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des brigades aux frontières et pour la visite des manufactures de tabac : ces voyages, comme nous l'avons vu, occupèrent la plus grande partie de son temps en 1769 et 1770; l’année suivante (17 mai 1771), il fit un nouveau traité avec Baudon et eut part dans la moitié des bénéfices, moyennant une augmentation de 260000 livres de son fonds d'avance. Comme la charge de Baudon n’était grevée n1 de croupes ni de pensions, la somme que Lavoisier réalisa pour le bail de Jean Alaterre, de 1768 à 1774, peut être évaluée à 100 000 livres environ.
Quand le bail de Jean Alaterre fut expiré, et qu'un nouveau bail fut consenti sous le nom de Laurent David, Lavoisier y entra dans les mêmes conditions, comme adjoint de Baudon et intéressé pour une demi-place. Vingt jours après la signature du bail pour une somme de 162 millions, le ministre Terray annonça aux fermiers généraux qu'il réservait au roi une part sur les bénéfices, clause dont il n'avait pas été question dans le traité passé avec les financiers. Ceux-ci, après avoir annoncé leur intention de se retirer, furent obligés de céder, sur la menace que les fonds qu'ils avaient versés ne leur seraient pas restitués, mais seulement remboursés sous forme de rentes viagères. Les inquiétudes furent grandes dans la compagnie dont les membres craignaient de ne pouvoir remplir leurs engagements ; l'événement donna tort à leurs prévisions. Peu de temps après, Turgot entra aux affaires ; grâce à son administration et à des récoltes exceptionnelles en vin, le bail de David fut très avantageux; il donna, comme nous l'avons vu, plus de 100 000 livres de bénéfices annuels pour chacun des fermiers généraux, en même temps que la part de bénéfices réservée au trésor public s'élevait à 17 millions. |
L'organisation des fermes générales devait préoccuper
l'esprit novateur de Turgot, mais il se trouvait en présence d’un fait accompli par la signature toute récente du bail. Il fit restituer par Terray les 100000 écus que celui-ei avait touchés, les refusa pour lui-même et les fit verser aux hôpitaux. [1 signala à Louis XVI l'abus des pensions et des çroupes; mais il ne put supprimer celles qui avaient été établies par le feu roi. Il se contenta de décider que les places de fermiers généraux et d’adjoints, souvent données par la faveur à des individus incapables, seraient dorénavant réservées à des personnes dont l'application et les connassances pourraient être utiles à la régie; que les fils de fermiers généraux ne seraient appelés à l'adjonction qu'autant qu'ils auraient été éprouvés dans les différents emplors où ils auraient donné des preuves de capacité; enfin, qu'ul ne serait point délivré de nouvelles croupes, et que celles qui viendraient à vaquer seraient distribuées entre les fermiers généraux ou adjoints qui n'ont que des portions de place.
Lavoisier prit avec Le nouveau bail une part plus active à l'administration de la ferme. Il était membre du comité des tabacs pour Paris, qui s’assemblait le 15 et le 30 de chaque mois à l'hôtel de Longueville; du comité de la régie des droits d'entrée de Paris qui se réunissait tous les mercredis: du comité des salines de Franche-Comté, de Lorraine et des Trois-Évéchés; de celui de la régie des aides; du bureau des comptes et du personnel; enfin il était correspondant des droits de traites, gabelles, tabacs et aides de la ville et des faubourgs de Paris. Il eut de plus divers voyages à accomplir; ainsi, pour les affaires de la ferme, il voyageait en Bretagne en 1778.
Son associé Baudon étant mort en 1779, Do. fut nommé fermier général titulaire au mois d'octobre, à condition de réserver un tiers des bénéfices sur les dernières
années du bail à la veuve de Baudon ‘. Dans cette occasion, il sut encore montrer sa générosité; il avait traité avec M*° Baudon pour une somme déterminée d’après les bénéfices des années précédentes; mais quand les bénéfices de l’année 1780 furent connus {en 1787), comme ils étaient de beaucoup supérieurs aux prévisions, Lavoisier en envoya le tiers à la veuve de son ancien associé.
Plus tard, il fut spécialement chargé de la direction supérieure des entrées de Paris, et de la comptabilité des salines de la Franche-Comté, de la Lorraine et des Trois- Évêchés. Le concours utile qu’il apporta à l'administration des Fermes fut bientôt apprécié de ses collègues et des ministres. En 1783, d’'Ormesson le fit entrer dans le comité d'administration, le plus important de tous et qui était en relations avec le gouvernement *.
Le bail de David expirant en 1780, un nouveau baii fut passé sous le ministère de Necker, au nom de Nicolas Salzard, mais dans des conditions nouvelles plus avantaseuses à l'État. Les droits des domaines furent détachés de la ferme générale, le nombre des fermiers généraux fut ramené de 60 à 40, les adjoints furent supprimés. On établit que les bénéfices seraient partagés par moitié avecle Trésor, dès que la perception aurait dépassé de 3 millions le prix stipulé par le bail : les fonds d'avance ramenés à 1 200 000 livres receVaient un intérêt de 7 p. 100 seulement, et les ap-
1. Il eut à payer, lors de sa nomination, un droit de marc d'or de 25 000 livres, — Le droit de marc d’or se percevait à la mutation des charges et à l’occasion des brevets, concessions, privilèges et autres actes qui devaient être revêtus du sceau de la chancellerie.
2. « .… Vous connaissés depuis longtems mes sentiments: je profite de cette occasion pour vous en donner une preuve en faisant part à la Ferme générale de l'intention où je suis que vous soyés admis au Comité d’administration. Je crois qu’elle se portera d'autant plus volontiers à remplir mes yues, que je suis instruit de l'estime et de la considération dont vous jouissés dans la compagnie. » (Lettre de d'Ormesson, du 23 avril 1783.)
pointements fixes étaient élevés, y compris les frais de bureau et les étrennes, à 32 000 livres. Du moment que les financiers étaient appelés à partager les bénéfices avec l’État, la nouvelle organisation représentait plutôt une régie intéressée qu'une véritable ferme et se rapprochait de nos administrations actuelles. Malgré ces modifications, la part des fermiers généraux fut encore très belle, grâce à la suppression des croupes et des pensions, et à la diminution du nombre des intéressés, puisqu'elle s’éleva, avons-nous dit, à 75 000 livres par an. | Lavoisier fut du nombre des quarante financiers admis à faire partie de la nouvelle compagnie : ses services à la ferme et à la régie des poudres étaient trop appréciés des ministres pour que ceux-ci négligeassent de les utiliser. Non content de remplir ponctuellement ses fonctions, il s’efforçait encore de perfectionner les rouages de l’administration et de rendre moins onéreuse la perception des impôts. « Si les lois qu'il était forcé de faire accepter avaient parfois trop de sévérité, ses efforts tendaient à les adoucir'. » En 1774, 11 faisait remarquer qu'en établissant une perception uniforme dans tout le royaume on diminuerait les frais de plus de quatre centièmes par la suppression des brigades des douanes intérieures et de plus de mille bureaux de traites, indépendamment, ajoute-t-il, des augmentations de produits qui seroient la suite nécessaire de cette uñiformité d'impôt, quand même on accorderoit aux provinces, par la diminution des tailles et autres impositions, une indemnité plus considérable qu’elles n’aurotent droit de l’espérer. Quand il fut chargé de l’administration des fermes du Clermontois, il délivra les juifs d’un impôt odieux. Le Clermontois, qui renfermait les villes de Clermont-en-Argonne,
Dun et Stenay, avait été érigé en comté et donné par Louis XIV au grand Condé après la bataille de Rocroy. Les princes de Condé en affermaient les impôts indirects à un adjudicataire, prête-nom de la compagnie des fermiers généraux, qui en rattachèrent l'administration à celle de la Lorraine. Les juifs obligés de traverser le Clermontois devaient payer un droit dit de pied fourchu, qui les assimilait aux porcs et qui élait très élevé; avant 1648, il était, par homme, de 30 pièces d'argent, de celles ayant cours du plus haut prix, et par femme, de 15 pièces d'argent. Ce droit, qui représentait une valeur d'environ 180 livres, éloignait du Clermontois les juifs commerçants. Quand ce petit pays devint la propriété du prince de Condé, des conventions passées avec la communauté des juifs de Metz réduisirent le droit de passage ou de séjour par vingt-quatre heures à 3 livres pour un Juif ayant voitures et chevaux, et à 30 sols pour celui qui voyageait à pied'.
Lavoisier parvint à faire abolir ce droit : c'était tout à la fois un acte d'équité et de bonne administration, puisqu'il favorisait les relations commerciales du Clermontois. Dans sa reconnaissance, la communauté juive de Metz envoya une députation auprès de Lavoisier pour lui transmettre l'expression de sa gratitude et lui offrir les gâteaux de Pâques en signe de fraternité religieuse?. Lavoisier s’occupait en outre des améliorations matérielles de la ferme, entreprenait sur la consommation du bois dans les salines un travail pour lequel il recevait les félicitations du mi-
1. Ces renseignements m'ont été communiqués par M. Isidore Lœb et par M. Abraham Cahen. -— Le droit de pied fourchu, aboli en France en 1786, subsistait encore en Allemagne en 1848; l'octroi d’Ingolstadt portait que, sur tout porc ou tout juif, il serait perçu à la sortie un droit de 8 kreutzers par tête. (Communication de M. A. Cahen.)
2. Les archives des communautés juives ne renferment pas de docu-
ments relatifs à cette affaire, qui est connue seulement par le manuscrit de Mme Lavoisier.
nistre d'Ormesson, analysait les sels de diverses origines et se chargeait de rédiger pour Necker les instructions destinées aux employés des fermes, stimulant le zèle des uns et réprimant l’ardeur de ceux qui multipliaient les procès-verbaux et se rendaient odieux par leurs vexations. Son passage dans l'administration de la ferme générale fut marqué particulièrement par son projet d'enceindre Paris d’un mur de clôture. Il avait dans ses attributions les droits d'entrée de Paris, sur lesquels la fraude s’'exerçait à un tel point qu’un cinquième des marchandises entrait en contrebande au détriment de la ferme et des commerçants honnêtes, qui se plaignaient de la concurrence de confrères moins serupuleux. Pour y remédier, il proposa au ministre d’entourer la ville d’un mur; son mémoire était resté deux ans oublié dans les cartons quand Mollien l’'examina et le soumit à Calonne, qui décida l'exécution du mur d'octroi et la confia malheureusement à l’architecte Ledoux. Celui-ci éleva de luxueuses constructions aux barrières et dépensa plus de 30 millions de livres ; aussi la mesure devint immédiatement impopulaire et constitua un. grief de plus contre les fermiers généraux. Mercier regarde les pavillons d’octror comme de nouvelles forteresses destinées à maîtriser et à contenir la ville. Dans toutes les classes de la société, l'indignation fut la même; le duc de Nivernais déclarait que le promoteur de cette mesure méritait la corde, et les faiseurs de bons mots répétaient :
Le mur murant Paris rend Paris murmurant;
tandis que dans les salons courait le quatrain bien connu :
Pour augmenter son numéraire Et raccourcir notre horizon La Ferme a jugé nécessaire De nous mettre tous en prison.
Ces plaintes des Parisiens se firent jour dans un pamphlet anonyme, dû à la plume de Dulaure, qui parut en 1787. À côté de la juste critique que méritaient les constructions coûteuses de Ledoux, les arguments les plus pitoyables étaient mis en avant. D’après l’auteur, les fermiers généraux empêchaient, par leur mur d'enceinte, l'air pur d'arriver dans Paris et y maintenaient les exhalaisons meurtrières dont son atmosphère se charge continuellement. Ce qui était plus grave, c’est qu'au lieu d'en laisser la responsabilité à la Compagnie tout entière, Dulaure désignait nominativement Lavoisier comme le principal auteur du projet. « Tout le monde assure, dit-il, que M. Lavoisier, de l’Académie des sciences, est le bienfaisant patriote à qui l’on doit l’ingénieuse et salutaire invention d'emprisonner la capitale des Français. Après la mort de cet académicien, le confrère chargé de l'éloge du savant défunt fera charitablement de retrancher ce trait de son histoire. La ferme peut lui élever une statue sur les murs qu'il a inventés, mais l'Académie doit rougir de sa confraternité. On rapporte qu'un maréchal de France, le duc de N..., à qui l’on demandait son avis sur cette enceinte, répondit : Je suis d'avis que l'auteur de ce projet soit pendu. Par bonheur pour M. Lavoisier, cet avis n’a pas encore été suivi‘. »
Ainsi une mesure d'équité rigoureuse était transformée en un acte d'arbitraire et, victime des paroles inconsidérées d'un pamphlétaire ignorant, l’homme le plus dévoué à ses concitoyens était représenté comme le pire ennemi du peuple; toute une vie de travail et d’abnégation était méconnue.
Le bail de Nicolas Salzard se termina en 1786. Les bénéfices furent de 75 000 livres par an, ce qui nous permet
1. Réclamation d’un citoyen contre la nouvelle enceinte de Paris, élevée par les fermiers généraux, in-So, 1787.
d'estimer que Lavoisier, de 1768 à 1786, acquit près de 1 200 000 livres dans les fermes. Il fit partie du nouveau bail passé sous le nom de Jean-Baptiste Mager, mais qui n’arriva pas à son terme. La ferme générale fut supprimée par décret de l’Assemblée nationale, le 20 mars 1791, et Lavoisier resta dès lors complètement étranger à cette administration dont la liquidation fut confiée à six de ses anciens collègues. Les fonctions de fermier général qu'il avait si loyalement remplies n’en furent pas moins, comme
nous le verrons, la cause de sa fin tragique‘.