ADIEU A LAURIER
Laurier est mort...
C’est les yeux pleins de larmes, le coeur meurtri Par la douleur que, de l'Atlantique au Pacifique, des milliers de bouches répètent ces mots lugubres.
Il est mort... On ne verra plus cette grande et
que pour prononcer des paroles de paix, de bonté, de Charité, d'amitié.
d’une fois, le touchant du bout de son aile noire: elle semblait hésiter à éteindre ce flambeau, à terrasser ce champion du droit et de la justice, à mettre fin à une vie si honorable, si utile et brillante, à priver le pays des fruits de son expérience, de la sagesse de ses conseils. Et lorsqu'elle se décida à le frapper, elle tint compte de ses désirs. Ce qu’il redoutait le plus était la décrépitude, les infirmités physiques et intellectuelles de la vieillesse. Il voulait mourir debout, en possession de ses facultés mentales, sous le harnais. Son désir a été satisfait, la mort a cru devoir être douce pour ce doux, pour celui dont la bienveillance se plaisait tant à faire des heureux, mais elle n’a pas été moins cruelle pour ceux qui l'ont aimé, pour son excellente épouse, pour ses amis, pour ses compatriotes, pour le pays en général.
La mort ne l’a pas surpris; depuis plus d’un an il disait souvent que sa vie touchait à son terme, mais qu'il pourrait peut-être la prolonger en abandonnant la vie publique. La défection de ses principaux amis libéraux l’avait peiné et convaincu que son rôle politique était fini; il l'avait vue avec chagrin briser l'échafaudage qu'il avait élevé sur le terrain de la conciliation. Mais ses partisans dévouis refusaient de le laisser partir, et de partout on à :i annonçait que son étoile remontait à l’horizon de notre monde politique, que ses lauriers reverdissaient et que les événements démontraient la sagesse de sa politique et la justesse de ses prévisions.
Il se proposait de demander à ses amis, dans les
premiers jours de la session, de le remplacer comme chef du parti libéral. Plusieurs fois déjà, depuis 1907, il avait offert sa démission, et même en 1903, lorsqu'il se croyait atteint d’une maladie fatale, il l'avait écrite et se préparait à l'envoyer porter aux membres du Conseil privé, lorsqu'il en fut empéché par l’un de ses collègues qui lui conseilla d'attendre au lendemain Pour prendre une décision aussi importante. Il attendit, consulta, écouta les objections faites par ses amis à sa démission et consentit à la retirer. Aurait-il cette fois réussi à la faire accepter ? C'est douteux: On aurait répété ce que deux sénateurs anglais me dirent un jour: “Il est inutile de songer à choisir un autre chef, tant que Laurier sera là, la comparaison l'écraserait.” Pourtant Souvent il disait: “Je voudrais bien avoir quelques années de repos, de loisir au milieu de mes livres, afin de lire autant que je voudrais, et d'écrire quelques pages d'histoire.” ’était l'histoire du Canada depuis la Confédération qu’il se proposait d'écrire.
Quel livre intéressant et captivant il aurait laissé! Que de souvenirs palpitants d'intérêt !
Le souci de sa santé et de son intérêt personnel
responsabilité. A ses amis qui parfois le voyant fatigué lui conseillaient de résister aux sollicitations qui l’appelaient ici et là, aux endroits les plus éloignés du pays, il disait: “Le chef d’un parti n’a pas plus
de droit que le général d’une armée de refuser de marcher à l'appel du clairon:; lorsque je ne pourrai plus remplir les devoirs que ma position m'impose, je donnerai ma démission.” Cet homme si doux, si impassible, indolent même ou indifférent dans les choses ordinaires de la vie, incapable de faire de la peine à un serviteur, à un enfant, déployait une énergie surprenante lorsque le devoir le commandait,
Il est né sous une bonne étoile, une fée avait dû se pencher sur son berceau pour fleurir sa destinée, pour lui épargner les chagrins, les inquiétudes, les douleurs inhérentes à l'humanité, Cette fée, pour les Chrétiens, c’est la Providence qui semble se plaire à favoriser certaines existences utiles, nécessaires au bonheur de leurs semblables, de leurs compatriotes. Il avouait que la Providence avait été tedre pour lui même dans les circonstances où la bonne fortune semblait l'avoir abandonné. Exemple : — Aurait-il Pu conserver sa popularité s'il avait été au pouvoir pendant la guerre ? Aurait-i] pu la garder s’il avait été appelé à régler les épineuses questions qui s'agitent en ce moment ?
Oui, il était heureux, l’un des hommes les plus Constamment heureux que j'ai connus. Aussi, il aimait la vie et il voulait qu’elle fût bonne pour sa famille et ses amis, pour ses compatriotes et son pays, pour les hommes en général. Il aimait son pays, le Canada: il voulait son progrès, sa prospérité et lui prédisait de hautes destinées. 1] disait: “Le vingtième siècle sera le siècle du Canada” I] était loyal à l’Angle-
terre dont il admirait les institutions politiques, il aimait la France et la voulait grande et glorieuse, mais avant tout il aimait son pays, le Canada.
Avant tout il était Canadien.
Dans l’un de ses voyages en Europe, après avoir été l'objet des ovations les plus flatteuses à Londres et à Paris, il écrivait: “Toutefois je suis plus que jamais Canadien, plus que jamais le Canada a la meilleure part de mon coeur.”
Deux idées principales orientaient sa conduite politique: concilier les intérêts de l'Angleterre avec une politique vraiment Canadienne, servir la cause de l'Empire sans compromettre les destinées du Canada, et assurer la prospérité, le progrès et le bonheur de CE Pays, par la paix, la concorde et l'harmonie entre les races qui l'habitent.
Il ne sera plus Parmi nous pour continuer son oeuvre patriotique, mais sa grande ombre planera sur nos destinées et il nous laisse ses pensées et ses conseils dans des discours immortels et lumineux qui éclaireront la voie que devront suivre les générations futures.
On se demande lequel des deux, l’homme public ou l'homme privé, l’homme de l'intimité, il faut le plus pleurer.
C'est aux deux que j'adresse mes adieux en ce moment. :
Adieu donc, Laurier ! le plus grand et le meilleur des hommes, le Grand Canadien, l’homme d'Etat ad-
mirable, l'orateur incomparable, le champion du droit et de la justice, des faibles, des opprimés, l'honneur et l'orgueil de ta race, l'ami dévoué, généreux, dont l'amitié était un trésor inappréciable, Si tu entends les prières qui s'élèvent de partout, si tu entends les lamentations qui éclatent autour de ta dépouille mortelle, si tu vois les fleurs et les larmes qui tombent sur ton cercueil, tu dois réaliser combien tu étais aimé et admiré. La patrie en deuil se demande comment elle pourra remplir le vide que tu laisses dans les conseils de la nation, elle se demande où elle trouvera un homme comme toi, joignant à la mentalité la plus raffinée, à l'esprit le plus brillant et au jugement le plus sûr, au tact le plus circonspect, le don de se faire aimer.
Quant à ceux qui t'ont intimement connu et particulièrement aimé, ta mort leur met au coeur une blessure inguérissable, les regrets les plus douloureux. Une pensée les console : c'est que Dieu sera bon pour toi, comme tu l'as été pour les hommes. Les grandes âmes comme la tienne fortifient la croyance à la vie future, la mort ne peut les détruire, elles doivent être immortelles.
Adieu...