CHAPITRE XIV
La Saint-Siflrein. — Elzéar Genet
Ceci est l’affaire où étaient peut-être le plus intéressés,, chez Laurens, le coeur de l’homme et l’âme du musicien, c’est-à-dire où revivait le très lointain mais toujours présent passé, si l’on peut dire, d’un milieu et d’un art restés liés à sa chair et à son esprit. Comme circonscrits par leur exception en son for intérieur, ils y débordaient pourtant d’émotion et d’un culte de plus en plus intenses, agrandis et idéalisés par le temps et par les changements extérieurs, faits ainsi de rêve et de réalité. Et, en vérité, son grand âge venu et sa vaillante participation à la circonstance représentaient bien ce double caractère et spectacle. Il semble qu’avec lui, cet incomparable enfant du pays, auront disparu leur essence même, et que la tradition en sera brisée ou altérée, sinon éteinte à tout jamais. Partant de Montpellier la veille des 26 et 27 novembre, jours de la fête patronale, et quel que fût le temps
J.-J.-B. LA.URENS
parfois rédhibitoire de la saison, il*ne manqua jamais, durant toute une période, la dernière de sa longue vie, de venir assister et concourir à cette commémoration des origines natales de la famille et du compatriotisme, si expressivement célébrées par la toute spéciale musique des Lalande, Boudon, Papet, et, en dernier lieu, de Genet, dont l'exécution n’a lieu qu’annuellement aux otfices de la cathédrale carpentrassienne. Là, sous la voûte du vaste édifice gothique, dans la solennité des rites et la collectivité des âmes, pendant qu’il tenait les orgues, le violon ou le violoncelle, et au moment psychologique où s’enlevait le labarumdu « Saint Clou » dans une gloire d’illuminations et de chants ( Quœ elles tanto celebvata cultu il planait et se su bli misait dans une sorte d’ubiquité des lieux, des temps et des êtres qui lui étaient le plus intimement chers, et il lui arriva de laisser couler plus d’une larme d’attendrissement. C’est dans cet hymne de Saint- Si (frein « Quœ eiies... » chantée pendant les vêpres, que se trouve la strophe : Heec Deo cives..., sur le motif de laquelle la foule adapte les paroles « Fan couvé moussu Oudin... (On fait courir M. Àudin) », une sorte de ranz des vaches burlesque pour tout bon carpentrassien.
Chaque année donc on l’attendait, le savait là, apportant, mieux encore que son concours instrumental, celui de ses conseils autorisés, de sa direction transcendante. La dernière fois qu’il y vint (en novembre 1888...?) il se produisit, au cours de
LA SÀINT-SIFFREIN
la répétition générale, un incident vraiment topique el pittoresque. Arrivé au morceau pour ténor « Vircjam virtutis tuœ » de l’admirable Dixit de Lalande, le chant est précédé, pour être ensuite constamment accompagné en duo, par quelques phrases des violoncelles pleines d’originalité et surtout de la plus vive énergie, nécessitant donc sine qna non une adéquate vivacité d’attaque. Or, les instrumentistes l’anonnaient, la trahissaient avec une déplorable mollesse; et Laurens, éloigné à distance voulue, trépignait sur place... Après des observations, conseils, objurgations réitérées, tout à coup, au comble de l’agitation, furieux de n’obtenir que le minimum de son juste désir, il sort des gonds, vole dans l’orchestre, s’empare d’un des violoncelles et, par cœur, avec une vaillance et une maestria aussi exacte que complète fait entendre, de son .archet justicier, une grande partie ressuscitée et triomphale du morceau en détresse ! Tout le monde de rester stupéfait d'abord, puis d’applaudir enthousiasmé ! Ce fut, à vrai dire, une ovation, la suprême, à ce chant du cygne du presque nonagénaire et encore tout vibrant enfant du pays. Cette même année, il exécuta à l’aquarelle, sur la même feuille, les portraits du maître de chapelle Alary et de ses deux protagonistes Madame J. L... et Mademoiselle C...; puis, sur une seconde feuille, l’ensemble des choristes, toujours exclusivement côté des femmes, les hommes lui paraissant beaucoup moins pittoresques et à coup sûr moins agréables à regarder pour le copiste.
Si, dans cette biographie, nous nous sommes étendu un peu longuement à propos de Sébastien Bach, c’est que le génie et l’œuvre du colossal maître ont tenu une place immense dans la vie de Laurens; qu’ils ont pénétré comme la moelle de son être musical, et lui ont procuré les plus profonds mouvements et les plus hautes envolées de son âme d’artiste. Seules déjà les quatre lettres de ce nom BACH, de même que les quatre de celui de Hugo pour son frère Jules, lui étaient un éblouissement, une incantation. Est-on assez heureux, faut-il envier, d’admirer aussi complètement, d’aimer tel livre, tel tableau, monument, musique, tel homme ou telle femme ou autres beautés de l'Art et de la Nature, au point qu’ils nous semblent avoir été faits surtout nous pour eux et eux pour nous! Ah! ne touchez pas à l’extase de qui admire et aime ainsi : car il rêve peut-être, dirionsnous en variante de Plaute, qu’il voit Dieu ou le devient. Eh ! bien, il est une autre figure du monde musical qui, toutes proportions de valeur réservées, a intéressé et occupé passionnément Laurens, et dont il y a lieu de parler ici encore plus longuement que de Sébastien Bach : c’est celle d’Elzéar Genet, dit le Ccirpentrasso du nom textuel de sa ville natale; au même titre d’ailleurs qu’on nomme Palestrina, Fiesole, Véronèse. Ce fut lors d’un voyage en Allemagne, en 1840, que Laurens en entendit parler pour la première fois, lin illustre professeur de droit, Justus Thibaut, faisait paraître, vers 1820, un ouvrage sur la musique d’une grande
LA SAINT-SIFFREIN
érudition. 11 avait, en outre, fondé à Heidelberg, une société où des jeunes gens venaient s’exercer au chant. Or, les morceaux le plus ordinairement exécutés étaient des motets, des messes et souvent aussi des Hymnes et des Lamentations du Carpentrasso, qui excitaient l’admiration et l’étonnement du directeur. Qui et quel pouvait être au juste ce grand musicien qui portait un nom si baroque et que les connaisseurs plaçaient à côté de Vittoria et d’Orlando di Lasso, au rang des grands maîtres antérieurs à Palestrina ? C’est l’énigme que, depuis lors, Laurens chercha à résoudre, n’y épargnant rien de son érudition, de ses peines et aussi de son argent. Les recherches, longues mais opiniâtres, dûrentêtre d’autant plus difficiles que cet illustre compatriote, maître de chapelle du pape Léon X au seizième siècle et tout ignoré en France, n’était guère connu qu’en Allemagne. Le premier, un article inspiré par Laurens et paru dans la nouvelle « Bibliographie vauclusienne », nous donne des renseignements précis. Rabelais, y est-il dit, raconte que Pantagruel (4e livre) se souvient avoir ouy jadis en ung beau parterre sous belle feuillade, autour d'un rempart de flacons , iambons, pastés et diverses cailles placées mignonnement, Jasquin des Prez, Akeghen, De la rue , Const. Pesta , Ad. Villart, Area dale, Morales, Carp entras et autres joyeux musiciens. Ainsi que la plupart des compositeurs d’église, chantres de chapelle, Genet était prêtre. Il avait déjà étudié dans son pays natal et fut l’un des premiers sujets de la maîtrise métropolitaine
J.-J.-B. LA.URENS
d’Avignon fondée en 1499 par Jules delà Rovère, qui lut le grand pape Jules II. En 1515, nous le voyons attaché à la chapelle de Léon X, en la qualité de premier chapelain-chantre-apostolique. Il écrivit alors pour cette chapelle vaticane, dans laquelle on les conserve encore en manuscrits, des Magnificats qui établirent aussitôt sa réputation à Rome et dans toute l’Italie, et lui valurent les titres et fonctions les plus élevés de Maître de chapelle. D’autre part, les Lamentations de Jérémie , dont l’usage est particulier à la basilique de Saint- Pierre, le placèrent hors de pair. Ces compositions sont pleines d’une expression suave; les parties marchent avec une richesse d’ensemble aussi naturelle que facile. Fétis dit bien que le contrepoint en est lourd ; mais les a-t-il connues ? Ne s’avance-t-il pas en cela sur certaine lettre de l’abbé Raini dont il n’avait pu contrôler le jugement? Quoi qu’il en soit, la dernière œuvre que nous venons de mentionner plut tellement au pape que Genet fut nommé évêque in partibus, le 1er novembre 1518, et envoyé en mission à Avignon vers la fin de 1521 pour régler des affaires importantes du Saint-Siège. Après la mort de Léon X et celle d’Adrien VI (1525) il retourna à Rome où ses anciens collègues crurent devoir lui faire honneur en exécutant les Lamentations les jeudi et vendredi saints; mais l’auteur, frappé de quelques imperfections, les corrigea, modifiant divers traits, et fît copier le tout sur vélin avec des miniatures enluminées. Ce manuscrit, conservé aussi aux archives
LA SAINT-SIFFREIN
de la chapelle du Vatican, porte une dédicace latine en lettres d’or. L’œuvre fut exécutée régulièrement pendant de longues années; et il fallut un ordre exprès de Sixte-Quint pour lui faire substituer, en 1587, les nouvelles Lamentations de Palestrina, supérieures sans doute mais se contentant d’emprunter l’idée première au compositeur carpentrassien.
Nous ignorons la date de la mort de Genet ; sachant seulement qu’il revint à Avignon, où, le 2 janvier 1531, il traite avec l’imprimeur Jean De Channey pour la publication de ses œuvres qui forment quatre volumes in-folio, réunies en un seul dans l’exemplaire unique connu jusqu’à ce jour, et qui se trouve à la Bibliothèque de Vienne en Autriche. (On peut trouver beaucoup de détails à ce sujet dans le dossier de documents originaux déposés dans celle de Oarpentras, et, déjà, dans la notice sur J. -B. Laurens publiée en tête du catalogue de sa collection). C’est donc à Rome, à Vienne et peut-être à Venise et à Paris qu’il fallait diriger, reprendre les recherches, et Laurens fit surtout dans ce but un de ses voyages en Italie. Il savait de longue date et par expérience combien difficilement on obtient du Vatican la permission de fouiller dans ses archives. M. Georges St-René- Taillandier, attaché à notre ambassade près le Quirinal, et à qui il avait recommandé son projet, lui en parla comme d’une véritable négociation diplomatique :
« Bien cher monsieur et ami,
« Vous avez eu raison de penser que je serais heureux de pouvoir vous rendre ici quelque service. Si je n’ai pas répondu plus tôt à votre lettre c’est que votre projet ne devait s’effectuer que dans un lointain assez indéterminé. Je n’ai pas mis pour cela moins de zèle à m’en occuper, et je puis vous envoyer dès à présent les meilleures assurances. Je voudrais vous dire « la permission est obtenue, complète, sans réserves; venez quand vous voudrez. » Mais ce n’est pas ainsi que l’on procède à Rome, sur la terre classique des atermoiements, de la prudence et du soupçon... Avant tout, il est nécessaire d’être fixé sur l'époque probable de votre voyage. Un trop long intervalle entre l’autorisation obtenue et votre arrivée ici exposerait trop à un nescio vos qui est bien dans les habitudes romaines si différentes des nôtres. Entre un oui et un non il y a place ici pour nombre d’intermédiaires... »
Laurens obtint la permission sollicitée, mais la visite à la Bibliothèque vaticane fut inutile : il ne trouva rien de ce qu’il cherchait. Sachant combien celle de Saint-Marc de Venise était riche en œuvres musicales du XVI0 siècle, il s’y rendit et demanda à prendre connaissance du recueil imprimé en 1514 par Pétrucci, tous le titre de Molteti délia Corona , parmi lesquels se trouvent ceux d’Elzéar Genet, à côté des plus estimés et célèbres de son temps. Au premier coup d’œil jeté sur le catalogue, il crut son