LAURENT, LE DUC ALEXANDRE
Pendant ([uc le Duc referme doucement la porte et met la clef dans sa poche, Laurent,qui semble mettre en ordre les papiers épars sur la table, ne le perd pas de Tue, du coin de l'œil.
LAURENT, à part.
C'est bien lui.. . pâle encor d'une nuit de débauche. Rentrant furtivement par cette porte à gauche. Comme un loup ravisseur, qui, surpris par le jour. Pour regagner son fort, honteux, prend un détour.
LE DUC
Que dis-tu là, Laurent? |
LAURENT, se levant. \
Je dis que votre altesse Est en retard.
LE DUC, se jetant dans un fauteuiU C'est vrai.
Il bâille ot s'étend cijjnmc un homme fatigué de plaisir.
Pardoiioe 4 ma paresse.!
J'étais si bien, vois-tu, qu'à regret, pour ce lieu, J'ai dit, je le confesse, à ma retraite adieu...
LAURENT, monlranl les papiers. ]
Nos dossiers sont chargés. |
LE DCC, raillant.
0 pauvre esprit vulgaire!
A qui te dit plaisir, peux-tu répondre affaire? Eli ! quel rêve as-tu fait, mon digne lieutenant? Ta maîtresse te trompe avec quelque autre amant î Tu perdis iiier au jeu, trahi par la fortune? Seaux soucis I Tu le sais, notre bourse est com-
[mune.
Des femmes? on en a bien plus que tu n'en veux, Et pour une perdue, on t'en donnera deux.
LADRENT.
Votre altesse est en verve !
LE DUC
Oh! oui, sur ma parole!
Riant.
L'aventure est si drôle et l'intrigue si folle!... £a amour, je suis dieu !
Il se lève.
Mais avant tout, mon cher^ Bien que dieu, je me sens un appétit d'enfer.
Appelant.
Holàt quelqu'un!
Entre un valet.'
Qu'on serve...
LAURENT
Et le conseil?
LE DUC
Au diable !
Le conseil attendra.
C'est juste...
On. apporte une table sur laquelle un de'jeuner est servi. Le Duc faitsigne.k Laurent de prendre place à ses côtés.
LE DUC
Allons, à table.
Assieds-toilà, mon hôte, et, pour quelques instans. Sois moins homme d'état... chaque chose a son
[ temps.
Tout en versant \ boire.
Devine d'où je viens...? Je te le donne en mille.
LAURENT
De chez Maria Fiorli?
LE DUC
Cette vertu fragile, Dont l'époux s'est tué, dit-on, de désespoir? Ob! non..
LAURENT
DechezBianca?
LE DUC
Bohémienne au teint Doir I Eacor moins...
Riant.
Aht vraiment, j'en ai quelque scrupule.
Je reviens...
LAtRKNl,', —
LE DUC, mystérieusement.
Du couvent Sainte-Ursule l O mon ami Laurent, quelles divinités Que ces nonnes ! Tous deux buvons à leurs santés.
Il remplit le verre de Laurent, et trinque avec lui.
Voilà ce qu'il fallait pour nos amours changeantes l Quels trésors inconnus I Les âmes indulgentes! Tiens, ne me parle plus de nos beautés des cours, De Juana Ginori, que tu vantes toujours, Cette froide coquette, impassible statue, tue.
Qui de son grand œil noir complaisamment vous Et qui, jouant après de grands airs de hauteur. Prétend rester en tout une dame d'honneur. Sur mon ame, il n'est rien, pour un amour qui s'use, De plus gai, de plus neuf, de tel qu'une recluse! Prendre à l'époux ses droits, c'est déjà bien, mor-
[ bleui Mais c'est bien plus piquant de les voler à Dieu !
LAURENT, indifféremment.
Ainsi donc, c'est conclu : nous laissons la marqu ise, Et nous nous retirons sans la place conquise ?
LE DUC
Qu'en dis-tu?
LAURENT
Moi, je dis, à parler franchement, Que je la laisserais...
LE DUC
N'est-ce pas?
Oh! vraiment, La retraitée ce point n'est pas sans quelque honte. Mais il est des vertus qu'aucun soin ne surmonte, Et par malheur pour nous, nous sommes dans ce LR DUC. [ cas.
Ob! si je voulais bien...
LAURENT
Vous n'arriveriez pas !
LE DUC
Quoi 1 tu ne sais donc pas que cette ame rebelle Aima, dit-on, Strozzi?
LAURENT
Raison de plus; la belle A ce premier amant peut-être songe encor. Et d'un cœur tout constant lui garde le trésor.
LE DUC
Tu crois? Mais qu'a-t-il donc pour charmer la traî- Ce Pierre? Il n'est pas mal... [ tresse,
LAURENT
Moins bien que votre altesse.
LE DCC
Il compte vingt-six ans... j'en ai vingt-six aussi. Il est proscrit. .. moi, duc l
LAURENT
Il s'appelle Strozzi I
LE DUC
Qu'est-co à dire î
Qu'à lui ce qui fait qu'on s'attache.
C'est justement ce nom qui dans l'exil se cache : Qu'il est d'autant plus cher qu'il est plus mal-
{heureux.
MAGASIN THEATRAL
les femmes, monseigneur, ont le cœur généreux; Qu'aujourd'hui rappelé, Strozzi rentre à Florence, Demain Juana l'y \oit avec indifférence... Qui sait même bientôt si son tendre intérêt Sur un rival clément ne se porte en secret?...
LE DUC
Peut-être as-tu raison, Laurent, et cette idée D'employer la clémence est assez bien fondée. Soit: en temps opportun nous verrons...
UN HUISSIER, annonçant.
Le conseil.
LE DUC, à Laurent.
Tu jugeras pour moi si je cède au sommeil..»
Entrent Vitelli et sa troupe. Les archers forment à la porte une liaie que traversent deux à deux, les quatre conseillers du tribunal des huit, le comte Ot ta vioManBe'ri, leur président, en tête. Ce ce're'monial termine, les soldats se rangent à droite, et les conseillers, placés à gauche a côté de leurs sie'ges, attendent, chapeau bas, que le Duc se lève de table.
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