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LES FILLES

Lautrec fréquentant les lieux de divertissement, les théâtres de genre, les cafés-concerts, n'a pu manquer d'y rencontrer et d'y voir les filles qui s'y tiennent. En effet, dans la représentation qu'il a donnée des scènes prises à ces milieux, les filles ont une place parmi les personnages. En outre, il leur a consacré directement une partie de son œuvre, en descendant jusqu'à celles qui peuplent les maisons de tolérance. Il ne faudrait pas penser qu'il ait cessé alors d'être le pur artiste qu'il a été en toute occasion. Il a continué à se maintenir, sur ce terrain, dans l'état désintéressé où il s'était maintenu sur les autres. Il n'y a pas

laissé voir d'intentions, manifesté d'opinion pour ou contre. Il est resté simple observateur. Et en cette qualité il a su découvrir chez les filles les traits saillants et pittoresques qu'elles pouvaient présenter, comme il avait su découvrir partout ailleurs.

On reconnaît bien, lorsque Lautrec prend des filles pour sujet, quel genre de femmes on a sous les yeux. Certains des tableaux ainsi produits ne peuvent être tenus qu'en lieu secret, mais un grand nombre sont traités de façon assez discrète pour que le public n'ait pas plus de raison de détourner la tête et de faire le pudibond que devant tant de tableaux des Hollandais qui peignant, eux aussi, en purs artistes, la vie sous ses mukiples aspects n'ont pas craint de s'arrêter sur les courtisanes qu'ils rencontraient et sur les scènes où elles pouvaient prendre part.

Pour un homme comme Lautrec, plongé dans la vie, n'ayant jamais pensé qu'à rendre ce qui, autour de lui, venait à l'intéresser et à

le séduire, il ne pouvait être question, en aucun cas, de se contenter d'une observation superficielle, d'une vision d'à peu près. Tout côté du monde vivant reproduit par lui ne devait l'être qu'après qu'un contact suffisant le lui eût rendu familier. C'est dire qu'ayant représenté des filles, sous tous les aspects, il a dû vivre un temps avec elles et vivre avec elles dans leur milieu et leurs maisons. Et c'est bien ce qu'il a fait.

Il faut voir ici comment sa vie tout entière a été aff"ectée par sa difi"ormité physique. Rien n'est plus pénible, pour un homme disgracié de la nature, que d'avoir à supporter le dédain des femmes dont il peut s'approcher avec le désir de plaire. Les femmes montreront du cœur à ceux qu'elles aiment, elles témoigneront de la compassion aux malheureux, mais elles se révéleront cruelles aux hommes qui, essayant de les conquérir, pourront leur répugner. Sur ce point, l'instinct féminin est tellement spontané, qu'un homme

mal partagé de la nature pourra être repoussé après tout avec certains ménagements par les femmes au fait de la vie, ayant de l'expérience, tandis que, des jeunes filles, des innocentes, il pourra recevoir des marques spontanées d'aversion, qui seront ressenties comme une cuisante blessure, une amère injure. Il n'y a pas d'homme porté vers les femmes, les aimant de quelque manière que ce soit, qui puisse se cuirasser contre les dédains à en recevoir. On touche là à quelque chose qui se rattache au plus profond de l'instinct de sexe.

Lautrec, avec ses jambes de nain et son visage sans attrait, était de cette sorte d'hommes que les femmes du monde, les femmes élégantes, les jeunes filles bien nées ne sauraient voir qu'avec répugnance. On peut se l'imaginer, vers les dix-huit ou vingt ans, débutant au milieu des jeunes femmes et des jeunes hommes de son monde. Il se sent méprisé, repoussé des plus belles, de toutes celles qui peuvent choisir; les autres tout au

plus le tolèrent, en lui faisant entendre qu'il ait à s'abstenir d'assiduités qui ne seront pas payées de retour. Dans sa détresse, il voit ces mêmes femmes, qui l'écartent, prodiguer leurs sourires aux beaux jeunes gens et se partager leurs avances. Pour un homme sensible, la défaite irrémédiable à subir, dans un monde où les autres triomphent, est appelée à vous en chasser à jamais et tel est le cas de Lautrec, fuyant son monde et se détachant des femmes qui le peuplent.

Une fois en quête d'un milieu féminin où il pût se sentir à l'abri de tout dédain, il lui a fallu descendre très bas pour le trouver, descendre jusqu'aux filles. Il était de commerce facile, de nature bienveillante et, quand il eut ses habitudes au milieu d'elles, la politesse et les égards qu'il leur témoigna firent qu'elles devinrent pour lui pleines de reconnaissance. Elles lui constituèrent une sorte d'entourage déférent, de nature à lui procurer une certaine satisfaction. Elles ont alors pris place dans son

art. Il les a représentées de toutes les manières. Il y a eu aussi, au Japon, un artiste, Outamaro, qui a vécu dans l'intimité des filles, des courtisanes, et il a produit d'après elles des images de grand art.

Le monde des bals et des cabarets de Montmartre, des cafés-concerts avait déjà amené Lautrec à peindre des gens de caractère douteux et de traits vulgaires; le monde des filles l'a conduit à peindre encore au-dessous des êtres ajoutant à l'abandon de la tenue la vilenie des mœurs. On va voir comment un véritable artiste peut aborder n'importe quel sujet et toucher aux bas-fonds, sans perdre les avantages qui constituent sa supériorité.

Il y a du style et de la distinction dans tout ce que Lautrec a peint ou dessiné. Les êtres représentés ont été conservés avec leurs traits exacts et il est impossible de ne pas dire à quelle catégorie sociale ils appartiennent, mais cette vérité de rendu qui leur maintient

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