‹ Laurier [microforme]Chapitre 61 sur 69 · SON ROLE POLITIQUE · texte numérisé non relu

SON ROLE POLITIQUE

V8} Fa La Œu, a SÀ

Hi Ê # k É

pouvaient aspirer à cet honneur, plusieurs hochèrent la têt= et se demandèrent s'il avait toutes les qualités requises pour recueillir une succession aussi onéreuse. M. Willison, ancien rédacteur du “Globe” qui, depuis plusieurs années, a abandonné le parti libéral, écrivait, ces jours-ci, qu'il croyait comme bien d’autres, dans les cercles anglais, que Laurier n'aurait pas peutêtre l’activité, l'énergie et l'autorité nécessaires à un chef de parti, ‘mais cette impression fut bientôt dissipée, dit-il, et nous füûmes obligés de reconnaitre qu’à l'éclat de l’éloquence il joignait la clarté et la vigueur de l'esprit, la connaissance des hommes, une grande ‘rudition et une force de volonté remarquable”, C'est le témoignage de tous ceux qui l’ont vu à l'oeuvre.

Il est entré dans le Parlement avec la résolution de travailler au triomphe d’une politique vraiment canadienne, sachant concilier les intérêts de l’Empire avec ceux du Canada et de conserver à la province de Québec son influence dans la Confédération et le respect de ses droits par l’esprit de conciliation et l’harmonie des races, et par des alliances avec les éléments les plus raisonnables de la population anglaise. Il déclare souvent que c'était la politique de La Fontaine et de Cartier et que c’est la seule capable de procurer au Canada ce qu’il lui faut pour atteindre ses destinées.

On peut dire, sans être accusé de partisannerie et d'exagération, qu'il a été fidèle à son programme, que les événements se chargent d’en démontrer la sagesse

et l'opportunité, et on doit ajouter, Pour être juste, que les séductions des honneurs et du Pouvoir ne l'ont Pas fait dévier du Programme qu'il s'était tracé, Les

en Angleterre, les offres les plus séduisantes ne l'ont Pas empéché de combattre les projets d'impérialisme de Chamberlain, Il a tout refusé, même la pairie, il a consenti à sacrifier ses intérèts Personnels à ceux de sa patrie, Lorsque ses adversaires et mème la majorité de ses partisans d'origine anglaise le priaient d'accepter l'alliance que lui offrait M. Borden, il refusa, il résista à toutes les sollicitations plutôt que d'accepter la Conscription, Il perdit le pouvoir et un grand nombre d'amis politiques i

ses Compatriotes et Je respect de ses adversaires. Et puis déjà on revient à lui, à sa politique Canadienne et vraiment nationale, et on croit que le Pays aura besoin de sa sagesse et de son expérience pour assurer

e l’éloge de son Caractère, de sa mentalité, Il est difficile de

aimer, sans subir

l'approcher, de le fréquenter, sans É

le charme de ses manières, de sa conversation, de sa personnalité. M. Bourassa m'en donnait, il n’y a pas longtemps, un exemple frappant. Un jour, après une conversation intéressante avec Laurier au sujet de la question des écoles du Manitoba, Mgr Langevin disait qu'en rentrant dans sa chambre il s'était jeté à genoux en s'écriant: “Mon Dieu, délivrez-moi du charme de cet homme.”

Ce n’était pas, peut-être, autant le charme que les arguments de Laurier qui troublaient le brillant et bouillant évêque de Saint-Boniface.

Mais il n'en est pas moins vrai que Laurier est un charmeur dont le charme se fait spécialement sentir dans la vie privée, dans ses relations sociales.

Sa réputation, son prestige, son extérieur imposant et sa position, lorsque, spécialement, il était premier ministre, faisaient craindre aux timides de l'approcher, mais, lorsqu'ils le voyaient chez lui si aimable, si affable, si bienveillant, ils ne pouvaient croire qu'ils étaient en présence de l’homme le plus puissant du Canada.

Il est bon, doux, charitable, compatissant, affectueux, mais sans ostentation, sans démonstrations exagérées, avec réserve et dignité. Simple, modeste, ne parlant jamais de lui, de ses succès, il ignore les trucs de la pose, de la mise en scène et ne cherche jamais à se grandir en rapetissant ses rivaux ou ses adversaires. Sa charité doublée de philosophie lui fait pardonner facilement les défauts de ses amis, les in-

jures, les injustices de ses adversaires, et ses partisans se demandent si parfois il ne pousse pas trop loin cette condescendance.

C'est un fin Causeur, dont la conversation émaillée de souvenirs historiques, d’ancedotes amusantes, passe facilement des sujets les plus graves aux plaisanteries les plus enjouées, évitant toujours ce qui peut choquer ou offenser ceux à qui il parle. Il sait parler le langage qui plait aux femmes, aux jeunes filles et aux enfants, comme aux philosophes ou aux hommes de Lettres. Son sang-froid et sa patience sont inaltérables, il se laissera ennuyer pendant des heures par le Premier venu, sans se plaindre, sans donner le moindre signe d’impatience.

Les traits d'esprit de ses amis ou de ses adversaires le réjouissent et l’'amusent beaucoup, même lorsqu'ils s’exercent à ses dépens et il en parle avec plaisir. Par exemple, il raconte qu’un jour, il n’y a pas très longtemps, ayant rencontré M. Bourassa, il lui dit: “Tiens Bourassa, vous grissonnez, est-ce que la sagesse vous arrive avec les cheveux blancs ?”

“Bien, répliqua M. Bourassa, vous savez que ces deux choses ne vont Pas toujours ensemble.”

Il raconte aussi qu'après une soirée passée chez un ami avec l’hon. Chs Langelier, il lui demanda si, par mégarde, il n'avait pas endossé son paletot. “Tiens, oui, dit Langelier, en fouillant les poches du paletot de M. Laurier, c’est le vôtre, car les poches Sont pleines de promesses.” Il est bon de dire que M. Langelier prétendait, sérieusement ou non, que M.

Laurier n'avait pas tenu certaines promesses qu’il lui avait faites.

Je viens de dire que M. Laurier évite tout mot, toute remarque qui peut blesser ou offenser quelqu'un,

mais il sait parfois répondre à la critique par un mot piquant.

Lorsqu'il était ministre sous MacKenzie, M.

Mousseau, qui était gros et gras, avait dit que les ministres s’engraissaient des sSueurs du peuple. M. Laurier répondant à cette boutade, dit, montrant du doigt M. Mousseau: “Voyez lequel des deux s’engraisse le plus des sueurs de ce pauvre peuple?”

À un nationaliste qui se plaignait du gouvernement Borden, il dit: “Eh! bien, mon ami! vous vouliez tout ou rien, vous n’avez rien, vous devez être satisfait.”

Je pourrais donner beaucoup d’autres preuves de la présence d’esprit de Laurier.

L'esprit de justice et la charité sont les principaux mobiles de ses actions; il compatit à toutes les souffrances et se plait à rendre service même à des adversaires sans se demander s’ils lui en sauront gré; l’ingratitude n’altère en aucune façon sa bonté et ne provoque en lui ni colère, ni ressentiment. Il veut que la vie qui est si bonne pour lui le soit pour ses parents et ses amis, pour tout ce qui vit, pour les bêtes comme pour les hommes, pour l’humanité. Sa charité lui joue des mauvais tours. Revenant, un soir, de la Chambre, entre 11 heures et minuit, il aperçoit

grattant la rue en face de sa maison, un homme âgé paraissant travailler péniblement. Pris de compassion, il lui demande s’il ne voulait pas entrer chez lui Pour se reposer et se réconforter. Inutile de dire que le vieux accepta l'offre et se régala avec délice. Mais, le lendemain matin, il arrivait de bonne heure chez M. Laurier pour lui demander une place.

Pourtant cet homme si délicat, si débonnaire en apparence, est capable de résolutions les plus énergiques, d’actes de courage étonnants lorsque sa conscience, le sentiment du devoir et l'intérêt du pays ou même de son parti l’exigent. Il en a donné des preuves nombreuses. I] ferme facilement les yeux sur les défauts, les vices même de ceux qui l’entourent, mais à la condition que l'intérêt public n’en souffre pas, et ses collègues, lorsqu'il était premier ministre, savaient que sa main de velours était rude parfois et sa parole sévère.

Plus on le connaît, plus on l'analyse, plus on s'explique comment il à pu pendant si longtemps 8ouverner un parti et un Pays composé d'éléments plus ou moins antipathiques à sa nationalité, à sa religion, traverser les crises les plus formidables, régler les questions les plus délicates. Evidemment il doit sa popularité et ses succès autant à son caractère qu’à son éloquence, à ses talents. On lui reprochait autrefois de pousser trop loin l'esprit de conciliation et de faire trop de concessions, mais on oublie, comme il le dit souvent, les Concessions qu’il obtenait. On disait qu'il pouvait tout faire accepter par ses partisans

anglais, pourvu qu'il y mit l'énergie nécessaire.

La défection de la majorité anglaise du parti libéral n'a-t-elle pas démontré qu'il ne pouvait lui faire accepter tout ce qu’il voulait, et que c’est grâce à son tact, à son esprit de conciliation et à des concessions réciproques qu’il a pu garder la confiance et l'appui de cette majorité qui n'avait plus malheureusement pour la guider l'esprit large et tolérant des Blake, des Mowatt et des MacKenzie. Les vétérans qui entouraient Laurier à ses débuts dans la politique et combattaient avec tant de courage sous le drapeau libéral, sont disparus: la vieille garde est morte. Que penser de la jeune garde ?

J'ai fait allusion plus d’une fois à l'extérieur imposant de Laurier. Iln’y a pas de doute que son grand air et la dignité de son maintien ont contribué à sa popularité. L'âge, qui n’embellit y: 3 les hommes généralement, semble avoir fait une exception pour lui, il a rehaussé la distinction naturelle qui le caractérise et qui, lorsqu'il était enfant, le faisait appeler le “petit-monsieur” par les bonnes gens de son village.

J'ai parlé de son sang-froid. En effet rien ne peut lui faire perdre la maîtrise de sa pensée, de ses sentiments, de ses paroles. Quoique sa vie ait été généralement heureuse, il n’a pu cependant échapper entièrement aux mauvais coups de la fortune. Mais il ne se laisse pas plus abattre par les déboires et les revers que griser ou affoler par les succès, les applaudissements, les ovations.

À l'instar des grands arbres de nos forêts secoués

par la tempête, il peut bien un instant courber la tête Sous la rafale, mais il ne tarde pas à la relever. Il plie mais ne casse pas.

CR Pour résumer tout ce que j'ai dit de Laurier, je me contenterai d'ajouter, comme conclusion, qu’il était constitué intellectuellement et physiquement

corde, les feux du fanatisme religieux et national que la guerre avait activés ?

Que nous apporte l’Ange de Ja paix dans les plis de sa blanche robe ?

Si la carte de l'Europe est remaniée de façon à respecter les droits, les traditions des nationalités et à rendre justice aux minorités, nous avons droit d’espé-

Pourquoi pas un seul Canadien-français ne fait-il

pas partie de cette délégation? Pourquoi Laurier n'a-t-il pas été appelé à y figurer, à y apporter son prestige et son expérience ? Les Canadiens-français n'ont-ils pas assez fait, assez versé de sang pour mériter d’avoir un des leurs dans cette réunion des représentants de l’Empire ?

Toutefois, comme dans les négociations qui auront lieu aucune décision ne devra être prise sans l’assentiment de notre Parlement, Laurier sera là et sa voix saura bien se faire entendre pour empêcher toute atteinte à l’autonomie du Canada et des provinces qui le composent, à l’'accomplissement de leurs destinées.

Il sera là, avec son grand prestige, son expérience précieuse, avec l'autorité que lui donne une carrière politique sans tache et il restera toujours la grande figure du Parlement, le champion du droit et de la justice, de la paix et de la concorde, le protecteur des minorités (1).

Lorsqu'il n’y sera plus, lorsqu'il disparaîtra, comme tout ce qui est mortel, il n’y aura qu’une voix pour dire combien grande était la place qu’il occupaï dans notre monde politique, dans le coeur de ses compatriotes.

(1) Malheureusement, il n'était pas là, lorsque le Parlement se

réunit; à la place où on le voyait si vivant, si atttrayant, on contemplait tristement le cercueil qui contenait sa dépouille mortelle.

Page 1