‹ LaurensChapitre 8 sur 40 · CHAPITRE YI · texte numérisé non relu

CHAPITRE YI

Portrait physique Costume, Mœurs, Originalités

Au point de vue des facultés et des aptitudes de l’intelligence et du travailleur, la Nature avait fait de B. Laurens un de ses enfants gâtés; elle lui avait mis dans l’âme un sentiment exquis et passionné de tout ce qui porte un caractère de beauté, de grâce, d’élégance, et l’avait, en même temps, doué du pouvoir de reproduire avec une rare volonté et réussite d’exécution manuelle, surtout dans les formes les plus aimables de la femme et du paysage, ce qu’il percevait déjà si bien par l’esprit et par l’œil. Mais, capricieuse dans la distribution de ses faveurs, elle n’avait que peu réalisé en sa personne les avantages dont il se montrait si friand chez lesêtres et les objets soumis à son étude admirative. De bonne taille moyenne, la tête forte, exceptionnellementdifficileàcoifferhors commande, la poitrine et les épaules suffisammert bien éta-

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blies, des jambes de Juif-errant, l’ensemble du corps annonçait d’abord, il est vrai, une constitution excellente, toute assortie surtout à celle de l’esprit, et l’une etl’autre, de plus, maintenues dans l’hygiène d’un régime d’ordre et de modération sciemment mesurés à eux-mêmes et réalisant la perfection du mens sana in corpore sano. Cet heureux accord se manifestait et rayonnait pleinement sur un visage encadré de cheveux, de favoris en liberté et de grands cols de chemise relevés sans raideur, chiffonnés même à l’ordinaire et peu assujettis en outre par une cravate mal nouée. Quant au plastron de la chemise, il s’entrouvrait le plus souvent sans souci des convenances mondaines. Le front, largement modelé, le nez assez gros plutôt que fort, une bouche à lèvres charnues et humides, sous des sourcils fournis, des yeux gris-bleus sans trop d’éclat mais visant net et à fond comme une vrille malgré une infirmité de strabisme très apparente : ce tout s’harmonisait sous un teint frais, facilement coloré à la moindre sensation, et dans une physionomie à la fois rustique et distinguée, ferme et bienveillante. Un tel ensemble attestait particulièrement une individualité esthétique et scientifique faite des vifs contacts et spectacles du monde extérieur et des effets réflexes qu’ils doivent provoquer dans une organisation d’observateur, de philosophe et d’artiste. Ne fût -ce qu’une seule fois vu, on en gardait le souvenir physique et l’impression morale. N’oublions pas les oreilles de notre homme; car, de belles proportions et d’une correc-

tion de dessin pouvant être qualifiées de classiques, un peintre professeur les eut volontiers données pour modèle, et un phrénologue déterminées comme type caractéristique de « l’oreille du musicien. » Laurens allait volontiers nu-tête, intransigeant du chapeau officiel, auquef il préférait le feutre mou ou le vaste panama en contraste avec sa calotte d’atelier. Les mains n’offraient rien de très particulier sinon les traces trop négligemment sédentaires souvent des ingrédients du travail; mais elles étaient sans conteste des plus aptes à la plus vaillante et continue besogne qu’aient jamais accompli, entre et sous des doigts, la plume et le pinceau, le crayon et le burin, l’archet et le clavier de l’orgue ou du piano. La voix, sans avoir le volume nécessaire aux virtuosités du chant, et dont il y fut fait pourtant assez d’emploi, était remarquablement bien timbrée, sonore et douce à. la fois, surtout propre, dans l’usage de la parole, à l'articulation si justement recommandée par M. Legouvé, avec un accent également étranger aux duretés du marseillais et aux mièvreries du parisien. En ceci donc la voix et le parler n’étaient-ils pas encore, comme ils devraient l’être chez tous, il semble, une des manifestations les plus significatives de l’individualité entière? De tempérament inflammatoire, facilement en proie aux rhumes, aux éternuements comiquement prolongés, aux maux de dents, aux engelures, Laurens subit, vers le milieu de son existence, une. terrible crise, heureusement éruptive, mais qui lui laissa sur la peau une certaine

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rugosité. Très sujet à caution de la gorge, il fut atteint au cou d’une espèce de tumeur devenue d’aspect inquiétant vers les dernières années. Faut-il ajouter à ces détails, sans doute un peu beaucoup pathologiques, que la région sous-cutanée de son crâne fut aussi, comme une conséquence naturelle, on eut dit, de son activité et de ses fatigues cérébrales, fertile en kystes ou petites loupes qui menaçaient constamment de prendre des proportions énormes ? fylais son rationalisme habituel en tout lui suggéra le moyen de s’en opérer lui- même à temps par une méthode si simple d’ailleurs qu’elle intéressa sérieusement les hauts spécialistes de la chirurgie, ses collègues de la faculté de médecine de Montpellier.

Laurens ne chercha pas, tant s’en faut, à pallier par l’habillement et par les soins extérieurs donnés à sa personne ce qui lui manquait au point de vue des agréments physiques. On peut même constater que, sous ce rapport, sa négligence, s’accentuant avec l’âge, devint comme une sorte d’affectation. Cette opposition ou plutôt ce contraste entre l’abandon de l’homme et la délicatesse de l’artiste, entre le contenant matériel et le contenu moral, celui-ci d’une si rare et précieuse valeur, il ne songea jamais à le combattre, ni seulement à l’atténuer. Il eut même la coquetterie naïve de s’en faire comme une livrée pittoresque pour ses principes privés et ses habitudes philosophiques, autrement dit ses convenances domestiques. Nous ne tairons pas en passant, ne fût-ce d’ailleurs que pour mar-

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quer de quelques légitimes critiques la sincérité, d’autre part, de tant d’éloges risquant sans cela d’être suspectés de panégyrisme, qu’un pareil laisser-aller, poussé jusqu’aux limites de l’irrespectabilité de soi-même et des autres, désobligeait parfois les siens et les étrangers. Les amis pouvant le mieux en taire la balance et prendre leur parti étaient le plus indulgents, s’ils ne l’excusaient complètement en lui faisant grâce des exigences grandes et petites de la civilité puérile et honnête. Ils n'ont jamais marchandé devant ces désiderata le trésor dont était millionnaire ce grand seigneur de l’intelligence, alors qu’y restaient intactes toutes les distinctions à la fois de l’esprit, du cœur et du talent. Subordonnant, sacrifiant d’abord aux besoins spirituels et aux exigences d’un labeur sans trêve, il méprisait tout le reste pour mettre au premier rang la correction, la coquetterie et les séductions plus éclatantes de l’art. Tous les habitants de Montpellier, jusqu’à la classe populaire, qui le connaissait bien aussi, savaient de quoi il retournait sous cet extérieur de figure et de tenue plutôt originales qu’avantageuses. « C’est vrai que l’habit ne fait pas le moine, » disait au théâtre un spectateur du parterre passant en revue tous les beaux messieurs dorés garnissant les loges el le balcon : notables de l’aristocratie, de la finance et de la fashion. « Vous avez le secrétaire de l’Ecole de médecine, Laurens, qui a l’air, n’est-ce pas, de rien du tout, auquel, dans la rue, vous donneriez pas deux sous. Eh bien ! il est à lui seul plus capable que tous ces gens-là !»

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D’autre part, voici ce que lui écrivait Stéphen Heller, un de ses plus chers amis :

« Quant à votre extérieur, vous devez lui donner plus de soins. Un homme fraîchement rasé pense autrement et mieux que celui qui a une barbe de huit jours. Des souliers à la Gastil-Blaze risquent d’imprimer à l’esprit lui-même une allure plus lourde et plus pénible, sans ajouter le moins du monde à sa solidité. Prétendre le contraire, ce sont des farces. M. Bertini, le maître pianiste, depuis des années veut se donner du génie en laissant accumuler la crasse sur sa personne, Il porte du linge sale et des chapeaux invraisemblables. Il est mal peigné et peu lavé. Soit ! mais du génie, seulement de l’imagination, la moindre originalité d’art ? nenni, car il n’en a pas dans l’âme !... Vous vous soigneriez, vous vous dorloteriez même entre temps, et n’en seriez pas moins un homme aux idées élevées, distinguées, neuves, artiste musicien et peintre, écrivain érudit et sympathique. Il y a une différence, ne la faites pas trop grande à votre dam, entre ces natures qui ont besoin de tout le luxe imaginable en toutes choses et celles qui se laissent manquer du moindre bien-être et regardent comme un péché tout ce qui en approche. Votre treur .» (soit votre fidèle). — Mais notre homme, incorrigible et contempteur, réplique par cet axiome d’ascétisme bohème : «Le trop de soins donnés à la toilette est une sorte d’insulte à notre valeur morale ou intellectuelle. » Et finalement se chante, faut-il

J.-J.-B. LAÜRENS

dire qu’il se glorifie lui-même, paroles et musique, de la manière suivante :

Ma rédingote es' ben rasclade,

Mi pochi soun tou jour troucade i De mi soulié li courréjoun Toujour pendouloun, mau rejoun.

M’appeloun .

La creme dis espeyandras, Bonaventur dé Carpentras.

TRADUCTION

Ma redingote est bien râpée,

Mes poches sont toujours trouées, De mes souliers les petites Courroies Toujours pendent, mal rentrées.

On m’appelle . . . .

La fleur des loqueteux, Bonaventure de Carpentras.

Oui, il aimait, comme Napoléon (en quel point peuvent se1 rencontrer deux extrêmes!) les vieux habits et les vieux chapeaux. « Pour un cerveau qui travaille, pense aussi Victor Hugo (un autre extrême !) la pression d’un chapeau neuf est insupportable. » Lès effets et les conséquences de ce laisser-aller dans la mise en général et notamment dans la chaussure, se traduisaient maintes fois par des aventures et des mots qui trouvent ici une place trop naturelle pour ne pas en profiter; les classant ainsi d’ailleurs, comme toutes autres, suivant les divers chapitres de ce volume.

A une soirée de gala chez le préfet de l’Hérault, nos compatriote et ami Floret, Laurens venait d’accompagner au piano la ballade du Roi des Aulnes et La Religieuse par Schubert, dont il s’était fait l’initiateur, ainsi qu’il le fut successivement de Mendelssohn, de Schumann, de Brahms et de tant d’autres. Son jeune frère crut devoir s’empresser de l’avertir, à la sourdine, qu’il lui émergeait jusque dans les favoris quatre intempestives pointes de cols de chemise, au lieu de deux réglementaires.

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« Oh ! bien, fait-il avec un mouvement d'impatience, non autrement vexé, n’est-ce pas assez que, pour aller dans le monde, je passe une chemise fraîche, sans perdre encore du temps à dépouiller préalablement l’ancienne ! »

Le sculpteur D... vantait un hôtel de Tarascon en tout et pour tout : sa commode situation, sa belle vue, son excellente cuisine, son service... Ah ! ici, à l’exception d’une aussi complète qu’anormale incurie dans le cirage de la chaussure, ce qui ne pouvait manquer, disait-il, de me mettre quotidiennement en colère. « Et vous vous fâchez de cela ! s’exclama Laurens. Eh bien ! moi, je me fâcherais du contraire : avoir les souliers trop bien cirés. »

C’est sans doute une paire de ses souliers éculés et poussiéreux qui, non seulement ne fut pas jugée digne d’être cirée, mais encore fut jetée au rebut par un garçon de l’hotel Jacob, à Paris, où était descendu leur peu muscadin propriétaire. On ne parvenait pas à les retrouver ou plutôt à les reconnaître dans le tas, le garçon n’imaginant nullement, dit-il pour s’excuser, que ce pussent être ces vieilles savates de curé de campagne , venues là on ne sait d’où ni comment.

Voilà- t-il pas qu’avec l’habitude et la facilité à quitter des chaussures mal assujetties, il se trouva, un jour, descendant d’un wagon de première classe s’il vous plait, avoir échangé un de ses souliers avec la mule à boucle d’argent d’m haut prélat ! Ce compagnon de route, probablement de

même sans gêne que lui , dut être, de son côté, non moins étonné de trouver sa chaussure ainsi dépareillée.

Danjou, dont il fut faire la connaissance au clavier même de son orgue, à Saint-Eustache de Paris, ne put se pardonner, toute sa vie, de ne pas l’avoir de prime abord, et bien légitimement pourtant, à cause de son aspect extérieur, deviné et traité comme une personnalité remarquable à tant de dignes égards ; et il lui répétait souvent dans la suite : « Vous m’avez du reste donné là une bonne leçon pour ne jamais plus m’exposer, sur une simple mine, à être en faute le lendemain avec tout inconnu de la veille. »

Mais voici qui est encore plus caractéristique et d’un intérêt doublement historique. A Lyon, après une journée de courses et de travail aux environs, Laurens se présente, encore moins brossé, moins peigné, plus mal attifé, moins présentable donc que d’ordinaire, chez Joséphin Soulary, l’insigne poète sonnettiste, dont il avait, la veille, accepté une invitation à dîner. Il pénètre dans la maison et jusque dans la cuisine. Or, Mmc Soulary, brave ménagère, n’avait, jamais vu l’invité pour qui elle préparait pourtant avec zèle un menu appétissant. A l’aspect à la fois assuré et peu rassurant de l’intrus, elle est prise d’une frayeur subite, lâche tout et s’enfuit !... Elle ne reparaît qu’avec l’arrivée de son mari. On comprend les amusantes explications entre les deux époux et notre bonhomme d’artiste resté tranquillement dans le vestibule et occupé à dessiner.

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Plus tard, grâceau ruban de ia Légion d’honneur, il se trouvait un peu plus à l’abri d’aussi picaresques aventures, mais assez drôles encore. « Vous êtes sergent ? » le questionne un pauvre diable de rémouleur auquel il faisait repasser son couteau de poche. — Mais non ; je suis peintre. « De miniature alors ? puisque vous avez la croix... Ah ! il faut bien faire quelquechose pour nepass’ennuyer.» — « Saourias péréou escreouré ? » (Vous sauriez aussi écrire ?) lui fut-il demandé un jour par une jeune hile qui le regardait travailler dans la rue. Sur la réponse affirmative : « Alors , sé vouyas , pourrias tant bèn estré Fréré! (Alors, si vous vouliez, vous pourriez aussi bien être Frère ! (de l’Ecole chrétienne). Mais (nous traduisons du provençal) qu’estce que c’est donc que cette cocarde rouge (le ruban de la Légion d’honneur) que vous avez là nouée à la boutonnière ?... (En a parte) . Cela doit vouloir direque cet hommeest républicain ou païen. » (Eh! qu’est-ce donc pour vous, mon enfant, demande à son tour l’artiste, ce que vous appelez un païen et un républicain ? Le savez-vous bien ? La réponse se fait longtemps attendre ; puis, avec un ton de naïve horreur aussi craintif que convaincu, et en s’éloignant presque : « Républicain et païen, ce qui est la même chose, c’est de ne pas croire à la sainte Vierge. » C’était bien envoyé. Le pauvre Laurens faillit ne pas pouvoir s’en relever. Toutefois, il finit par répliquer avec un petit bout de sermon dont la morale instructive n’empruntait rien sans doute aux canons du Syllabus... Et, à tous pas,

combien d’anecdotes de ce genre dues à la fois à la simplicité et à la distinction de notre héros.

Pour tout dire cet espéyandra , aussi humble d’origine que peu mondain dans son costume et dans sa tournure, mena partout l’existence, excepté chez lui où il se retrempait en quelque sorte dans sa plus authentique expression, au sein de toutes les aristocraties du rang ou de la richesse, de tous les raffinements de luxe des sociétés les plus civilisées. Nous clorons sur ces détails la description semidrôlatique de la personne réelle de Laurens, pour y ajouter celle de la galerie, tout à fait digne de mention, de ses portraits peints ou dessinés à diverses époques par divers artistes.

Il ne s'agit plus maintenant que de la tête du personnage, laquelle, indépendamment de l’originalité de son ensemble, disaitdéjà bien d’elle-même qu’on n’avait pas affaire au premier venu. Mais on va la voir copiée ou interprétée, c’est-à-dire brossée, crayonnée ou modelée par un chacun, qui lui applique et associe pittoresquement et moralement l'impression personnelle de son propre angle visuel àl’angle saillant du modèle. Parmi ces portraits il y en a bien une demi-douzaine d’essentiellement significatifs. D’abord, le premier en date, et malheureusement perdu, celui par Vidal, qui a peint Laurens encore jeune homme, de grandeur naturelle et plus qu’à moitié corps, avec redingote verte à col rond, gilet à raies jaunes et noires, une pervenche à la main. On ne l’a du reste guère connu que roussi par un poêle trop rapproché. Viennent ensuite

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un agréable dessin pastellisé, par Coûte!, et les deux qu’exécuta Alexandre Cabanel une première fois, vers 1 840,, encore enfant presque, avant son départ pour Paris comme lauréat pensionnaire de la ville de Montpellier. Le modèle est représenté romantiquement en manteau, dans une pose méditative et sur un fond de vitraux et d’orgues d’église (cette toile, commandée par son amie, Madame Marès, figure au musée de Carpentras). Une seconde lois, en 1851, au moment où l’auteur rentrait de l’Ecole de Rome, il l’a dessiné à la mine de plomb. Après, c’est un médaillon (l’original de la photogravure placée en tête de ce volume) par le peintre et sculp teur Joseph Félon; œuvre très serrée, fouillée d’exécution, avec un sentiment d’ornemaniste non sans raison dans ce genre d’interprétation. Enfin c’est un croquis anecdotique par Paul Flandrin.

Eh bien, ce qui ressort le plus, c’est à retenir de ces divers documents iconographiques, quoique à un degré différent, c’est l’âme d’artiste de J. B. Laurens, si pénétrée et si pénétrante ; et le même caractère apparaît également, parfois peut-être avec plus de bonhomie ou de familiarité, dans les traductions photographiques. Mais où cette âme revit toute noble et immortelle c’est surtout dans le crayon tracé par Cabanel (qui lui a donné un digne pendant dans le portrait du frère Théophile, que possède le musée Carpentrassien.) 11 faut crier au miracle en voyant comment, avec une simple pointe dégageant quelque peu de poussière de mine de plomb, la vision esthétique et l’habileté de main

d’un grand artiste peuvent atteindre au sublime, le produire à la fois aussi idéal et réel par l’évocation et la fixation sur une simple feuille de papier de tout ce qu’il y a d’intellectuel et d’élevé dans le pittoresque personnel de son modèle. Ce tout, opéré par la jonction de deux natures supérieures, y résume, dans lapins exacte ressemblance de l’une, traits et physionomie, et dans une sorte de transfiguration par l’autre, l’éclat et le rayonnement du dehors de leurs deux âmes, du moi intime de chacun.

Nous ne croyons pas exagérer ; le lecteur s’en convaincra sans peine s’il a jamais la bonne fortune de nous contrôler sur pièces. Il jouirait, en plus, de la vue du seul rival sans doute que l’on puisse trouver à ce portrait, celui de Madame Laurens par Paul Flandrin, qui est encore un idéal de vérité et de vie magiquement réalisé avec un moins que rien de moyens.

A la suite de la ci-dessus sérieuse galerie, indiquons, et pourquoi pas ? l’album d'une centaine de charges, un peu irrévérencieuses si leur comique était moins franc, consacrées à son grand frère par son plus jeune frère Jules. Ce sont des croquis coloriés la plupart et commentés de titres et légendes sur les faits et gestes du senior; lequel ne cessait de les réclamer, commander avec insistance au Junior: affirmantque leur vue permanente contribuait à l’hygiène et à la longévité de sa vieillesse. Elles allaient même jusqu’à le jeter dans de véritables convulsions de fou rire et de larmes, auxquelles il

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était prudent de le soustraire; ce qui dépassait le but de la chanson des rues et des bois :

« Le rire est notre meilleure aile.

Il nous soutient quand nous tombons.

Le philosophe indulgent mêle

Les hommes gais aux hommes bons. »

En tout cas, l’album était tenu jalousement sous clef comme un trésor, pour n’être, non sans quelque réserve de singulière dignité et d’amusante parcimonie, livré que feuille à feuüfe, aux personnes les plus favorisées de la famille et de son entourage intime. Encore fallait-il y prendre mystérieusement jour et heure.

A côté de tous ces titres scientifiques, artistiques, intellectuels en un mot, à une biographie ; à côté de ces dons et de ces talents qui ont tant produit, Laurens se présente, comme homme privé, avec une personnalité si marquée qu’elle est digne d’attirer l’attention du portraitiste psychologue, du romancier, du nouvelliste ou du conteur.

Rien de plus tranché, sur la moyenne, sinon la généralité banale, que son caractère, ses idées pratiques, ses goûts et ses habitudes, ses mœurs, sa vie courante et ses aventures. On peut ajouter que, chose assez rare dans ces conditions parfois excentriques, sa moralité et sa correction exemplaires dans les rapports de famille et dans les devoirs professionnels ne forment qu’un contraste frappant mais nullement une opposition avec certaines irrégularités de manières et de costume dont nous avons donné un aperçu. Dans le milieu

d’où il est. sorti, dans ceux qu’il a traversés, où il a séjourné, en y portant l’empreinte de sa vie, il n’a cessé d’offrir au prochain, toujours pour lui aussi affectionné que respectueux, un personnage, un type restant fort sympathique aux diverses appréciations, mais dont la rareté et l’accent lui ont pu valoir, tous comptes faits, ce boni d'être qualifié d'original. Eh bien soit, original, oui véritablement original, dans le bon sens du mot (car il en a plusieurs d’assez équivoques) ; original de la plus flatteuse manière. Sthendal n’a-t-il pas dit, en effet, comme pour confirmer le cas présent, qu’en arrivant dans une ville de province, si peu dût-il s’y arrêter, il ne manquait pas de prendre d’abord des informations pour pouvoir se présenter à la plus jolie femme et à l’homme passant pour le plus original ? Il pensait que la femme devait au moins charmer sa vue, et que l’homme devait sûre-* ment l’intéresser par une supériorité quelconque. Oui, un original tel était bien Jean-Joseph-Bonaventure Laurens, de Carpentras ; original d’une originalité dans le moule de laquelle peu d’hommes risquent d’avoir été moulés, et que des efforts artificiels ne sauraient encore moins atteindre ; original donc qui a hautement satisfait et émerveillé tous les Sthendal qui l’ont coudoyé. Durand-Gréville termine ainsi son «Etude». «On dit parfois avec regret qu’Alexandre n’a pas eu d’Homère : au moins a-t-il pu s'en passer. A défaut d’un Homère, J. -B. Laurens était digne de trouver un de Balzac qui mît en pied son originale et sympathique figure. »

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Il est peut-être plus aisé au biographe qu’au peintre ou au sculpteur de donner d’un personnage une reproduction où se fondent et se pénètrent fidèlement le côté physique et l’expression morale. Son cadre, plus étendu et essentiellement facultatif, se prête à la flexibilité et au mouvement des lignes. Sous la plume les traits n’ont pas besoin d’être fixés d’un coup : ils s’accentuent graduellement en se calquant sur les faits qui se succèdent. Nous avons déjà indiqué quelques-uns des côtés qui caractérisent notre héros. Nous allons en rassembler quelques autres encore. De nouveaux éléments seront fournis par la suite du récit. Espérons qu’alors, notre travail terminé, nous aurons mis sous les yeux du lecteur un tableau lui permettant de se représenter avec une exactitude suffisante la personne intérieure comme les traits extérieurs de l’artiste carpentrassien. Or cet artiste était, sinon par ses études, du moins par ses tendances, un philosophe. Sa philosophie, il l’avait puisée dans les leçons d’Anrès qui faisait partie du clan libéral, et, comme son maître, il n’aimait pas le clan clérical et ultramontain. Ainsi qu’un grand nombre de ses concitoyens, nous l’avons dit, il subit l’influence des théories sociales et sentimentales plutôt que politiques de Y Emile, de La nouvelle Héloïse, des Con fessions. Mais s'il aimait la liberté il déplorait les excès commis en son nom. « Cette jeunesse tant vantée, écrivait-il, cette liberté qu’on désire tant n’ont pas répondu à l’idée que je m’en étais faite. Certes la cause des libéraux n’a pas été souillée

d’un seul crime depuis la révolution de 1830 ; mais elle a été déconsidérée par une espèce de désordre matériel et moral auquel je n’ai pas adhéré. Je voyais avec bien du déplaisir des hommes savants, sages et qui ont voué leur vie à la cause de la liberté actuellement traînés dans la boue comme des traîtres par ceux qui les avaient encensés à peine deux ans auparavant. En vérité je vois un parti pour qui la liberté n'est autre chose que la désorganisation complète de la société à son profit. Ces idées sont peu agréables, mais elles viennent peu souvent à mon esprit, occupé heureusement de pensées plus attrayantes. » Philosophe ému et non moins spiritualiste, il avait l’idéal, la conscience et la morale de toute vraie philosophie, le culte de toutes les humanités. Mais son savoir et à la fois sa bonhomie, aux antipodes des crédulités, des dogmes, des catéchismes et des pratiques religieuses, leur opposait humblement son habituel « Qu’en sait-on ? » et, plus affirmativement si l’on peut dire, un « On n’en sait rien. » En revanche, devant les merveilles qu’il admirait en artiste et en poète, et qu’il avait étudiées en savant, il croyait profondément à une loi de création et de transmission, à une moralité de causes finales ou conscience des éléments. Il comptait avec elles, il en parlait fréquemment, mais il n’en plaçait pas moins un point d’interrogation devant le grand Inconnu, loyer de forces et d’action incommensurables ! Ce spiritualisme philosophique, il le transformait de plus en plus en idéalisme dans l’Art, mais idéalisme

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toujours cherché dans La nature et adéquat à une perfection du vrai et du bon, sans aucune promiscuité avec les systèmes, les conventions et les recettes artificielles d’une école ou de la mode. Quant à la médecine officielle et infaillible, pour le dire en passant, il y crut et en usa d’autant moins qu’il vécut plus longtemps dans un de ses sanctuaires mêmes, au milieu et comme en famille de ses grands prêtres, qu’il ne se gênait point trop, avec un sourire d’augure, de qualifier de charlatans.

Certains esprits, au moins différents du sien, paraissent sincèrement regretter ce qu’ils ont appelé un peu trop net son scepticisme. S’il n’y a qu’à en faire honneur, a-t-il été dit, à l’inaltérable attachement et à la reconnaissance de l’élève pour le vieux maître et ami Anrès, on pourrait désirer qu’un fonds de doctrine d’un caractère plus affirmatif se fût allié à sa foi artistique et à son culte du beau. Il ne se soucia pas autrement que par le doute ou la réserve des choses de l’au-delà. Absorbé par trop de préoccupations diverses il ne se donna pas le temps de raisonner ce scepticisme qui fut oui ou non une lacune dans son existence si bien remplie par tant de côtés. Peut-on, répliqueronsnous, en moins rétrécissant le sens du mot, appeler sceptique celui dont la philosophie croit aux plus nobles et aux plus beaux sentiments de l’âme, les possède en son cœur et les pratique de sa main; dont l’esprit s’attache passionnément aux plus hautes aspirations et au culte de tout ce qui est grand ou charmant ? N’est-ce pas justement parce

qu’il croyait à cela et en composa sa vie en artiste éminent, en homme privé, en citoyen parfaitement honnête et surtout en savant, qu’il confessait humblement son abstention vis-à-vis des affirmations dogmatiques et des articles de foi édictés ? Je vois, je sens, j’agis, mais je ne sais que je ne sais pas. Non, on n’est pas sceptique ainsi, à moins d’entendre exclusivement le mot suivant l’esprit et la lettre d’un disciple de religion. Mais, par exemple, voici un point curieux. « Les petites contradictions des grands artistes veulent être indiquées comme le reste, » pense le moraliste et le prosateur-poète des Misérables. A plus forte raison donc doivent l’être les extrêmes de ces contradictions. Cet esprit deLaurens, foncièrement clair, droit et libre, c’està-dire libéral dans toute l’étendue et la portée de l’expression, n’excluait, grâce à l’immixtion étroite de l’Art, ni les rêves ni les plus tendres poésies de l’imagination: mais il faut avouer qu’avec cette simultanéité d’instincts et de besoins impérieux, il se produisait parfois, sur leurs frontières mal limitées, certaines offenses à la logique. Ainsi, entre autres, on le vit collaborer comme organiste, presque toute sa vie, avec une passion et un zèle absolument gratuits, aux manifestations du culte même d’une religion dont sa philosophie répudiait les formes constituées et les procédés d’expansion. C’est ainsi encore qu’il donna un canon en premières étrennes de luxe à son petit-fils, alors qu’il considérait l’objet comme le premier et le dernier mot de cette abomination de la désofation : le milita-

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risme et la guerre. Aux observations malicieuses de son frère terrible Jules, il répondait en proclamant l’avantage inappréciable d’avoir à sa toute disposition un tel instrument que l’orgue, y joint la direction d’un chœur de belles voix de jeunes et jolies congréganistes; et combien les formes d’un canon et de son affût présentent une heureuse silhouette ! Puis, lorsque se targuant, comme explication et preuve de son parfait et inaltérable équilibre de corps et d’esprit, d’être ,modéré en tout , le frère terrible ripostait à la cantonnade >« excepté en consommation de papier, en production d’aquarelles et en dimensions de cols de chemises. » Il portait en effet excentriquement, quoique s’en défendant mal, des cols de chemise à l’ancienne mode de la Restauration. Toute une après-midi, à Montmorency, chez les frères Flandrin, circonstance solennelle et digne de l’histoire, Ingres et Laurens présentés l’un à l’autre, ces deux têtes encadrées de grands cols s’étaient contemplées entre elles. Junior y trouva le sujet d’une des meilleures charges.

L’/iomo duplex ne se montrait-il pas aussi en lui dans ce mélange d’esprit et d’aptitudes très élevés, sévères ou mélancoliques, et dans son goût non moins particulier de la note comique ou même rabelaisienne ? Avec le fond d’une vive et longue amitié pour Castil-Blaze, cet avatar moderne du grand rieur, et pour Paul Flandrin, et y joignant une haute estime de leurs nobles valeurs artistiques, les deux joies à coup sûr les plus marquées

parmi toutes ses relations lui vinrent de la verve ultra-méridionale du premier et des histoires d’atelier illustrées de charges à la fois si fines et si folles du second. Elles mériteraient assurément d’être publiées à côté, par titre égal sinon supérieur à celles de Topffer et au-dessus de celles des Mars et Caran d’Ache. Il aurait beaucoup manqué à mon existence, revenait-il à dire fréquemment, de n’y point connaître Castil-Blaze. Voici en quelstermesil lerésume dans une lettre de présentation à Anrès. (Celle-là même à laquelle ce volume emprunte son autographe). « C’est un excellent homme et qui fait de la musique et de la poésie provençale d’une manière magistrale. Il aime la vie des champs et les mœurs rustiques au moins autant que le monde parisien où il est très répandu.. Vous causerez ensemble patois comme deux illustres maîtres... Si vous avez quelquefois des noirceurs dans les idées allez trouver Castil-Blaze, et ceBabelais de Cavaillon vous guérira. » On voit bien par là que si Laurens appréciait par-dessus tout les productions sublimes ou exquises de l’Art, il goûtait aussi sensiblement, en leur place, celles de la caricature. Après une semaine de Phidias, de Baphaël ou de Flaxmann, il ne dédaignait pas un lundi de Daumier ou de Traviès. On sait d’ailleurs que Ingres, ce pontife incorruptible du Beau, s’arrêtait volontiers devant une feuille du Charivari dessinée par ces artistes et leur trouvait même un réel mérite. Ce culte de \ la Beauté, depuis l’antique jusqu’aux dernières expressions du joli moderne, Laurens en voyait et

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respectait fanatiquement l’objet surtout dans l’être féminin, enfant, jeune fille ou femme ; mais c’est là un sujet précisément auquel sera consacré plus loin tout un chapitre pour y être traité à fond. Laissons-le, pour le moment, se désopiler avec des caricatures, des farces de vaudevilles et jusqu’à des pantomimes foraines. En littérature proprement dite ou soi-disant, à côté des Idylles de Gessner, traduites par Anrès^ et de Paul et Virginie, il se régalait de certaines pièces de poésie naïvement grotesques. Citons, entre autres, celle d’un certain Frontin d’Avignon, ayant concouru pour une inscription à placer sur le piédestal d’une colonne en l’honneur de Pétrarque, au bord même des eaux de la Sorgue. Sue par cœur, Laurens se délectait à en débiter des fragments, et nous-même ne résistons pas à la tentation de transcrire le suivant:

Pétrarque, de Vaucluse considérant le lieu,

De la félicité il se vit au milieu :

D’avoir mis sous ses yeux Timmense source d’eau, Tellement abondante qu’elle porte bateau.

Cet Apollon profond aima sans cesse Laure,

Celle qui en beauté fut l’émule de Flore 1 Par d’étonnants sonnets, amoureux, magnifiques, Tellement éloquents qu’ils sont d’un genre unique, Pétrarque fut mis par les historiens Au nombre des grands poètes italiens .

De ce département Vaucluse fut le nom.

Et son digne préfet Marc-Antoine Bourdon.

Avignon eut pour son maire Puy Thivelier, Colîinet, les adjoints d’aujourd’hui.

Etc., etc. . .

Le comble, ajoutait-on en étouffant de rire, c’est que la chose ne fut repoussée par le jury littéraire (!)

de la commission, plein d’ailleurs d’éloges et de regrets, que comme étant un peu trop longue.

Plus haut déjà, a été exprimé le regret, la crainte au moins, que Laurens n’ait pas apprécié toute la valeur de la forme littéraire, de sa plastique même, qui est, en somme, le vêtement artistique de la pensée. La poésie en particulier, il paraît ne l’avoir comprise et admise qu’à titre de versification, de couplets à mettre en musique. Lui», si intelligent et amoureux de la forme et du pittoresque en peinture, en musique, du nombre, de la mesure et du rythme, il n’en faisait cas que très superficiellement en littérature, cette pourtant aussi architecture et sculpture des idées. Fermé ou indifférent à la technique de l’art littéraire, pour lui le mot n’était pas cet être vivant qu’il est chez tout grand poète ou écrivain. Il n’eut pas cru, comme saint Augustin, et sans doute comme Lecomte de Lisle et Flaubert, qu’une syllabe de Yllliade pût être douée, à un moment donné, d’âme et de vie. Toutefois, pour goûter à tout et beaucoup s’assimiler, pardon de nature et par acquisition de la volonté et du travail, il possédait ce qu’on pourrait appeler une collectivité d’âmes. Michel-Ange, çculpteur, architecte, peintre et poète, dont on a dit qu’il avait trois et quatre âmes auxquelles il faisait appel pour exercer ses divers arts ou formuler sa pensée. Toutes proportions gardées, combien notre homme ne se composait-il pas de ces foyers de sentiments! Ses facultés ou moyens de les“exprimer dans des productions toutes marquées d’une véritable valeur s’en déçu-

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ploient alors avec une conscience absolue et une ardeur incessante. Cela s’opéra d’abord parla connaissance des langues provençale, latine, française, italienne, allemande et anglaise, des sciences naturelles, la Géologie et surtout la Botanique; ensuite par la pratique de la musique, de la peinture et de la littérature, celle-ci au moins comme traduction de son être philosophique et de son Cosmos artistique. A côté de ces constatations, on a de la peine à ne pas oublier qu’il eut en même temps l’âme de ce métier de bureaucrate qu’il exerça pendant une soixantaine d’années, de façon supérieure et sans préjudice à cette autre âme encore, celle que vous font les voyages.

Pendant une semaine de courses pittoresques et romantiques, vers 1835, entreprises en compagnie de son collaborateur, l’éminent archéologue Jules Renouvier, d’un géoloque, Pittore, d’un poète, Canonge, et du peintre Férogio, Laurens étant, lui cinquième, le meneur de la bande, mille sujets de recherches et de trouvailles, mille curiosités et questions à satisfaire se présentaient à chaque pas. Or, les rochers, la végétation, les ruines, l’histoire, les accidents atmosphériques, les gens, les bêtes, les récits de toutes sortes fournissant au De omni re scibili et de quibusdam aliis de Laurens l’occasion d’explications, de réponses des plus pertinentes : « Mais vous êtes donc le père de la Nature ! » s’écrie le plus émerveillé des touristes. Et ce titre distinctif entre tous, qu’il acquierait ainsi comme un héros sur le champ de bataille, resta désormais attaché à

son nom; tellement que bien des gens, ne l’ayant d’ailleurs jamais approché, ne le connurent pas autrement.

Dans la suite, après avoir augmenté indéfiniment ses connaissances et ses productions, après avoir accru ainsi non seulement son savoir et, naturellement, les occasions et le besoin de le mettre en évidence, on ne devait pas manquer de le taxer de quelque pédantisme ; mais l’accusation, certes sans portée ni gravité, ne pouvait provenir que de la part... de qui ? eh ! pardi, de celle de ces hommes de troisième ordre, lesquels n’ayant jamais rien vu, rien appris ni rien fait ne sauraient comprendre ou bonnement admirer ceux du premier.

Maintes fois, dans les réunions de Félibres plus ou moins plénières mais toujours débordantes d’exubérance méridionale, on remarquait la présence de Bonaventure Laurens, la réserve et la modération mêmes. S’il laissait échapper alors un mot, un geste où on pût voir le désir à peine manifesté d’émettre quelques paroles, le Capoulié Mistral, plein de prévenance pour ce confrère vénéré et affectionné, s’efforçait en sa faveur de dominer le tumulte de l’assemblée et la conjurant de faire silence : « Ecoutons tous Laurens, disait-il ; car il ne peut jamais parler que pour dire quelque chose d’excellent en soi et de profitable pour nous tous.» A propos de sa personne, de ses paysages du Midi et de ses figures d’Arlésiennes, le chantre de Mireille lui adressait, en juin 1852, une longue pièce de vers, inédite encore sans doute, qu'il faudrait toute rap-

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porter, et dont voici deu un diplôme d’Iionneur.

Oh ! se sabiès coumé sautère Quand mé diguéron: aco’s’éu!

E subretout quand amé ieü Tan simple e dous te sentiguère.

Tout aco din ti 1res tableu Vieu e boulego e richounezo, E la Prouvenco beluguejo Y mendre co de toun pincéu !

quatrains, équivalant à

Oh! si tu savais comme je sauta1 Lorsqu’on me dit : c’est là lui !

Et surtout quand avec moi Si simple et doux je te sentis!

Tout cela dans tes frais tableaux Vit et remue et sourit doucement Et la Provence scintille Aux moindres coups de ton pin- [ceau !

Du reste la figure, les traditions de Laurens resteront légendaires à Carpentras et à Montpellier, au moins pendant plusieurs générations. Elles donneraient lieu à un recueil d’anecdotes et d’observations susceptibles de mettre en vive lumière les mœurs et l’esprit des artistes, tels qu’on en trouve par exemple dans les récits d’un Paul Flandrm ou d’un Alfred Arago, et dont bon nombre, soit sur Bonaventure soit d’après ces derniers, ont été recueillies et publiées sous le titre de La Légende des Ateliers, par Jules Laurens. En veut-on quelques échantillons pris au hasard ? Des pages importantes, et surtout relatives à la Peinture et à la Musique, devront trouver leur place parmi celles consacrées plus loin à ces deux catégories.

Dans une exploration scientifique sur le Mont- Ventoux, où il était chargé d’une partie des très modestes victuailles, sept gros oignons, Laurens, se trouvant accidentellement séparé de ses compagnons et pressé par la faim, les dévore tous les sept, sans avoir la ressource indispensable ni de boire ni de pouvoir y joindre du pain et du sel.

Passionné pour la salade, avec laquelle il ouvrait, à la provençale, le dîner de chaque soir, il souffrait, quand il était invité au dehors, de ne la voir intervenir qu'à titre de menu condiment en même temps que le rôti. Il lui arriva plus d’une fois de ne rien manger jusque là. Bien mieux, voici que, prié à un repas en société de nombreux et assez cérémonieux convives, on fait appel pour préparer ce plat à son talent tout technique et en rapport avec son goût bien connu. Or, au cours même de l’agréable opération, il goûte subrepticement une feuille, puis deux, trois, et, aussi distrait qu’André Ampère et non moins goulu qu’une chèvre, il continue décidément jusqu’à la dernière. Il essuye enfin le saladier à fond, et ne revient alors de sa lèse de toutes convenances qu’au moment où la stupéfaction des assistants fait place à la plus hilarante gaifé. « Ah! fait-il, sans trop de honte ni d’excuse, c’est que au-dessus de tout ce que vous mangez là, vous autres, la salade est de beaucoup ce que je préfère.»

Il scandalisa, par exemple, et désobligea profondément la femme d’un de ses amis chez lequel il avait dîné en petite fête intime, et où, pour bien marquer sa prévenance, Madame s’était appliquée, en ménagère habile et bien au courant des goûts de son invité, à confectionner elle-même les entremets, les plats sucrés et gâteaux du dessert. Au sortir de la maison, peu après celui de table, car il rentrait et se couchait le plus possible de bonne heure, à moins d’exécution musicale, ses deux hôtes, qui le suivaient tendrement de l’œil par leur

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fenêtre donnant sur la rue, le virent entrer directement chez le pâtissier d’en face, au coin du boulevard Montparnasse et de la rue Vavin, et s’y empiffrer d’un supplément de tartelettes aux pommes. En ces fréquents de ce genre il s’autorisait volontiers d’ailleurs de la seconde partie au moins du dicton prétendant que tout musicien aime les femmes et le sucre.

Il appelait le café au lait, pour lequel il avait un appétit vorace, son « meilleur repas. » Quant au café lui-même il en prenait avec une dévote concupiscence tout le long de l’après-midi et de la soirée, à la moindre occasion, raison ou prétexte, aussi bien chez lui, où il le moulait de sa propre main, que chez ses amis, dans les cafés, dans les buvettes, partout ; le dégustant d’ailleurs à très petites doses et le préférant assez clair pour avoir à l’additionner souvent d’eau. Mais sa véritable « ivrognerie » comme il le proclamait ainsi lyriquement, c’était l’eau, l’eau pure, qu’il lampait ou sirotait du matin au soir à toutes les carafes, à toutes les fontaines et sources, et sans manquer jamais de s’exclamer de satisfaction et de reconnaissance.

En revanche de toutes ces sensualités, sou horreur du tabac, qui peut être qualifiée pathologiquement de misonicotine, était extrême. On lui présente, un jour, le directeur d’un grand établissement municipal, à titre surtout d’amateur passionné et pratiquant de peinture. « Ah ! vous peignez, fait-il : voilà qui est fort bien ; mais vous fumez aussi, voilà qui est fort mal, car vous empes-

tez le tabac. » «Je fume énormément, c’est vrai, balbutie le tumeur assez déconcerté, et qui, voulant s’excuser, ajoute déplorablement: je confesse même y prendre un grand plaisir. » « Eh bien, lui est-il répliqué, je ne vous en fais pas mon compliment.» Il subissait toutefois, par force hélas ! le cigare ou la pipe de tel professionnel ou amateur exécutant de musique ou de peinture chez lequel on jouait du Bach ou du Mendelssohn et où posaient des modèles à dessiner. D’ailleurs, toujours par amour de l’art, ne fréquenta-t-il pas surtout un grand nombre d’allemands, donc d’intrinsèques fumeurs.

Notons encore que, causeur tout disert et charmeur qu’il était, les longues discussions, jugées d’avance par lui irritantes et inutiles, lui déplaisaient fort. Or, une fois son opinion exprimée, il coupait l’herbe sous le pied des batailleurs parle mutisme : ce qui, à tout prendre, n’estpas la moins efficace façon de les y réduire eux-mêmes. Plus on discute, pensait-il, plus on est loin de s’entendre.

Extrêmement frugal et sobre de grosse nourriture, n’ayant à peu près jamais, par tradition de famille du reste, connu le goût du vin, il se vit adresser en même temps que des admonestations sur sa toilette, celles qui suivent sur son régime en général d’esprit et de corps. « Je vous avertis, cher ami, vous tomberez malade, car, outre vos travaux multipliés, vos occupations incessantes, vous êtes d’une sobriété qui approche la famine. Pardonnez-moi de m’exprimer ainsi ; mais ça me pèse depuis longtemps, et il faut que je le déclare

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enfin. Vous vivez mal, vous vous nourrissez mal ; un esprit continuellement tendu comme le vôtre, toujours en exercice et jouissant toujours de ces plaisirs de l’imagination si énervants, un pareil esprit, dis-je, a doublement besoin de fortifier le corps, cette misérable machine, sous peine de la voir mettre en pièces par l’esprit même qui l’use, l’abîme et doit l’anéantir. Et voilà ! pensez-en ce què vous voudrez ; je vous ai dit mes opinions et jugement. Plût au ciel que vous vous en repentissiez, de vos manies d’anachorète !» Est-ce là assez bien sermonné ? oui certes ; mais ce tut sans portée sur ce diable d’homme qui, par des moyens autres, si propices à ses occupations, celles-ci ne l’étant pas moins à son régime matériel, et sauf quelques accidents externes, atteignit sans maladie, corporelle ni dépression intellectuelle l’âge patriarcal de quatre-vingt-dix ans. Toujours également vaillant de toutes ses facultés jusqu’à ce terme extrême, il n’eut à constater sur lui-même la progressive et malgré tout irrémédiable vieillesse qu’à de l’affaiblissement dans les jambes et à une inclination plus prononcée pour la soupe et pour le lit, « ces deux si bonnes choses, estimait-il, s’il en fût jamais au monde ! » Devant une telle verte et triomphale vieillesse, l’admiration de Paul Flandrin, voyant Laurens aller venir avec son inséparable gros parapluie de moine romain, s’écria : «Mais vous êtes « l’Hercule Farnèse » en personne... y compris sa massue ! » Si tout en s’inclinant devant sa* belle et inaltérable santé, des personnes plus ou moins aris-

tocratiques d’un monde où l’on n’a à faire que se soigner, lui recommandaient de les imiter et lui demandaient avec un jaloux étonnement: « Mais vous n’êtes donc jamais malade ? » il répondait : « Malade c’est bon pour vous; moi je n’en ai pas le temps. » Somme toute il était bien, de ses chair et os, de cette race latine, de ces organisations éprises et jouisseuses de tout, se l’assimilant facilement mais sans pouvoir ou vouloir se laisser absorber exclusivement, comme une proie sacrifiée, au surmenage d’une seule passion ou d'une seule spécialité. Ses dons divers de l’esprit et du corps puisaient leurs forces chacun dans sa mesure et dans sa pondération réciproque envers les autres, à la fois limite et forces, et là sans doute étaient le secret et le nerf de cet hygiénique équilibre physique et moral, decette longue et productive carrière.

Au cours de tant d’années et parmi tant de gens, Laurens dut voir disparaître, au jour le jour, à peu près tous les contemporains de sa naissance et la plupart des compagnons de sa vie et de ses travaux, souvent plus âgés que lui. Il connut donc, déjà loin de passés et même au cœur d’un présent très animé et dans son entourage immédiat, pouraffec tueux et affectionné qu’il fût, l’inévitable isolement de la vieillesse. En 1878, il était devenu veuf d’une femme dont il a conservé un souvenir profond de reconnaissance pour tout ce que lui ont valu ses mérites ; et huit ans après, il perdait sa fille Rosalba, celle que, sur la vue de ses dessins, Ingres qualifia

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de « Fille du Guaspre. » Elle était née à Carpentras le 2 janvier 1828. Ce ne fut pas là la seule grande, mais ce fut sans doute la plus grande douleur de sa vie. Le passé qu’on ne recommence plus il y revient alors par les attaches du cœur et de la pensée et avec une rétrospectivité progressive et intense. Il s’efforça de revoir et de faire revivre les dernières réalités et les souvenirs de son enfance, toujours éveillés en lui par les sentiments et toute la constitution même de l’être /Originel. La retraite à Carpentras de son frère favorisait de plus en plus fréquentes visites au pays natal. C’est là qu’après sa mort devaient venir aussi se retirer ses deux petits-enfants, y transportant et soignant, avec un respect et une intelligence adéquats à leur valeur, les collections et l’outillage de sa vie artistique. Que n’est-il venu lui-même prendre, ainsi qu’il en exprima Tardent désir et le regret, son dernier quartier sur ce sol maternel et au milieu de concitoyens qui l’aimaient et Thonoraient comme leur plus complète chronique vivante ! Ses jours s’y fussent peut-être prolongés. Bien heureusement toutefois il a voulu et pu, deux à trois ans avant sa mort, effectuer le don de la plus grande partie de ce qu’il avait destiné en legs à ses compatriotes. Sous ses yeux, de ses propres mains presque, a été installée la section musicale de ses collections dans la salle qui porte son nom. L’origine carpentrassienne, qui comptait pour beaucoup dans son genre d’individualité et s’y répercuta très vivement sur le tard, lui fut toujours chère, même à travers les

accidents et les développements les plus étrangers au point de départ. N’ayant quitté le pays, il est vrai, que vers la vingt-huitième année, son cœur et sa pensée ne cessèrent de s’y reporter. Dans le dernier tiers de sa vie de fréquentes visites, de petits séjours l’en rapprochèrent encore. lise replia ainsi pieusement sur le passé et sur lui-même.

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