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LES CAFÉS-CONCERTS

Lautrec a trouvé à Montmartre un monde singulier et pourtant naturel. Il en a donné une représentation si libre d'allures et si complète qu'on est amené à s'écrier, en la regardant, de même qu'on le fait devant certains portraits dont les modèles restent cependant inconnus : Quel rendu fidèle! Comme cela a dû être ressemblant! Comme cela est ressemblant! Lautrec n'a nullement pensé à grossir ou à diminuer ce qu'il avait sous les yeux. Il l'a tenu au juste pour quelque chose de saisissant que lui offrait la vie. Il n'y a donc, dans son œuvre, aucune intention mois

raie ou immorale, aucun jugement porté, favorable ou non. Il s'est abstenu de ces éliminations qui eussent pu le faire dévier de sa vision de pur artiste. Aussi Montmartre montré par lui apparaît-il dans sa plénitude. Il s'ofl're d'une façon qu'on peut dire totale.

Nous voyons le public de la galerie, les spectateurs moitié gais compagnons coutumiers de bamboches, moitié visiteurs occasionnels, allant à la recherche de plaisirs considérés comme suspects, alors y assistant avec gravité. Puis viennent les figurants, en descendant jusqu'aux voyous et aux filles. Sur ce fond se détachent les êtres des deux sexes, qui donnaient au lieu l'illustrafion et la célébrité. Ceux-là, danseurs, chanteurs, se trouvent élevés, par l'accentuation qu'ils ont reçue, à l'état de types. Tout est relatif, chaque sorte de monde peut avoir ses héros et Lautrec a véritablement porté à l'état représentafif de héros les êtres qui se distinguaient à Montmartre sur le commun des figurants, Jane Avril, Bruant,

Valentin le désossé, la Goulue. Il les a peints isolément ou introduits dans des groupes.

Jane Avril, surnommée la Mélinite, était une danseuse à part, mince et souple, qui prétendait combiner la hardiesse et l'élégance. Lautrec l'a représentée dans l'exercice de sa virtuosité. Il en a aussi donné des portraits en costume de ville. Elle devient alors une temme qui s'attife et vise au décorum.

Bruant tenait un cabaret, le Mirliton, sur le boulevard de Rochechouart, où il chantait à pleins poumons des chansons de caractère humanitaire, s'adressant à la sensibilité des spectateurs. Il leur lançait, comme régal supplémentaire, lorsqu'ils entraient dans sa salle ou y avaient pris place, des apostrophes plus ou moins libres et personnelles. Il prend, sur les affiches que Lautrec lui a consacrées, un air d'athlète et en impose par sa prestance.

Mais l'établissement, surtout célèbre à Montmartre — la vraie gloire du lieu — dont la renommée servait comme de réclame à tous

les autres, c'était le bal du Moulin-Rouge. Il avait éclipsé un autre bal, tenu sur le haut de la butte, au Moulin de la Galette, un vrai moulin, reste des vieux moulins de Montmartre. Mieux situé, lui, sur le boulevard de Clichy, il attirait la foule. Un moulin postiche, peint en rouge, érigé sur la façade, le désignait à l'attention. Aussi Lautrec, en bon observateur, a-t-il donné le Moulin-Rouge comme cadre à un grand nombre de ses tableaux, la Promenade, la Redoute, les Valseuses, etc.

Un artiste, quand il a un genre de sujets qu'il affectionne, vers lequel il se sent particulièrement porté, finit par synthétiser, dans quelqu'œuvre maîtresse, les traits et les particularités qu'il a introduits ailleurs à l'état fragmentaire. C'est ce que Lautrec a fait pour Montmartre dans son tableau la Danse au Moulin-Rouge (i). Là se voit le public fréquentant le lieu, dont Lautrec a peint chaque

(i) Ce tableau a aussi été dénommé Le Bal au Moulin-Rouge et le Quadril au Moulin-Roge.

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