LAURIER EN
LAURIER ET SON TEMPS 59 Éd qu'on se battait dans quelque coin du monde pour 'a cause de la liberté; à tous ceux qui ont sympathisé avec les Italiens, lorsqu'ils délivraient leur pays du joug de l'Autriche : avec les Américains, dans leur lutte de Titans pour l'unité nationale et la suppression de l'esclavage des noirs; avec les Mexicains dans leur triomphante résistance à la domination étrangère que l'empereur des Français cherchait à leur imposer; avec les Français eux-mêmes dans leurs efforts généreux, bien que souvent mal dirigés, pour élever chez eux ce boulevard de la liberté: le gouvernement parlementaire et responsable : avec les populations du Danube, lorsqu'elles ont cherché à se débarrasser de la dégradante domination des Turcs. Et lorsque enfin... enfin... un groupe de nos propres concitoyens, se lèvent les armes à la main pour revendiquer des droits longtemps méconnus, des droits dont la justice a été reconnue sur le champ dès qu’ils les eurent réclamés les armes à la main, devrons-nous n'avoir aucune sympathie pour eux?...
“Je suis sujet britannique, mais ce n’est pas une loyauté du bout des lèvres que la mienne. Si mes honorables adversaires veulent lire l'histoire, ils verront que nos ancêtres, dans toutes leurs luttes passées contre la couronne d'Angleterre, n’ont jamais voulu autre chose que d'être traités comme des sujets britanniques, et qu’aussitôt qu'ils se sont vus traités comme tels, ils ont pris place à côté des plus loyaux sujets de l'Angleterre, sans toutefois perdre le souvenir du pays de leurs aïeux. Puisque notre loyauté est suspectée pas nos adversaires, je ne puis mieux faire que de citer les paroles par lesquelles mon honorable ami de Mégantic, M. Langelier, a exprimé les sentiments de ma race et de mon parti, dans une circonstance qui n'avait rien de politique. L'été dernier, le Canada recevait la visite d’un certain nombre de délégués de la chambre de commerce de France. Ceux-ci ont été reçus à Québec par le conseil municipal, qui leur présenta une adresse, et, dans
cette occasion, l'honorable député de Mégantic, en sa qualité de maire, s’est exprimé en ces termes:
“ La fortune de la guerre a voulu que nos destinées “ politiques fussent unies à celles de l'Angleterre, et quand “ nous voyons tous les avantages que nous avons retirés du “ nouvel état de choses, notre regret d’être séparés de la “ France n’est pas sans compensation. Si nous pouvons éta- “ blir avec la France des relations commerciales étendues, il “ ne nous manquera plus rien; nous conserverons un régime “ politique dont nous nous trouvons bien, et nous obtien- “ drons en même temps la satisfaction de nos intérêts et de ‘ nos sentiments.”
“ Voilà quelle est encore la loyauté des Canadiens-français d’aujourd’hui, qui marchent sur les traces de 1eurs pères. Eh! quel maliy a-t-il à cela? Nous parlons français, ce qui est pour nous un grand désavantage au point de vue strictement utilitaire, puisqu'il nous faut de plus apprendre une langue étrangère pour prendre notre part du mouvement national en ce pays. Il faut bon gré mal gré que tous parlent l'anglais, tant bien que mal. L'urité de langue serait peut-être préférable, au point de vue purement utilitaire; mais le français est la langue de nos mères, c’est la langue qui évoque dans nos esprits les plus saintes associations d'idées, celles qui pénètrent les premières au cœur de l’homme et qui ne meurent jamais, et tant qu'il y aura des mères françaises, notre langue ne saurait disparaître. Mais ce sentiment n'offre aucune incompatibilité avec notre loyauté envers l'Angleterre, et nous sommes loyaux à l'Angleterre; et si l'on me demande un trait de cette loyauté, je n’en puis trouver de plus beau que le mot d’une dame canadienne-française à M. De Belvèze, qui en 1855 visita le Canada sur l’ordre de Napoléon III : “ Nos cœurs sont à la France, nos “ bras à l'Angleterre.” Mais la loyauté doit être réciproque. Ce n’est pas tout que le sujet soit loyal envers la Couronne;
LAURIER ET SON TEMPS 61 il faut aussi que la Couronne soit loyale envers le sujet. En ce qui la concerne, l'Angleterre a noblement, généreusement fait son devoir; mais ici, c’est le gouvernement canadien qui n’a pas fait son devoir à l'égard des Métis. Le ministère est tout scandalisé, et ses amis feignent aussi d'être bien scandalisés de ce que ces hommes réclament leurs droits, qu’ils les ont même réclamés, le fusil à la main. Le gouvernement a-t-il été loyal envers ces Métis? Non, puisque, s’il en avait été ainsi, les troubles n'auraient pas eu lieu. Or, si le gouvernement ne respecte pas la loi, et si par suite de ces dénis de iustice des hommes sont poussés à braver la loi et à revendiquer leurs droits, les armes à la main, je dis que le gouvernement est tenu de faire son examen de conscience et de s'assurer s’il a fourni quelque cause d’insurrection; et, dans ce cas, il doit loyalement donner le bénéfice des circonstances aux accusés. C’est ce que nous avons prétendu dans le Bas-Canada, et c’est une des raisons pour lesquelles nous avons pris cette affaire tant à cœur.
“Malheureusement, ce n’est pas là la doctrine du gouvernement. Cette doctrine a été énoncée tout autrement dans le mémoire que le gouvernement a publié quelque temps après l'exécution de Louis Riel. Pe après cette exécution, le gouvernement a jugé à propos —et je ne l’en blâme pas — de mettre sa défense devant le pays, dans un document très élaboré portant la signature de l’ancien ministre de la Justice, sir Alexander Campbell. Voici ce qu'on y lit dès les premières phrases :
“ Les adversaires du gouvernement ont accusé celui-ci “d’avoir provoqué, sinon rendu justifiable la rébellion, en “mal administrant les affaires des territoires du Nord- “Ouest et ne prêtant aucune attention aux justes réclama- “tions des Métis. Je ne crois pas qu’il convienne de traiter “ici cette question, dont se sont emparés les partis poli- “tiques. Lorsque ces accusations seront portées d’une ma