TaiBaupEAu, Mémoires, t. I, p
Plein de vanité et d’ambition, avide d'occuper le premier rang, — et il l’occupa après la mort de Lavoisier, — Fourcroy dut sa haute fortune à la vivacité de son intelligence, à la facilité de sa parole, à l’art avec lequel il présenta les doctrines de la chimie pneumatique, à laquelle il s'était rallié en 1786. Chimiste de second ordre, il fut professeur sans égal. Par son enseignement, par ses remarquables écrits, le Système des connaissances chimiques et le Dictionnaire de chimie de l'Encyclopédie méthodique, il eut une influence capitale sur la diffusion des idées nouvelles, il serait injuste de le méconnaître; mais sa réputation ne fut qu’un reflet de la gloire du maître, et les historiens, en les mettant sur le même plan, ont confondu le vulgarisateur habile et le génie créateur.
Tandis que Lavoisier était tout entier à son rôle plus obscur de membre des commissions scientifiques, Fourcroy s’avançait dans la carrière politique. Nommé à la Convention en 1793, il entrait immédiatement au Comité d'instruction publique, où il contribuait à la suppression de l'Académie des sciences, que défendait en vain Lavoisier soutenu par Lakanal et Grégoire. Partout son ardent civisme demandait des épurations : à l’Académie des sciences, à la Société de médecine, au Lycée de la rue de Valois. « Caractère faible, dénué de toute espèce de ressort, » dit M. Chevreul; « plein de versatilité, » suivant Grégoire, son collègue au Comité d'instruction publique, Fourcroy était de ces gens qui, sans conviction profonde, sont en temps de Révolution menés tour à tour par l’am-
1. Fourcroy, après sa collaboration à la Nomenclature chimique, avait appelé la doctrine pneumatique la Théorie des chimistes français, affirmation contre laquelle protesta Lavoisier : « Cette théorie n’est pas, comme je l'entends dire, celle des chimistes français, elle est la mienne : c’est une propriété que je réclame auprès de mes contemporains et de la postérité. » Mémoires de chimie, t. 11, p. 87. |
LE JUGEMENT. . af
bition et par la peur. Asservi au pouvoir, il fut jacobin fougueux et courtisan de Bonaparte; le 18 frimaire an II (8 décembre 1793), pendant le scrutin épuratoire au club
des Jacobins, il faisait étalage de ses sentiments de
elvisme, et, quinze ans après, il mourait de chagrin parce qu'il croyait avoir encouru la disgrâce de Napoléon.
Cependant il ne manquait pas de vertus privées; pendant la Terreur, 1l sauva le chimiste Darcet et eut la délicatesse de le lui laisser ignorer; il prit une part active aux grands travaux du comité d'instruction publique, mais la faiblesse de son caractère l’a empèché de tenter des démarches qui eussent pu le compromettre. Il l’avoue luimême quand, dans l'éloge de Lavoisier, il s’écrie : « Reportez-vous à ces temps affreux... où la terreur éloignoit les uns des autres même les amis, où elle isoloit les individus des familles jusque dans leur foyer, où la moindre parole, la plus légère marque de sollicitude pour les malheureux qui vous précédoient dans la route de la mort, étoient des crimes et des conspirations ‘. »
C’est donc bien la peur qui a retenu Fourcroy, et on ne saurait, pour l’excuser, admettre avec M. Chevreul que toute démarche pour sauver Lavoisier eût été inutile. Certes, à la dernière heure, le jour du jugement, il était trop tard; mais la mort de Lavoisier n'a pas été un de ces coups de foudre qu’on ne pouvait prévoir; des dévoûments puissants, des amitiés ardentes auraient eu le temps de se montrer. Si les membres de la Convention, amis ou disciples de Lavoisier, s'étaient réunis pour agir auprès de Robespierre, du comité de salut public, du comité de sûreté générale ou du rapporteur Dupin, s'ils avaient rappelé les grandes découvertes de Lavoisier, les services rendus à la
4. Notice sur Lavoisier, lue au Lycée des arts le 15 thermidor an IV (2 août 1796).
patrie, signalé les progrès réalisés dans la production du salpètre et la fabrication de la poudre, s'ils avaient hautement déclaré qu'il était urgent de le mettre en réquisition pour le service de la République, qui dit que leurs voix n'auraient pas été écoutées? Borda, suspect comme ex-noble, Haüy, prêtre insermenté, ont protesté contre l'arrestation, et Monge, et Hassenfratz, et Guyton, et Fourcroy sont restés silencieux! Hallé et les autres membres du bureau de consultation témoignent en faveur de la grande victime, même auprès du tribunal révolutionnaire, et aucun conventionnel ne se joint à eux! Dupin promet à Pluvinet, homme obscur, d’arracher Lavoisier au supplice, et il aurait été rebelle aux instances de ses collègues de la Convention! Lavoisier n’aurait-il pu être sauvé quand
il a suffi d'un désir de Robespierre pour que Fouquier-
Tinville effaçät dans son acte d'accusation le fermier général Verdun?