‹ LautrecChapitre 12 sur 35 · XIII. PORTRAIT DE MAY MILTOX · texte numérisé non relu

XIII. PORTRAIT DE MAY MILTOX

achats et des commandes des pouvoirs publics. Je crois qu'il serait du reste inutile de penser à obtenir un changement de conduite des corps constitués, des commissions officielles et des gouvernements sur ce point, car l'erreur qui s'est produite en France s'est à peu près produite de même en tout pays.

Il faut donc en prendre son parti. Les médiocres, les coryphées de l'art banal quel qu'il soit, ayant gagné le goût public, seront toujours sûrs de la même faveur générale, pendant que les inventeurs, surgissant à l'improviste, seront méconnus, tout juste soutenus à leur apparition par quelques amis. Les générations suivantes sauront heureusement les venger des dédains qu'ils auront eu à subir. Elles les couronneront, elles leur élèveront des monuments, alors que les médiocres, les représentants de l'art banal tout de suite admirés, à la fin oubliés, auront leurs œuvres mises au rancart ou reléguées dans les musées des dernières sous-préfectures.

Ceci dit, il n'est pas étonnant que Lautrec ait été ignoré du monde officiel ou que, si accidentellement il a pu en être connu, il s'en soit vu méprisé. Le portrait de Delaporte a été l'objet d'un jugement, qui établit ce dernier fait et mérite d'être raconté.

Une Société des Amis du Luxembourg s'était formée, se proposant d'acquérir des œuvres d'art, principalement des tableaux, à donner au musée du Luxembourg. Lautrec était mort depuis quelques années, lorsque la Société acquit le portrait peint par lui de Delaporte, et en fit l'offre à l'Etat pour le musée. Or, l'administration des Beaux-Arts n'a pas le droit d'acheter directement les œuvres d'un artiste mort, à faire entrer dans les musées. Toute œuvre de cette sorte, avant d'être achetée, doit être examinée et acceptée par un comité, qui contrôle la caisse des musées et seul peut autoriser les paiements à faire. Le portrait de Delaporte venant à être soumis à ce comité fut refusé par lui.

Sur ce refus, les membres de la Société des Amis du Luxembourg allèrent trouver le sous-secrétaire d'État aux Beaux-Arts M. Dujardin-Beaumetz. Après s'être plaint que leur intention généreuse fût si mal reconnue, ils lui exprimèrent leur étonnement qu'un comité, chargé spécialement d'un contrôle financier, pût intervenir, alors qu'il n'y avait aucune somme à faire sortir de la caisse dont la garde lui était confiée.

Les raisons données par les Amis du Luxembourg ne parurent pas assez probantes à M. Dujardin-Beaumetz, pour qu'il voulût s'employer, comme on le lui demandait, à faire reconnaître que le comité de contrôle financier ne devait pas intervenir dans un cas où aucune somme n'était à payer et que, par conséquent, il convenait d'accepter le portrait de Delaporte malgré le refus de ce comité. L'autorité d'un sous- secrétaire d'État, s'exerçant en pareille occurrence, eût été de nature, il semble, à faire pencher la balance. Mais

M. Dujardin-Beaumetz n'avait pas assez bonne opinion du talent de Lautrec pour s'engager dans la voie que lui indiquaient les Amis du Luxembourg. Faire entrer dans un musée une œuvre de Lautrec ne lui paraissait pas valoir le risque d'un conflit avec un comité dont il pouvait avoir à réclamer le concours en d'autres circonstances.

Cependant, bienveillant de sa nature et, en sa qualité d'homme politique, désireux de ménagements, il s'efforça de donner quelque satisfaction aux Amis du Luxembourg.

Ayant su que le comité s'était prononcé en l'absence de M. Bonnat son président, il promit que le portrait de Delaporte lui serait présenté de nouveau, alors que M. Bonnat le présiderait régulièrement. Une nouvelle présentation du portrait au comité eut lieu dans ces conditions, suivie d'un nouveau refus.

Les Amis du Luxembourg ne purent après cela qu'exhaler des plaintes aussi vaines que légitimes. Il reste donc établi qu'une société,

Page 1