L’EMPRISONNEMENT DES FERMIERS GÉNÉRAUX, LA REVISION DES COMPTES
L'ancien couvent de Port-Royal, situé rue de la Bourbe, et dont les bâtiments délabrés subsistent encore, avait été
1. Incarcérés le 4 frimaire, E.-M. Delahante, de Saint-Amant, Delaage père, Delaage de Bellefaye, Papillon d'Hauteroche, de l'Épinay, de Montcloux, Danger de Bagneux, Vente, Loiseau de Béranger, Saleur de Grisien, Delahaye, Verdun, Ménage de Pressigny, Couturier, Puissant, Duvaucel, Papillon de Sannois. — Le 5, Parceval-Frileuse, — Le 8, Deville, Lavoisier, Paulze, Didelot, Brac de la Perrière. — Le 10, Prévost d'Arlincourt fils, Mercier. — Le 24, Tavernier de Boulogne. — Le Bas de Courmont, Rougeot, Parceval, Maubert de Neuilly, Fabus de Vernant, de Saint-Cristau et Sanlot, qui furent plus tard emprisonnés à l'Hôtel des fermes, ne figurent pas sur les registres d’écrou de la maison d'arrêt de Port-Royal. L'’arbitraire et l'ignorance semblent avoir présidé à ces arrestations ; on relâchait Papillon de Sannois comme adjoint, et on arrétait les adjoints Delahante, Delaage de Bellefaye et Sanlot. Les ordres venaient tantôt de la commune de Paris,
transformé à la fin de 1793 en maison d'arrêt destinée à recevoir les suspects. On lui donna d'abord le nom de maison de suspicion de la Bourbe, puis celui de Port-Libre, ci-devant Port-Royal".
Port-Libre n'avait nullement l'aspect sinistre d’une prison; pas de grilles, pas de verrous, seulement de simples loquets aux portes des cellules ; des gardiens à l'entrée des corridors et aux guichets extérieurs pour empêcher les évasions. Les hommes étaient logés dans le bâtiment du fond ayant vue d’un côté sur le cloître, de l’autre sur les jardins qui s’étendaient jusqu’à l'Observatoire. Le premier étage était réservé aux « citoyens riches » ; il y avaittrentedeux cellules, dont chacune recevait deux prisonniers. Le second étage était occupé par les détenus pauvres. Chaque corridor était chauffé par un grand poële. Au fond du corridor du premier étage, se trouvait une chambre à feu, plus grande, portant le numéro 33; en retour, dans le bâtiment situé Le long de la rue d’Enfer, il y avait une grande salle où l’on se réunissait pour prendre ses repas en commun et qui pouvait contenir six tables de seize couverts. C’est là que le soir on s’assemblait : Les femmes tricotaient ou brodaient: les hommes lisaient, écrivaient ou causaient ; puis on soupait; à neuf heures, il fallait se rendre à l'appel, puis se retirer dans ses chambres, mais il était permis ensuite d'aller s’y rendre visite. Avec les financiers se trouvaient à
tantôt du comité de sûreté générale, qui décrétait d'arrestation Baudon, mort en 1119. — Rougeot était arrété par le comité révolutionnaire de Fontainebleau plusieurs mois après ses collègues ; Laborde ne le fut qu’en thermidor. On incarcérait Lavalette avec le titre de fermier général, et il n’avait jamais appartenu aux fermes. Quatorze autres fermiers généraux ne furent jamais arrêtés, soit qu'on n'ait pas pensé à les poursuivre, soit qu'ils aient réussi à se soustraire aux recherches. (Archives de la préfecture de police.)
1. C’est aujourd'hui l'hôpital de la Maternité; j'ai pu y retrouver les cellules occupées par les fermiers généraux (elles forment la salle Dubois), et la fenêtre de la chambre, aujourd’hui détruite, qu'habitait Lavoisier.
Port-Libre le vicomte de Barrin, lieutenant général de la promotion de 1781 ; Angran, ancien président au Parlement ; Chaumont de la Galaizière, intendant d'Alsace ; Caumartin, prévôt des marchands ; Meulan d’Ablois, qui avait été intendant d’Aunis, puis du Limousin: Lecoulteux-Canteleux ; le comte de Bar; M”"° Fougeret et M"° de Montheron, femmes de receveurs des finances emprisonnés en même temps; M"° de Sabran, M°° d’Aguay, M”° de Crosne, avec son fils, âgé de quatorze ans’.
Dans les premiers jours de l’incarcération des financiers à la prison de Port-Libre, l'encombrement était tel qu'il furent obligés pour la plupart de coucher dans des salles communes dépendant du bâtiment de la rue d’'Enfer, où ils étaient entassés au nombre de vingt ou vingt-cinq; c’est ce qui arriva pour seize d’entre eux dans la nuit du 9 au 10 frimaire. Des vieillards, comme Paulze, en souffrirent beaucoup, d'autant plus que leur sommeil fut troublé par l’arrivée de nouveaux prisonniers, entre autres de huit religieuses, qui auraient passé la nuit au corps de garde, si les femmes détenues ne les avaient reçues dans leurs étroites cellules. Le lendemain les financiers furent installés dans les cellules du premier étage. Lavoisier obtint la chambre à feu numéro 33, qu’il partagea avec son beau-père et son collègue Nicolas Deville?; aussitôt ils s’occupèrent assez gaîiment d'organiser leur logement : on pose des planches, on cloue, on scie, on charpente*. Lavoisier se réjouissait de cette installation, mais il écrivait à sa femme qu'il serait souvent dérangé de son travail, parce
1. Tableau des prisons de Paris sous la tyrannie de Robespierre, in-16, an IV.
2. Sur Deville, voir l’intéressant article de son arrière-petit-fils M. André Joubert : les Fermiers généraux sous la Terreur, dans le Correspondant du 25 février 1869.
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que sa chambre, étant plus confortable, servirait de rendez-vous à ses collègues. C’est là, en effet, que se réunirent les fermiers généraux pour discuter leurs affaires, se chauffer, prendre leurs repas, qu'ils fixèrent au tarif modeste de 40 sols par tête, pour ne pas attirer l'attention. Dès le surlendemain de son arrivée à Port-Libre, Lavoisier se mit au travail; il s'occupait alors de la publication de ses mémoires, qu'il voulait réunir et présenter en un corps de doctrines : « J'ai commencé, écrivait-il le 11 frimaire, à prendre un genre de vie analogue aux circonstances où je me trouve, j'ay travaillé hier après-midy deux heures et demie. »
Cependant M"° Lavoisier ne restait pas inactive. Elle multipliait les démarches, malgré les recommandations de son mari de ménager sa santé et de ne pas se dépenser en tentatives inutiles. À qui s’adressa-t-elle? Quelles protections invoqua-t-elle? Un fragment de lettre sans date, adressé au comité de sûreté générale, est le seul témoignage qui nous reste de ses efforts! ; tout ce qu'elle put obtenir, ce fut de visiter son mari à la prison de Port-Libre. A ce moment, nous ne trouvons en faveur de Lavoisier que la déclaration stérile du bureau de consultation”.
Les inquiétudes des fermiers généraux durent redoubler, quand ils apprirent les résultats d’un débat ouvert à la Convention le 10 frimaire (28 novembre). Dupin ayant proposé de mettre en liberté les receveurs des finances qui avaient déjà rendu leurs comptes et ne se trouvaient pas dans les conditions du décret du 4, sa motion. bien qu’appuyée par Voulland, fut violemment combattue par Montaut : « Les receveurs généraux ont volé la nation, dit-il, cest à la nation qu'ils doivent rendre leurs comptes et non