‹ Laurette, ou, Le cachet rougeChapitre 3 sur 4 · I.AI KFCTTK · texte numérisé non relu

I.AI KFCTTK

pas, mon ami, ne l'embrassez pas, sî vous j)()uvez, ou v^ous êtes perdu.

.le lui donnai encore une bonne j^oi^née de main, et je le laissai aller. Oh! c'était dur pour moi, tout cela.

Il me parut qu'il gardait, ma loi,- bien le secret : car ils se j)romenèrent, bras dessus, bras dessous, pendant un cjuarl d'heure, et ils revinrent, au bord de l'eau, reprendre la corde et la robe qu'un de mes mousses avait repêchées.

La nuit vint tout à coup. C'était le moment que j'avais résolu de prendre. Mais ce moment a duré pour moi jusqu'au jour où nous sommes, et je le traînerai toute ma vie comme un boulet.

Ici le vieux Commandant fut forcé de s'arrêter. Je me gardai de parler, de peur de détourner ses idées; il reprit en se frappant la poitrine :

— Ce moment-là, je vous le dis, je ne peux pas encore le comprendre. Je

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sentis la colère me prendre aux cheveux, et en même temps je ne sais (juoi me faisait <)l)éir et me poussait en a\ant. .rap|3elai les ol'ficiers, et je dis à Win (feux :

— Allons, un canot à la mer... puiscjue à |)résent nous sommes des bourreaux!

\()us V mettrez cette femme, et \'ous l'emmènerez au lari;e, jus(prà ce ([ue nous entendiez des c()uj)s de fusil. Alors nous re\iendrez. — Obéir à un morceau de pa|)ierî car ce n'était ((ue cela enfin! il fallait (ju'il \' eût (|uel(|ue chose dans Taii' (|ui me poussât, .rentrevisde loin ce jeune homme... oh! c'était aflVeux à Noir!...

s'agenouiller devant sa Laurelte, et lui baiser les genoux et les pieds. N'est-ce pas que \ous trouvez que j'étais bien malheureux?

.le criai comme un fou : — Séparezles... nous sommes tous des scélérats! — Séparez-les... La j)au\ re I{éj)ul)li((ue est un corj)s mort î Directeurs, Directoire, c'en est la \ermine! .Je cjuitte la nicrî .le ne crains j)as tous nos a\ocats; (pfon leur

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(Use ce ((uc je dis, ((u'esl-ce que ça me l'ail — Ah! je me souciais bien d'eux, en elle .l'aurais voulu les tenir, je les aurais iîi fusiller tous les cinq, les coquins. Oliî l'aurais l'ait; je me souciais de la \ comme de l'eau qui tombe là, tenez... . m'en souciais bien!... une vie comme mienne... Ah bien! oui, pauvre vie. va!...

Et la voix du Commandant s'éteign peu à peu et devint aussi incertaine qi ses paroles; et il marcha en se mordai les lèvres et en fronçant le sourcil dai une distraction terrible et farouche, avait de petits mouvements convulsifs -donnait à son mulet des coups du fou reau de son épée, comme s'il eût vou le tuer. Ce qui m'étonna, ce fut de vo la peau jaune de sa figure devenir d'i rouge foncé. Il défît et entr'ouvrit vi lemment son habit sur la poitrine, la d couvrant au vent et à la pluie. Nous co tinuâmes ainsi à marcher dans un grar silence. Je vis bien qu'il ne parlerait pli

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de lui-même, et (ju'il lallail nie i rsoudic à questionner.

— .le eompreiuls bien, lui dis-je, eomnie s'il eut fini son hisloii'e, (ju'apiès une a\ enlure aussi cruelle on prenne son métier en horreur.

— Oliî le métier; étes-vous l'on? me dit-il brusquement, ce n'est pas le métier! «lamais le capitaine (Pun bâtiment ne seia obli<;é d'être un bouireau, sinon (juand \'iendront des gouvernements d'assassins et de voleurs, qui profiteront de l'habitude (ju'a un pauvre homme d'obéir a\'eu- ♦;lément, d'obéir toujours, d'obéir comme une malheureuse mécani([ue, malgré son cceur.

l']n même temps il tira de sa poche un mouchoir rouge dans lequel il se mit à pleurer comme un enfant. .le m'arrêtai un moment comme pour airanger mon étrier, et, restant derrière la charrette, je marchai (|uel([ue tem|)s à la suite, sentant ([u'il serait humilié si je voyais trop clairement ses larmes abondantes.

.l'aN'ais de\'iné juste, car au bout d'un

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quart criioure environ, il \ iiil aussi derrière son pauvre équipage, et me demanda si je n'avafs pas de rasoirs dans mon portemanteau; à quoi je lui répondis simplement que, n'ayant |)as encore de barbe, cela m'était fort inutile. Mais il n'y tenait pas, c'était pour parler d'autre chose. .Je m'aperçus cependant avec plaisir qu'il revenait à son histoire, car il me dit tout à coup :

— Vous n'avez jamais vu de vaisseau de votre vie, n'est-ce pas?

— Je n'en ai vu, dis-je, qu'au Panorama de Paris, et je ne me fie pas beaucoup à la science maritime que j'en ai tirée.

— Vous ne savez pas, par conséquent, ce que c'est que le bossoir?

— Je ne m'en doute pas, dis-je.

— C'est une espèce de terrasse de poutres qui sort de l'avant du navire, et d'où l'on jette l'ancre en mer. Quand on fusille un homme, on le fait placer là ordinairement, ajouta-t-il plus bas.

— Ah! je comprends, parce qu'il tombe de là dans la mer.

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Il ne répondit pas, et se mit à décrire toutes les sortes de canots (jue peut j)orter un brick, et leur position dans le bâtiment; et j)uis, sans ordre dans ses idées, il continua son récit avec cet air allecté d'insouciance ([ue de longs services donnent inlaillihiement, parce qu'il faut montrer à ses inlérieuis le méj)ris {\u dangei", le mépiis des hommes, le mépi is de la \ie, le mépris de la mort et le mé|)ris de soi-même; et tout cela cache, sous une dure envelop|)e, prescjue toujours une sensibilité |)rotonde. — I^a dureté de Thomme de guerre est comme un mascjue de Ter sur un noble \isage, comme un cachot de pierre qui renterme un prisonnier ro\al.

— (^es embarcations tiennent six hommes, reprit-il. Ils s'y jetèrent et emportèrent Laure avec eux, sans cprelle eût le temps de crier et de |)arler. Oh! voici une chose dont aucun honnête homme ne peut se consoler cjuand il en est cause. On a beau dire, on n'oublie pas une chose j^areilleî... Ah! (|uel temj)s il tait! — Quel diable m'a j)oussé à raconter

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ça! Quand je raconte cela, je ne peux plus m'a prêter, c'est fini. (>'est une histoire qui me grise comme le vin de Jurançon. — Ah! quel temps il fait! — Mon manteau est traversé.

Je vous parlais, je crois, encore de cette petite Laurette! — La pau\'re femme! — Qu'il V a des gens maladroits dans le monde! l'officier fut assez sot pour conduire le canot en avant du brick. Après cela, il est vrai de dire qu'on ne peut pas tout prévoir. Moi, je comptais sur la nuit pour cacher l'affaire, et je ne pensais pas à la lumière des douze fusils faisant feu à la fois. Et, ma foi! du canot elle vit son mari tomber à la mer, fusillé.

S'il y a un Dieu là-haut, il sait comment arriva ce que je vais vous dire; moi je ne le sais pas, mais on l'a vu et entendu comme je vous vois et vous entends. Au moment du feu, elle porta la main à sa tête comme si une balle l'avait frappée au front, et s'assit dans le canot sans s'évanouir, sans crier, sans parler, et revint au brick quand on voulut et comme

on voulut. J'allai à clic, je lui parlai longtemps et le mieux que je pus. j^!llc avait rairde m'écouter et me regardait en lace, en se frottant le Iront. 1011c ne comprenait pas, et elle avait le front rou^e et le visage tout paie. 1011c tremblait de tous ses membres comme a\'ant peur de tout le monde. Ça lui est reste. lOlle est encore de même, la i)auvre petite! idiote, ou comme imbécile, ou lolle, comme vous \ oudrez. Jamais on n'en a tire une parole, si ce n'est (|uand elle dit cju'on lui (Me ce qu'elle a dans la tête.

De ce moment-là je devins aussi triste (ju'elle, et je sentis ([uelque chose en moi ([ui me disait : licslc dciHiiil elle fuse/ u*à Ui fin de tes fours, et ^arclc-ia ; je Tai laTt. Quand je re\ ins en France, je demandai à passer avec mon grade dans les troupes de terre, ayant pris la mer en haine parce que j'y avais jeté du sang innocent. Je cherchai la famille de Laure. Sa mère était morte. Ses s(L'urs, à (|ui je la conduisais folle, n'en voulurent pas, cl m'ollrirent de la metlic à CJiaicntoii.

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.le leur tournai le clos, el je la gardai avec moi.

— Ah! mon Dieu! si vous voulez la voir, mon camarade, il ne tient qu'à vous. — Serait-elle là dedans? lui dis-je. — (certainement! tenez! attendez. — liô!

hô! la mule...

COMMKNT .IK CON TIM AI MA I{()1 Tlv

Kl il arrèla son pauvre mu Ici, (jui nie l)arul charmé (|ue j'eusse lail celle queslion. 1^1 même lemps il soule\ a la loile cirée de sa pelile charrette, comme pour arranger la paille qui la remplissait presque, et je vis quel(|ue chose de bien douloureux. ,1e vis deux yeux bleus, démesurés de grandeur, admirables de l'orme, sortant d'une tète |)àle, amaigrie et longue, inondée de che\eux blonds tout plats. .Je ne >is, en vérité, (jue ces deux veux, qui étaient tout dans cette pau\ re l'emme, car le reste était mort. Son front était rouge; ses joues creuses et blanches

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avaient des pommettes bleuâtres; elle était accroupie au milieu de la paille, si bien qu'on en voyait à peine sortir ses deux genoux, sur lesquels elle jouait aux dominos toute seule. Klle nous regar^^'^ un moment, trembla longtemps, me sourit un peu, et se remit à jouer. Il me parut qu'elle s'appliquait à comprendre comment sa main droite battrait sa main gauche.

— Voyez-vous, il y a un mois qu'elle joue cette partie-là, me dit le Chef de bataillon; demain, ce sera peut-être un autre jeu qui durera longtemps. C'est drôle, hein?

En môme temps il se mit à replacer la toile cirée de son schako, que la pluie avait un peu dérangée.

— Pauvre Laurette! dis-je, tu as perdu pour toujours, va!

J'approchai mon cheval de la charrette, et je lui tendis la main; elle me donna la sienne machinalement, et en souriant avec beaucoup de douceur. Je remarquai avec étonnement qu'elle avait à ses longs

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doigts deux bagues de dianiaiils; je pensai que c'étaient encore les l)agues de sa mère, et je me demandai comment la misère les a\ait laissées là. Pour un monde entiei" je n'en aurais pas l'ait Tobser\'ation au \ ieiix (Commandant; mais comme il me sui\ait des yeux, et xoxail les miens arrêtés sur les doigts de Laure, il me dit avec un certain air d'orguil :

— ('e sont d'assez gros diamants, n'eslce j)as? ils pourraient a\()ir leur j)ii\ dans l'occasion, mais je n'ai pas nouIu cju'elle s'en sé|)arat, la j)au\ i"e entant. Quand on \ touclicelle |)leure, elle ne les ((uitte pas. Du reste, elle ne se plaint jamais, et elle peut coudre de temps en tem|)s. .l'ai tenu parole à son j)au\ re petit mari, et, en vérité, je ne m'en rej)ens pas. ,Ie ne l'ai jamais (juittée, et j'ai dit partout que c'était ma fille ((ui était folle. On a res|)ecté ca. A l'ainiée tout s'arrange mieux cju'on ne le croit à i^aris, allez! — l'vlle a tait toutes les guerres de riOm|)ereur a\ec moi, et je l'ai toujours tirée d'allaire. Je la tenais toujours chaude-

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ment. Avec de la j)îiillc' et une j^etite noîlure, ce n'est jamais iinjx^ssiljle. lOlle avait une tenue assez soignée, et moi, étant chef de bataillon, a\ ec une bonne paye, ma j)ension de la Légion d'honneur et le mois Napoléon, dont la somme était double, dans le temps, j'étais tout à lait au courant de mon affaire, et elle ne me gênait pas. Au contraire, ses enfantillages faisaient rire quelquefois les officiers du 1^ léger.

Alors il s'approcha d'elle et lui frappa sur l'épaule, comme il eût fait à son petit mulet.

— Eh bien, ma fille! dis donc, parle donc un peu au lieutenant qui est là; voyons, un petit signe de tête.

Elle se remit à ses dominos.

— Oh! dit-il, c'est qu'elle est un peu farouche aujourd'hui, parce qu'il pleut.

Cependant elle ne s'enrhume jamais. Les fous, ça n'est jamais malade, c'est commode de ce côté-là. A la Bérésina et dans toute la retraite de Moscou, elle allait nutête. — Allons, ma fille, joue toujours.

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va, nv t'inquiète pas âv nous; lais ta volonté, va, Laurettc.

Klle lui prit la main cpril appg\ait sur son épaule, une j^rosse main noire et ri(lée;elle la porta timidement à ses lèvres et la baisa eomme une pauvre esclave. .le me sentis le c(eur serré par ce baiser, et je tournai bride \ iolemmenl.

— \ Oulons-nous continuer notre marche, C.om mandant? lui dis-je; la nuit viendra avant que nous soyons à Héthune.

Le Commandant racla soi<;n eu sèment a^'ec le bout de son sabre la boue jaune (pii chargeait ses bottes; ensuite il monta sur le marchej)ied de la charrette, ramena sur la tète de Laure le capuchon de drap d'un petit manteau cprelle avait. Il (Ma sa cravate de soie noire et la mit autour du cou de sa fille ad()j)tive; après cpioi il donna le coup de pied au mulet, ht son mouvement d'épaule et dit : — Kn route, mau\aise tr()Uj)eî — l']t nous repartîmes.

La |)luie tombait toujours tristement; le ciel gris et la terre grise s'étendaient sans fin; une sorte de lumière terne, un

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pale soleil, tout mouillé, s'abaissîiil dei rière de grands moulins cjui ne lournaier pas. Nous retombâmes dans un ^ran silence.

.Je regardais mon vieux (>ommandanl il marchait à grands pas, avec un vigueur toujours soutenue, tandis que so mulet n'en pouvait j)lus et que mo cheval même commençait à baisser 1 tête. Ce brave homme ôtait de temps à autre son schako pour essuyer son f'ror chauve et quelques cheveux gris de s tête, ou ses gros sourcils, ou ses mou? taches blanches, d'où tombait la pluie, j ne s'inquiétait pas de l'effet qu'avait p faire sur moi son récit. Il ne s'était fait r meilleur ni plus mauvais qu'il n'était. J n'avait pas daigné se dessiner. Il ne per sait pas à lui-même, et, au bout d'u quart d'heure, il entama, sur le même tor une histoire bien plus longue sur un campagne du maréchal Masséna, où avait formé son bataillon en carré contr je ne sais quelle cavalerie. Je ne l'écoutc^ pas, quoiqu'il s'échauffât pour me démon

trer la suju'riorité du fiuilassin sur le cavalier.

La nuit ^•i^t, nous n'allions pas \ ite. La boue devenait plus épaisse et j)lus profonde. Kien sur la roule et lien au bout. Nous nous arrêtâmes au |)ied d'un arbre mort, le seul arbre du cbemin. Il donna d'abord ses soins à son mulet, comme moi à mon ehe\al. l>nsuite il regarda dans la cbarretle, comme une mère dans le berceau de son enfant. Je l'entendais cjui disait : — Allons, ma fille, mets celle redin^ole sur tes |)ieds,et tâcbe de dormir. — Allons, c'est bien! elle n'a pas une <;outte de pluie. — Abî diable! elle a cassé ma montre (|ue je lui avais laissée au cou! — Obî ma j)auvre montre d'argent! — Allons, c'est égal; mon enfant, tàcbe de dormir. \\)ilà le beau temps (|ui va venir bientôt. — (Test drôle! elle a toujours la lièvre; les folles sont comme ça. Tiens, \()ilà du cbocolat |)our loi, mon enfant.

Il aj)puya la cbarretle à l'arbre, et nous nous assîmes sous les roues, à l'abri de

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IV'lernc'lle ondée, |)arla^eanl un |)elil |)ain à lui et un à moi : niauxais souj)er.

— Je suis lâché que nous n'ayons cjue ça, dit-il; mais ça vaut mieux que du cheval cuit sous la cendre avec de la poudre dessus, en manière de sel, comme on en mangeait en Kussie. La pauvre petite femme, il faut bien que je lui donne ce que j'ai de mieux. Vous voyez que je la mets toujours à part. Elle ne peut pas souffrir le voisinage d'un homme depuis l'affaire de la lettre. Je suis vieux, et elle a l'air de croire que je suis son père; malgré cela, elle m'étranglerait si je voulais l'embrasser seulement sur le front.

L'éducation leur laisse toujours quelque chose, à ce qu'il paraît, car je ne l'ai jamais vue oublier de se cacher comme une religieuse. — C'est drôle, hein?

Comme il parlait d'elle de cette manière, nous l'entendîmes soupirer et dire : Otez ce plomb! ôtez-moi ce plomb! Je me levai, il me fît rasseoir.

— Restez, restez, me dit-il, ce n'est rien; elle dit ça toute sa vie, parce qu'elle

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croit ton jours sentir une balle dans sa tcte. Ça ne Tcm pèche pas de l'aire tout ce qu'on lui dit, et cela avec beaucoup de douceur.

.le nie tirs, en iVcoutanl a\ ec tristesse. Je me mis à calculer cpie, de 17î)7 à ISIT), où nous étions, dix-huit années s'étaient ainsi passées pour cet homme. — Je demeurai longtemps en silence à C(Mé de lui, cherchant à me rendre compte de ce caractère et de celle destinée. I{lnsuile, à j)roj)os de rien, je lui donnai une poignée de main |)leine d'enthousiasme. 11 en l'ut étonné.

— Vous êtes un digne homme, lui disje. Il me répondit :

— Eh! pourquoi donc? Kst-ce à cause de cette pauvre femme'?... \'ous sentez bien, mon enfant, ([ue c'était un devoir. Il V a longtemps que j'ai fait Abnégation.

Kt il me parla encore de Masséna.

Le lendemain, au jour, nous arrivâmes à Hélhune, petite ville laide el fortifiée, où Ton dirait cpie les lemparts, en resserrant leur cercle, ont pressé les maisons

BlbLIOTHECA

P^faviensis

rune sur l'autre. Tout y était en coiiiusion, c'était le moment d'une alerte. Les habitants commençaient à retirer les drapeaux blancs des fenêtres et à coudre les trois couleurs dans leurs maisons. Les tambours battaient la j^énérale; les trom|)etles sonnaient à cheval^ j)ar ordre de ^L le duc de Hcrry. Les longues charrettes picardes portaient les Cent-Suisses et leurs bagages; les canons des Gardes-du-Corps courant aux remparts, les voitures des princes, les escadrons des Compagnies- Rouges se formant, encombraient la ville. La vue des Gendarmes du Roi et des Mousquetaires me fît oublier mon vieux compagnon de route. Je joignis ma compagnie, et je perdis dans la foule la petite charrette et ses pauvres habitants. A mon grand regret, c'était pour toujours que je les perdais.

Ce fut la première fois de ma vie que je lus au fond d'un vrai cœur de soldat. Cette rencontre me révéla une nature d'homme qui m'était inconnue, et que le pays connaît mal et ne traite pas bien; je

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la j)laçai dès lois très haut dans mon esliiiic. .l'ai sou\'ent cherché clcj)iiis autour de moi cjuehiue homme semblable à celui-là et ca|)able de cette abnégation de soi-même entière et insouciante. Or, durant ([uatorze années (jue j'ai \ écu dans Tarmée, ce n'est (|u'en elle, et surtout dans les rangs dédaignés et |)au\ res de rintanterie, que j'ai retrouNé ces hommes de caractère anticjue, |)oussant le sentiment du de\<)ii" juscju'à ses dernières consé([uences, n'a\ant ni remords de l'obéissance ni honte de la |)auvreté, sim- |)les de mceurs et de langage, fiers de la gloire du pavs, et insouciants de la leur |)i"oj)re, s'entermant a\ ec plaisir dans leur obscurité, et partageant a\ec les malheureux le pain noir (|u'ils pa\ent de leur sang.

J'ignorai l()ngtemj)s ce (|u'étail de\ enu ce pauvre CJief de bataillon, d'autant plus (ju'il ne m'a\ait pas dit son nom et (|ue je ne le lui a\'ais pas demandé. In joui" cependant, au cale, en 1S2."), je crois, un vieux capitaine d'infanterie de ligne à

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cjiii je le décrivis, en atleiulant la parade, me dit :

— I*]h! pardieu, mon cher, je lai connu, le pauvre diable! C'était un bra\e homme; il a été clc.sccnchi par un boulet à Waterloo. 11 avait en elï'et laissé aux bagages une espèce de fille folle que nous menâmes à l'hôpital d'Amiens, en allant à l'armée de la Loire, et qui y mourut, furieuse, au bout de trois jours.

— Je le crois bien, lui dis-je; elle n'avait plus son père nourricier !

— Ah bah! père! qu'est-ce que vous dites donc? ajouta-t-il d'un air qu'il voulait rendre fin et licencieux.

— Je dis qu'on bat le rappel, repris-je en sortant. Et moi aussi, j'ai fait Abnégation.

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