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1 NEA MEME
62 LAURIER ET SON TEMPS “ nière constitutionnelle, le gouvernement, qui est respon- “ sable aux représentants du peuple, sera en état d'y ré- “ pondre et d'en démontrer le néant.”
“ Que le gouvernement puisse être forcé de rendre compte de son acte, cela va de soi. Il doit rendre compte, il est responsable au peuple: rien de plus simple. Mais ce n'est pas ici la principale prétention du gouvernement. Le principe posé par celui-ci est que, lorsque le peuple canadien a à juger l’acte du gouvernement, la question de savoir si oui ou non la rébellion a été provoquée ne doit pas entrer en ligne de compte dans ce jugement. A-t-on jamais entendu parler d’une doctrine plus inconstitutionnelle, plus inacceptable que celle-là? Je prétends, moi, que c’est là quelque chose d’absolument contraire à la saine doctrine; caris’il est une circonstance où le gouvernement est tenu de s'assurer tout d’abord s’il y a eu provocation à l’offense qui a entraîné la peine de mort, n'est-ce pas lorsqu'il s’agit d’un crime purement politique ?
“ C’est toujours avec regret, j'en suis convaincu, que le ministre de la Justice se voit dans l'incapacité de faire un rapport favorable à la commutation d’une sentence capitale. Dans ce pays, chaque fois qu’une sentence de mort a été prononcée contre un de nos semblables, c'est le devoir du ministre de la Justice d'examiner de près les causes du crime, afin de s'assurer si les exigences de la loi ne seraient pas aussi bien satisfaites autrement que par la peine capitale. Rien n’est épargné pour en arriver à cette conclusion. Et cependant l’on vient nous dire ici que, lorsqu'un homme est accusé d’un crime politique, le gouvernement n’a pas à s'occuper de savoir s’il y a eu provocation ou non de la part de la Couronne! Aux yeux de ce gouvernement, toutes les rébellions sont les mêmes, provoquées ou non, et doivent être traitées de la même manière. Vous n’avez pas d’alternative: toutes les révoltes sont essentiellement, également coupables. Vous devez trouver également mauvaises la
LAURIER ET SON TEMPS 63 mme révolte de Junius Brutus et la tentative d'insurrection de Catilina. Eh bien, c'est si peu ma manière de voir que c'est précisément là l’un des points sur lesquels je cite le souvernement devant le tribunal de l'opinion. C'était son devoir, lorsqu'il eut à décider si la sentence de mort serait exécutée sur la personne de Riel, de s'assurer avant tout si celui-ci n'avait pas été provoqué à l'acte pour lequel il se trouvait dans cette extrémité; or, le gouvernement n’en a rien fait ; il est donc, de son propre aveu, coupable d’avoir foulé aux pieds l’un des devoirs les plus sacrés qui soient imposés à l’homme, De fait, cette monstrueuse doctrine du gouvernement est si insoutenable qu'il n’a pas osé la soutenir jusqu’au bout. Avant même la conclusion de son factum, sir Alexander Campbeil avait abandonné sa théorie, car il dit plus bas:
” Que le fait seul de rébellion doive être puni de mort, “voilà une question sur laquelle les opinions peuvent diffé- ‘rer. La trahison sera probablement toujours considérée, “comme elle l’est actuellement parmi les nations civilisées, “le plus grand des crimes; mais l'exécutif doit juger “chaque condamnation pour cette offense sur ses propres “mérites, et en disposer en tenant strictement compte de “toutes les circonstances qui l’accompagnent.”
“L'ancien ministre de la Justice commence par poser la règle, que nous ne devons pas prendre en considération les causes qui ont amené la rébellion: manière fort commode de nous interdire l'examen des causes, mais qui ne l’a pas empêché, lui, de prendre en considération le fait que c'était une seconde offense. En effet, c'était une seconde offense, c'était la seconde fois que Riel se révoltait contre les injustices du gouvernement. Je ne suis pas de ceux qui voient un héros en Riel. La nature l'avait doué d’un grand nombre de brillantes qualités, mais elle l'avait dépourvu de cette suprême qualité sans laquelle toutes les autres, en dépit de leur éclat, ne sont d'aucune utilité. La aature l'avait dé-
pourvu d’un esprit bien équilibré. Dans ses pires moments, il n’était bon qu’à interner dans un asile ; dans ses meilleurs moments, c'était un monomaniaque religieux et politique. Mais ce n’était pas un méchant homme, — je ne crois pas du moins qu’il fût le méchant homme pour lequel une certaine presse veut le faire passer. Il est vrai qu'à l'enquête un fait des plus dommageables a été mis à sa charge ; il est vrai qu’il avait offert d'accepter une somme d'argent du gouvernement. Mais, en justice pour sa mémoire, il importe que toutes les circonstances de cet incident soient mises devant la Chambre. Il est évident qu'en acceptant cet argent, sa raison troublée ne lui faisait pas voir que ce füt une trahison de la cause de ses compatriotes. ..
Quelques députés : — “ Oui, oui.
M. Laurier : —“ Certes, monsieur l'Orateur, je sais fort bien que les honorables députés qui m'interrompent en ce moment n'auraient pas compris les choses de cette manière: mais aussi, monsieur, je leur attribue des facultés mentales mieux équilibrées que celles de Louis Riel. Il est évident que, s’il a accepté cet argent, dans ses esprits confus, ce n’était pas dans l'intention de trahir ses compatriotes, mais plutôt de travailler pour eux d’une autre manière; ne disait-il pas qu’il irait fonder avec cet argent un journal aux Etats-Unis et soulever les autres nationalités ?
Un député: — “ Susciter une autre rébellion.
M. Laurier : — “ Je concède que, si cette intention eût été exprimée par un homme en pleine possession de son intelligence comme mon honorable interrupteur doit l'être en ce moment, ce serait assez pour étouffer toutes nos sympathies à son égard, mais il y a une atténuation que nous ne pouvons raisonnablement pas mettre de côté: c’est qu’il est prouvé que, si Riel n’était pas totalement dénué de raison, au moins tout homme doit reconnaître que, sur la question politique, son cerveau était détraqué. Or, est-il juste d'appliquer les mêmes règles dans le cas d’un esprit faussé
comme dans le cas d’une intelligence parfai:
Rien ne serait plus f
aux, plus injuste. Il ne s:
mes yeux, de discussion sur l'état menta temps dernier et au Commencement de l'été, lorsqu'arrivérent les remières nouvelles de ses faits et gestes dans le Nord-Ouest, lorsqu'on l'entendit dire qu'il allait établir Nord-Ouest, qu'il allait déposer le pe américain, ceux qui ne le connaisprendre pour un imposteur, mais ceux Gui le connaissaient Comprirent tout de suite ce qu'il y avait chez lui, Dans la province de Québec, il n y eut pas un moment de doute à ce sujet. I] n'y avait peut-être pas dans toute la province un seul homme qui ne sût qu'il avait été déjà plusieurs fois interné à l'asile; la Population de Québec n’eut donc qu'une pensée, c'est que le pauvre mal-
heureux venait de retomber dans un des accès auxquels il
était sujet. Quand ses avocats furent choisis et qu'ils
commencèrent à se Préparer pour le procès, ils virent du
Premier coup-d’œil que, s'il devait Compter sur la justice,
sur la simple justice, ils n'avaient qu'une chose à faire: plaider folie.
nt saine ?
dE avoir, à
“On dit qu’il a eu un procès équitable. Je le nie formellement. Je ne reviendrai pas ont été invoqués à ce sujet; je me une seule particularité à l’attention de mes collègues. Cet homme a demandé un délai d’un mois Pour son procès : il a obtenu huit jours. Etait-ce là de la justice? Etait-ce donner fair Play à l'accusé?
serme
sur les arguments qui Contenterai de signaler
Quand il déclarait sous nt qu'en justice Pour sa défense, il Jui fallait un délai d'un mois, quelles grandes raisons publiques y avait-il de ne pas se rendre à sa demande ? quelles grandes raisons
publiques exigeaient donc le rejet d’une demande de cette
nature? C'est cependant ce que l'on a fan. Et puis quand
il a demandé des témoins indispensables à s
a cause, a-t-on fait droit à sa requête
? Non, il s’est vu refuser tout cela. Je
Fe
rappellerai à la Chambre l'affidavit de Riel déclarant qu’il avait besoin de plusieurs témoins, entre autres de Gabriel Dumont, de Michel Dumas et d’autres. J'admets qu'il était assez difficile d’assigner Gabriel Dumont et Michel Dumas, tous deux contumaces; mais il faut se rappeler qu’il proposait une alternative tout à fait praticable, et qu'on a rejeté sa demande. Voici ce qu’il demandait sous serment :
“ Qu’à moins que le gouvernement du pays, ou cette “ honorable cour, ne me fournisse les moyens d'amener ces “ témoins devant cette cour, il est essentiel à ma défense que “les divers papiers, écrits et documents qui m'ont été en- “levés, quand je me suis rendu au général Middleton, et * qui m'ont été pris par lui et ses officiers dans ma maison “plus tard, soient placés entre les mains de mes avocats, “ pour qu'ils les examinent et les étudient avant que je su- ‘“bisse mon procès.”
“ Monsieur, vous voyez de quelle manière on a traité l'accusé en cette occasion. Il demandait de deux choses l’une. Il disait: Ou fournissez-moi certains témuins, Gabriel Dumont et Michel Dumas et autres; ou bien, si vous ne pouvez ou ne voulez pas acquiescer à cette demande, rendez à mes avocats les papiers qui m'ont été enlevés à Batoche. Y eut-il jamais requête plus raisonnable ou nlus modérée présentée devant une cour de justice? Cet homme disait simplement : je n’insisterais pas absolument pour avoir ces témoins essentiels à ma cause, si vous ne pouvez les amener ici, mais au moins il y a une chose que vous pouvez faire pour moi: c’est de me donner communication des papiers qui m'ont été enlevés à Batoche. Pourquoi ces papiers n’ont-ils pas été produits? Raison d'Etat!... Allons donc! ces papiers ont été demandés pendant la présente session, et le gouvernement à spontanément consenti à leur production sans faire la moindre objection. Où pouvait donc être, alors. cette raison d'Etat? Il est vrai que ces papiers n'ont
LAURIER ET SON TEMPS 67 = LAS pas encore été produits devant nous, mais au moins la raison d'Etat invoquée au procès ne l’a pas été et pourquoi ? Parce que cette raison n'aurait pas soutenu un instant d'examen devant ce parlement.
“Il y a plus, après ce procès incomplet, le jury a re. commandé le prisonnier à la clémence du tribunal. Le ministre des Travaux Publics a dit l'autre jour que c'était chose tout ordinaire que ces recommandations à la clémence du tribunal. Assurément, ce ne sont pas là des choses extraordinaires, mais ce qui est très extraordinaire, par exemple, c’est que le gouvernement ne tienne aucun compte de ces recommandations. C’est là le fait extraordinaire qu'on a vu en cette occasion. Après le procès, il y avait dans l'esprit de bon nombre de partisans du gouvernement une telle conviction que pleine et entière justice n'avait pas : rendue, qu’ils présentèrent sur le champ une pétition au gouvernement pour demander une commisson Chargée de faire l'examen du prisonnier, afin de s'assurer s’il était sain d'esprit ou non. Cette pétition a été présentée, à maintes reprises, m'informe-t-on, au gouvernement, par des amis du gouvernement. Celui-ci n'a pas refusé, mais il a traité cette pétition comme il avait traité toutes celles des Métis: il a différé, différé jusqu’à la semaine même qui devait précéder l'exécution. Et alors vint la commission... Etait-ce bien une commission ? Je ne sais au juste ce que c'était; quelles instructions avaient été données ? C'est ce que nous ignorons. Mais ce que nous savons, c'est que le 8 novembre 1885, juste une semaine avant l'exécution, deux médecins de l'Est étaient à Régina et faisaient l'examen di: prisonnier. Ces personnes étaient-elles envoyées à Régina avec mission de décider si la sentence devait être commuée où non? Je dis péremptoirement que non.
“C'est encore une accusation que je porte contre le Souvernement : lorsqu'il a envoyé cette nretensue commis-
jte
DÉPEUIT
sion à Régina pour faire l'examen de Riel, ce n’était pas avec mission de déterminer si la sentence devait être exécutée ou commuée, mais simplemer:: pour jeter de la poudre aux yeux du public, afin de permettre au gouvernement de dire: Nous avons consulté des spécialistes, et ils ont fait un rapport de sanité d'esprit. Mais, monsieur l'Orateur, il est prouvé qu’au moment même où cette commission siégeait à Régina, pendant que le docteur Lavell et le docteur Valade faisaient subir un examen à Riel, le 6, le 7 et le 8 novembre, pour s'assurer s'il était sain d’esprit ou non, en ce moment mème le gouvernement avait décrété inexorablement la mort de Riel. Voilà qui restera à la honte du gouvernement, peut-être plus que tout le reste, parce qu’en ce moment-là même, il jouait tout simplement la comédie. Ce n'était pas la justice qui l’inspirait ; il voulait simplement aveugler, tromper le public.
“ Je sais, monsieur, que l'arrêt de l'Exécutif contenant la décision finale a été signé le 22 novembre; mais plusieurs jours avant cette date, le gouvernement avait formé son jugement. C’est vers cette date que le ministre de la Milice fit un voyage au Nord-Ouest. Il arrivait à Winnipeg, le 7 ou le 8 novembre, de sorte qu'il avait dù quitter Ottawa vers le 3 ou le 4, ou mème le 2 novembre. Or, avant même le départ de l'honorable ministre d'Ottawa pour Winnipeg, le sort de Riel était irrévocablement décidé par les conseillers de Son Excellence. Nous en avons la preuve dans l’aveu du premier ministre lui-même. Voici une lettre écrite par lui au ministre de la Milice:
‘“ Mon cher Caron,
“Vous vous plaignez d’être accusé d'avoir quitté Ot- ‘‘tawa avant que l'Exécutif eüt pris une décision à l'égard “ de Louis Riel, et cela pour déserter votre poste afin de ne ‘pas participer à cette décision.
“ Cela est tout à fait faux; puisque avant même votre “ départ pour Winnipeg, nous en étions arrivés à la conclu-
LAURIER ET SON TEMPS 69 1e TS rene “sion, en votre présence, comme membre du conseil, qu'il “était nécessaire, dans l'intérêt de la justice, que la sen- ‘“‘’tence fût exécutée.”
“ Monsieur, rendons au ministre de la Milice ce qui lui est dû; il a eu sa large part du sang de Louis Riel: il n'est que juste qu’il bénéficie de ce qui lui appartient, Dès avant son départ d'Ottawa, la décision finale avait été arrétée entre lui et ses collègues. Qu'il garde toute sa part «le mérite, si l’on peut appeler ainsi ce qu’il a fait, ou qu'il ait sa pleine part de honte! Qu'il ait sa part de responsabilité dans la comédie qui a été jouée par la suite devant le public. Car enfin, je le demande à tout homme sensé : je le demande à tous ceux qui siègent sur les banquettes de l’opposition : je le demande à tous les citoyens du pays : y eut-il jamais rien de plus honteux de la part d’un gouvernement que d'envoyer, dans le seul but de se moquer du public, une commission Pour s'assurer de l'état mental d’un Prisonnier, lorsqu'il était formellement décidé entre eux que l’exécution aurait lieu quand même? Pourquoi donc cette enquête sur la sanité ou l'insanité du prisonnier, si le gou- Vernement avait dès lors décidé et statué qu'il serait exécuté? Pourquoi? Ce qui est arrivé depuis le fait voir ; c'était Pour pouvoir dire au peuple du Canada: Nous avons consulté des hommes de l’art, ils ont fait leur rapport, et c’est sur leur rapport que nous avons agi!”...
Laurier aborde ensuite a question de l'exécution de Scott, et il condamne cette exécution ; mais il trouve injuste qu'on la réveille constamment afin d’entretenir le fanatisme national. Il démontre que cet incident regrettable de l’in- Surrection de 1870 ne devrait pas être invoqué contre Riel, et il ajoute:
“ Je regrette que le gouvernement, dans cette occasion, n'ait pas trouvé un exemple à suivre dans l’une des pages de l’histoire de nos voisins.
“Après la guerre civile, il y eut des gens qui, lorsqu'ils
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eurent appris les atrocités commises dans la prison d’Andersonville et ailleurs, demandèrent que, si une amnistie était accordée, du moins ceux qui étaient coupables de ces cruautés fussent poursuivis en justice. Cependant, pas une goutte de sang ne fut répandue, aucun procès n'eut lieu et il est évident que cette façon d’agir a contribué à faire de la nation américaine la grande et puissante nation qu'elle est maintenant.
“ Je regrette aussi que le gouvernement n'ait pas détaché une autre feuille de l’histoire du peuple américain. Il y avait une raison — une grande raison, à mon sens — pour l’engager à accorder, sinon l’amnistie, au moins une commutation de peine. Le 13 mai, le lendemain de la bataille de Batoche, le général Middileton, commandant des forces canadiernes, écrivait à {ouis Riel:
‘“ Monsieur Riel,
“ Je suis prêt à vous recevoir, vous et votre conseil, et “à vous protéger jusqu’à ce que votre affaire ait été décidée “par le gouvernement canadien.
“ Fred. Middleton.” Riel se rendit alors. Est-ce sur la foi de cette lettre, de cette invitation du général Middleton, qu’il s’est rendu ? J1 ne saurait y avoir là-dessus de meilleur témoin que le gé-
néral Middleton lui-même:
“ Mai, 15.
“J'envoyai des partis d'hommes à cheval, sous les “ordres du major Boulton, pour battre les bois. Dans “J'après-midi, deux éclaireurs, Armstrong et Hourie, qui “avaient été envoyés avec Boulton et qui s'étaient détachés “du parti d'eux-mêmes tombèrent sur Riel, qui se rendit “en leur tendant une lettre, dans laquelle je le sommais de “se rendre et lui promettais de le protéger jusqu’à ce que “ son affaire eût été prise en considération par le gouverne- “ment canadien.”
“ Monsieur, n’est-ce pas là la preuve que Riel s’est rendu sur la foi de la demande qui lui en était faite par le général Middleton? S'il en est ainsi, je demanderai à tout homme juste et honorable si le gouvernement canadien était justifiable d'exécuter ensuite un homme qui s'était constitué leur prisonnier sur leur Propre invitation? Il se peut qu’au point de vue strictement légal Riel n’ait pas pu invoquer cela comme un empèchement à toute mise en accusation contre lui, mais, dans mon Opinion, il doit répugner à tout esprit juste et honorable de voir trainer au gibet un homme
qui se constitue votre prisonnier, à votre demande, afin d'éviter une nouvelle effusion de sang.
“La lettre du général Middleton était sans doute dictée par un louable sentiment d'humanité, c'était aussi un acte éminemment politique. Le rapport du général, après la prise de Batoche, nous apprend que l’une de ses idées fixes était la capture de Riel. Cela se conçoit aisément. Tant que Riel était en Campagne, la rébellion ne pouvait pas être considérée comme finie; il pouvait encore organiser des bandes de guérilas, et il aurait encore fallu du sang et de l'argent pour détruire ces derniers vestiges de rébellion. Le général dit dans son rapport :
“ Nous nous mimes en marche dans la direction du gué “Lépine. Ayant fait halte pour le diner, je reçus avis que “Riel était dans le voisinage, ce qui me décida à pousser “sur le gué”Short ou Guardapui, de quelques milles plus “proche et d’y bivouaquer pour la nuit.”
Comme on le voit, le général se voit obligé de modifier sa marche parce que Riel est dans un certain endroit où il ne s'attendait pas à le trouver, Le moins que le gouvernement eût dû faire quand Riel s'est rendu, ce n'étaif certes pas de le traiter comme s'il avait été pris les armes à la main dans un combat. Nous avons à ce sujet un beau précédent: celui du général Lee et du général Grant. Le 2 avsil 1865, Richmond, qui avait si longtemps résisté aux
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troupes de l’Union, capitula, et le général Lee commença sa retraice avec l'intention de joindre son armée à celle du général Johnston. Il fut suivi de près par l’armée victorieuse, et le 7 avril, le général Grant lui envoya une lettre, dans laquelle il ne le sommait pas, mais l’engageait simplement à se rendre. Le général Lee refusa et continua de se battre; mais deux jours plus tard, voyant que la situation était désespérée, il demanda une entrevue au général Grant et consentit à se rendre. Le général dicta ses conditions, l'armée fut renvoyée sur parole. Pas un soldat ne fut détenu, mais tous eurent leur liberté tant qu’ils ne reprendraient pas les armes et ne violeraient pas les lois des Etats-Unis. Il v eut en haut lieu aux Etats-Unis quelques personnes qui crurent que cela ne devait pas empêcher le gouvernement de poursuivre les chefs, car ils étaient certainement coupables de trahison. Le nouveau président des Etats- Unis, Andrew Johnsoh, prit même des mesures pour faire un procès au général Lee et à un certain nombre de ses principaux officiers; mais le général Grant s'y opposa carrément. C’est là qu’apparait la grandeur d'âme du général Grant ; il menaça de donner sa démission et de quitter l’armée si le général Lee et les autres prisonniers de guerre étaient mis en accusation. Quelques mois après, un comité du Congrès était saisi de la question. Le général Grant fut appelé devant le comité et rendit ce témoignage :
“ J'ai dû fréquemment intercéder pour le général Lee “et les autres officiers prisonniers sur parole, pour cette “ raison que, tant qu’ils respectent les lois des Etats-Unis. “leur parole les protège contre toute arrestation et procès. “ Dans le temps, le Président entretenait l'opinion directe- “ ment contraire, c’est-à-dire qu'il fallait faire un procès “et punir. Il demandait quand le temps viendrait où l'on “ pourrait punir. Je répondis: Jamais, tant qu’ils obéiront “aux lois et respecteront les termes de la capitulation.
“ Eldridge. — Vous envisagiez cela comme une reddi-
LAURIER ET SON TEMPS 73 “tion sur parole, et souteniez qu’ils ne Pouvaient subir un “procès que lorsqu'ils violeraient cette parole ?
© Grant. — Oui, c'était là ma manière de voir.
: Eldridge. — Considériez-vous que cela s'applique à “Jefferson Davis ?
“ Grant. — Non, monsieur, car lui n'ayait pas donné “sa parole. Cela ne S'appliquait à aucune des personnes “ capturées qui n'avaient pas donné leur parole.
“ Eldridge. — Le Président insistait-il pour que le gé- “néral Lee subit son procès pour trahison ?
“Grant. — C'était sa prétention... Je persistai à dire “que le général Lee n'aurait pas rendu son armée ni rendu “les armes, s’il eût supposé qu'après s'être rendu il dût
“subir un procès Pour trahison et être condamné.”
“ Eh bien, n'est-il pas manifeste, comme l'a dit l'autre soir l'honorable député de West-Huron, que si Riel eût supposé qu'en se rendant il subirait le même sort que s’il était fait prisonnier, jamais il ne se füt rendu, mais qu’il eût fait ce qu'ont fait Gabriel Dumont et plusieurs autres? Pour revenir au précédent américain, qui peut douter que des deux hommes, Andrew Johnson et le général Grant, le véritable homme d'Etat, le vrai patriote était celui qui plaidait en faveur de la clémence ?
“On voit le résultat aujourd’hui. Vingt ans à peine se sont écoulés depuis que cette rébellion, la plus formidable qui ait jamais désolé un Pays, a été subjuguée, et précisément à cause de la politique de clémence adoptée par les vainqueurs, les deux sections de ce Pays sont aujourd’hui plus intimement unies que jamais auparavant. plus intimement qu’elles ne l'avaient été lorsqu'elles avaient combattu Pour l'indépendance. Voilà l'exemple qu'aurait dû suivre le gouvernement Canadien ; car, je le répète, ce n'est pas en répandant le sang qu'on fera une nation unie de la nôtre, mais uniquement en se montrant généreux, miséricordieux Pour toutes les offenses politiques. Le Souvernement dit
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Mig et hihi ph sut Le RENE
qu’il voulait faire un exemple. Voici ce qu'on lit dans le dernier paragraphe de son apologie écrite :
“En arrêtant sa décision sur la demande que l’on a “ faite de commuer la sentence rendue contre le prisonnier, “le gouvernement a dû ne pas perdre de vue la nécessité “ d’un châtiment exemplaire et terrifiant pour le crime com- “mis dans une contrée située, sous le rapport des établisse- “ ments et de la population, comme le sont les territoires “ du Nord-Ouest; l’isolement des colons sans défense, qui “y sont déjà établis; les horreurs auxquelles ils seraient ‘exposés dans le cas d’un soulèvement des sauvages? “l'effet sur les immigrants de la moindre défaillance dans “l'administration de la justice; et les conséquences fatales “qui se produiraient si des crimes, comme celui commis “ par Riel, restaient impunis parce que le coupable serait “ sujet à des illusions ou pourrait faire croire qu'il l’est.”
‘“ Ah! oui, le gouvernement a convaincu tous ceux dont
il parle, Métis, Indiens, colons de race blanche, de la force de son bras, de sa toute-puissance à châtier. Plüt au ciel qu’il se füt donné autant de peine pour les convaincre tous, Métis, Indiens et colons de race blanche, de son désir, de son bon vouloir à leur rendre justice, à les traiter convenablement! S'il avait pris les mêmes peines pour faire le bien qu’il en a pris pour punir le mal, il n'aurait jamais eu besoin de prouver à ce peuple que la loi ne saurait être violée impunément, parce que jamais la loi n’aurait été violée. Tandis qu'aujourd'hui, pour ne rien dire de ceux qui ont perdu la vie, nos prisons regorgent d'hommes, qui, désespérant de jamais obtenir justice par la paix, ont cherché à l'obtenir par la guerre; d'hommes qui, désespérant de jamais être traités comme des hommes libres, ont préféré se jeter dans les dangers d’une insurrection plutôt que de se voir traiter en esclaves, Ah! ces hommes ont cruellement souffert, ils souffrent encore ; mais patience! leurs sacrifices ne resteront pas sans récompense. Leur chef est dans la
LAURIER ET SON TEMPS 75 RE a tombe ; ils sont eux-mêmes dans les fers, mais du fond de leurs cachots, déjà, ils peuvent voir qu'elle s'est levée sur leur pays l'aurore de cette justice, l'aurore de cette liberté après laquelle ils soupiraient.
“Oui, leur martyre a préparé le triomphe de leur pays! Ils sont dans les fers aujourd'hui; mais les droits pour lesquels ils se sont battus sont reconnus. Nous n'avons pas encore devant nous le rapport de la commission, mais nous savons que déjà l’on a fait droit à plus de deux mille des réclamations si longtemps repoussées. Mieux que cela encore, Nous lisons dans le discours du trône qu'enfin ces territoires vont avoir une représentation dans le Parlement. Voilà encore une mesure de justice qui était réclamée depuis longtemps, mais en vain, de ce côté de la Chambre. Cela ne se pouvait pas alors ; mais après la guerre, cela se peut ; c’est la dernière conquête de cette insurrection. Oui, je le répète encore, leur martyre a préparé le triomphe de leur Pays, et ce seul fait nous prouve qu'il y avait là cause suffisante, indépendamment de toute autre, pour se montrer clément et pour celui qui est mort et pour ceux qui survivent.”
M. Laurier avait prononcé son discours en anglais, dans un anglais irréprochable. J'ai cru devoir en publier quelques extraits, malgré la pauvreté de la traduction officielle, afin de donner une idée de l'argumentation solide et brillante qui le caractérise.
Laurier avait à peine prononcé les dernières paroles de son discours, au milieu de l'émotion générale de la députation et du public, que la plupart des députés l’entouraient pour le féliciter chaleureusement.
La Chambre paraissait tellement impressionnée que sir John-A. Macdonald ne voulut pas qu’elle restât sous l’empire de l'émotion qu’elle éprouvait et manifestait. Il demanda l’ajournement de la Chambre.
Le lendemain, M. Blake, dont le témoignage a une grande valeur, disait :
“Non content d’avoir, depuis de longues années et dans sa propre langue, remporté la palme de l'éloquence parlementaire, mon honorable ami nous a enlevé la nôtre : il vient de prononcer un discours qui, dans mon humble jugement, mérite ce suffrage, var je crois être vrai en déclarant que c'est le plus beau discours parlementaire qui ait été prononcé dans le parlement du Canada, depuis la Confédération.”
Il a fait un discours — écrivait M. Tarte, dans Le Canadien— qui, dans n'importe quel pays du monde, placerait son auteur au premier rang de maitre de la langue française. M. Laurier est vraiment hors de pair dans l'éloquence étudiée, policée, qui fait les délices des auditoires triés sur le volet. Les clameurs violentes de la foule le laissent froid et indifférent ; il lui faut un amphithéâtre garni de lettrés.”’
La Gasette de Montréal, l'organe des conservateurs anglais, l’appelait “ l’orateur à la bouche d’argent ”.
Il n’y eut pas d'exception, tous les journaux conservateurs et libéraux proclamèrent que Laurier venait de remporter un succès merveilleux, que son éloquence était un honneur pour la Chambre et le pays.
Le correspondant du Star de Montréal, écrivait :
‘Ottawa, 17 mars.
“Le discours prononcé par l'honorable Wilfrid Laurier, hier au soir, est considéré comme un des plus beaux qu'il ait jamais faits et comme une des plus admirables pièces d’éloquence qu’on ait entendues au Parlement depuis la Confédération.
“M. Laurier s’est exprimé dans les termes les plus nobles, sans faire appel à l'esprit de parti, sans injurier qui que ce soit, sans recourir à la déclamation, envisageant le sentiment des Canadiens-français relativement à l'exécution de Riel sous son aspect le plus simple et le plus droit.
Avec une clarté et une simplicité étonnantes, avec une profonde conviction, il défendit l'honneur de ses compatriotes contre l'accusation d’avoir attaqué les institutions du pays, parce que les tribunaux avaient condamné un de leurs concitoyens d'origine française.
“On ne s'attendait nullement qu'il prendrait la parole à ce moment-là; le fait est qu’il y fut forcé. M. Rykert, le député de Lincoln, avait parlé pendant plusieurs heures, et M. Béchard l'avait suivi. Lorsque M. Béchard reprit son siège, à dix heures et demie du soir, après avoir prononcé un court discours, personne ne se leva à droite pour lui répondre. Il y eut silence durant une couple de minutes, et le président demanda si la motion serait mise aux voix. Personne ne répondit, et le président allait prendre le vote, lorsque M. Laurier se leva. Les conservateurs applaudirent sarcastiquement, le but évident du gouvernement ayant été de forcer soit M. Laurier ou M. Blake de parler tout d'abord et de donner la réplique aux ministériels: M. Laurier prit donc la parole, mais les conservateurs durent regretter amèrement leur tactique.
“M. Rykert avait réussi à vider la Chambre et M. Béchard ne l’avait pas remplie, mais à peine M. Laurier avaitil commencé son discours que presque tous les députés étaient retournés à leurs sièges. Durant les deux heures qui suivirent, M. Laurier, avec son éloquence habituelle, parla au milieu d’un silence interrompu seulement par les acclamations et les applaudissements : le fac est qu'à certains moments on pouvait entendre le tic-tac de l'horloge de la Chambre.”
M. Galbraith, un député anglais et conservateur, dit, en montrant Laurier du doigt, à quelques amis: “ Ce : une homme sera, un jour, premier ministre du pays.”
M. Galbraith fut bon prophète.
Laurier nommé chef du parti libéral
En 1887, pendant la session qui suivit les élections générales, M. Blake donna sa démission comme chef du parti libéral. Il était démoralisé par le résultat des élections; la citadelle ministérielle avait résisté à ses assauts formidables. Vainement il avait consenti à modifier ses opinions sur la protection, afin de rassurer les manufacturiers, en vain il avait dénoncé les abus du pouvoir et fait appel aux sentiments les plus élevés. Il avait soulevé la colère des loges orangistes en s’opposant à leur reconnaissance légale par l'Etat et en condamnant l'exécution de Riel, et la province de Québec ne lui avait pas donné l'appui qu’il avait le droit d'espérer.
Il faut dire que la politique des libéraux sur la question du tarif a été pendant vingt-cinq ans leur pierre d'achoppement. Au lieu de faire comme les conservateurs, de donner aux manufacturiers, aux ouvriers, aux électeurs en général, la protection réclamée à grands cris, ils entreprirent de lutter contre le sentiment public.
A tout événement, Blake crut qu’il ne devait plus continuer une lutte ingrate pour lui et pour son parti, ei que son devoir était de confier le commandement des forces libérales à un chef plus heureux. Les libéraux étaient nerveux, inquiets, ils ne savaient comment remplacer un homme dont le talent et le caractère étaient si admirés et respectés. M. Blake les tira d’embarras en désignant lui-
même son successeur, en leur suggérant de confier le drapeau libéral à Wilfrid Laurier.
Il semblait audacieux, dangereux même de mettre à la tête d’un parti, dans un parlement composé en si grande majorité de députés anglais et protestants, un Canadienfrançais catholique. Laurier fut le premier à signaler l* danger, mais le sort en était jeté, il fallait que sa destinée s’accomplit. La Providence lui avait mis au front l'étoile du commandement. Vingt années d'étude, de réflexion, de
bonne conduite et d'expérien: : !'ivs'ent rendu capable de jouer le rôle brillant que sc: cor itoven aient lui confier. Il était proclamé par 4 : mic à: se et protestante, le plus digne d’étr: Finn gran parti, et par conséquent de devenir, par , trionpls de « jarti, le premier ministre de son p
Le procédé génércuix de li 1anx anglais contribua considérablement à adoucir j}-m:rtu-r des luttes religieuses et nationales qui sévis nt ucpniis quelques an-
nées, à calmer l’antagonisme na. ii
Ils n’eurent pas lieu de regretter leur générosité, car la province de Québec appréciant l'honneur qu'on lui faisait, se fit un devoir de se rallier autour de Laurier et de le porter au pouvoir.
La lutte fut longue, sir John n'était pas facile à déloger; jamais premier ministre ne fut plus insinuant, plus sympathique, plus habile, plus roué, disc 13 le mot.
Il réussit encore une fois à gagner les élections de 1891, en faisant appel à la loyauté des électeurs anglais, en cherchant à les convaincre que les projets de réciprocité, d'union douanière ou de zollverein, préconisés par une fraction du parti libéral, n'étaient que des projets déguisés d’annexion du pays aux Etats-Unis.
Dans un manifeste célèbre, le vieux malin protestait contre toute tentative de briser ou d’affaiblir les liens qui attachaient le Canada à l’Angleterre, et terminait en disant,
LAURIER ET SON TEMPS avec une émotion feinte, que pour lui il voulait mourir dans les plis du drapeau anglais.
On aurait dit le vieux soldat de Crémazie qui meurt en chantant :
Pour mon drapeau je viens ici mourir.
Il emporta les élections, mais avec une majorité diminuce.
Ce fut son dernier triomphe, il mourait peu de temps après au milieu des regrets les plus profonds de la Chambre et du pays. Sa mort ébranla les colonnes du temple conservateur. Il laissait plusieurs lieutenants distingués, mais pas un général capable de faire face aux éléments délétères qui démolissaient le parti conservateur, de repousser les flots envahissants du libéralisme. Lui-même, le grand chef, n'aurait pu lutter longte:nps contre la popularité grandissante de Laurier.
Le parti conservateur était sur la pente de la décadence.
Les accusations de M. Tarte
M. Tarte avait commencé par être notaire à la campagne, mais il était crop remuant, trop ardent pour rester dans une profession si calme. Il était entré dans le journalisme, s'était fait remarquer par la vigueur de sa polémique, et, un jour, trouvant que l'espace lui manquait, il avait pris son vol vers la capitale, et était devenu rédacteur en chef du Canadien. C'était le mouvement fait homme, une machine électrique, un luiteur infatigable, un organisateur plein de ressources et de moyens, un écrivain et un orateur intarissable, à la pensée forte, à l'expression claire, nerveuse, frappante.
Après avoir combattu le mouvement Riel, il s'était rapproché du parti libéral, de Mercier surtout, et de Mercier était passé à Laurier, Pauvre, mais ambitieux, confiant dans sa force et convaincu qu'il n’occupait pas une position digne de son talent et des services qu'il avait rendus à ses amis, il résolut de se faire craindre et désirer par des coups d'éclat.
Avant les élections de 18or, il avait, dans son journal Le Caiadien, lancé des fusées qui avaient éveillé l'attention publique. T1 disait que le département des Travaux Publics et le ministre de ce département, M. Langevin, étaient à la merci de Thomas McGreevy et d'une compagnie d'entrepreneurs, composée de Robert McGreevy, frère de Thomas et de Laskin, de Connolly et Murphy, Après les élections, M. Tarte lança en plein Parlement la bombe qu'il préparait et chargeait depuis longtemps. 11 déclara qu'il était prêt à
prouver seize accusations de fraude et de corruption dans l'exécution de certains travaux publics, contre Thomas Mc- Greevy, membre du Parlement, contre la société, Larkin & Cie, contre l'honorable Langevin et le ministère des Travaux Publics.
Une enquête eut lieu et le résultat en fut désastreux pour le gouvernement.
Thomas McGreevy était expulsé de la Chambre, mis en accusation devant la cour d'assises, et condamné à six mois de prison.
L'honorable M. Langevin lui-même était obligé de quitter la vie publique, peu de temps après, quoique le rapport de la majorité du Comité ne lui eût pas été défavorable.
D'autres enquêtes eurent aussi pour effet de compromettre MM. Chapleau et Caron, et de jeter le désarroi dans les rangs du parti conservateur.
La langue française
Pendant ce temps-là, de gros nuages venus du Nord- Ouest apporta@it de nouvelles tempêtes.
Des lois avaient été adoptées par le Conseil des territoires du Nord-Ouest et par la Législature du Manitoba pour abolir l’usage officiel de la langue française dans leurs documents publics, et le gouvernement fédéral n'avait pas désavoué ces lois.
M. McCarthy avait déclaré devant la Chambre des Communes que l'usage officiel de la langue française devrait être aboli dans toutes les provinces anglaises. Dans le débat orageux que cette question souleva, Laurier prit la parole et plaida la cause de la iangue française dans le langage le plus logique, le plus brillant.
Jamais il ne prit, devant une majorité anglaise, la défense de sa nationalité avec plus de vigueur et de courage. Comment les hommes raisonnables, faisant partie de cette majorité, auraient-ils pu s'empêcher d'applaudir aux paroles qui suivent :
“ L’honorable député est fier de sa race et il a le droit d'en être fier, mais il ne s'ensuit pas que nous devions être tous Canadiens-anglais, que nous devions tous nous fondre dans l’élément anglo-saxon. Certes, personne ne respecte ou n’admire plus que moi la race anglo-saxonne; je n'ai jamais dissimulé mes sentiments à cet égard; mais nous, d’origine française, nous nous tenons pour satisfaits de ce que nous sommes et ne demandons rien de plus. Je revendique une chose pour la race à laquelle j'appartiens: c’est que, si elle n’est peut-être pas douée des mêmes qualités que la race anglo-saxonne, elle en possède de tout aussi grandes; c'est qu'elle est douée de qualités souveraines à
certains. égards, c'est qu'il n’y a pas aujourd'hui sous le soleil de race plus morale, plus honnête, je dirai même plus intellectuelle... Quand j'étudie notre histoire et que j'assiste aux péripéties du duel prolongé, opiniâtre, implacable que se sont livré l'Angleterre et la France pour la possession de ce continent; quand je retrace page par page, le dénouement fatal, indécis d'abord, mais prenant graduellement forme et devenant inévitable ; quand je suis la brave armée de Montcalm retraitant devant des forces supérieures en nombre, retraitant même après la victoire, retraitant dans un cercle de jour en jour plus rétréci : quand, arrivé à la dernière page, j’assiste au dernier combat où le vaillant Montcalm, cet homme vraiment grand, a trouvé la mort dans sa première défaite... Non, Monsieur, je ne cache pas à mes concitoyens d'origine anglaise que j'ai le cœur serré et que mon sang français se giace dans mes veines!... Oh! ne me parlez pas de vos théories purement utilitaires? Les hommes ne sont pas de simples automates. Ce n'est pas en foulant au pied les sentiments les plus intimes de l’âme que vous atteindrez votre but, si tel est le but que vous poursuivez... En attendant, nous devons tous, Français, Anglais, libéraux et conservateurs, nous souvenir qu'aucune race en ce pays ne possède d'autres droits absolus que ceux qui n'empiètent pas sur les droits d'autrui. Nous devons nous souvenir que l'expression des sentiments de race ne doit pas dépasser une certaine limite : que si elle la dépasse, même en restant dans les bornes du légitime, elle peut froisser les sentiments des autres races. Nous nous rappellerons que les vrais principes ne sont : qu’une émanation de la vérité divine, et qu'il existe au-dessus de nous une Providence éternelle, dont la sagesse infinie connait mieux que l’homme ce qui convient le mieux à l’homme, et qui, lorsque tout semble perdu, dirige toute chose pour le plus grand bien.”
La proposition de M. McCarthy ne rallia qu'une dizaine de voix.
La question des écoles du Manitoba
La législature du Manitoba avait, au mépris de la constitution, abrogé les lois en vertu desquelles les catholiques de cette province jouissaient d'écoles séparées, et le gouvernement fédéral avait été mis en demeure de désavouer cette législation injuste. On disait avec raison que si le droit de désaveu n'était pas lettre morte, c'était le temps de l'appliquer. Mais au lieu d'insister sur leur demande, les catholiques suivirent le conseil qu'on leur donna de s'adresser aux tribunaux et d'attendre le résultat du litige.
Les tribunaux — je Conseil privé compris — décidèrent que l’Acte des écoles de 1870 était constitutionnel. Les catholiques eurent alors recours à la clause de l'Acte du Manitoba qui décrète qu'on pourra en appeler de l'Exécutif contre toute décision de la Législature d’une province pouvant affecter les droits ou privilèges de la minorité catho. lique ou protestante des sujets de Sa Majesté, relativement à l'instruction publique.
Le Conseil privé jugea contrairement à la Cour suprême, que le Parlement pouvait, sans rétablir les lois abroées par l’Acte de 1870, remédier aux griefs des catholiques du Manitoba. Mais le mode à suivre, les mesures à adopter étaient laissées à la discrétion des autorités à qui la chose est confiée par le Statut.
M. Tupper, qui avait remplacé M. Bowell, crut que le Souvernement ne pouvait plus reculer. Il soumit à la Chambre, dans le mois de mars, un projet de loi, qui en
principe rendait aux catholiques leurs écoles séparées, mais ne pouvait avoir aucun effet pratique.
C'était un bill à deux faces, ni chair, ni poisson, une de ces lois subtiles qui permettent à des partisans politiques de se faire une conscience à leur guise, et de voter comme ils l’entendent.
C'était un remède dont les éléments constitutifs se combattaient mutuellement.
En effet, certaines dispositions du bill proposé permettaieut au gouvernement du Manitoba d’éluder la loi, de la mettre à néant, en lui donnant le droit de nommer les membres du conseil chargé d'établir et d’administrer les écoles séparées, et de ratifier le choix des inspecteurs, et en donnant à ces inspecteurs le pouvoir de fermer les écoles séparées, s'ils ne les jugeaient pas égales aux écoles publiques.
On peut se faire une idée de ce qui serait arrivé si le gouvernement du Manitoba avait jugé à propos de mettre cette li à exécution.
En outre, rien dans ce bill ne forçait le gouvernement du Manitoba à contribuer au soutien des écoles séparées.
Il es: difficile de supposer qu’un gouvernement, obligé de mettre à exécution une loi imposée contre son gré, aurait voté les fonds nécessaires à son fonctionnement. Aussi trois membres protestants du cabinet fédéral ne craignirent pas de déclarer, afin d’apaiser leurs électeurs, que le seul droit accordé par le bill rémédiateur aux catholiques du Manitoba, était celui de se taxer autant qu’il le voudraient, mais qu’il ne leur permettait aucunement de toucher un sou du gouvernement fédéral ou du gouvernement provincial.
Malgré ses défectuosités, le bill était accepté par l’évêque et les autorités religieuses du Manitoba à cause de la reconnaissance du principe des écoles séparées qu'il contenait, et par les protestants amis du gouvernement, à
cause même des défectuosités qui en détruisaient l'efficacacité.
M. Laurier et ses amis étaient inquiets, indécis: ils voulaient sincèrement le rétablissement des écoles séparées, mais ils croyaient que le seul moyen de régler la question de manière à respecter l'autonomie des provinces et à éviter des complications sérieuses, était d'avoir recours à la conciliation, de s'adresser à l'esprit de justice du gouvernement manitobain et de consentir à faire une enquête pour établir des faits importants, enquête acceptée d’ailleurs par ce même gouvernement.
En face d’une loi d’expédient, dont le seul but était de rallier les forces indécises du parti conservateur, M. Laurier crut qu’il avait le droit de la juger au point de vue politique, de se placer sur le même terrain que ses adversaires. Il se souvenait que, plusieurs fois déjà, il s'était joint aux conservateurs pour obtenir la reconnaissance des droits des catholiques, et que, chaque fois, les libéraux des autres provinces s'étaient compromis inutilement au profit des conservateurs.
Les libéraux ne voulaient pas, cette fois, tirer les marrons du feu pour leurs adversaires, et leur permettre d’échapper au danger qui les menaçait, en leur aidant à faire passer une loi inefficace et illusoire. Ils crurent qu'ils avaient parfaitement le droit de croire et de dire que le mode adopté par le gouvernement pour régler la question des écoles, n'était pas le meilleur.
De plus, Laurier a toujours prétendu — et il prétend encore — que s’il n'avait pas trouvé le moyen de donner satisfaction aux libéraux anglais, McCarthy, le chef du parti nationaliste anglais, aurait fait adopter une résolution qui l'aurait rendu maitre de la situation et mis à la tête d’une coalition des provinces anglaises.
Il dit que jamais il n'hésita et ne réfléchit autant avant de prendre un parti, une décision, avant de franchir le Ru-
ne
88 LAURIER ET SON TEMPS bicon. Mais après avoir pesé le pour et le contre, après avoir épuisé tous les moyens de s'éclairer afin d'agir sagement, il proposa le renvoi du bill à six mois. Le gouvernement l'emporta par une faible majorité, mais le bill avait été soumis trop tard à la Chambre Pour qu'il püt être voté, Le Parlement fut prorogé, et les élections eurent lieu.
M. Tupper avait fait entrer dans le cabinet MM. Angers, L.-O. Taillon et Alphonse Desjardins, trois hommes fort populaires dans le clergé, et qui n'avaient, dit-on, accepte des portefeuilles qu'après avoir obtenu l'approbation des autorités ecclésiastiques et la promesse de leur appui énergique.
Il n'y a pas de doute que les évèques furent trop facilement convaincus que le bill remédiateur était satisfaisant, que la majorité anglaise du parti tory en voulait sincèrement l'application, et que le triomphe des conservateurs serait celui des écoles séparées. Le clergé mit partout son influence au service des candidats conservateurs et fit un devoir aux électeurs de voter pour le gouvernement. Mais les Canadiens-français crurent qu'ils ne devaient pas manquer l'occasion de mettre à la tête du pays un compatriote, pour l'amour d'un bill aussi imparfait; ils votèrent en grande majorité pour Laurier et ses candidats.
Jamais le parti conservateur n'avait subi une pareille défaite.
Quelques semaines après, le ministère Tupper donnait sa démission, et Laurier était appelé à former un gouvernement au milieu de: acclamations de la grande majorité de ses compatriotes. La province de Québec avait bien raison de se réjouir ; c'était la première fois depuis la Confédération qu’un Canadien-français était élevé au poste de premier ministre.
Laurier Premier Ministre
Il y a huit ans que Laurier est premier ministre.
Le pays n'a jamais été aussi prospère ; le commerce, l'industrie et l'agriculture ont progressé étonnantes ; les ouvriers ont du travail et les cultivateurs s’enrichissent : la population est contente de son sort ; tous les foyers sont heureux. Or, de même que la misère tue les meilleurs Souvernements, ainsi la prospérité les fait vivre. Le gouvernement a toujours, aux yeux du peuple, le mérite ou la responsabilité de la situation financière d'un Pays. Laurier pouvait rétorquer plaisamment, nières élections, à ceux qui lui
dans des proportions
aux der-
conseillaient de ne pas s'attribuer des mérites dus à la Providence: “Eh! bien,
vous devriez voter pour un Souvernement qui a la Providence de son côté.”
Aussi sa popularité et sa majorité, loin de diminuer, ne font que s’accroitre : il avait quarante voix de majorité aux élections de 1896, il en avait plus de cinquante aux élections de 1900, et il en a maintenant plus de soixante...
I a grandi dans l'estime et l'admiration du pays non seulement par les splendeurs de son éloquence, mais encore par la sagesse de sa conduite et de ses actes, par l'habileté qu'il a déployée dans les circonstances les plus difficiles.
Il faut naturellement faire à ses collègues, la part qui leur appartient dans l'œuvre politique des huit dernières années. Il eut d'abord pour l'aider et le conseiller, des hommes distingués, tels que les Fielding, les Blair, les Muiock, les Fisher, les Cartwright, les Tarte, les Paterson, les
tie
Mills, les Bernier, les Joly, et ensuite les Préfontaine, les Fitzpatrick, les Brodeur, les Sutherland, etc...
Dès la première session, le ministère Laurier fit face à l’éternelle question du tarif.
Pour rassurer les manufacturiers effrayés, M. Laurier avait, dans le cours des élections de 1896, exprimé l'opinion que le pays avait trop besoin de revenus pour qu'on püt songer à l'abolition complète des droits de douane, que si le parti libéral arrivait au pouvoir, il saurait acilier l’intérêt des manufacturiers avec celui des consommateurs, en établissant un tarif de revenu.
Il tint parole.
Le nouveau tarif diminuait les droits sur des articles de première nécessité, et les élevait sur les objets de luxe ou de fantaisie, sur l'alcool et le tabac: le principe des droits ad valorem y dominait.
Mais les droits sur les marchandises qui pouvaient faire concurrence aux produits des manufactures canadiennes, restèrent à peu près les mêmes.
Le trait le plus caractéristique du nouveau tarif fut une réduction des droits de douane sur les marchandises anglaises. Cette réduction devait se faire graduellement, depuis quinze jusqu'à 33 pour cent. Les manufacturiers furent généralement satisfaits; les plaintes furent isolées, et on s’accorda à reconnaître que le gouvernement libéral, soutenu par un si grand nombre de députés libre-échangistes, ne pouvait guère faire mieux.
Cette réduction en faveur des marchandises anglaises fut considérée comme ‘n témoignage de sympathie auquel on fut sensible en Angisierre, au moins pendant quelque temps, jusqu’au jour où des hommes importants constatèrent que pratiquement la métropole n’en avait pas beaucoup profité. En Angleterre comme au Canada, l'intérêt finit par l'emporter sur la loyauté, et les manufacturiers ca-
nadiens qui n'avzient pas d'abord osé se plaindre, jetèrent
LAURIER ET SON TEMP 91 les hauts cris, lorsque cette mesure de faveur se trouva en conflit avec leurs intérêts.
Cette politique nouvelle souleva une importante question constitutionnelle,
Il existait entre l'Angleterre et diverses nations, telles que la Belgique et l'Allemagne, des traités de commerce qui donnaient a ces nations le droit de réclamer les privilèges qui seraient accordés par les colonies anglaises aux marchandises du Royaume-Uni.
Depuis longtemps le gouvernement canadien se plaignait de ces traités et en demandait la révocation. Mais les hommes d'Etat anglais n'avaient pas jugé à propos de se créer des ennuis en accédant à cette demande.
Laurier fit voir la position fausse que ces traités faisaient au Canada, en l’obligeant de faire bénéficier de ses faveurs, des pays auxquels il ne devait rien.
Les traités furent dénoncés, et plus tard le gouvernement canadien élevait le tarif sur certains produits allemands, sans avoir recours aux bons offices des autorités impériales.
Laurier a eu raison de dire, à ce moment, que le Canada était devenu une nation.
MICROCOPY RESOLUTION TEST CHART (ANSI and ISO TEST CHART No. 2)