Félicien David, son compatriole vauclusien même, ni Berlioz celui des bords du Rhône, ni Richard Wagner, au cours de ses tournées domiciliaires en Allemagne, entre Stuttgard et Dresde, Cologne et Leipsick, ni Massenet si facilement abordable partout et par des amis communs ? La cause d’empêchement en est surtout sans doute à de certains hasards de manque d’occasions. On peut toutefois y ajouter quelque raison par la sauvagerie de David, par la diffusion, au contraire, et l'activité cosmopolites de Massenet, parle peu d’attraction pour des natures de combativité et de révolution exacerbées comme celles de génies dont les œuvres, à lui d’ailleurs très tard connues, ne pouvaient l’être préventivement à la seule lecture. Quoi qu’il en fût, et en revanche et compensation de quantité, on pour-
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rait dire, il a très bien connu Saint-Saëns, l’homme de ce temps qui, comme technique et substance de production, aura peut-être comporté le plus de musique. Le grand mouvement wagnérien avait dû pourtant finir par le- préoccuper beaucoup. Voici, à ce gros sujet, l’extrait d’une lettre de Jules Laurens à Durand-Gréville : « A propos de Richard Wagner je vous dirai que mon frère n’était point parvenu à se faire un jugement, une opinion à lui. Dès longtemps en Allemagne, encore très divisée à son sujet, il rencontrait plus d’un admirateur, d’un enthousiaste même, mais qui, priés de faire entendre au piano quelque fragment du nouveau maître, une phrase, deux mesures caractéristiques, s’arrêtaient tout à coup, disant impossible aucune communication de ce genre. Très libéral, généreux et initial en toutes esthétiques et productions, vous le savez, les occasions et moyens d’audition voulus lui ont manqué. Ses curiosité, inquiétude, malaise en étaient permanents; d’autant plus que les maîtres contemporains avec lesquels il s’était le plus heureusement avancé gardaient bien des réserves. D’un autre côté, toujours en besoin et marche de consommation quotidienne, il prenait nécessairement dans le passé et dans le présent courant une pâture des plus abondantes, faciles et tenant lieu, sans négation d’aucune autre, de celle qui semblait se dérober à ses appétits. C’est dans ces conditions matérielles et artistiques que ses dernières années, ses derniers jours et heures, pourrait- on dire, remontaient même plus
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vivement aux sensations et au culte primitifs chez lui des hommes et de l’art anciens. .. dont Wagner pourtant, ajouterai-je, est peut-être plus parent qu’Auber et Halévy !... En tous cas nous avons, mon frère et moi, déjà partagé une absolue admiration pour l’opéra de Rienzi , plusieurs fois entendu au théâtre lyrique de Paris, mais que l’auteur a soin de renier en tout ou partie. Voilà, aujourd’hui, que Wagner, longtemps conspué, lapidé en France, comme d’ailleurs' notre Berlioz, y triomphe d’un succès bien plus général et plus partial qu’en Allemagne même. Mais de ce succès ne peuton supposer ce qui a été dit de Berlioz aussi par un de ses admirateurs et amis de la première et de la dernière heure : « Jadis trop méconnu ou trop critiqué, il est maintenant trop exalté. » Laurens allé à Bayreuth, y eût-il trouvé, vis-àvis de l’auteur de la « Tétralogie», son chemin de Damas, comme le confesse toute une génération actuelle ? Classique, archéologue, érudit, il n’en tut pas moins, sinon davantage par cela même, mais avec une vertu des plus rares, accessible aux nouveautés, intelligent et initiateur plus que personne des productions de son temps. Palestrina, Marcello, Sébastien Bach surtout, le Dieu devant lequel il restait prosterné en adoration perpétuelle, ne l’empêchaient nullement d'écouter avec intérêt et plaisir, de noter, nous l’avons dit, en marges de ses albums, en même temps qu’il y dessinait, jusqu’à telle phrase, tel refrain d’un quadrille ou d’une chansonnette courant les rues ou les barrières de
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banlieue. Il lui arriva toutefois, surmené, ahuri par l’abus se généralisant des appassionnato, des violences, des difficultés accumulées et véritables excentricilés modernes, d’avoir à les qualifier de musique d'enragés , et à remonter, pour rafraîchir son gosier pimenté, au pur verre d’eau de Mozart ou, mieux encore, de Haydn. Il se déclarait logiquement, étant donnés le fond et l’ensemble deson organisme, en inclination toujours vers le charme de préférence à la force. Non moins que pour sa peinture, on pouvait appliquera ses goûts et productions, en musique, la qualification de Félibre adoulenti. « Plus particulièrement empoigné, disait-il, par les ton et mode mineurs, on pourrait en remarquer, dans ces dernières, l’emploi aussi fréquent que le permet la constitution de la gamme harmonique. »
Ambroise Thomas avait pour Laurens, comme homme et comme musicien, les plus sincères estime et admiration. A Montpellier, où il recevait une ovation publique, l’auteur de Mignon le voyant du haut d’un balcon venir, à force de bras à travers la foule, descend, court à lui et, à l’applaudissement général, l’embrasse avec une cordialité aussi émue qu’émouvante. Rimbaud, Paladilhe, Bonnet, Borne, tous de Montpellier, encore enfants, ont pris chez lui les exemples et les éléments d’une édu- I cation qui leur eut manqué tout autre part, et dont ils se sont du reste toujours prévalus en vive et | affectueuse gratitude. Paladilhe, l’auteur de Patrie, qui l’a fait entrer à l’Institut, a dit de Laurens : « Il
m’avait toujours témoigné une vive affection. Mes souvenirs d’enfance sont pleins de lui. Je comptais à peine six ans, qu’il m’installait à l’orgue de St-Roch, à Montpellier. Mes petits essais d’improvisation, si maladroits qu'ils fussent, l’intéressaient. C’est lui qui, dès cette époque, m’a mis entre les mains Bacli et Schumann alors totalement inconnus en France, et qui a le premier dirigé ainsi mon goût d’enfant vers les beautés de premier ordre. — Plus tard, dans les visites que je ne manquais jamais de lui faire, chaque fois que j’allais à Montpellier, c’étaient de longues conversations sur ce qu’il aimait le mieux : l’Art; mais il s’intéressait à tout, car c’était un artiste merveilleusement doué. Enfin, je le voyais encore, il n’y a guère plus d’un mois. Cette fois ma courte visite l’avait singulièrement ému et nous nous sommes embrassés les larmes aux yeux comme s’il pressentait que c’était pour la dernière fois; mais son .souvenir restera vivant en moi. »
Dans le vestibule-foyer qui précède, au Conservatoire de musique de Paris, la petite salle de théâtre et des cours, Laurens rencontre le professeur Bourgault-Ducoudray qui va entrer faire le sien, et qui lui demande, à tout hasard, un petit renseignement sur Campra, son sujet du jour. Or, Laurens qui s’était acquis une haute et familièie érudition de toutes œuvres et de tous auteurs musicaux, depuis les plus anciens jusqu’aux plus nouveaux, qu’il connaissait par leurs plus petits noms, lui répond avec une telle prodigalité de cette érudi-
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lion et d’éloquente esthétique spéciale que Bourgault émerveillé s’écrie : « Mais ce n’est pas à moi d’aller faire mon cours, c’est autrement bien à vous ! »
Un homme de grande valeur qui a beaucoup importé à Laurens, mais qu’il n’a connu qu’en correspondances, est le musicien, professeur et musicographe berlinois Henri Bellermann. Nous aurons à le lire longuement plus loin. Mais on est surtout édifié sur le nombre et la valeur de ses amitiés, en rencontrant, dans les portefeuilles et les albums, ou exposés sur le mur de la salle que leur a consacré la Bibliothèque de Carpentras, les portraits tous faits par lui d’après nature et accompagnés de signatures et, la plupart, d’autographes importants des modèles. Citons ceux de Rinck, de Fétis, Castil Blaze, Listz, Chopin, Ambroise Thomas, Mendelssohn, Ferdinand Hiiler, Stéphen Heller, Schnyder Von Wartensée, Ernst, Gounod avec toute une phrase notée ; Joachim, Brahms, Laurent de Rillé, Guilmant, Saint-Saens, Ernest Guiraud, Widor, Madame Fuchs, Paladilhe, Pierné. On imagine le prix dont un conservatoire de musique ou des amateurs couvriraient fanatiquement certaines de ces feuilles ! Leur intérêt est double, complété par un casier de nombreuses lettres et que diront assez les quelques qui suivent, empruntées aux seules séries de ladite collection.
De Darmstadt, le 14 août 1841 (lettre III) Rinck écrivait :
« Très honoré Monsieur et ami,
« Votre très belle œuvre avec ses excellents dessins, ainsi que votre chère lettre du 31 juillet, me sont parvenues. Recevez mes plus sincères remerciments de ce don précieux. — C’est avec une joie profonde que j’ai lu par vos chères lignes que vous voulez entreprendre votre voyage jusqu’ici, fin septembre. Je n’ai pas besoin de vous dire combien je me réjouis avec les miens de vous voir. Quand bien même je ne parle pas la langue française, j’espère me faire comprendre par la langue de la musique, par des accords, et chercherai à rendre votre séjour aussi agréable que possible, autant que cela sera en mon pouvoir, par beaucoup d’anciennes œuvres musicales classiques pour orgue, piano, etc., de Sébastien, Friedmann, Charles- Philippe-Emmanuel et Christian Bach, sous-fils (?) de Sébastien Bach; des fugues de Telemann, Buxs.ehude, Froh berger, Albrechtsberger, Prâger (violoniste et compositeur) et de beaucoup d’autres encore inconnus. Pour le moment je vais tâcher de mettre de côté autant d’œuvres que je pourrai de Bach et de Telemann. — C’est très bien, très louable de votre part de vouloir aider à taire connaître des œuvres, d’un mérite réel, des maîtres défunts. Je ferai avec plaisir ce que je pourrai pour contribuer à cette impulsion. Les portraits de Bach et de beaucoup d’autres ornent ma chambre. Je possède aussi l’original de « l’Essai sur 1a. vraie manière de jouer du piano », de C. P. E. Bach.
« Je vais mieux, Dieu merci, d’une grippe... mais
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c’est ma plume, vous le voyez, qui ne marche pas encore très bien. — Mes orgues de l’Eglise de la Cour ne sont pas encore remontées, la réparation de l’église elle-même n’étant pas terminée. Toutefois, il y a ici deux orgues à deux claviers et pédales. Il est vrai que ce ne sont pas des œuvres parfaites, mais elles ont chacune cependant vingt-six registres...
P. S. — Vous descendrez en tous cas chez moi. Je demeure rue des Ecoles, près de la porte (?)... à côté de l’Hôtel au prince Charles. Le père de l’étudiant Koch se réjouit beaucoup en apprenant qu’il va vous connaître. »
Voici une lettre de Mendelssohn datée de Leipsick 4 avril 1847 :
« J’ai envoyé hier par la maison Histner le paquet de musique que vous demandiez, choisissant parmi les œuvres de Berger tout ce que je sais être supérieur. Les sonates parues chez Schlésinger ne peuvent pas être comparées avec celles en Do mineur que vous recevrez. Par contre, il a fallu transposer « Alla Turca » du même éditeur; de même le rondeau en sol que vous aviez indiqué, ainsi que la suite de Taubert. — La seule chose que j’aie pu me procurer encore des morceaux d’orgue de Umbreit est le cahier ci-joint. Des autres sont épuisés et Breiskopf et Hartel n’ont pu en trouver un seul exemplaire. — Le cahier des Lieders de Marschner ne le représente que très faiblement dans votre bibliothèque, mais pour bien le
représenter j’aurais été forcé de choisir une partition pour piano de son Templier, ou de Heiliruj, ou du Vampire , et plus de la moitié de votre somme aurait été dépensée a. cela, ce qui ne me parut pas conforme à vos intentions. — Comme vous désirez de nouveaux Lieders j’ai joint aussi un recueil de Schumann et, de plus, quelques autres œuvres de ce genre qui se trouvaient dans ma propre bibliothèque et que je vous prie de placer dans la vôtre. Puis c’est trois cahiers de romances de Franz et celui de Dresel, parce que vous voulez avoir un échantillon de ce qu’il y a de plus récent. Puis encore des romances de Taubert et la partition pour piano de Médée, parce qu’autrement Taubert serait représenté aussi trop faiblement et que Médée doit vous beaucoup intéresser. Ses chansons enfantines ont été très bien accueillies... J’espère que vous serez content aussi de Arbett. — Je regrette de n’avoir pu faire votre commission auprès de Hofmeister. Je ne suis pas en relations avec lui et me trouve l’homme le moins propre à mener à bien un accommodement tel que vous le souhaitez.
« Mon Elie ne paraîtra que dans deux mois environ. Peut-être pourrais-je alors vous le porter moi-même, car sous peu de jours je quitterai Leipsick, et je compte passer tout l’été tantôt ici, tantôt là. Il est vrai que je ne puis fixer définitivement l’époque de mon voyage dans votre beau pays, qui sera plus qu’un beau château en Espagne !... Il me reste à vous remercier pour les des-
sins joints à votre lettre et pour ceux reçus précédemment dans celle du docteur Lazare, le 2 mai 1846. La tête de paysanne m’a plu particulièrement, etc. »
Laurens avait recommandé un jeune pensionnaire de la ville de Montpellier, Louis Raimbaud, à Niedermeyer, cpii lui écrivait, le 16 janvier 1854 : « Je me proposais depuis longtemps d’avoir l’honneur de vous écrire, mais l’organisation de mon école m’a tellement occupé, que j’ai été forcé de remettre jusqu’à aujourd’hui plusieurs obligations de cette nature. Ce retard, au reste, me permettra de vous parler de votre protégé et de ce que je puis espérer de lui avec une certitude plus complète. Permettez -moi de commencer par vous dire combien il a été heureux d’être d’abord guidé par vous, Monsieur. Vous lui avez inspiré le goût de la belle musique et avez développé habilement ses heureuses dispositions. Louis Raimbaud est un excellent jeune homme ; il se conduit parfaitement et travaille avec ardeur; aussi, tous ses proj fesseurs sont-ils très satisfaits de lui. — Je l’ai ; trouvé avancé pour la lecture ainsi que pour le sentiment de l’art. Maintenant il travaille le piano ; et l’orgue avec soin et de manière à acquérir ce qui ! lui manquait surtout, l’aplomb et le fini. - Je lui i{ ai fait reprendre l’étude de l’harmonie de manière -i à l’approfondir sans avoir plus à y revenir. Nous aborderons ensuite et travaillerons longtemps le contrepoint. Quoique le violon n’entrât pas dans mon programme, je lui ai donné un professeur de
cet instrument ainsi qu’à quelques-uns de scs camarades, à qui j’aurais trouvé dommage de leur laisser oublier ce qu’ils en avaient déjà appris.
« J’aurai un bien grand plaisir. Monsieur, à vous voir à votre passage à Paris, ainsi que vous voulez bien m’en donner l’espoir. Je serai heureux de faire la connaissance d’un ami aussi éclairé de l’art musical si étrangement traité de nos jours par le grand nombre. »
Les lettres de Stephen Heller offrent un attrait tout particulier, parce qu’elles font connaître l’homme encore plus que le compositeur, en retraçant dans ses traits principaux l’histoire d’une noble et délicate nature qui a eu à lutter contre bien des tribulations et des déboires. Heller y parle, en effet, tout confiant envers une autre nature qu’il sentait des plus honnêtes et sympathiques, de ses peines et de ses joies, de ses succès el de ses découragements.
« Votre seconde lettre, écrit-il, m’a fait du bien comme la première. Elle respire ce qui se trouve le moins et ce que je cherche le plus. Si votre lettre est pleine d’esprit et d'imagination, si l’on sent que vous avez beaucoup pensé, lu; que vous comprenez tout, même ce que vous n’avez pas vu ou entendu encore, et c’est là le cachet de l’homme distingué que rien n’est nouveau pour lui, pas même l’inconnu : il pressent, comme s’il avait vécu dans toutes les conditions à la fois ; si, dis-je, on trouve tout cela dans vos lettres, ce n’est pas encore ce qui me les fait tant aimer: c’est ce parfum de
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l’honnêteté qui y respire à chaque ligne et qui me lait le plus grand bien ; c’est la vérité, la conscience, le sentiment d’un homme de bien qui s’y fait voir. Oh ! depuis combien de temps je cherche un homme de qui je pourrais dire : c’est un brave homme ! Mais non, je connais des gens d’esprit, des gens pleins d’agréments, mais pas un brave homme ! Qui me procure un brave homme ?... » Heller était facilement irritable, et sa mauvaise humeur éclate en plus d’un endroit de sa correspondance. Il en convient le premier et s’est peint tout entier dans la lettre qui suit :
« Aller vous voir ? j’y tâcherai de tous mes efforts. Seulement je ne suis pas bien sûr si vous et vos amis de là-bas serez, en me pratiquant de près et plus longuement, aussi contents de ma personne et démon caractère que vous paraissez l’être de quelques-unes de mes compositions. Entre nous soit dit, mon bon ami, chez tous les artistes quelpeu doués, le meilleur côté c’est le talent. Je ne sais pourquoi ou comment cela se fait, mais ils ont une manière d’être qui n’est ni agréable ni commode. D'abord, très ondoyants et peu divers au fond, ils | changent bien souvent d’humeur. Ils sont tout j charmants aujourd’hui, ils seront fort maussades I demain ; tout à l’heure gais, amusants, les voilà à i l’instant devenus mélancoliques, sombres, désespérés ; ce qui ne laisse pas que d’être médiocrement réjouissant pour la galerie. El puis, préciséi ment parce qu’ils savent être aimables, le contraire ;! leur est plus sévèrement reproché, ou du moins
est plus profondément senti. Un être ordinaire qui ne sait être ni aimable ni désagréable est toujours mieux vu ; le moindre accès de gaieté est accueilli avec reconnaissance, parce que l’on ne s’attend à rien de lui ; et aussi j’ai souvent remarqué qu’il est plus important de ne jamais être maussade que d’être aimable de temps à autre. Rien n’est plus agaçant que l’inégalité dans l’humeur, et rien ne dérange autant un cercle d’amis. On est entre quatre ou six personnes, et on s’amuse délicieuse* ment; tout réussit, et la causerie et la musique. Voilà que pour profiler de cet entrain on veut voir un peu plus de monde, c’est-à-dire étendre la jouissance. Hélas ! rien ne réussit : celui sur lequel on avait compté, est mal disposé, le temps agace ses ner.'s, un mot fa blessé, la couleur d’un ruban l’attriste, que sais-je ! Et ce n’est pas à dire que l’artiste n’aime pas une société nombreuse, mais tout cela dépend d’un vol d’oiseau et quelquefois aussi d’une névralgie de cœur dont souffre certain allemand.
« Enfin, vous voyez ce que j’ai voulu dire : je suis, à ce que l’on m’assure, l’être le plus insupportable qu’il y ail au monde, mais je vous dirai avec la même impartialité que l’on me trouve parfois assez aimable. Voudriez-vous, vous et vos amis, vous charger d’un être aussi capricieux ? Voilà ce à quoi vous même ne pouvez répondre puisque vous ne me connaissez pas personnellement.
« Vous parlez de Mendelssohn ! Il a beau aller à Montpellier ; il y ira, ayant pour cela tout ce dont
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je n’ai rien, moi : ni indépendance, ni ordre, ni tête, ni rime, ni raison. Les quelques leçons que je donne sont ma meilleure ressource... — Que de bonheur ce sera pour vous de posséder un tel hôte en ami ! ce charmant et grand artiste qui peut tout ce qu’il veut ! Il est grandiose et plein de grâce ; il est austère et ravissant, classique et fan taisiste ; enfin c’est le musicien le plus savant et le plus sympathique, le plus orthodoxe et le plus entraînant, le plus pur et intéressant compositeur. Quel assemblage de qualités les plus opposées ! et cependant, à mon avis, Mendelssohn en offre la pleine réalité. »
Heller explique ailleurs et de la façon la plus élogieuse pour Laurens cette brusquerie et même cette sauvagerie qu’on lui reprochait justement à l’égard de ses amis mêmes.- « Les personnes auxquelles vous pouvez m'adresser, écrivait-il, sont assurément très aimables, mais croyez-moi, on n’en trouve pas facilement deux aussi bien faites pour se comprendre comme nous. J’ai assez vécu pour l’avoir vite compris. D’ailleurs, je ne suis pas facile à vivre, à ce qu’on prétend et à bon droit. 11 me faut un homme comme vous : bon, affectueux, un peu enthousiaste, comprenant la poésie sérieuse, si l’on peut s’exprimer ainsi, et la poésie comique ; aimant le noble et le grotesque, les choses élevées et les choses ridicules dans la vie et dans les arts. Tout cela est en vous, cher ami ; comment voulez-vous que je trouve deux fois ce que je regarde comme un bienfait miraculeux d’avoir trouvé une fois !
« J’ai quelques amis, soit, mais il y a toujours entre eux et moi de nombreuses causes de discussions et d’opinions divergentes. L’un n’aime que le côté sérieux, l’autre que le côté ridicule. Cet autre ne voit que le beau, celui-là que le laid ; enfin mille et une choses où nous sommes d’avis différents. Surtout, je rencontre beaucoup de gens qui voient aussitôt un mauvais cœur dans une remarque satirique, qui appellent calcul ou affectation un mot tendrement affectueux, une observation fine et partie du cœur, un jugement sévère ou peu impartial. Oh ! c’est terrible d’être toujours mal interprété ou de voir un sourire moqueur comme réponse à une question amicale; Qu’il est ennuyeux d’avoir devant soi une figure distraite pendant qu’on parle de choses intéressantes. Eh bien ! voilà mon sort. Mes amis ne s’intéressent qu’à peu de choses, moi je m’intéresse à tout, et de là s’ensuit peu d’harmonie et de sympathie. J’ai un autre ami qui a beaucoup (le qualités ; il m’aime et aime ma musique, mais il a la prétention de demander à un artiste qui l’amuse par son talent et parfois par l’originalité de sa conversation, il lui demande, dis-je, en même temps, des manières de gens du monde et un tact parfait. Eh ! lui dis-je un jour, est- ce que ces gens si bien élevés et si élégants et si comme il faut vous amusent autant que ma musique, que mes remarques et observations pas toujours marquées d’élégance, soit ? Et pourquoi ne demandez-vous pas à ces gens du monde, dont vous vantez tant le tact et les belles manières,
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du talent et des remarques qui sortent de la vulgarité et frappant par certain tour nouveau et piquant ? Que diable ! ces gens-là ne sont occupés qu’à être « comme il faut », ils passent leur vie à nouer élégamment leur cravate, et s’étudient à débiter des phrases de la dernière élégance et d’une nullité désespérante. Il faut opter, mon cher ami, lui dis-je, entre nous deux : les gens du monde et les artistes d’un vrai talent. Préférez-vous mon genre, je vous offre mon amitié et un attachement sincère ; ne voulez-vous pas d’un prolétaire, eh bien ! allez-vous en au diable ou au faubourg Saint-Germain, ou encore à la chaussée d’Àntin, où vous ne trouverez pas même les bonnes manières des nobles, mais seulement la morgue, l’ignorance des richards parvenus et leur vulgarité à forte dose. Rien qui me révolte, mon cher ami, comme d’entendre ces paroles dédaigneuses des élégants contre les artistes moins bien chaussés qu'eux; que d’esprit il 'faut pour se moquer d’un pied, d’un gilet suranné ou de la timidité d’un artiste qui se sent mal à son aise au milieu des membres du Jockey-Club ! »
Les jugements que porte Heller sur ses éditeurs Schlésinger, Riehaut, H. Lemoine, se ressentent de cette disposition de caractère, et il a tracé d’eux des portraits qui ressemblent un peu trop peutêtre à des caricatures.
. « Henri Lemoine, dit-il, est professeur, circonstance aggravante, et par là croit pouvoir juger la musique. En conséquence, comme éditeur il refuse^
comme professeur il rejette toute bonne œuvre. C’est le grand saint patron des pensionnats et externats. À chaque morceau qu’on lui soumet, il se présente à la mémoire telle petite fille qui n’aime pas les bémols, telle enfant rachitique qui ne veut que des morceaux à trois temps (qu’elle confond volontiers avec ceux à six-huit), telle autre n’a pas encore pu effectuer le passage du pouce fréquemment employé dans le morceau présenté (comme s’il y avait un seul morceau de piano jouable sans le concours du pouce !)
« Vous recevrez prochainement de ma musique, prête à paraitre ce 15 septembre (1846). Ce sont 30 nouvelles études faciles. J’espère bien, cher et bon ami, que vous sympathiserez avec un certain nombre d’entre elles. Plusieurs ne sont, il faut dire, que purement techniques, d’autres assez faibles, mais ne devront pas faire trop de tort aux premières dans l’écho de votre cœur noble et poétique. Leur exécution, je le repète, est aisée, et en les parcourant, vos doigts ne se plaindront pas des « chardons et des orties » qui, dans les Pastorales , les avaient si cruellement piqués et déchirés. Vous » avez déjà deviné que ce recueil d’ Eludes vous est dédié, comme une faible expression de mon amitié, de mon tendre attachement, de ma reconnaissance non moins profonde que vive et chaude. Vous n’y trouverez que des pensées simplement conçues et exprimées, des fleurs au modeste parfum, mais surtout, dans le nombre, mainte marguerite que vous daignerez effeuiller en disant : « Il m’aime,
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il ne m'aime pas. » et je parie que toujours le dernier pétale vous dira que je vous aime.
« Un aulre éditeur, je ne lui ferai pas l’honneur de le nommer, ex-phénomène qui dans sa jeunesse savait tout au plus tourner les l'euilles aux autres, a oublié jusqu’à cette branche de l’art musical. Depuis trop longtemps, il s’est affilié plusieurs amis ou compères tels que Wolff, Panoffka et autres que seuls il consulte. Vous imaginez bien le jugement de cet aréopage ! L’éditeur n’a pas même les qualités de ses défauts, je devrais dire de ses vices. Ainsi, il est avare et serré dans les affaires, et il n’en est pas moins mauvais commerçant ; il dépense des sommes énormes pour des acquisitions détestables, et spécule plus maladroitement qu’un bon artiste. Si un bûcheron manque de force qu’est-ce qu’il en reste ? qu’est ce qu’il vaut ? Je demande à notre éditeur au moins de s’enrichir des artistes ; mais il les pressure et lait de désastreuses affaires. Nous ne pouvons pas refuser une considération aux tyrans qui réussissent; mais il n’est rien de plus pitoyable qu’un despote sans force ou qu’un démon sot ( Ein dummer teufel). A celte lettre Laurens ajoutait : « J’espérais bien que s’il n’était pas trop malade il m’écrirait de nouveau bientôt ; et c’est ce qu’il a fait, on va voir, avec de gros caractères d’écriture qui prouvent ce qu’il dit sur sa vue qui sJen va au 3oint de ne pouvoir plus lire. »
Ces excès de mauvaise humeur, qu’il faut attri- 3uer à son état maladif, ne l’empêchaient pas de endre chaudement justice à un confrère. « L’évé-
nement du jour, écrit-il, le 11 Septembre 1844, c’est l’apparition de Félicien David, dont peut-être vous avez entendu parler, ainsi que moi, comme d’un jeune compositeur doué seulement d’un joli talent de salon. Je connaissais à la vérité quelques mélodies, telles que les Hirondelles et le Jour des Morts , qui m’ont paru promettre quelque chose de plus qu’un musicien gracieux et sentimental; mais, depuis le concert donné dimanche dernier au Conservatoire, il n’est plus permis de douter qu’un talent véritable et très-grand vient de se produire dans le monde musical.
« Ce concert était composé, dans la première partie, d’un scherzo, d’une symphonie, de plusieurs mélodies, les unes avec orchestre et d’autres avec accompagnement de piano seulement. — Le scherzo est assez bien fait, et quelques jolis traits ont été distingués. C’est bien, mais en somme c’est assez insignifiant. Les mélodies qui suivaient étaient toutes, sans exception, les unes charmantes d’expression et de grâce, les autres d’un profond sentiment dramatique. Elles ont été très- vivement applaudies. — La seconde partie se composait d’une ode-symphonie intitulée : Le Désert. Le sujet en est tout simplement une caravane qui marche à travers le désert... Il y a d’abord l’aspect général, si cela peut se dire du désert ; une vaste introduction ; puis un chœur : glorification d’Allah. — Commence alors la « marche » de la caravane, qui s’exprime dans son animation variée et croissante au moyen de tous les instruments jusqu’à ce qu’elle arrive
avec la plus grande force au chœur qui se réunit à l’orchestre. — Voici la tempête assaillant la caravane ! morceau pour orchestre et chœur... La tempête se calme ; silence...
« La deuxième partie reprend par une mélodie : « Y Étoile de Vénus , » pour basse; Rêverie du soir, mélodie pour contralto.
« Troisième partie. Reprise de la marche de la caravane, glorification d’Allah, et Finale.
« Entre ces morceaux, il y a des strophes déclamées qui indiquent par quelques mots la situation, par exemple : « Voici l’espace de sable qui étend ses, etc., etc. », pendant lesquelles l’orchestre a des tenues très-intéressantes et module après pour le morceau suivant.
« La richesse et la faîcheur de toute cette musique est vraiment surprenante. Tout y est in- : téressant, profondément senti et admirablement rendu. L’orchestre est celui d’un maître consommé.
! Pas de bruit, rien de tourmenté, de recherché : tout est naturel, simple et clair. On n’a qu’à écouter pour jouir de cette belle et charmante œuvre. Il y ji a de grands effets dûs aux combinaisons instru- [! mentales et vocales, une énergie tout à tait remar-
!quable ; enfin, je vous dirai ne pas savoir quel morceau de la symphonie est moins beau que • l’autre. Je ne voudrais pas y voir changer une | seule mesure : c’est parfait comme cela.
«J’ai couru voir David tout de suite, lui témoigner
(toutes mes sympathies admiratives, et j’ai vu là encore un de ces pauvres artistes travaillant et