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CHAPITRE Y

Education artistique I Dessin, Peinture, etc.

Quoique les études et les goûts scientifiques, au moins ceux relatifs à la Botanique et à la Géologie, aient pris place de bonne heure dans l’extètence de Laurens, ils n’y occupent qu’une importance secondaire, comparée à celle de ses facultés, de ses occupations et de ses productions artistiques. Aussi nous attacherons- nous d’abord à celles-ci qui prirent rapidementle premier pas, en fondant seulementles autres, y compris celles du bureaucrate, du voyageur, du publiciste, dans le tableau successif de sa personne, de sa carrière, de diverses anecdotes plus ou moins caractéristiques. Les chapitres précédents ne sont d’ailleurs que des jalons, des pierres d’attente du vrai corps biographique. Plus loin, au fur et à mesure du développement de l’homme et de ses pleines manifestations, leurs sujets se trouveront repris encore, à la fois chacun dans ses

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proportions voulues et tous dans leur simultanéité d’ensemble. En tous cas, ce qui va suivre immédiatement fait partie, à tous égards, de la matière la plus considérable du présent volume.

Par ses dispositions naturelles, comme aussi par son éducation première, Laurens semblait destiné avant tout à rester musicien. Cependant son œuvre musicale ni son temps consacré aux pratiques musicales sont loin d’équivaloir en quantité et en qualité à la série de ses dessins, de ses peintures, de ses planches imprimées, on pourrait ajouter de ses manuscrits publiés ou non. Cela vient en partie de ce que la musique comporte des exigences extérieures plus compliquées à satisfaire que celles de la peinture, et ne se prête pas, tant s’en faut, aussi facilement que celle-ci au moyen matériel de la reproduction de l’idée conçue par le cerveau de l’artiste. Le peintre peut, selon bien entendu sa capacité et son temps, mais de ses seuls gré et personne, transmettre directement aux autres ses inspirations les plus intimes en reproduisant sur la toile, sur le papier ou en diverses matières le spectacle ou l’objet même qui l’a frappé. Le musicien ne peut, lui, s’adresser que très indirectement, comme par procuration, au public. Il lui faut, de toute nécessité, le fiat d’un ou de plusieurs interprètes capables de le comprendre, de traduire fidèlement sa pensée ; et c’est ce qui, malheureusement, fit souvent ou complètement défaut à Laurens. Déjà pour exécuter lui-même celles de ses compositions ne réclamant qu’une voix et des doigts de

pianiste, les siens étaient insuffisants. Il pouvait, au contraire, suivant ses seuls loisirs et fantaisie, se livrer à sa passion du crayon et du pinceau, et produire, par exemple, l’incroyable contenu de ses portefeuilles et albums.

Ici encore, comme pour la musique, l’individualité de Laurens, toute native qu’elle fût, ne saurait être distraite du milieu dans lequel elle s’est primitivement formée. Dans le passé déjà, si on ne compte qu’un nombre assez restreint de divers maîtres carpentrassiens, en revanche leurs œuvres offrent un total de valeur considérable. Dans la seconde moitié du XVII0 siècle et pendant tout le XVIIIe, la Statuaire est représentée à Carpentras par la Gloire colossale du chevet, par les Adorateurs du maître-autel, par le tombeau de l’évêque Buti de l’Eglise de St-Siffrein, et par celui, à l’hôpital, de l’évêque d’Inguimbert : chefs-d'œuvre de Jacques Bernus et d’Antoine, qui peuvent être classés au rang des meilleurs morceaux de la sculpture religieuse, peu religieuse à vrai dire, de ces deux siècles. Après Bernus, Jacques, Thomas et toute une famille, ce sont les Pèru, Jean le sculpteur et Joseph plus spécialement architecte. La peinture compte deux représentants, également carpentrassiens, d’un talent et d’une renommée hors de pair, ayant été membres de l’Académie de Paris : le peintre d’histoire mais surtout portraitiste Joseph Duplessis et le paysagiste Xavier Bidault, auxquels s’ajoute le décorateur ornemaniste Peyrotte, qui fut, comme Duplessis l’était au Roi et à la Cour, attaché à la

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Couronne à titre de dessinateur et ordonnateur des tapisseries et du mobilier. Sans être l’élève personnel de ces derniers maîtres, disparus ou absents pendant sa jeunesse, Laurens a pu s’inspirer de la vue et recevoir la leçon de leurs belles et bonnes œuvres, dont quelques-unes faisaient partie des collections de la Bibliothèque de Carpentras et ornent aujourd’hui son Musée. (Jusqu’en 1890, ce qui est devenu un véritable musée n’était guère effectivement qu’une sorte de grenier. Il en a été publié quelques articles par Jules Laurens, sous le titre humoristique de « Catacombes dans des combles. ») L’ensemble actuel de l’établissement, Bibliothèque et Musée, est divisé en salles et galeries portant les noms de d’Inguimbert, de Barjavel, Eysséric, Moricelly et Laurens. L’architecture monumentale de toutes les époques, depuis celle d’un arc de triomphe romain, d’un cloître du commencement du douzième siècle, démoli bêtement en 1829, ainsi que l’enceinte des remparts et diverses églises, jusqu’à celle de l’Hôpital et de l’Aqueduc par d’Allemand ; la frise de peintures du Tribunal, ex-palais épiscopal Bichi ; les excellents tableaux et gravures répandus dans les chapelles et les hôtels ; l’art enfin se manifestant partout, à chaque pas, dans la rue et à l'intérieur de toutes habitations, offraient aussi un ensemble d’exemplespeu fréquents nulle autre part. Laurens a surtout emprunté à Duplessis la grâce et la finesse des têtes, et à Bidault, de ses études sinon de ses tableaux, les vrais principes du paysage par l’amour intime et l’étude

immédiate de la Nature. Le XVIIIe siècle avait bien connu la nature humaine, mais fort peu et, très accessoirement la Nature en général, surtout celle pittoresque, colorée, vivante en tous lieux et à tous les degrés de son intensité propre, celle enfin que Rousseau, en contempteurde la civilisation et de la société de son temps, semble avoir découverte pour le siècle suivant. On cite bien, dès celui de Louis XIV, Nicolas Poussin et Claude Lorrain, mais ils vécurent exclusivement à Rome et ne produisirent qu’une synthèse en quelque sorte du paysage italien. Depuis, et jusqu’à l’avignonnais Joseph Vernet qui commence à rpgarder pour eux-mêmes les ciels, les eaux, les arbres et les rochers, on n’en peignait guère que de convention, comme s’ils n’avaient pu être rencontrés qu’à l’Opéra. Or, Bidault, si démodé maintenant, n’en mérita pas moins, de son temps, d’être pris comme chef d’école pour avoir admis et copié tels qu’il les voyait des sites, des détails et des effets jusqu’à lui comme inavenus. Jules Laurens rapporte qu’ayant, en tête-à-tête avec Corot, cité Ridault avec quelque réticence, s’y croyait-il obligé, de la malveillance générale, il en fut ainsi vertement relevé : k'« Ridault !... mais Bidault avait beaucoup de talent ! Il a fait des études excellentes, remarquables et charmantes, que j’ai, pour mon compte reconnaissant, heureusement copiées ; car c’est à leur école que je dois une bonne partie du meilleur dont s’est depuis fait mon nez. »

Le premier professeur sous lequel Laurens travailla fut Denis Bonnet : une organisation origina-

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le, bien douée même sous certains rapports, mais qui, bornée aux occasions et nécessités d’un métier, ne s’est pas développée jusqu’au talent. On peut parcourir toutefois, au moins avec un intérêt local, les séries de dessins plus ou moins coloriés où il fait défiler des types, des costumes et des scènes populaires de ses compatriotes. Le marché aux cochons a été surtout, pour ce Téniers comtadin, une mine inépuisable. Il a aussi laissé quelques portraits d’une précieuse ressemblance et plusieurs copies satisfaisantes. Des fables écrites en vers provençaux leur survivront peut-être. Mais voici une de ses lettres adressées à Laurens et datée de 1862, qui montre bien le fond de sa bonhomie esthétique et littéraire.

« Je suis triste, bien triste ! Cette belle invention de la photographie m’a donné un coup terrible î Les peintres n’ont plus à faire que des tableaux de batailles ou des choses aériennes. Un insolent photographe est plus fier qu’un peintre d’histoire ; car, je vois venir cela rapidement, il se formera des groupes de plusieurs personnes, des comédiens, par exemple, avec des comédiennes qui savent bien poser, et bientôt nous verrons l’histoire sortir de la photographie, et cela deviendra comme « la paye éis asé » (la paille aux ânes). Cependant quelle différence de talent entre un photographe et toi ! Tu seras toujours grand devant moi, et même devant les grands artistes ; mais tous les autres te regarderont comme le plus petit saint du Paradis. Les musiciens .aussi ont leur photographie : un im-

bécile en tournant une manivelle joue un morceau aussi bien que Mozart, si on en a mis la musique en cylindre! Mais cela n’inquiète pas les musiciens comme le reste vis-à-vis des peintres. Heureusement que la photographie imite les défauts comme les beautés et qu’une personne qui a un nez comme une mérlndzane (aubergine) l’aura représenté plutôt plus gros que plus petit, à cause que les choses qui avancent, avancent toujours trop à proportion du reste ; tandis que le peintre peut corriger, embellir, rendre gracieux, ce qui fait bien plaisir à tout le monde, surtout aux dames. Pour toute consolation je crois que notre plus court c’est de nous mettre à faire des vers en patois. Je crois que cela ne pourra jamais se faire au mécanique (sic), ou bien si nous pouvions avoir une collection de personnes qui sont dans la lune; ou autrementJl faut s’adonner à faire de la caricature et mettre par exemple une petite tête de truie à un corbeau, ou bien une énorme tête de canard à un chameau. L’autre jour une personne du peuple se présenta chez Isnard, le photographe, pour lui faire faire un ex-voto. Isnard la renvoya à moi avec, une espèce de mépris, comme si cela n’était pas digne de lui!

«Je te prie de me faire une réponse, que je garderai toujours comme un autographe précieux, afin que tu me donnes quelques consolations si tu peux, car j’en ai bien besoin. L'invention est belle, et plus elle est belle plus elle crève le cœur. Dismoi ce qu’t-n pensent les grands artistes '( Malgré tout cela j’aurai toujours grand plaisir de voir une

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esquisse faite habilement... Adieu... porte-toi bien et dessine toujours. »

C’est à ce même Bonnet que Raspail, le plus célèbre des carpentrassiens, écrivait la charmante épitre en vers provençaux dont l’original, accompagné du portrait de l’auteur, se trouve à la bibliothèque de Carpentras, et que nous nous laissons volontiers aller à traduire ici :

A Monsieur Bonnet, passé maître en dessin à Carpentras, Capitale des Méminiens , ces fameux tians (gratins traditionnels du pays) des temps les plus anciens .

Mon vieil ami, mon cher Bonnet,

Non pas bonnet de coton, de docteur, ni de prêtre, Mais un Bonnet en dessin passé maître,

Bonnet des bons et cent fois bon Bonnet!

J’ai bien reçu votre museau .

En échange je vous envoyé le mien .

Yousn’êtes pas beau, vrai, ni vous, ni moi.

Cest l’œuvre du temps qui, petit à petit, nous fait courir, Du manche de sa faulx, vers le trou de la tombe,

Où ne sont pas admis les beaux.

Et pourtant le soleil a saisi mon visage Avec ses pinceaux de rayons Autant que vous le vôtre avec vos crayons.

Tenez ! s’il est vrai que Dieu nous ait faits à son image, On peut dire sans vanité Que le Bon Dieu ne s’est point flatté ;

Car si jamais le Diable ou Madame sa femme S’avisent de réfléter leurs figures de taupe Dans le miroir de l'Achéron,

A la clarté du sarment qui s’allume,

Ils vont se croire en comparaison De nous deux de fort beaux garçons,

Se croire plus jolis qu’un archange,

Enfin plus beaux que vous et moi,

Qui nous croyons pétris à l’image de Dieu.

Ce n’est certainement pas à un tel maître Bonnet que des élèves pouvaient devoir de grands progrès ;

mais il leur inculquait le sens du pittoresque qui est resté en définitive la caractéristique extérieure de l’œuvre de Laurens. Cette recherche du pittoresque, qui se développera parfois chez lui jusqu’au style le plus élevé, il avait sous la main de quoi la satisfaire et s’en saturer en parcourant les environs de Carpentras, ou les sites du Mont-Ventoux, de la Fontaine de Vaucluse et du Grozeau, de la vallée et de l’ermitage de Saint-Gens, de l’abbaye de Sénanque, de Venasque et de sa gorge de l’Ascle, de Sault et du rocher du Cirre, lesquels n’ont rien à envier aux sites les plus vantés de la Suisse et du Dauphiné. Marcheur infatigable et poussé par sa triple ardeur de géologue, de botaniste et de peintre, bien des fois il escalada et redescendit les rudes pentes du Ventoux,. où il se rendit toujours à pied de Carpentras à Sault et de là à Apt où l’attirait la présence d’Anrès. C’est dans cette ville qu’il fit un jour, en mai 1820, la connaissance d’un peim tre de tableaux et miniaturiste, nommé Génie Vidal, appelé par M. Gleize comme professeur de dessin dans son pensionnat. De goûts et de facultés analogues en peinture et en musique, ils se rapprochèrent si étroitement du premier coup que Vidal voulut quitter Apt et vint s’établir à Carpentras dans la maison même de son nouvel ami. Celui-ci plein d’admiration pour le talent de violoniste de Laurens, voulait profiter de ses leçons et, à son tour, lui communiquait les procédés de son art. Sous cette direction inespérée d’un artiste dont la valeur audessus de la moyenne est toujours rare en province,

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les progrès s’accentuèrent, la manière s’élargit, les lois de la composition et du clair-obscur, que Bonnet paraissait ignorer, se relevèrent bientôt. Mais reprenons, au risque de nous répéter, ce charmant épisode, attachant comme un chapitre des Confessions de Jean-Jacques, parle récit autographe qu’en fait une lettre du principal acteur :

« L'homme savant et affectueux qui se dévoua si paternellement à mon éducation scientifique, Augustin Anrès, avait été rempli^* bénévolement par intérim une chaire de littérature au collège d’Apt vers 1820. Par amitié, et sans l’en prévenir, je me mis en route à pied, un beau jour du mois de mai, pour aller le surprendre. J’étais parti étourdiment sans penser qu’il fallait se munir de quelque comestible devant faire front à la faim qui ne manquerait pas de se produire pendant les sept ou huit heures de marche que durerait le voyage. En effet, arrivé au-dessus de Venasque, en pleines garrigues inhabitées, je ne pus satisfaire cette faim qu’en mangeant des amandes très éloignées de la maturité... Enfin, j’arrivai à Apt, et dans le pensionnat, alors qu’on sortait du déjeuner, Vidal jouait du violon, pour lequel il avait une passion tout à fait malheureuse. Anrès l’écoutant lui disait : « Ah ! si vous entendiez mon jeune ami Laurens, vous seriez étonné, charmé ! » Précisément, au moment où il disait cela, je parus inopinément dans un corridor, à la surprise de tout le monde, qui, venant d’entendre mon éloge comme violoniste, me pria de prendre l’instrument que

Vidal s’empressa de m’offrir, et ex-abrupto je jouai par cœur la Polonaise finale du premier concerto de Rode. Vidal fut étonné effectivement ; mais je ne le fus pas moins à mon tour en voyant ses peintures. L’admiration mutuelle fut tellement grande que Vidal se fit déplacer au collège de Carpentras, où ses leçons m’inspirèrent un goût décisif pour la peinture et me firent faire de rapides progrès. Il vivait dans ma maison comme un frère. Mais il avait trop de talent pour tarder d’aller à Paris en tirer meilleur parti. Il devait y trouver des condisciples marseillais jouissant déjà d’une grande réputation : Paulin Guérin, Baume, Belliard, Dossy.

« Il y fit d’une manière remarquable de la lithographie, de la miniature, de la peinture à l’huile, continuant ses rapports avec ùioi par une correspondance bien sincèrement amicale, et au mois de mars 1825 je fus mener à Paris pendant trois mois la vie fraternelle que nous avions menée à Carpentras... Vidal était naïf, flâneur, distrait et très bon. Sa naïveté amusait un marquis de Préaulx dans le château duquel il était reçu, ainsi que moi. Il y prêchait le socialisme... Il mourut peu de temps après d’une fièvre éruptive. Le portrait que j’ai donné au musée de Carpentras offre la justification de ce que je viens d’écrire et sera un hommage bien mérité à la mémoire d’un ami qui fut mon maître. »

Nous voici arrivés en 1823. Déjà la littérature, la peinture, la musique, tous les beaux arts commençaient leur prochaine évolution. Des idées, des formes

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nouvelles se faisaient jour. Chateaubriand et Mme de Staël avaient imposé la poésie descriptive. Victor Hugo et Lamartine lançaient leurs premières œuvres ; avec eux le romantisme trouvait déjà ses chefs. C’était également l’époque où l’Allemagne avec Beethoven, Goethe et Schiller, Schubert et Weber, l’Italie avec Rossini et Bellini, l’Angleterre avec Byron et Walter-Scott avaient commencé à influencer irrésistiblement le génie français. Dans ces circonstances Paris offrait aux jeunes gens épris de questions et d’actes de libéralisme de la pensée ou de révolutions artistiques un terrain de rendez-vous et un spectacle passionnant, où ceux qui entraient dans la lutte allaient jusqu’aux limites extrêmes de leur ardeur et de leur force.

Certes tels n’étaient ni l’intellect ni le tempéra-, ment de Laurens, d’ailleurs insuffisamment préparé aux volte-face, aux divisions et aux intransigeances du mouvement présent, mais il a toujours fait et fera toujours tout ce qui importe à ses légitimes et nobles curiosités, à son devoir de s’instruire et de mettre en exercice et production ses diverses et laborieuses facultés. Resté sagement, consciemment, au cours de son existence et malgré bien des occasions, en dehors des ambitions de gloire ou seulement de vanité ainsi que des besoins et cupidités, d’argent, et tout en mesurant ses appétits à ses exigences et capacités d’estomac, sa tête et son cœur n’ont pourtant jamais attendu que la montagne vînt à lui ni qu’il passât trop d’eau sous le pont. A la fois humble et vaillant il allait à la mon-

tagne et il enjambait la rivière se complétant chaque jour de l’aliment et de la jouissance qui lui manquaient encore. Ceci dit assez que l’horizon et l’attraction de Paris bientôt le hantèrent et le sollicitèrent impérieusement. Le programme des connaissances acquises et des désirs de ce petit provincial suffisait à lui gonfler le cœur et devait effectivement, une fois dans la capitale, ne pas rester au-dessous des plus amples satisfactions. Il y voyait se dresser et s’ouvrir, passant de son rêve dûment documenté à la possession de leur réalité, les églises de Notre- Dame et de St-Eustache, le Panthéon, les galeries du Louvre, le parc de Versailles, et espérait approcher, entendre de plus près des hommes et des femmes, Gros, Gérard, Boïeldieu, Rossini, Talma, Mlle Mars, la Pasta, de Humbolt, Dusommérard, Bonington et autres célébrités dont le nom, la reproduction de quelqu’une de leurs œuvres et les portraits remplissaient dévotement son esprit et son admiration !... Mais un voyage là-haut est bien grosse affaire pour de maigres ressources pécuniaires, pour un fonctionnaire qui ne dispose guère que de ses vacances, surtout quand la route était encore aussi, longue que compliquée. N’importe ! seul et sans autre viatique que son courage et sa volonté, Laurens partira pour Paris ; il est parti.

Premier voyage à Paris (14 mars-7 juin 1825)

Dans le premier quart de ce siècle encore les diligences, les accélérées, les carabas, les gondoles,

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les coucous et les tapissières mettaient fort lentement et incommodément en rapport la Province et la Capitale. La longueur du chemin, les ennuis et les dangers de la route, les désagréments des hôtelleries faisaient du voyage une véritable expédition. Les quelques bénéfices d’imprévu et de pittoresque qu’on pouvait y rencontrer seraient volontiers abandonnés aujourd’hui en faveur des voies terrées par le plus fantaisiste des touristes. Un paquet de lettres recueilli par ses petits-enfants nous permet de suivre Laurens jour par jour dans les incidents de son itinéraire et dans les détails de son séjour à Paris.

Il avait alors vingt-quatre ans. Sa première lettre, datée du 14 mars, nous le montre à Valence où ses parents l’ont laissé léger d’argent et de bagage grimpant sur l’impériale de la diligence, où il serait mort de froid sans le manteau d’un compatriote mieux partagé, blotti plus chaudement dans une place d’intérieur et dont la rencontre ne comporta d’ailleurs aucune suite. Laurens n’en est pas moins heureux pour cela. Du haut de son siège aérien, il peut tout observer sur sa route. Les chevaux prenant le pas aux montées il met pied à terre pour mieux voir et se réchauffer en même temps. L’aspect du pays, les changements de la végétation, les modes de culture, la forme des habitations, rien ne lui échappe. Toutes ces choses se logent, se classent dans ses souvenirs en un groupe d'éléments qu’il se promet d’utiliser plus tard. Pour un esprit de cette trempe, rien n’est perdu.

îci, une aventure qui ne manque pas de pittoresque.

Au relai de Varenne il prend les devants avec un de ses compagnons de route. Quand la voiture les atteint, nos deux piétons hèlent le conducteur. Il fait nuit, on ne les voit pas, on ne les entend pas : la diligence passe au galop ; et les voilà se regardant l’un l’autre d’un air désespéré, obligés de s’en retournera Varenne par le froid, par le brouillard qui suspend des glaçons aux favoris de Bonaventure. — Il portait dès lors les favoris qui figurent dans tous les portraits qu’on a de lui. — A Vartnne il enfourche un cheval de louage et par chemin de traverse, arrive au relais de Moulins avant la diligence. Là il est accueilli, fêté par un compatriote, le fils ai né de son maître de violon, Gilles. Il se dérobe avec peine aux obsessions affectueuses de son ami, qui s’efforce de le retenir en l’indemnisant de la perte de sa place sur la diligence, et il remonte dans son observatoire roulant, qu’il ne quittera plus jusqu’à Paris.

Arrive par la barrière d’Enfér il court frapper, vers cinq heures du matin, à la porte de son ami Vidal, qui l’installe dans sa chambre, donne rapidement quelques soins à sa toilette, et court trouver encore au lit Casti 1-Blaze, alors rédacteur de la critique musicale au Journal des Débats. Avide de voir, il passe sa journée à parcourir Paris. La vue des monuments ne l’arrête d’abord que peu ; il stationne devant les magasins d’objets d’art ; il visite l’imprimerie lithographique où l’attirent des

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travaux personnels en perspective, des portraits, des vues de Carpentras, et le soir, malgré cinq à six nuits passées en voyage, il assiste à la 32e représentation du Robm des Bois de Weber , traduit par Castil- Blaze et dont le succès battait alors son plein à l’Odéon.

Ne voit-on pas s’affirmer, dès cette première journée, les principales préoccupations, les soinsqui s’imposeront à cet esprit sérieux et enthousiaste à la fois ? Le dessin, la peinture, la musique, l’art sous toutes ses forme?, absorberont la plus grande partie de son temps ; ce qui ne l’empêchera pas de regarder tout autour de lui, d’étudier dans ses moindres détails la vie parisienne, si différente, plus encore à cette époque qu’à la nôtre, de la vie de province. Mais c’est surtout dans son existence de peintre et de musicien que ces trois mois de séjour à Paris marqueront une étape mémorable. Peintre, il va d7un musée à l’autre, s’édifiant de chefs-d’œuvre, ému, pénétré dans les profondeurs de son âme d’artiste. Laissons-le raconter lui-même sa première visite au Luxembourg et au Louvre. « J’ai vu hier le Luxembourg où j’ai admiré pendant trois heures les beaux ouvrages de David, Horace Vernet, Paulin Guérin, Gérard et autres. J’ai voulu profiter d’une heure d’ouverture dont je pouvais encore disposer au Louvre. Ici tout est tellement beau, qu’en paraissant devant l’escalier, il m’est échappé des larmes d’admiration.... Je suis dans un bonheur et un ravissement inconcevables. » Aussi, écrira-t-il un mois plus tard : «Tous les dimanches

je passe mon temps dans les musées en allant alternativement au Louvre et au Luxembourg», sans compter les heures qu’il dérobe aux jours de la semaine. On le trouve ensuite dessinant à l’Académie des Beaux-Arts, dans les académies particulières, en se liant avec des peintres célèbres tels que Paulin Guérin et Girodet, des lithographes en renom, Belliart, Dossy, « auteurs des plus belles planches qui aient paru, » et aussi avec des jeunes gens qui pari agent ses goûts et qui lui semblent destinés à se faire un nom dans les arts du dessin.

Musicien, on le voit cultiver intimement sa connaissance de Castil-Blaze, avec qui il passe de longues heures au piano; rechercher la fréquentation des compositeurs et -des exécutants alors adulés. Invité à une soirée musicale chez le violoniste Lafont, il est heureux de pouvoir causer en tête à tête, excusez du peu, avec Rossini qui l’accueillit très bien ; il lie conversation avec Onslow ; il éprouve encore grand plaisir à se trouver en contact, même le plus rapide, avec des artistes tels que Rode, Kreutzer, Moschelès, Herz, Levasseur, Mme Pasta, Mae Sphiassetti et d’autres.

Introduit dans une autre grande soirée musicale, il a le bonheur d’entendre les quatre premiers pianistes de l’Europe, Schunlhe, Hummel, Mochelès et Pixis, exécuter sur deux pianos une ouverture à huit mains. Ce qui met le comble à son enthousiasme ce sont les soirées passées au Théâtre Italien à entendre le chanteur Zuchelli, Levasseur, Donzelli, Mme Pasla, Mllc Monbelli, Mlle Ciubi. L’audition du

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Don Giovanni , de Mozart, produit sur le musicien le même effet que la vue du Louvre sur le peintre. « J’ai, écrit-il, pleuré d’admiration tout le temps qu'on l’exécutait. » En revanche, les autres scènes musicales lui causent plus de déception que de plaisir. Il peut être curieux de connaître quelquesunes des appréciations de ce juge de vingt-quatre ans.

Des «Italiens » (nous avons dit son ravissement à la représentation de Don Giovanni ), il écrit, après une audition de la Cenerentola : « L’exécution y est portée à un point de perfection inexprimable.... Toutes les voix sont magnifiques... Le violon et même le piano ne peuvent égaler la netteté et la rapidité des, brillantes roulades de ces chanteurs.... Zuchelli, habile chanteur, est de plus un grand acteur.... En étant allé aux « Italiens », on ne peut plus entendre chanter sur un autre théâtre où tout le chant est pitoyable. » Il rend cependant justice aux divers orchestres qui « sont toujours nombreux et excellents». Après « Otello » : « Jusqu’à la fin de la pièce, Mmc Pasta se montre bien digne de la faveur enthousiaste des nombreux amateurs en unissant aux dons d’une belle voix ceux de savoir s’en servir et de jouer en véritable tragédienne. Donzelli, quoiqu'il ne fût pas sans défaut, a été très bien accueilli pour une voix forte et un style propre au rôle tragique d’Otello. Son genre, un peu criard, le fera échouer dans les rôles comiques ou tendres.

« L’« Alceste », de Gluck, m’a attiré à l’Opéra, où l’on chante d’une manière indigne et faite pour

défigurer les meilleurs ouvrages. Mme Branchu chante dans le goût de.... (le nom est effacé à dessein. Il s’agit probablement d’une personne appartenant à une famille carpentrassienne dont l’écrivain n’aura pas voulu froisser la susceptibilité). Ou on ne l’entend pas, ou elle crie à percer les oreilles. »

Fétis dit en pariant de Mme Branchu: « Toutes les qualités se trouvaient réunies en elle pour le genre qu’elle venait d’adopter en 1801 dans le rôle de Bidon (elle avait alors 21 ans) : la puissance, l’étendue de la voix, un large et beau mécanisme du chant, un sentiment expressif et dramatique, enfin un jeu de physionomie intelligente et passionnée. »

L’artiste était à son déclin en 1825, âgée de 45 ans, et sur le point d’être admise à la retraite (mars 1826).

« Nourrit, continue notre jeune critique, semble ne jamais sentir ce qu’il dit. » Ce jugement ne peut être applicable qu’à Nourrit le père, qui devait quitter la scène l’année d’après (9 octobre 1826) et dont on a pu dire que malheureusement son jeu ne répondait pas aux qualités de son chant. Il était froid dans les vibrations les plus vives ; au lieu qu’on louait indiscutablement chez le fils « la sensibilité et l’énergie dans l’expression des sentiments dramatiques, sa merveilleuse intelligence à saisir les nuances de ses rôles, auxquels il a donné si bien le caractère de la vérité dramatique, qu’il ne semblait pas qu’ils pussent être compris d’une autre manière. »

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« Déri vis, poursuit la même lettre, qui est ce que j’ai entendu de plus passable, est à cent piques de Levasseur et de Zuchelli, acteurs de l’Opéra-Bouffe, le seul théâtre où l’on chante. A l’avenir je ne donnerai plus mon argent qu’aux « Italiens » et aux « Français ».

A l’Opéra-Comique. « Les deux opéras d 'Emma, d’Auber, et de Françoise de Foix , d’Henri Berton, l’acteur Gavaudan et les actrices Mmes Pradher et Boulanger, me décidèrent à aller voir une fois TOpéra-Comique. Je trouvai qu’on y jouait assez bien et qu’on y chantait ni bien ni mal. La composition de M. Auber m’a paru tout au-dessus de Françoise de Foix. On y trouve des motifs gracieux et une grande pureté de style, mais rien cependant qui puisse promettre un digne successeur aux Méhul et aux Mozart. » Un autre jour il se laisse encore entraîner par une représentation d'Euphrosine , un des chefs-d’œuvre de Méhul. « J’ai trouvé, comme à la lecture, l’ouvrage sublime, mais l’exécution faible. Gavaudan, qui joue à ravir, parle ou plutôt crie au lieu de chanter (remplaçant par des éclats les sons qui manquaient à sa voix, a dit une légitime critique.) L’artiste qui a voulu se produire dans la granie ariette a été bien audessous de ce qu’il y a de plus médiocre aux Italiens. Mme Pradher n a trop rien de remarquable non plus dans le chant ; mais elle a un jeu, une grâce et une figure faits pour que l’on passe sur tout le reste. » L’auteur du Dictionnaire des musiciens, d’accord avec notre critique) en ce qui con-

J.-J.-B. LAIJ RENS

cerne le charme de l’exlérieur et les qualités du jeu de l’artiste, lui concède de plus une voix agréable et facile.

« Al’Odéon, dans Robin des boisy la partie vocale m’a paru faible ; mais l’orchestre va avec un ensemble et un entrainement inconcevables. — J’ai vu représenter à ce théâtre le Barbier de Séville , qui ne m’a pas produit bon effet à cause certainement de la mauvaise exécution. Les Folies amoureuses vont mieux ; aussi m’ont-elles causé un plus grand plaisir. — Le Robin des bois , de Gastil-Bla ze, continue à se jouer de deux jours l’un, et avec un succès croissant. Le poème n’est rien autre chose qu’un galimatias, mais la musique est d’une facture tout à fait nouvelle : singulièrement brusque, toute coupée, toute diabolique, comme le sujet du poème d’ailleurs.... Oui, cette musique ne ressemble à aucune autre. Hier soir, l’ouverture, qui est exécutée admirablement, me faisait frissonner d’un bout à l’autre, et tous les auditeurs étaient dans le même état. »

Ces jugements portés avec une belle assurance, et on peut dire en général avec une égale sûreté, ne sont-ils pas ceux d’un musicien consommé ? Et, nous l’avons dit, ce musicien a vingt-quatre ans ; et ce jeune homme a fait plutôt que reçu son éducation dans une obscure petite ville de province, à Carpentras, souvent et trop malicieusement représentée comme une cité iroquoise. C’est que là, on l’à déjà vu, dans la maison paternelle et par ses études personnelles, le jeune Bonaventure s’est

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préalablement pénétré, nourri des œuvres des grands maîtres. Aussi à plusieurs reprises exprimet-il dans ses lettres le peu de goût que lui inspirent, quoique en faveur dans les salons de Paris, nocturnes, fantaisies , variations , pots-pourris et autres ïiullités de cette valeur , autant exécutées dans les concerts que dans les soirées. Alors, avec l’emphase d’un jeune méridional, il s’écrie : « O musiciens de ma patrie ! vous avez pu jouer Haydn, Mozart, Méhul, Cliérubini, etc., » et se promet la joie au retour de nouvelles réunions où l’on reprendra le régime, sans jamais se rassasier, des chefs-d’œuvre des maîtres.

Quelques jours avant de quitter Paris, il écrit encore : « Ce qui ne touche pas l’esprit et le cœur finit bientôt par ennuyer. La musique du jour, contre laquelle j’ai déjà tant parlé, ne touche plus que les oreilles. C’est une chose fastidieuse que les concerts de la Capitale et désespérante pour l’art. Bref, les pots-pourris infestent toutes les salles et tous les salons. Oh ! combien un quatuor de Haydn ou de Beethoven, exécuté à Carpentras, en dit plus que toutes ces nouvelles fantaisies musicales ! »

Il semblerait, par ce que nous venons de dire, que la musique, le dessin, la peinture, l’admiration des arts plastiques dussent exclure de la pensée du jeune Laurens toute autre préoccupation. Mais déjà se manifestait en lui le caractère bien particulier d’universalité qui fait le fonds multiple de cet esprit toujours en éveil, également sensible à toutes choses de l'Art et à toutes choses de la Nature.

J.-J.-B. LAUREXS

Avec la même ardeur admirative dont il se sentait saisi à une représentation du Théâtre-Ita’ien ou devant les merveilles artistiques des musées et des monuments de Paris, il se portait au Théâtre-Français, ne craignant pas de subir deux heures de queue, quand l’affiche donnait les noms des grands acteurs du jour. Ah ! c’était alors le bon temps de la Comédie-Française : le temps de Lafon, de Mlle Duchesnois, de Mlle Mars, dont le j.eu dans Valérie lelève aux régions des béatitudes célestes , deTalma, enfin, qui le met hors de lui, et dont il fait plus qu’un homme de génie, un demi-dieu.

Ecoutons maintenant le naturaliste au sortir d’une visite au Jardin des plantes. « Surtout le cabinet d’histoire naturelle est une chose qu’il faudrait plus que la vie d’un homme pour voir en détail. Dans ce lieu on est tout de suite saisi à la fois d'étonnement, de respect et d’admiration pour cette immensité, cette variété, cette beauté des êtres qui peuplent la terre. Depuis l’oiseaumouche jusqu’à l’autruche, depuis la souris jusqu’aux éléphants, aux girafes, aux rhinocéros, depuis l’insecte presque invisible jusqu’à la baleine, tout est classé et conservé dans un ordre absolu, merveilleux ! Enfin on est comme anéanti lorsque l’on sort d’un tel musée »

Entre temps il se laisse conduire par son déèir d’approcher lés hommes célèbres. Notamment, il est accueilli d’une manière charmante par le docteur Gall, qui cause longuement avec lui, lui montre sa collection de crânes, palpe naturellement celui de

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son visiteur inconnu et, après un court examen, lui dit, au grand enchantement du sujet ainsi examine: « Vous êtes certainement musicien. »

Chez lui tout devenait un sujet d’étude par l’observation approfondie. La variété de ses aptitudes faisait dans son âme et dans son esprit un bourdonnement continuellement en vibration où se déployaient toutes les gammes de la curiosité et de la sensibilité, depuis celle de la fièvre, des pleurs et jusqu’à celle du fou-rire ; celle-ci mise le plus fortement en jeu par la verve de Castil-Blaze, par Pothier des « Variétés », parles caricatures courantes exposées aux vitrines des libraires et des marchands d’estampes.

Ainsi se dessine tout entière, dans cette période de sa vie, la physionomie de Bonaventure Laurens. A ce moment il n’est plus un enfant. Il s’est fait en lui, par l’étude intime et par l’éducation extérieure, un développement qui dégage la volonté de ce qui n’est que pur instinct dans le jeune âge. Ses penchants, ses goûts ont pris leur décision, vont élire leur fixité. Aussi tel voyons-nous l’artiste à cette date de début, tel nous le suivrons et nous le retrouverons au terme de sa carrière : non moins enthousiaste, aussi ardent dans sa curiosité et son travail, aussi professionnellement vivant, sinon davantage même, à quatre-vingts ans qu’à vingt-quatre. Là tout s’accuse dans l’unité d’activité pourtant de cette vie si longue et si remplie. Si à cette époque de sa prime jeunesse, désireux de gagner à la cause de son instruction et de l’art opiniâtrement pra-

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tiqué, le temps pris par les courses au restaurant et par la lenteur des garçons de service, il se résout à taire lui-même sa cuisine, joyeusement et sans contrainte. Plus tard, à près de soixante ans de distance, tout aussi vigilant à saisir les instants qu'il peut utiliser, il mettra à profit un incident de route, une erreur, une station forcée en un lieu où il ne comptait pas s’arrêter, pour prendre un croquis d’album, enrichir ses cartons de dessins et aquarelles plus substantiels ; il dessinera sous un parapluie, plus soucieux d’un souvenir à fixer que d’un catarrhe ou d’un lumbago à éviter. Attendre que la pluie passe, c’est du Jemps perdu. L’occasion s’offrira-t-elle de nouveau de se trouver en présence de ce monument, de cette ruine, de ce site pittoresque ?

Laurens n’était pas riche. Le déjeuner a dix huit sous au Palais-Royal était encore cher. A apprêter chez lui son menu, il réalisait des économies lui permettant de faire provisions de morceaux de musique, de partitions qu’il exécuterait avec ses anciens maîtres et ses amis de Garpentras, avec quel bonheur ! Il lui arriva, une fois, la mésaventure d’avoir à recevoir une visite importante pendant que derrière un paravent peu protecteur deux petites saucisses sur le gril rôtissaient et se brûlaient, finissant par emplir la chambrette d’une odeur et d’une fumée révélatrices et insoutenables !

. Et n’allez pas vous imaginer que la sobriété du régime fût pour lui une souffrance, même une pri-

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vation. Ne le verra-t-on pas plus tard, dans ses œuvres d’artiste, toujours ménager de son temps, au lieu de s’attarder aux repas d’auberge, dîner d’un morceau de pain et d’une pomme, ce qui ne l’empêchait pas, à l’occasion, de figurer honorablement autour d’une table bien servie, surtout si à la délicatesse des mets répondait la qualité des convives. Puis il faut dire qu’à Paris, Laurens, qui avait toujours une pensée pour les choses comme pour les personnes qu’il avait momentanément laissées, se faisait un bonheur d’échanger les mets du Nord contre ceux du Midi. Qu’elles étaient bien accueillies les caisses de comestibles que de temps à autre lui expédiait sa famille ! L’huile de son pays au lieu même du meilleur beurre de Normandie, les fruits du terrain sur lequel il avait grandi, oh! qu'ils étaient bons à savourer quasi religieusement et à tout cœur d’estomac !

Même unité dans les dispositions et dans la conduite morales de Bonaventure. Si nous le trouvons à toutes les époques de sa vie joignant à sa grande admiration un respect profond pour la beauté féminine telle que l’a faite le Créateur, sobre des voiles inventés par la honte après la déchéance biblique, plus tard par le génie de la vanité et de la mode ; si ses reproductions du nu sont, par le haut sentiment qui s’y mêle, de pures, je dirai presque de pudiques études esthétiques, avec la même vivacité d’émotions, à ce moment d’un premier voyage à Paris, à un âge où d’ordinaire l’action s’inspire surtout de la passion, nous le voyons se révoltant à la

vue de celte laideur suprême de la femme, la mise en venle de sa beauté plastique. Les parures tapageuses, les paroles engageantes, les sollicitations des sirènes du trottoir ne le laissent pas seulement froid : elles lui mettent l’indignation au cœur et peu s’en faut que la colère ne lui monte jusqu’aux lèvres ; ses poings se serrent malgré lui et il a peine à les contenir. Si son ami Vidal ne peut s’empêcher de rire du côté comique que présente sa juvénile exaspération, on peut être tout aussi impuissant à ne pas se trouver quelque peu ému par ce qu’elle révèle de naïveté touchante et de foncière honnêteté.

Cependant, vers la fin de mai, Laurens commençait à s’occuper de son retour au toit paternel. II y avait pour lui dans cette pensée de la joie et du regret. Paris, avec ses chefs-d’œuvre, ses théâtres, ses académies, avec les artistes en tous genres qui lui ont fait accueil, Paris le retient, le tente pour l’avenir. Dès lors, encouragé, apprécié, il peut s’y faire une position. Vidal, qui se désole de son départ, lui offre la table et le logement contre seul échange de la peine ou du plaisir de lui tenir compagnie. D'autres personnes lui proposent des leçons. Mais Carpentras, sa famille, ses amitiés, les habitudes de sa première jeunesse l’attirent plus impérieusement. Il écrit : « Une puissance me tire d’un côté, une autre puissance me tire de l’autre. » Il partira donc, mais, en quittant Paris, il en emportera plus d’une parcelle à la semelle de ses souliers, dans son intelligence et dans son cœur aussi.

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Encore au loin il goûtera une partie des exceptionnelles jouissances qu’il y a éprouvées. Ecoutons-le : « Combien ne sera pas augmenté le plaisir de relire maintenant ma partition de Don Juan , quand je me rappellerai la manière tendre jusqu’à la volupté dont Mllc Cinti chantait le duo La ci darem la mano , les airs Dalla , balla e ve.drai , carino ; l’ivresse et la gaîté avec laquelle Zuchelli chantait le rondo Finche dal vino ; le petit bout d’homme Pellegrini, doué d’une forte voix et d’un nez plus fort encore, déroulant à la comtesse le catalogue des maîtresses de Don Juan, et disant d’une manière fort suggestive : Mille e tre , mille e tre. Enfin tous les morceaux de la plus belle de mes partitions me procureront une perception cent fois plus délicieuse qu’auparavant. Ensuite tous les vers des chefs-d’œuvre de Molière, toutes les phrases piquantes de Marivaux ne me feront-ils pas un double plaisir, puisque je les aurai entendus de la bouche de M“e Mars ? Oh ! quelle abondance de souvenirs utiles et agréables je suis venu chercher à Paris ! » Et puis, sa bibliothèque musicale augmentée; son cartable de lithographies grossi surtout par des dons d’auteurs qui lui rappelleront ses relations les plus précieuses !

A mesure qu’approche le moment de son départ, il redouble d’activité studieuse. « Depuis que je n'ai plus devant moi que quelques jours de disponibles. je me lève de grand matin pour n’en pas perdre une minute. Soit à l’académie, soit chez moi, je ne quitte le pinceau que lorsque le jour ne veut plus m’éclairer. »

En même temps il se rappelle et se propose de provoquer à nouveau et de rendre plus nombreuses, en faisant appel aux jeunes amateurs, les réunions musicales de la maison paternelle. « J’ai le projet défaire chez moi académie de musique comme on fait ici académie de pointure. » S’installer devant son pupitre avec quelques amis, c’est le régal qu’il souhaite pour fêter son retour. « Un voyageur qui a passé six ou sept nuits dans une voiture, qui s’est alimenté pendant tout ce temps avec du pain et du fromage, demanderait un bon lit et un bon repas ; moi, je demande bien cela, mais de préférence immédiate des violons, des altos et des basses tout accordés pour racler un trio ou un quatuor à mon arrivée. »

Le 7 juin, il prenait la route de Carpentras en ruminant ses projets et en savourant d’avance le plaisir qu’il aurait à dire ses impressions et à les faire utilement partager.

Cette exaltation artistique, Laurens, rentré de Paris, parvient en effet à la communiquer à ses amis, du moins en partie. Il s’impose autour de lui par le contact et le reflet rapportés dans sa personne de tout ce que la France comptait de plus illustre en fait d’hommes et de choses. Il avait vingt- cinq ans et allait entrer en possession des qualités maîtresses qui feront aussi de lui à son tour un homme remarquable à divers points de vue. Ces qualités que nous avons constatées en germe dans l’enfant, qui se sont affinées et développées chez l’adolescent et chez le jeune homme par l’étude, par la

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fréquentation permanente d’esprits d’élite et par le récent pèlerinage parisien, peuvent, dès ce moment, se définir et se classer ainsi : une sensibilité délicate qui le porte vers tout ce' qui est fin et gracieux ; une imagination et une étude qui lui font percevoir et cultiver le Beau sous toutes ses formes; une intelligence et un esprit de curiosité avides de s’enrichir simultanément des connaissances les plus variées ; enfin une puissance et une volonté de travail continu par lesquelles il arrive non seulement à s’instruire, mais surtout à produire une étonnante et merveilleuse quantité d’œuvres. Avant qu’il quitte Carpentras, où il s’est marié, vers sa vingt-sixième année, avec Mademoiselle Adélaïde Laurans et est devenu père d’une fille, il faut reconnaître, comme part de justice à l’histoire carpentrassienne, que, s’il eût en lui le levain et la vertu d’expansion de ses facultés, ils ne tirèrent si longtemps leur alimentation que de ce seul milieu ou de la région immédiate d'un des coins de province les plus reculés, mais pourtant plus favorisé, soit dit en passant, que ne le sont aujourd’hui bien d’autres et lui-même, vidés, annulés par l’abusive centralisation parisienne. Ces changements s’expliquent par les merveilleux progrès de la Science et de l’Industrie accomplis de nos jours, lesquels, en reculant les frontières de nos mouvements sinon de notre esprit, et en élargissant ainsi le champ et le programme de nos évolutions physiques, ont profondément atteint le patriotisme de clocher, resté pendu par lambeaux à

tous les buissons du chemin, quand il n’a pas complètement disparu avec les vieilles modes. Certes il fait bon vivre à notre époque, et nous aurions tort de lui en préférer une autre ; mais il est peutêtre permis de regretter que, dans le domaine intellectuel et moral, on n’ait pas su respecter certaines barrières. Autrefois, grâce aux difficultés de communication, nos pères avaient pour règle de demeurer davantage chez eux ; les existences assises étaient alors les existences normales, et chacun restait avant tout l’homme de son pays, de son canton, de son village. Les chemins de fer sont venus troubler, détruire cette vie paisible et familiale. Aujourd’hui le va-et-vient est la règle. Les voyages, dit-on, ouvrent l’esprit, mais parfois aussi leur excès brouille les idées. On sait plus de choses, on est moins sot peut-être, mais, à coup sûr, on est moins soi. Le germe des facultés de Laurens put déjà se développer en province, y être même cultivé et produire de précoces et assez beaux fruits. Si bien établies dans leur origine, ses facultés n’eurent plus qu’à s’épanouir pleinement, indéfiniment, alors qu’il entra ainsi tout armé et marcha, du soir au lendemain, dans les nouveaux milieux où il se trouva placé, soit par les circonstances, soit par la hardiesse de son initiative et l’effort constant de son labeur. Carpentras comptet-il encore aujourd’hui cet ensemble de jadis comme mathématiciens, érudits, lettrés, musiciens, naturalistes, artistes divers ? Il est triste d’avoir à en douter. Evidemment ce trésor d’individualités.

kducation artistique

hier encore intimement groupées, n’a pas été détruit ou absorbé totalement par !a centralisation à outrance, mais, à part quelques invétérées traditions, c’est un passé qui a vécu pour ne plus revivre. Constatons d’autant plus qu’il a existé et que Jean-Joseph-Bonaventure Laurens en est une des ligures les plus notables.

A propos du mariage ci-dessus annoncé, combien dura le premier amour du jeune Bonaventure ? s’est demandé un de ses biographes. Hélas ! pas longtemps: plutôt peu que prou. Le fabuliste a dit « une poule survint » ; ici, variante au scénario à trois rôles et dans la morale de la fable des deux coqs et de la poule , ce lut un cousin — oh ! ces cousins ! — qui vint traverser l’idylle commencée. La guerre n’en lut pas allumée, mais fut dérangée la situation sinon éteinte la sentimentalité du premier. Il remarqua les enfantines tendresses de Juliette, se fâcha, et ferma la porte sur Roméo, sans possibilité d’espoir pour lui qu’elle se rouvrit jamais plus. Cela se passait guère apres sa seizième année, au cours d’un accès de platonisme « à en être malade ».

Vers. la vingtième, ce cœur qui avait battu une première fois, commença à ressentir les secousses de l’affection féminine. De sérieuses pensées d’avenir se mêlèrent cette fois aux naïves ivresses du moment. Il songea à faire de celle qui l’avait conquis l’associée de sa vie. Bien accueilli de la jeune tille, mais jugé probablement trop jeune encore et, pour cette raison, gêné par l’entourage dans ses

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relations, il ne laissa pas de les entretenir par une correspondance clandestine qu’il ne put croire coupable, parce qu’elle fut toujours respectueuse et justifiée à ses yeux par un projet d’union dont l’amie de son choix désirait comme lui la réalisation. Celle-ci appartenait à une modeste famille de bourgeoisie carpentrassienne, composée de six enfants à qui la mort du père, arrivée dans l’intervalle, rendit la position pénible. Cet événement n’altéra en rien les sentiments de Bonaventure. Tout au contraire, il vit là un motif et comme une obligation de préparer à sa future compagne par le travail et par plus ou moins du succès le bien-être qui eût pu lui faire défaut. Ce furent une orientation et un stimulant qui s’ajoutèrent à son désir de ce succès et à son amour du savoir et de l’art.

Départ pour Montpellier

C’est en avril 1829 que Laurens fut appelé à Montpellier comme commis à la Recette générale de l’Hérault, sur la recommandation d'un inspecteur des finances. A une demande de renseignements sur lui auprès d’un abbé de Laboissière, la grande notabilité du pays, celui-ci répondit qu’il n’en avait malheureusement que de trop bons à donner, parce que, en le perdant, il perdait' ses meilleures relations. L’emploi que notre plumitif occupait à la Recette particulière de Carpentras ne fournissait à son ménage que le strict nécessaire, en attendant mieux. D’un autre côté, l’émigration dans une

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grande ville, en lui présentant un plus vaste terrain d’exploitation intellectuelle, lui fit comprendre d’une manière décisive qu’il avait épuisé, au pays, celui de ses acquisitions et devait en rechercher un autre. Un moment même il fut sur le point d’aller se fixer dans la capitale ; mais son robuste bon sens lui démontra que pour y réussir, ou seulement pour s’y faire une place au soleil, il faut se donner tout entier à une spécialité d’abord et, ensuite, ne rien garder par devers soi de cette indépendance de goûts et de travaux à laquelle il tenait par dessus tout. Il se rendit si bien compte de ce que la résidence de Paris aurait de défectueux à ce point de vue, qu’il déclina maintes fois, dans la suite, notamment par l’intermédiaire chaleureux d’Adolphe Crémieux, les offres les plus séduisantes et pécuniairement avantageuses, mais qui auraient peut-être bien contrarié sinon étouffé le jeu collectif et harmonieux de ses plus vraies -facultés et plus chères aspirations. Du reste ne fut-il pas toujours mieux que parisien ? Il fut universel, plus au courant que bien des parisiens de toutes les manifestations de l’art dans tous les pays. Même cette profession de bureaucrate qui, à sa place, eût lait jeter le manche après la cognée à tant d’autres, il a toujours voulu et bien allègrement la conserver. « La position, a-t-il dit, présentait trop d’avantages pour que j’aie jamais éprouvé du regret de n’avoir pas embrassé la carrière exclusive d’artiste. Mes loisirs m’ont permis des études, des voyages, des travaux insuffisants sans doute pour arriver à de grands

succès, mais suffisants pour rendre ma vie satisfaite et pour m’attirer les plus honorables relations.»

La transplantation montpelliéraine ne laissa pas d’être pénible. « Je quittai donc la patrie et la lamille, fit-elle dire, non sans émotion ; mais l’éloignement des lieux et des personnes les plus chères n’est-il pas souvent la première condition du développement de nos facultés intellectuelles. » A Anrès, au pharmacien Gaudibert-Barret, mentionnés lui et son officine au nombre des conditions qui ont servi son éducation, à Joseph David, confrère en géologie, il écrit de copieuses lettres où nous relevons les passages suivants : « Quand le coucher du soleil a fait cesser mes occupations de bureau, de peinture, d’histoire naturelle, j’ai coutume de prendre mon violoncelle ou mon violon, et de me placer devant une fenêtre donnant sur les coteaux et les montagnes des environs. Sous l’aspect un peu sombre de ce sublime tableau, je me plais à rendre quelque touchante mélodie de Mozart ou de Haydn pour augmenter dans mon âme les émotions qui naissent de la tranquillité du corps et de l’esprit. Alors, ou du moins bien souvent, je ne suis plus à Montpellier. C’est auprès de vous, dans ma maison, dans mon atelier, dans les sites pittoresques des montagnes que j’ai tant visitées, que je me retrouve placé... Tout cela est loin de moi, tout cela ne reviendra plus! Voilà ce que je me dis tout en me livrant au charme pourtant de mes souvenirs. Quelquefois je repasse les nombreux dessins qui rendent ces souvenirs encore plus inef-

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laça blés. C’est la vallée de Sault, c’est le Ventoux, le mouré { colline) de Payan, Saint-Gens

mais non, ce n’est qu’une image évoquée

de tout cela ; ce n’est point la réalité, mais c’est encore beaucoup... Ce que j’éprouve et ai voulu vous exprimer n’est pourtant pas précisément le mal du pays : c’est plutôt l'effet du souvenir de cette si paisible existence dont je jouissais à Carpentras, et de ces amitiés si rares qui avaient, je crois, entièrement* contribué à me faire ce que j’étais et resterai. Oui, dans quelque situation q le je me trouve, fût-elle la plus heureuse du monde, je serai toujours attendri par mes souvenirs et je regretterai de ne plus vivre auprès de vous. » D'ailleurs Carpentras et ses environs tinrent toujours une grande place dans la vie de Laurens. Jamais rien de ce qui s’y passait ne le laissa indifférent. Par la suite il y fera de lréquentes visites et certainement, comme il le répète, si ce n’avaient été ses attaches de famille à Montpellier et les gros embarras d’un formidable déménagement, il l’aurait choisi en toutes prédilections comme lieu de retraite pour y achever son existence, mais bien des années toutefois après être sorti de l’Ecole de Médecine, où nous le verrons passer trente-deux années de sa carrière de bureaucrate. Puis* ne pouvant se donner tout entier à sa ville natale, à ses vieux amis, il voulut au moins les associer, dès avant sa fin, aux plus précieuses jouissances de sa vie en leur léguant la majeure et meilleure partie de lui-même en collections musicales et autres de ce qui l’avait composée. Un

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codicille de ce legs dispose que sa petite-fille, héritière de la partie purement artistique, devra doter la bibliothèque-musée de Carpentras des dessins et aquarelles représentant des vues ou des gens du pays..., ouvrages renfermés dans le carton ayant pour titre « Vaucluse » et dans plusieurs albums d’où ils auront à être séparés, si on ne veut pas donner l’album complet. « Mes descendants, ajoutet-il, à qui ma mémoire devra être chère, savent que, dans un temps éloigné, les souvenirs *de ma personnalité seront mieux conservés là que n’importe ailleurs. »

« Vous avez connaissance, écrit-il encore à Anrès, de tout ce que je vous ai communiqué sur ma nouvelle position ; mais, ayant toujours fait ma correspondance sans méthode et sans soin, je crains que vous n’ayez pas une idée bien juste de la manière dont je vis à Montpellier. Or voici : la matinée avant 9 heures est à ma pleine disposition. Je l’emploie parfois à ranger mon logement et assez souvent à écouter sur 1’ « Esplanade » la délicieuse musique du 35e régiment de ligne, dont l’exécution est tout ce que j’ai entendu de plus parfait depuis mon retour de la Capitale. Les morceaux de son programme dans ces séances matinales sont des airs, ouvertures ou finales des meilleurs opéras connus. Après avoir fait un déjeuner de très bon appétit j’entre au bureau vers 9 heures et demie et pour n’en sortir le plus souvent qu’à quatre ! La séance est un peu longue, mais je n’y languis pas parce qu’il y a du travail et que, s’il n’y en a pas,

ÉDUCATION A RTISTI Q U K

il y a des journaux et neuf employés dont chacun a toujours quelque chose de plaisant à dire. Mr Comte, notre chef, est un homme excellent et avec lequel on se trouve heureux de vivre. Employé dans les bureaux depuis trente ans, il n’a rien de trop bureaucratique. Sa simplicité de goûts et de mise est digne d’être comparée à la vôtre. Son caractère est même très jovial, malgré l’état malheureux de sa vue. Quand aux autres employés ils sont de très bons enlants qui n’ont pas beaucoup d’esprit et qui me vénèrent comme un génie. Ils ont pour moi des égards et une considération dont je me trouve (ort bien. Je deviens de jour en jour, paraît-il, l'Iiomme nécessaire, chargé en toute confiance des besognes exceptionnelles comme, par exemple, ces temps-ci, des corrections aux articles de Mr le Receveur sur l’Economie politique. Aussi, en reconnaissance, me laissera-t-on toute latitude pour mes propres travaux artistiques. » — Tout ceci, on le voit, témoigne autant en faveur de la bienveillance naturelle de Laurens qu'en faveur de celle de ses compagnons de travail. « Au sortir du bureau je dîne avec un appétit meilleur qu’à déjeuner. Après, si je ne suis pas invité à aller faire de la musique, il est rare que je résiste à l’attrait du jardin botanique, où je reste jusqu’à ce que la nuit m’y surprenne et que le concierge me mette à la porte. »

Malgré ses 1600 francs de nouveaux appointements à la Recette générale, la première année de début n’alla pas sans quelques difficultés pécuniai-

res, qui heureusement devaient bientôt disparaitre pour toujours.

Seul, Laurens aurait supporté plus patiemment, accepté même bien des misères et des privations, mais son cœur aimant et dévoué saignait de ce qu’elles pouvaient atteindre aussi ses chères et charmantes Lili et Rosalba. Il avoue se trouver dans l’impossibilité, à certain moment, d’acheler tel meuble, tel habit, et emprunte à Ànrès 500 francs pour faire lace à ces besoins et dépenses devenues urgentes. « Vous trouverez fort absurde, écrivait-il un peu plus tard à son ami, que je ramasse de l’argent et que je ne vous paie pas ; mais vous me trouverez plus raisonnable en sachant ma ferme volonté de placer à la fin de l’année une somme ronde de mes économies. Oui, voilà pourquoi j’ai eu l’indiscrétion de vous faire attendre... J’ai calculé qu’en mettant seulement 500 francs de côté tous les ans je pourrais vivre en bourgeois à l’âge de cinquante ans; et c’est là le cas le moins favorable de ma destinée, car avec un peu de bonheur je puis jouir de 2000 francs de rente à l’âge de 40 ans, âge oii l’on peut encore courir le Monde, en attendant de planterdes choux comme mon précepteur. Dans tous les cas ma dette va être acquittée par les soins de Lili et de mon frère Théophile, qui ont le nécessaire pour cet effet.» Bonaventure, on le voit, ne manquait pas de cet esprit pratique qui sait prévoir les dangers et éviter les chutes. D’ailleurs il était philosophe par nature et pensait que pour être heureux ici bas il faut restreindre son idéal de

KD U C.ATIQN A RTISTIQUK

bonheur. « Ce principe, écrivait-il, est celui que je n’ai jamais cessé, hormis dans quelque échappée de mauvaise humeur, de me poser et de suivre... La comparaison de mon sort à celui de mes semblables en général m’a plus souvent inspiré la pitié que l’envie. Eh ! qu’envierai-je au riche par exemple ? La peinture, la musique, la littérature lui donnent-elles plus ou autant de jouissances qu’à moi? Trouve-t-il dans lecommercedu grand monde quelque chose qui approche du bonheur que je goûte avec Lili et Rosalba ? S’il a plus de fortune il a plus de besoins. Il y aurait peut-être quelque chose à envier au pauvre : son insouciance ou bien sa résignation ; toutefois ce n’est que par nécessité que j’en voudrais. »

Laurens revient souvent sur cette idée, et il s’efforce journellement de la mettre en pratique, que le véritable bonheur est loin de consister dans la richesse mais bien plutôt dans le travail et dans la mise en valeur des facultés intellectuelles que la nature nous a départies. Dans le codicille de son testament en 1884, parlant de sa vie déjà longue, il se félicitera de l’avoir menée dans ces conditions, les meilleures à son avis.

Dans une autre lettre il reprend : « Mes séances musicales ont lieu le plus souvent chez M. Despous, mon patron, en présence de quatre ou cinq de ses parents, au nombre desquels son beau-père, le Préfet M. Creuzé de Lessert, homme d’un commerce fort agréable, auteur de bons ouvrages dramatiques (Le Nouveau Seigneur du Village entre autres) et

qui me témoigne continuellement le plaisir qu’il a à m’entendre. Sa fille Mme Despous possède un beau talent en peinture et un talent extraordinaire en musique sous le rapport de la mémoire II lui suffit d’avoir entendu deux ou trois fois un opéra pour le jouer ainsi passablement, enchantant même les paroles. Tous ces messieurs et dames, faut-il le dire? m’adressent des compliments à faire rougir et paraissent n’avoir pas moins d’estime pour mes talents en peinture. Est-ce surtout depuis que M. Fabre leur a dit, ainsi qu’à d’autres, que ce qu’il avait vu de moi était exécuté avec beaucoup de goût et d’habileté ? Or, de gré ou de force, il faut que je consente à être « l’Apollon de Montpellier ! » selon l’expression de M. le Préfet et de M. Despous. C’est bien le cas de dire que jamais Saint ne fit de miracles que hors de son pays... Demain dimanche sera un grand jour de jouissance pour moi : longue séance au Musée Fabre et les Noces de Figaro de Mozart pour la soirée. Avouons en passant que jamais je n’aurais eu pareille fête à Carpentras. »

Il faut parler tout d’abord du baron Fabre parmi les amis et connaissances que s’acquit Laurensdans sa nouvelle résidence. C’était un homme et un artiste de haute valeur et dont le commerce et les conseilsdevaient avoir sur son avenir la plus sérieuse influence. D’un caractère peu commode, il était devenu insociable pour la généralité de ses compatriotes; ce qui honore d’autant plus l’amitié que sut lui inspirer Laurens. Celui-ci devait par la suite être passagèrement investi de la conservation et de

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la direction technique des établissements qu’il avait créés. François-Xavier Fabre, peintre et membre correspondant de l’Institut, est né à Montpellier en 1768 et y est mort en 1837. Elève de David, il remporta le grand prix de Rome et y séjourna longtemps ainsi qu’à Florence, où il épousa secrètement la célébré comtesse d’Albany, veuve d’un Stuart et du poète Alfiéri, et qui le fit son légataire universel. Revenu en 1824 à Montpellier, il dota cette ville d’une merveilleuse collection de livres, de tableaux et d’objets d’art qui porte son nom et d’une somme de 30.000 francs pour en compléter le local. Si quelques capitalistes comptent des galeries de tableaux plus considérabtes par le nombre que celle du baron Fabre, peu en possèdent d’aussi complètes. Aucune galerie même n’est composée de pièces plus authentiques, mieux choisies et mieux conservées. On y trouve d’incomparables spécimens des grandes écoles de la Renaissance et autres signés Francia, Véronèse, Poussin, Carrache, Rubens, Ribéra, Téniers, Ruysdael. Un portrait de Canova a été peint par Fabre en échange de son buste par le grand sculpteur. Ses principaux ouvrages, trop peu appréciés aujourd'hui, sont: Le Jugement cle Paris , La Mort de Philopœmen, Philoctëte dans Vile de Lemnos (Musée du Louvre), La mort d'Abel, La Chaste Suzanne. Dans un de ses célèbres « Dialogues » composés pour la comtesse d’Albany, Paul-Louis Courier s’engage curieusement avec Fabre sur les questions d’art. D’une haute valeur, avons-nous dit, intellectuelle et artistique, l’homme social, ré-

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barba lif et caustique, était, hors de ses pairs, sin~ gulièrement difficile à vivre, ainsi qu’en témoignent surtout ses relations avec certains membres de la municipalité locale. Elles furent déplorables, et il voulut même les perpétuer, aggraver si c’était possible, en se nommant pour successeur, comme direclcur-conservateqr de tous ses dons, une personne (le marquis de Nattes) qu’il façonna tout hostile à cette municipalité. Voici seulement quelques échantillons de sa simple humour, les plus fortes de ses boutades étant vraiment impossibles à rapporter ici.

Un groupe de visiteurs, amateurs plus ou moins mondains, se trouvant dans son atelier, s’exclamait sur les beautés d’un ciel en le contemplant par la fenêire-chassis. « Oh ! quel spectacle! quelle merveille! Oh! ces nuages! ces nuages surtout!... Venez donc les voir, maître: Oh! n’est-ce pas ? Qu’en dites-vous? — Oui, fait-il, pas trop mal... comme nuages d’amateur. »

L’élève Férogio, élève des meilleurs, popularisé plus tard par ses petits sujets de genre, laissait percer déjà son peu d’inclination aux modèles d’un haut caractère ou de grandes proportions; ce dont était fort agacé le professeur qui, un jour, fait mouler son propre pouce, et, venu le placer, pendant la classe, devant le jeune homme et entre deux colossaux torse et tête antiques, lui dit : « Tenez! voilà bien votre affaire. »

Un peintre plus que médiocre lui soumet un spécimen de son savoir-faire avec un orgueil peu

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déguisé. « Alors, conclut a priori Fabre, si vous êtes content de ça, le trouvez bon, vous devez trouver bien mauvais tout ce que contient mon Musée. »

« J’ai reçu, dit une lettre, les éloges et les encouragements les plus flatteurs de la part de Fabre. Ce maître étant d’une franchise qu'on pourrait appeler parfois malhonnête, je n’osais lui montrer la miniature d’une jeune demoiselle de sir connaissance que j’avais faite heureusement très ressemblante et un paysage pris à Carpentras et venu ici. Cependant je finis par oser, et ma peur fut sur le champ changée en courage. Il trouva le portrait en effet très ressemblant, y compris l’expression de finesse et de mélancolie du modèle plus difficile à rendre. Il ajouta n’avoir jamais essayé, lui, qu’une miniature dans sa vie, et que c’était une horreur en comparaison de la mienne! Mon paysage lui fit dire aussi que c’était fort bien. Tout saisi et confus, je lui exprimai le regret de n’avoir que quatre à cinq heures à employer par jour au dessin et de ne pouvoir bénéficier plus fructueusement'cle ses précieuses leçons. Il répliqua qu’en continuant de ce nomDre d’heures à l’étude je pourrais aller loin. N’est -ce pas là de quoi donner confiance et élan? » Et, dans une lettre suivante : « Depuis les quelques jours que je me suis jeté dans le paysage, mon genre favori, je vois le maître rester auprès de mai pour me voir travailler et me répéter : « C’est bien, c’est très bien. » Cela me donne plus que du courage comme vous pouvez penser; mais il m’a vraiment

tourné la tête quand il a dit, d’après une de mes compositions : « Si vous n’aviez pas tant d’autres choses à faire je vous prédirais sûrement un grand succès; et vous savez que je ne suis pas complimenteur. » En effet, il n’est rien moins que cela. Sa franchise poussée jusqu’à la brutalité lui a fait décocher à son prochain, dansla conversation courante, des traits qui lui ont coûté cent mille francs, dit-il, à cause de leur excessive sincérité. Alors, je puis raisonnablement croire qu’il y a en moi de quoi former un paysagiste; et cependant... je ne le crois pas bien encore. Il faut voir si cette persuasion s’affirmera plus intime, c’est-à-dire surtout plus motivée par de nouveaux ouvrages, et alors nous pourrons viser à l’héritage de notre compatriote Bidault et abandonner celui de M. Comte, notre premier commis à la Recette générale. » En attendant, Laurens aborde, dans la lithographie et dans le lavis, le genre contemporain de Bourgeois, de Villeneuve, Jules Cognet, Boissieux, Rémond; comme il profitera successivement des exemples de Harding, de Bonington, Eugène Isabey, Calame, Hubert, de tous -ces maîtres dont il devait bientôt dépasser les uns et, un jour, égaler les autres.

Ici, au seuil de ce qui allait devenir, s’affirmer les véritables vie et carrière de Bonaventure Laurens, avant de pénétrer plus loin dans l’existence de l’homme et de l’artiste, nous interromprons le récit des événements quotidiens-, quitte à le reprendre ensuite à l’endroit même où il sera resté, pour ouvrir la parenthèse indispensable d’un chapitre, déjà

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trop en retard peut-être, sur le physique même de l’homme, sur son costume et sur certaines particularités qu’un biographe dûment documenté aurait tort de négliger.

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