XII. MAY BELFORD
qu'au contraire ses modèles, en réalité ses obligés, se prêtaient à ses vues, il était toujours maître de choisir l'arrangement de pose, de coloris, d'accessoires qui lui paraissait s'adapter le mieux à chacun. Ses portraits présentent donc les formes d'exécution les plus diverses, ils sont de caractère très varié. Ils font corps ainsi avec l'ensemble de son œuvre et offrent le même fond d'invention et de recherche, que laissent voir ses productions des autres ordres.
Nous avons dit que chez Lautrec la vie et l'œuvre se confondaient et ne pouvaient avoir qu'une histoire. Son œuvre n'ayant été que la représentation de ses goûts, de ses poursuites, de ses observations, lorsqu'on en fait connaître les particularités, c'est véritablement l'histoire même de l'homme qu'on expose. Cette affirmation acquiert toute son évidence, lorsqu'on vient à s'occuper des portraits qu'il a peints. On entre en contact par eux avec les personnes qui ont eu une place dans son
intimité, qui ont pu exercer de l'action sur lui, qui ont su l'apprécier ou le soutenir. Ceux dont Lautrec a peint le portrait lui ont été si étroitement associés, qu'en racontant les relations qu'il a entretenues avec eux, qu'en rapportant dans quelles circonstances il a été amené à les peindre, on retrace sa vie ellemême.
Un des plus intéressants portraits qu'il ait fait est celui de Vincent Van Gogh, portrait au pastel. Van Gogh, venu de Hollande à Paris, y passe les années 1 886-1 887, avant de se rendre dans le midi de la France, à Arles. En arrivant à Paris, il entre pour quelque temps à l'atelier Cormon. C'est là qu'il fait d'abord la connaissance de Lautrec, élève à l'atelier. Puis ils établissent facilement des relations. Ils se trouvaient l'un près de l'autre. Van Gogh demeurait chez son frère Théodore, rue Lepic, à Montmartre, et Lautrec habitait non loin de là. C'est ainsi que Van Gogh, dans ses lettres, dit incidemment avoir
rencontré Lautrec, un jour qu'il venait de vendre un tableau. Lautrec se plaisait à faire les portraits de ses camarades et des artistes de sa connaissance et il a fait celui de Van Gogh, dont il gardait des œuvres dans son atelier.
Lautrec s'était lié d'amitié avec le peintre Maxime Dethomas qui, de haute stature et de démarche assurée, contrastait absolument avec lui. Leur dissemblance même les amenait à se tenir ensemble. L'un offrait la protection de sa force à la faiblesse de l'autre. Leurs rapports étroits furent de longue durée. Une année ils descendirent l'Escaut en bateau, se rendant à l'île de Walcheren, d'autres années ils passèrent ensemble leur villégiature à Dinard, à Granville, à Arcachon. Il est résulté de cette intimité un échange de portraits. Dethomas a fait un très puissant et très ressemblant crayon de Lautrec, campé sur ses petites jambes. Et Lautrec a fait un portrait à l'huile de Dethomas, des mieux réussis. Il l'a repré-
sente, par fantaisie, assis au bal de l'Opéra. Il a mis comme fond au tableau les silhouettes de femmes travesties.
Quelque temps auparavant il avait déjà peint, dans la même donnée, le portrait de Delaporte, une connaissance. Lui aussi est assis et dans le fond se voient également des silhouettes de femmes, mais au lieu de prendre pour cadre de son tableau le bal de l'Opéra, Lautrec a pris cette fois-ci le Jardin de Paris. Ce portrait a été l'objet d'un refus, qui peut servir à montrer le manque de sens artistique, qui a toujours existé, en France, dans les sphères officielles.
Ce serait une lamentable histoire à écrire que celle des faveurs et des encouragements prodigués, de tout temps, à ces peintres sans originalité qui représentent une soi-disant tradition d'art noble, pendant qu'en sens inverse, les initiateurs, les inventeurs, méprisés ou méconnus, auront été repoussés des Salons, exclus des récompenses, tenus à l'écart des
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