‹ LautrecChapitre 7 sur 35 · VII. MONTMARTRE — LA PROMENADE AU MOULIN-ROUGE · texte numérisé non relu

VII. MONTMARTRE — LA PROMENADE AU MOULIN-ROUGE

personnage avec sa physionomie propre, d'après nature. Et surtout se voient, au centre du tableau, les danseurs, des danseurs de choix, Valentin le désossé et la Goulue.

Valentin défiait Timitation. C'était un homme maigre et allongé, qui faisait descendre toute son agilité et toute sa vigueur dans ses jambes. Il les battait sans se lasser, en leur imprimant une sorte de saccade ondulatoire. Il était l'opposé de Lautrec réduit à des embryons de jambes et Lautrec, s'appliquant à rendre l'action de Valentin, a dû éprouver de l'envie, en trouvant chez lui le développement extraordinaire des membres qui lui manquaient à lui-même. La Goulue, elle, dansait avec la fougue et la hardiesse d'une improvisation désordonnée. Valentin et la Goulue dansant avec passion, dans le contentement de leur supériorité, offraient une combinaison singulière et on ne voit pas pourquoi le public que Lautrec montre disposé autour d'eux, n'eût pas pris autant d'intérêt à leur danse que

le vieil Hérode a pu en prendre autrefois à celle de Salomé.

Lautrec ne s'est pas restreint à Montmartre, pour le choix de ses sujets. Il a étendu sa recherche aux lieux de plaisir et aux cafésconcerts existant ailleurs dans Paris. Il y a rencontré en particulier des Anglaises, May Milton, May Belford, Cecy Loftus, artistes lyriques; Ida Heath, une danseuse. Ces anglaises étaient de ces jeunes personnes, douées d'avantages physiques, telles qu'il en apparaît fréquemment dans les music-halls de Londres. Elles n'ont ni grand talent ni véritable éducation professionnelle, mais elles remplacent ce qui leur manque de préparation par des audaces de voix et de gestes et, avec un humour tout à fait anglais, savent s'arranger des costumes bizarres et se donner une tournure excentrique. Si après cela elles parviennent déjà à Londres à attirer l'attention, transplantées à Paris, dans un milieu sur lequel elles tranchent absolument, elles ne peuvent

VIII. MONTMARTRE — VALENTIX LE DESOSSE ET LA GOULUE (lithographie)

manquer de frapper par leur côté de complet imprévu.

Lautrec a représenté de différentes manières celles qui, à un certain moment, sont venues se produire à Paris. Il en a fait des portraits, il leur a consacré des affiches pour les faire connaître. Il les a saisies, s'évertuant à leurs danses et à leurs chants risqués, vêtues de leurs costumes londoniens excentriques et il a obtenu ainsi quelques-unes des figures les mieux réussies et les plus divertissantes qu'on lui doive.

Il s'est arrêté avec prédilection, dans le cercle des théâtres de genre et des cafés-concerts de Paris, sur les étoiles qui y brillaient. Il en a surtout distingué deux, Marcelle Lender et Yvette Guilbert. Elles lui offraient des types tranchés de nature à lui plaire. Marcelle Lender chantait. Elle dansait aussi et le tableau que Lautrec lui a consacré, Lender dansant le pas du boléro, au théâtre des Variétés, dans Chilpéric, l'opérette d'Hervé, est une de ses œuvres

maîtresses, à mettre à côté du tableau de la Danse au Monlin-Rouge.

Les deux ont un fond commun, qu'ils tirent de l'art que possédait Lautrec de préciser le caractère d'une danse et d'y faire sentir le mouvement, chose si difficile. Mais malgré un certain fond commun, ils offrent un véritable contraste, par la diversité des danses qui y sont représentées. Dans la Danse au Moulin- Rouge on a l'action endiablée de deux personnes restées du peuple, se produisant au milieu de la foule; avec Lender, aux Variétés, on a une danseuse raffinée, enveloppant ses hardiesses dans l'élégance de ses mouvements.

Lautrec a fait diverses études d'Yvette Guilbert et en a donné de nombreuses images en lithographie, dont nous reparlerons au moment voulu.

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