Procès-verbaux des séances. ( Archives de l’Académie
ministre, qui effectuerait les radiations s’il y avait lieu, tandis que l’Académie se livrerait, comme de coutume, à des occupations plus intellectuelles. Cette motion fut adoptée, mais Foureroy ne devait pas oublier cet échec subi par son amour-propre : l’Académie éprouva plus tard les effets de son ressentiment.
Après les vacances que Lavoisier passa à Fréchines, il vint à Paris pour la séance solennelle de rentrée qui eut lieu le 14 novembre.
Il reprit alors toutes les charges de ses fonctions de trésorier ; 1l dirigea l'impression des mémoires; il poursuivit avec Roland, ministre de l’intérieur, l'affaire relative à l'appartement du Louvre où l’on devait installer un laboratoire de chimie; il dut encore rappeler à Monge, ministre de la marine, la subvention de 1600 livres que Son département était dans l'habitude de fournir à la publication de la Connaissance des temps. « L'Académie s’estime heureuse, lui écrit Lavoisier, d'avoir dans cette Occasion, auprès de la Convention nationale, un interprète qui réunit à la double qualité de savant et d'acadé micien celle de ministre de la République. »
A ce moment, le ministre de l'intérieur transmit la liste modifiée des académiciens, ce qui paraissait donner une sorte de reconnaissance officielle à l’Acadé mie.
Cependantles temps devenaient plus sombres, les institutions d'origine monarchique étaient menacées. L’Académie, sentant le besoin de trouver un appui dans la Convention nationale, résolut de se présenter en corps à la barre de l'Assemblée, pour lui offrir un exemplaire de ses Mémoires et lui faire connaître l'état de ses travaux relatifs à l'établissement du nouveau système des poids et mesures. Borda, chargé du rapport, exposa le degré d’avance-
ment des opérations de la commission et fit espérer à la Convention que les premiers mois de 1794 vérraient la fin de ce grand travail. « Il ne restera plus alors, dit-1l, qu'à faire les étalons qui seront envoyés aux différentes nations, et peut-être aussi aux compagnies savantes de l’'Europe qui, par leur célébrité, pourraient le plus contribuer à en répandre l'usage : l’Académie s’estimera heureuse de pouvoir y contribuer par elle-même, et elle se félicitera toujours d’avoir concouru à l'exécution d’un projet glorieux à la nation, utile à la société entière et qui peut devenir, pour tous les peuples qui l’adopteront, un nouveau lien de fraternité générale. »
Cette visite de l’Académie eut lieu le dimanche 25 no- vembre 1792; l’accueil fut favorable. Après que Borda eut lu son rapport, Grégoire, qui présidait, répondit : « Citoyens, la Convention nationale applaudit à l'importance et au succès de votre travail. Depuis longtemps les philosophes plaçoient au nombre de leurs vœux celui d’affranchir les hommes de cette différence des poids et mesures, qui entrave toujours les transactions sociales... Estimables savants, c’est par vous que l’univers devra ce bienfait à la France. Vous avez puisé votre théorie dans la nature; entre toutes les longueurs déterminées, vous avez choisi les deux seules dont le résultat combiné fût le plus absolu, la mesure du pendule et surtout la mesure du méridien... Vous aurez la gloire d’avoir découvert pourle monde entier cette unité stable; cette vérité bienfaisante, qui va devenir un nouveau lien des nations, est une des plus utiles conquêtes de l'égalité. La Convention nationale accepte la collection précieuse dont vous lui faites hommage et vous invite à sa séance. »
La Convention décréla Limpression du mémoire de Borda et de la réponse du président. Cependant les aca-
démies et les sociélés savantes, legs de l’ancien régime, avaient de puissants ennemis au sein de la Convention; trois jours après la réception flatteuse faite à l’Académie des sciences, un décret lui interdisait jusqu'à nouvel ordre de procéder à des nominations aux places vacantes.
Ce décret faisait craindre des rigueurs plus grandes encore; aussi l’année 1793 s’ouvrit-elle menaçante’. Les académiciens se réunissaient encore sous la présidence de Darcet, mais les procès-verbaux ne font plus mention des membres présents, des discussions engagées : ils relatent seulement l'indication des travaux et le texte des rapports nombreux confiés au zèle des académiciens. Malgré l'état de suspicion dans lequel se trouve l'Académie, c'est à elle que s’adresseront jusqu’au dernier jour les ministres et la Convention. Elle était bien encore le centre intellectuel de la France; ainsi, le ministre de la guerre lui envoyait demandes sur demandes : nomination de commissaires devant faire partie du conseil de santé des hôpitaux militaires; examen d’un taffetas huilé, de deux nouvelles machines de guerre, de boulets cylindriques. Monge, ministre de la marine, lui soumettait un projet de fontaines épuratrices ; le ministre des contributions publiques, Clavières,.la chargeait de vérifier les calculs relatifs à l'établissement d’une caisse d'épargne et lui transmettait un projet de règlement pour la réception des salpêtres, dé au dévouement du citoyen Lavoisier, qui Pavait commencé pendant qu'il était encore à la régie des poudres.
Dans le sein de l’Académie, la commission des poids et mesures poursuivait ses travaux. Lavoisier et Haüy, pen-
1. Lavoisier eut à ce moment une dernière joie; au mois de décembre 1792, la Société royale de Londres lui décernait la médaille Copley, la plus haute récompense honorifique dont elle püt disposer.
dant l'hiver de 1792, déterminèrent rigoureusement la densité de l’eau distillée; c’est à eux que l’on doit la fixation de l'unité de poids. Le 19 janvier 1793, Borda put faire connaître à la commission des assignats et monnaies le point où en étaient arrivées les diverses souscommissions qui s’efforçaient de réaliser l'établissement du système uniforme des poids et mesures. En collaboration avec Borda, Lavoisier étudia, à la fin de mai 1793, la dilatation comparée du cuivre et du platine pour la construction du mètre étalon; les bornes placées à cet effet dans le jardin de la maison du boulevard de la Madeleine y furent longtemps conservées";
Pendant cette année 1793, Lavoisier, s’élevant à la hauteur du péril, déploya le plus infatigable dévouement: lui seul faisait vivre encore l’Académie; il semblait que ses prodigieux efforts pouvaient la sauver du naufrage.
Tout cependant s’écroule autour de lui; Louis XVF, qui l’an passé lui offrait un ministère, vient de mourir sur l’échafaud; la société riche, élégante, curieuse des choses de l’esprit, qui accueillit ses travaux, à disparu dans la tempête; dans ce désastre du passé, il reste le gardien vigilant des intérêts supérieurs de la science; il n'entend pas qu'elle disparaisse de ce sol .de France où elle a acquis un développement si magnifique.
Aucune des recherches commencées ne doit être inter: rompue ; 1l songe à tout, il veille à tout. Vicq d’Azir reçoit 8400 livres pour la continuation de son Traité sur l’anatomie humaine et comparée; Jeaurat, 300 livres pour les calculs des nouvelles tables de la lune; Berthollet, les 100 louis qu’il a demandés pour ses travaux de chimie appliquée aux arts; Fourcroy, Sage, obliennent également.
1. Voir DELAMBRE, Base du système métrique. Discours préliminaire, page 2.
argent qui leur est nécessaire pour continuer leurs expériences. La question des traitements des académiciens est encore l’objet d’une correspondance considérable ; les fonds ne sont pas ordonnancés; en vain Lavoisier s'adresse à Garat, ministre de l'intérieur, aux administrateurs du directoire du département de Paris, aux commissaires de la trésorerie, ses réclamations restent sans réponse. Les receveurs de rentes, qui doivent verser les rentes constituées par des particuliers en faveur de l’Académie, refusent le payement, en invoquant les décrets qui ont supprimé les corporations; ils exigent une nouvelle décision de la Convention.
Devant cette fin de non-recevoir, Lavoisier essaye d’intéresser les académiciens qui siègent sur les bancs de la Convention, notamment le géomètre Arbogast, auquel il écrit : « Les puissances étrangères ne demanderoient pas mieux que de profliter de la circonstance pour transplanter chezelles les sciences et Les arts, mais on peut dire à l’avantage des sçavans françois que leur attachement à leur patrie a été inébranlable et qu'il n’en est aucun qui ne soit disposé à repousser avec indignation toutes les propositions qui pourroient leur être faittes. » |
En même temps il demande l'appui de Guyton de Morveau, auquel l'Académie vient de décerner un prix de 1200 livres pour son Dictionnaire de chimie de l'Encyclopédie méthodique ‘. Enfin la question vient devant le Comité d'instruction publique; le 28 avril Lakanal est nommé
1. À ce moment même, Lavoisier s'engageait à fournir tous les articles relatifs aux poudres et salpétres qui devaient faire partie du Dictionnaire de l'artillerie de l'Encyclopédie méthodique, dont la rédaction était confiée à M. de Pommereuil, chef de l'artillerie du roi de Naples. Le traité fut passé le 19 août 1793, entre Lavoisier et Panckoucke, éditeur de l’Encyclopédie méthodique. Une partie de ces articles ont été rédigés par Lavoisier et Se trouvent dans ses papiers. Les événements empêchèrent la publication du Dictionnaire de M. de Pommereuil.
rapporteur des réclamations des académiciens. Lavoisier s'adresse aussitôt à lui. Après avoir montré que le décret du 8 mars qui règle le payement des sommes destinées aux établissements d'instruction publique est applicable à l’'Académie, il ajoute :
« Jamais l’Académie des sciences n'a été chargée de travaux plus nombreux et plus importants pour la chose publique : vons en jugerez par l'exposé ci-joint. Ces travaux ne coûtent rien à la Nation, et les membres de l’Académie y apportent d'autant plus de zèle qu'ils sont gratuits. Est-il juste, lorsqu'ils sont accablés de travail, de leur contester les moyens de subsistance sur lesquels ils ont dû compter d’après les décrets du Corps législatif ?
«Citoyen, le temps presse, un grand nombre d’académiciens souffrent, plusieurs ont déjà quitté Paris parce que l’état de leur fortune ne leur permet plus d’y subsister; les sciences, si on ne vient pas à leur secours, tomberont dans un état de décadence dont il sera difficile de les relever. »
Lavoisier avait trouvé l’homme digne de le comprendre. Lakanal épousa la cause de la science avec la fougue et la générosité de la jeunesse; il fut son défenseur dans ce comité d'instruction publique où siégeaient alors Romme, le peintre David, Daunou, M.-J. Chénier, Arbogast, Siéyès, Condorcet, Léonard Bourdon et, quelques mois après, Grégoire, Guyton de Morveau el Fourcroy. Dès le 17 mai, Lakanal obtint un décret de la Convention qui permit à. l'Académie de nommer aux places vacantes dans son sein; il le lui annonça dans une lettre pleine de respect et d’admiralion.
« Paris, du 17 mai l’an 2°. « Citoyens,
«Je devais me rendre moi-même à l'Académie pour lui
porter le décret qui l’autorise à nommer aux places vacantes
dans son sein. Cet acte de déférence pour la première des Sociétés savantes de l’Europe aurait honoré ma jeunesse. Des devoirs fâcheux me forcent de renoncer à la plus douce des jouissances de mon âme; j'espère que les deux rapports que j'ai encore à faire pour l’Académie n’éprouveront pas dans le sein de la Convention autant de diflicultés qu’en a essuyées celui que j'ai fait adopter ce matin; mais, quelque peine qu il faille me donner pour assurer aux hommes qui composent cette Société célèbre la jouissance de ses droits, je braverai tout avec courage. Rien ne me paraïitra pénible à exécuter sous les ordres et sous les yeux de l’Académie.
« Je suis, avec le plus profond respect, votre conci-
toyen, « LAKANAL. »
Huit jours après Lakanal fit voter un nouveau décret, en vertu duquel les traitements des membres de l’Académie devaient être payés comme par le passé, en conformuté de l’état envoyé par le ministre, sur la simple jushificahon des quittances d'imposition et d’après les preuves d'une mésidence non interrompue de six mois dans le territoire de la République. |
Lakanal n'avait obtenu ce résultat qu’au prix des plus grands efforts. « La tâche que je m'étais proposée pour la cause de l'Académie des sciences était très difficile, dira-t-1l plus tard. Le comité des finances, d’ailleurs composé de bons citoyens, était intraitable quand je lui demandais des fonds pour les savants, les académiciens. Que de rebuffades j'essuyais ! On avait popularisé l'opinion qu'ils étaient tous opposés au nouvel état de choses, et malheureusement 1l y avait du vrai dans cette supposition. Il fallait faire route entre tous ces écueils. »
Malheureusement les formalités administratives rendirent presque illusoire le décret du 25 mai. Lavoisier s'était empressé de dresser les états exigés et de faire établir les certificats de résidence. Le 10 juillet, aucune somme n'avait été versée par la Trésorerie nationale; mais les académiciens n’eurent pas à souffrir de ce retard. Lavoisier, qui toute sa vie sut mettre sa grande fortune au service de la science, fit l'avance des traitements, comme il avait déjà fait en 1799.
Les décrets provoqués par Lakanal semblaient devoir rassurer l’Académie; elle continua à s'occuper des travaux de science pure et à répondre aux questions adressées par le gouvernement. Ainsi, en juillet, elle entendit des rapports sur les recherches de Deyeux et sur celles de Vauquelin, elle reçut du ministre une demande d'avis sur les moyens propres à conserver le biscuit de mer : « J'attends ce soin, lui dit le ministre, d'une Société qui vit toujours l'emploi le plus précieux de ses lumières dans l'amélioration du sort des hommes. »
L'Académie, en outre, ne négligeait aucune occasion d'éviter toute apparence d’incivisme; au mois d'avril 1793 elle avait versé à la Trésorerie nationale, comme don patriotique, la somme de 11 845 livres, et elle offrait un morceau d’or de la valeur de 12 000 livres qui lui avait été légué par M. Dosembray. Plus tard, elle demandait l’enlèvement des tapisseries qui ornent la salle de ses séances, parce que ces fapisseries présentent des attributs qui doivent être bannis d'un gouvernement républicain.
La Convention lui donna le 1* août un témoignage de confiance qui devait accroître sa sécurité. En décrétant l’uniformité des poids et mesures, elle félicita la savante Compagnie, la chargea de surveiller l'exécution du décret, et bientôt lui demanda son avis sur la
détermination du titre des monnaies d’or et d'argent.
Sécurité trompeuse; le 8 août 1793, à la suite d’un rapport de Grégoire, présenté au nom du Comité de l’instruction publique, la Convention décrétait la suppression de toutes les Sociétés savantes.
La Convention seule porte la responsabilité de la suppression de l’Académie des sciences. Tout en partageant le mouvement de l'opinion, qui tendait à détruire les Académies, le Comité de l'instruction publique aurait voulu conserver cette glorieuse Académie des sciences et permettre aux Sociétés dissoutes de se reconstituer sur de nouvelles bases. Après avoir rappelé que l’Académie française présentait tous les symptômes de la décrépitude et avoir indiqué que la Société de médecine, la Société d'agriculture et l’Académie des sciences « avaient déployé plus d'énergie depuis la Révolution », Grégoire ajoutait :
« L'Académie des sciences, qui fut toujours composée des premiers hommes de l'Europe, a décrit plus de 400 machines, publié 130 volumes qui sont un des plus beaux monuments de l'esprit humain; elle continue avec une activité admirable les travaux dont vous l'avez chargée sur Pargenterie des églises supprimées, sur le titre des monnaies d'or et d'argent, sur la production du salpêtre, et sur la mesure d’un degré du méridien, opération qui ne peut êlre terminée que dans un an. Vous venez d'adopter son ouvrage sur les poids et mesures, elle s'occupe de la confection des nouveaux étalons et du rapprochement des nouvelles mesures avec toutes celles qui, jusqu'ici, sont usitées dans les diverses contrées de la France... On ne reproche guère aux académiciens voués à la culture des sciences cet esprit de corps qui est aux Sociétés ce que légoïsme est aux individus... Nous serions déshonorés si
nos savants étaient réduits à porter sur des rives étrangères leurs talents et notre honte... Observez que tous les arts, toutes les sciences, se donnent la main, depuis le rabot jusqu'aux règles astronomiques de Képler, jusqu'aux profondeurs les plus abstraites du calcul et de l'astronomie physique, par lesquelles nos savants ont grossi la masse de connaissances que nous devons au génie de Newton, jusqu'aux recherches les plus sublimes de la chimie, car c'est encore l’Académie des sciences qui l’a régénérée et qui a présenté à l’Europe étonnée la seule théorie qui soit avouée par la nature. »
Le projet de décret était en sept articles; le premier portait : « Toutes les Académies et Sociétés littéraires patentées et dotées par la nation sont supprimées », mais les articles suivants corrigeaient ce qu'avait d’absolu cette rédaction sommaire et sauvegardaient l'intérêt des sciences.
« L'Académie des sciences, disaient-ils, demeure provisoirement chargée des divers travaux qui lui ont été renvoyés par la Convention nationale; en conséquence elle . continuera à jouir des attributions annuelles qui lui sont accordées jusqu'à ce qu'il en soit autrement ordonné. — La Convention nationale charge son Comité d'instruction publique de lui présenter incessamment un plan d'organisation d'une société destinée à l'avancement des sciences et des arts. Les citoyens ont droit à se réunir en sociétés libres pour contribuer au progrès des connaissances humaines. »
Le décret que Grégoire avait rédigé sur les conseils de Lavoisier * donnait satisfaction aux besoins rénovateurs du moment et sauvait en France la culture des lettres et des sciences; malheureusement survint un mauvais discours
1. « Lavoisier était venu conférer avec moi sur ce plan et l'approuver. » F TRE Ë ° y » .
Mémoires de Grégoire, publiés par Carnor, 2 vol. in-8, 1837.)
du peintre David; il ne visait, disait-il, que l’Académie de peinture et sculpture, mais il ajoutait : « En parlant d'une Académie, c’est parler de toutes... Au nom de la justice, pour l'amour de l’art, et surtout par votre amour pour la jeunesse, détruisons, anéantissons les trop funestes Académies, qui ne peuvent subsister sous un régime libre. Académicien, j'ai fait mon devoir; prononcez. »
La Convention se laissa entrainer; du décret présenté par le Comité d'instruction publique elle ne vota que le premier article, qui supprimait toutes les Académies, et le dernier, qui mettait sous la surveillance des autorités tout ce qui avait appartenu aux Académies et Sociétés supprimées.
La douleur de Lavoisier fut grande; tout autre eût courbé la tête devant la volonté de la Convention, mais il ne désespère pas encore; il ne peut admettre que les savants soient dispersés, que leur œuvre soit anéantie, que Popération des poids et mesures soit interrompue; il se raidit contre les difficultés; 1l entame le suprême combat. Il s'empresse de rassurer Delambre, alors à Amiens, occupé de la mesure du méridien : « La circonstance de la suppression de l’Académie, ne doit ralentir en rien vos opérations ni diminuer votre infatigable activité. Le Comité d'instruction publique s’occupe d’arrangements relatifs aux poids et mesures; cette grande opération ne sera pas interrompue. » Puis 1l s’adresse en termes pres- Sants au généreux défenseur de l'Académie, à Lakanal; le même jour, le 40 août, il lui écrit deux longues lettres destinées à être mises sous les yeux du Comité d'instruction publique. La première est un récit attristé de la dernière séance de l’Académie :
« La séance a été ouverte par la lecture du procèsverbal de l'assemblée précédente, après quoi plusieurs des
membres de l’Académie se sont empressés de mettre sur le bureau des mémoires qu'ils ont rédigés sur plusieurs parties importantes des sciences et qui sont destinés à faire le recueil qu'elle doit publier pour 1793 ; chacun tenoit à honneur de contribuer pour sa part à ce dernier effort de l'Académie exptrante et de retenir uue place dans ce dernier volume, qui est le 146° que l’Académie a publié depuis 1666, époque de son établissement. »
Le décret du 8 août n'avait pas encore été notifié officiellement à l'Académie ; néanmoins, voulant donner l’exemples de la soumission aux lois, elle déclare qu’elle ne tiendra plus de séances; mais elle n'entend pas renoncer à son rôle de protecteur des sciences, abandonner les intérêts qui lui sont confiés. Lavoisier, utilisant un des articles non adoptés du projet de décret de Grégoire, demande si les membres de l'Académie ne peuvent pas se réunir en un club ou société libre pour continuer leur œuvre. C’est à ce projet que se ralliaient les académiciens puisque les Sociétés libres étaient autorisées par la Déclaration des. droits et par la Constitution.
Le jour même Lavoisier envoie à Lakanal une nouvelle lettre ou plutôt un long mémoire, où il s'efforce de convaincre les membres du Comité, qui tiennent entre leurs mains le sort de l’Académie; aucun des arguments qui peuvent les émouvoir n’est oublié.
Il commence par ces paroles mélancoliques : « Maintenant que l’Académie des sciences n’est plus et que des motifs qui n’ont cependant aucun rapport ni avec son régime, ni avec les objets dont elle s’occupoit, ont déterminé sa suppression... » Puis il expose au Comité la cruelle situation qui va naïîlre du décret du 8 août; les instruments d'astronomie appartenant à l’Académie sont entre les mains des savants qui en font usage pour leurs observations; les
leur retirer, c'est empêcher en France les progrès de l’astronomie. Le grand travail de Vicq d’Azir sur l’anatomie sera arrêté, alors que l’Académie y a déjà consacré 6000 livres et qu'une somme de même valeur est nécessaire pour son achèvement. Que deviendra la publication du voyage du botaniste Desfontaines, l'impression du manuscrit du Père Plumier et des cartes minéralogiques confiées à Desmarets, les travaux entrepris avec les subventions de l’Académie par Fourcroy, Sage, Berthollet? Et l'opération des poids et mesures, quel sera son sort? Les machines, les balances, les étalons, sont en cours de fabrication; les règles de platine de 11 pieds sont achevées; les comptes sont engagés avec les artistes et Les fabricants.
Les arguments se suivent irrésistibles ; pour parer à de tels désastres, n y aurait-il pas lieu d’excepter l’Académie des sciences des prescriptions du décret du 8 août? Ne pourrait-on pas au moins permettre aux académiciens de se réunir en Société libre et populaire pour l'avancement des scences, et leur attribuer les traitements de la ci-devant Académie, sous le contrôle de commissaires de la Convention qui en surveilleraient le fonctionnement, procéde raient à l'inventaire et recevraient les comptes du trésorier.
Avec quelle chaleur il plaide la cause de ses confrères que le retrait de leurs pensions met dans la plus grande gène.
« IL est inutile, citoyens, que j'ajoute icy que la conservation des traittemens à ceux qui les ont obtenus est de justice rigoureuse; il n’est point d’académicien qui, s'il eüt appliqué à d’autres objets son intelligence et ses moyens, ne se fût procuré un sort et une existence dans la société. C’est sur la foi publique qu'ils ont suivi une carrière honorable, sans doute, mais peu lucrative. Plusieurs sont octogénaires, infirmes; plusieurs ont épuisé leurs
forces et leur santé par des voyages et des travaux entrepris gratuitement pour le gouvernement, la loyauté françoise ne permet pas à la nation de tromper leur espérance et ils ont au moins un droit rigoureux aux retraites décrétées en faveur de tous les fonctionnaires publics... Citoyens, le tems presse; si vous laissez aux sçavans qui composoient la ci-devant Académie des sciences le temps de se retirer à la campagne, de prendre d'autres états dans la société, de se livrer à des occupations lucratives, l’organisation des sciences sera détruite, et un demi-siècle ne suffira pas pour reformer une générations de sçavans. De grâces, pour l’honneur national, pour l'intérêt de la société, pour l’oppinion des nations étrangères qui vous contemplent, obtenés un provisoire qui prévienne la chutte des arts qui seroit la suitte nécessaire de l’anéantissement des sciences. » |
Le lendemain, nouvelle lettre à Lakanal pour obtenir que le Comité d'instruction publique entre en relations officielles avec la Société lidre pour l’avancement des sciences, et lui donne ainsi une sorte de reconnaissance sans laquelle les anciens académiciens seraient dans l'in quiétude. Le mème jour, il cherche un autre appui dans le Comité d'instruction publique, auprès du géomètre Arbogast, l’un des deux commissaires chargés d'assister aux travaux des poids et mesures, en conformité du décret du 1% août. (L'autre commissaire était Fourcroy.) Il expose à Arbogast les conséquences de la suppression de l’Académie … pour le travail des poids et mesures :
« J’ay besoin, citoyen, de promptes autorisations sur ces différens objets, d'autant plus que les fonds qui me restent entre les mains seront bientôt insuffisans pour fournir aux besoins des citoyens Delambre et Méchain, et pour acquitter les mémoires des artistes qui ont travaillé
pour l'opération des poids et mesures. Si le comité d’instruction publique n'obtient point une décision prompte de la Convention sur ces différens objets, l'opération des poids et mesures sera entièrement suspendue. »
Ïl ne paraît pas que dans cette situation difficile il ait fait aucune démarche auprès de son élève Fourcroy, qui venait d'entrer au Comité d'instruction publique.
(Lakanal répondit à la confiance de Lavoisier et se mit sans retard à l’œuvre pour faire revenir la Convention sur sa décision précipitée. Il ne suivit pas les formalités d'usage, d’après lesquelles les décrets relatifs à l’instruction publique devaient être préparés par le Comité avant d'être soumis au vote de la Convention. Soit qu'il craigniît les lenteurs d’une double discussion, soit plutôt, et les événements ultérieurs font adopter cette opinion, qu'il redoutât de trouver au sein du Comité d'instruction -publique une majorité hostile à sa généreuse résolution, il s'adressa directement à la Convention. Dès le 14 août il obunt le décret suivant: |
« La Convention nationale décrète que les membres de la ci-devant Académie des sciences continueront de s'assembler dans le lieu ordinaire de leurs séances pour s'occuper spécialement des objets qui leur ont été et pourront leur être envoyés par la Convention nationale... Les attributions annuelles faites aux savants qui composaient la eidevant Académie leur seront payées comme par le passé. »
Lavoisier croyait enfin avoir sauvé l’Académie; sa Joie dut être profonde; profonde et soudaine fut sa déception. En vertu du décret du 14, il convoque immédiatement ses confrères. Le samedi 17 août ils arrivent au Louvre, heureux de reprendre leurs séances habituelles, de se remettre à leur vie de travail. Cruelle surprise! Le matin mème, les scellés ont été apposés sur toutes les
salles de l’Académie par ordre du Directoire du département de Paris, qui exécute le décret du 8 août et ignore celui du 14.
Les académiciens se dispersent : ils ne devaient plus se réunir; et quand la création réparatrice de l’Institut viendra de nouveau grouper les savants, combien des membres de l’ancienne Académie auront disparu dans l'exil ou la mort! Sur l'heure, Lavoisier invoque Lakanal, qui le 1*septembre lui transmet l’ampliation du décret du 14août. Mais ce décret restera stérile; d’autres projets s’agitent au. sein du Comité d'instruction publique, où s'élève une majorité absolument hostile à l'Académie. C’est ce que com: prend enfin Lavoisier; il aura déployé inutilement la plus indomptable énergie. En remerciant Lakanal de son dévoüement, il reconnaît que les membres de l’Académie ne peuvent profiter des dispositions du décret devant l’o= pinion dominante du Comité et de la Convention :
« Citoyen représentant, lui écrit-il le même. jour, j'ay reçu, avec une reconnoissance qu'il me seroit difficile de vous exprimer, l'expédition du décret de la Convention nationale du 14 aoust que vous avés bien voulu m’adresser. J'en ay donné communication à quelques-uns de mes anciens confrères. Malheureusement, les circonstances ne paroissent pas permettre de se servir de ce décret, quelque important qu'il soit pour le travail des poids et mesures, et pour la suitte des autres objets dont l’Académie avoit été chargée par la Convention; qu’elle s’assemble en Société libre, elle ne le pourroit pas dans ce moment sans paroître lutter contre l’oppinion dominante du Comité d’instrucüon publique et de la partie prépondérante de l’Assemblée.….. » | |
L'Académie des sciences succombe, chose étrange, au moment où la Convention vient de consacrer officiellement
son existence; c’est qu'elle compte dans le Comité d'instruètion publique un ennemi acharné, le conventionnel Foureroy, qui semble satisfaire ses rancunes contre cette Académie dont il sollicitait quelques mois auparavant les secours pour l'aider dans ses travaux. Il est à la tête de ce groupe du Comité qui, par indifférence ou hostilité, ne tient aucun compte du décret du 14 août, mais s'occupe seulement de sauver l'opération des poids et mesures, en la confiant à une commission spéciale chargée de la suite des travaux de l'Académie. Dès le 20 août, Fourcroy avait demandé à Lavoisier, dans une lettre d'une sécheresse bureaucratique, l’état des travaux de la commission académique des poids et mesures et la liste des savants qui en faisaient partie.
« Le 7 septembre 1793 ‘ Fourcroy, au nom de la commission chargée d'examiner quels sont les travaux de la ey-devant Académie qu'il est important de continuer, après avoir exposé la nécessité de faire poursuivre sans délai le. travail des poids et mesures, propose un projet de décret rendu en 7 articles. Lakanal combat le projet et demande la question préalable, fondée sur ce qu'un décret rendu le 14 août par la Convention maintient dans leurs travaux et leurs émoluments les savants de la cy-devant Académie des sciences chargés d’un grand nombre de travaux pour la Convention. Plusieurs membres parlent pour appuyer, les uns la question préalable, proposée par Lakanal, les autres le projet de décret présenté par Foureroy. »
La discussion ne se termina que dans la séance du 9, où le Comité adopta le projet de décret en sept articles pour Porganisation d’une commission temporaire des poids et mesures ; c'était la condamnation définitive de l’Académie.
1. Procès-verbaux du Comité d'instruction publique. (Archives nationales, F. 17.)
ok {LES COMMISSIONS SCIENTIFIQUES.
, Lavoisier n’a plus qu’à rendre compte au Comité des finances de sa gestion et à transmettre au député Mathieu, président de la Commission temporaire des arts, l’état des objets ayant appartenu à l’Académie; c’est la dernière lettre qu'il signera : « Lavoisier, trésorier de la cy-devant Académie des sciences. »
Pour organiser le nouveau service des poids etmesures, on nomma une commission de six membres, composée de quatre savants ayant appartenu à l’ancienne commission et de deux conventionnels chargés de surveiller les opéra tions : Fourcroy et Arbogast. Comme la commission des six avait le droit de s’adjoindre les personnes qui lui étaient nécessaires, elle comprit bientôt Borda, Laplace, Lagrange, Brisson, Haüy, Coulomb, Delambre, Monge et Lavoisier. Celui-ci demanda à Paré, ministre de l’intérieur, la nomination de Berthollet « dont les connoissances le rendent d'autant plus nécessaire à la commission qu'il est commissaire des monoyes, que la commission a perdu le citoyen Tillet qui occupoit la même place et que les travaux de la commission embrassent plusieurs parties du système monétaire! ». |
Borda et Lavoisier furent chargés de trouver un local pour la tenue des séances de la nouvelle commission, l'installation de ses machines et instruments, et la formation des ateliers où devaient se fabriquer les étalons des poids et des mesures. Ils choisirent les appartements occupés précédemment par l’Académie d'architecture, par celle des Inscriptions et par l’Académie française, et les firent aménager en vue de leur nouvelle destination. Lavoisier continua à remplir les fonctions de trésorier, et eut la véritable direction en tenant toute la corres-
1. Lettre des commissaires, du 19 du 40r mois de l’an II (40 octobre 1793) (minute autographe de Lavoisier).
pondance : c’est ainsi qu'il fut obligé d'envoyer à la commission des assignats et monnaies l’étalon du grave {appelé depuis le kilogramme) que celle-ci réclamait, de demander à Seguin de nouvelles expériences sur le travail du platine, de convoquer les membres aux séances qui avaient lieu les 2, 5 et 8 de chaque décade à T heures décimales très précises (4 heures 48 minutes après-midy vieux style), etc.
Au momentmême où Lavoisier, malgré les tristesses de l'heure présente, se donnait tout entier à l’organisation de la commission instituée par le décret du 7 septembre, il était déjà l’objet de visites domiciliaires dont la première eut lieu le 14. Néanmoins rien ne ralentit son zèle, et dans les deux mois de liberté qui lui restèrent encore, en septembre et octobre 1793, chacune de ses heures fut consacrée à la continuation de la grande œuvre entreprise par PAcadémie et aux travaux du bureau de consultation.
IT
Le bureau de consultation des Arts et Métiers, établi par une loi du 13 septembre 1791, était chargé de fournir au gouvernement des indications sur les inventions utiles à État et de décerner des récompenses. Il remplissait tout à la fois le rôle d’un comité consultatif et d'une société
d'encouragement. Composé de membres de l’Académie des
1. Manuscrits de Lavoisier. — Archives du Conservatoire des arts et Métiers. — Note sur le bureau de consultation, par le général Morin. (Annales du Conservatoire, t. VIII, 1865.) Le bureau de consultation fut Supprimé le 27 avril 1796,
sciences et de diverses Sociétés savantes ou artistiques (Académie de chirurgie, Société de médecine, Société des artistes réunis, Société d'agriculture, etc ‘.), il se réunissait au Louvre dans les locaux de l’Académie des sciences:
Lavoisier y eut à faire divers rapports. Dans les uns, il dut rappeler les services de plusieurs inventeurs dignes d’une récompense publique: Desmarets, qui avait introduit en France la fabrication des papiers de Hollande; Dupain- Triel, l’ingénieur géographe qui avait dressé les cartes de l'Atlas minéralogique de la France et avait été un des coopérateurs de Cassini”. Dans d’autres , il examina toutes les questions relatives à la fabrication des assignats : matière première du papier, essai des chiffons, papier coloré, filigranes, gravures, etc. Mais le travail le plus important
1. «Liste‘des membres du bureau de consultation pour les Arts et Métiers.
Académie des sciences. Sociétés savantes ou d'artistes.
AA RE de la Faculté de médecine.
LAVOISIER, Louis, de l’Académie de chirurgie. DESMARETS, PARMENTIER, de la Société d'agriculture. BorpA, PELLETIER, de la Société d'histoire naturelle. VANDERMONDE, HASsENFRATZ, des Annales de chimie. CouLom, SILVESTRE, Société philomatique.
BERTHOLLET, DE SERVIÈRES, MEUSNIER, De Trouvizze, | de la Société des artistes inven- BRIssON, GUIRAUD, teurs.
PERRIER, LEBLANC, Bocxo, Droz, Société du point central.
DUHAMEL, CaziPé, Société du point central.
LAGRANGE, Lucorre, Société des artistes réunis. » LAPLACE, (Archives du Conservatoire). — Plus tard, Baumé, Fourcroy, Cousin, de
l’Académie des sciences, les médecins Dumas et Hallé, le célèbre chirurgien Desault, le naturaliste Millin, en firent partie.
2. Dupain-Triel né en 1722, mourut en 1805. « Il n’est aucun ouvrage du citoyen Dupain-Triel qui ne fasse honneur à son intelligence et à son talent. Pour prix d'une vie aussi utilement et aussi laborieusement employée, le citoyen Dupain-Triel n’a en perspective qu’une vieillesse indigente. » (Rapport de Lavoisier.)
quil ait fait pour le bureau de consultation est un plan complet d'organisation de l'instruction publique en France dont le bureau Jui confia la rédaction. Il était tout désigné pour cette œuvre; il avait manifesté, comme nous l'avons vu, l'intérêt quil portait à la diffusion de l'instruction, en eréant à ses frais une école primaire dans la commune de Millefrancœæur, et 1l était si bien connu pour avoir étudié les conditions de l'enseignement public que Talleyrand, chargé d'un rapport sur ce sujet, lui avait demandé son avis et sa sévère critique”.
Les Réflexions sur l'instruction publique présentées à la Convention nationale par le bureau de consultation des Arts et Métiers * sont entièrement dues à Lavoisier, quoique publiées sans nom d'auteur.
Il expose dans cette brochure les principes qui doivent présider à l’organisation de l’enseignement primaire et de l'enseignement des arts utiles. Tout d'abord il indique le programme de l’enseignement primaire, destiné à tous les enfants sans distinction de condition sociale, et