LOUE
Les Compagnies anglaises avaient réussi pour la raïson qu'elles avaient en Angleterre des revenus indépendants du commerce colonial. En se faisant adjuger la Ferme du tabac, Law marchait dans cette voie. Il y a une autre de ses idées, plus intéressante pour le Crédit colonial. Law aurait voulu que la Compagnie fut autorisée à établir à Paris une Caisse de crédit jusqu'à la somme de 15 millions d'écus. Dans un Mémoire sur l'administration de la Compagnie des Indes est annexé, à titre documentaire, un modèle de certificat de 10 écus. Cet essai de crédit colonial ne fut malheureusement pas accepté.
Un Jésuite, le P. Charlevoix, qui fit en Louisiane des voyages en 1720, 1721, 1722 déclarait le pays très riche. Law y avait une terre de quatre lieues carrées, située aux Arkansas, non loin ‘du Mississipi, dans un endroit très fertile. Il avait obtenu du Régent qu'elle fut érigée en duché. Le Page du Pratz, dont l’histoire de la Louisiane est à citer, habita d'autre part ce pays pendant trente-quatre ans, de 1700 à 1734. Il en donne une description enthousiaste et, en vantant les produits qui y sont récoltés, s'occupe spécialement du Commerce. Il énumère complaisament les nombreuses marchandises qui pourraient être expédiées au dehors et insiste spécialement sur le trafic qui pourrait être fait avec les habitants des Iles d'une part, avec les Espagnols de l’autre, et même avec les naturels du pays (les Paduncas possédaient, paraît-il, une politesse naturelle qui rendait faciles les rapports de voisinage).
La colonisation était donc possible à la Louisiane.
Mot
Car, ce qui attire toujours les colons, c’est, d’une part, le bas prix des concessions, de l'autre, l'exonération d'impôt; et la civilisation ne pouvait manquer d'y faire rapidement éprouver ses bienfaits. Que l’on se rappelle seulement qu'avant la conquête espagnole il n’y avait, pas plus au Mexique qu’au Pérou, de bétail de trait. L'usage de la charrue y était inconnu, comme celui du fer d’ailleurs. Or, l'accroissement de la popula- Le tion d’un pays dépend toujours de l’amélioration de son agriculture et de son commerce. Mais la politique française aux colonies fut toujours nettement différente de l’administration anglaise, et la Louisiane ne fut pas une exception. Cependant un grand effort de colonisation fut tenté. On envoya des colons — on avait acheté 12.000 Ilaboureurs du Palatinat; ceux qui arrivèrent en Louisiane s’établirent sur la côte — dite des Allemands — on recruta les gens sans emploi, les mauvais sujets et les filles. Manon Lescaut était dans un de ces convois. On en expédia plusieurs : le mieux accueilli fut celui des « demoiselles de la Cassette » ainsi dénommées parce qu'elles arrivaient avec leur trousseau. Mais l'ambassadeur d'Angleterre nous empêcha d’y faire parvenir des Protestants, oubliant que les Jacobites avaient peuplé la Caroline et que les Portugais s'étaient débarrassés des Juifs en leur faisant faire voile vers le Brésil. Dans tous les pays, les persécutés furent d'excellents colons. Le Journal historique des Français à la Louisiane, par Bénard de la Harpe, est très précieux pour tout ce qui touche à la colonisation. En 1719, la Nouvelle-Orléans
est fondée, principalement par des faux-saulniers. La
bot situation de cette ville était excellente, sur les bords du Mississipi, la grande artère de l'Amérique du Nord. Il y avait, comme on va le voir, un double mouvement : importation du matériel humain en Louisiane — exportation de produits, ou plutôt, de matières premières, en France. Mentionnons que, dès le 9 février 1718, le Neptune, la Dauphine, la Vigilante, arrivaient avec 60 Français. En octobre, des vaisseaux partirent pour la France chargés de marchandises. Puis, le 19 avril 1719. arrivée du Maréchal de Villars et du Pkhilippe, commandés par des officiers de marine, etc., etc...
En mai 1719, la Compagnie nouvelle — des Indes occidentales — ordonna de transporter des colons de l’île Dauphine au Biloxi, et, de là, au Mississipi, aux endroits où on leur avait accordé leurs concessions. En décembre 1719 la Compagnie — des Indes — fit sortir de France 18 vaisseaux chargés de marchandise avec 8 millions sen espèces pour trafiquer sur les côtes de Guinée, d'Or, de Coromandel, à Madagascar, aux Iles et en Chine. D'ailleurs, nombre de grands seigneurs, pour donner l'exemple de la confiance et orienter les activités vers la Louisiane, s'étaient fait attribuer des terres.
Nous eumes naturellement des traverses. Ainsi, au début de 1720, les Chicachas, sur l’instigation de l'Angleterre, nous déclarèrent la guerre. Cela n'empêcha pas le trafic de continuer : le 28 février arriva en Louisiane l’escadre du Roi, convoyant des bateaux de comimerce, avec 288 passagers parmi lesquels plusieurs filles de l'hôpital général de Paris.
LFemiT
Sans entrer dans le détail des voyages, pour nos vaisseaux, entre nos ports et la Louisiane, mentionmons que : la Compagnie des Indes envoyait plus de bateaux que Ja Conipagnie de la Mer du Sud, qui n’en expédiait par an qu'une quinzaine jaugeant 400 tonnes environ. De plus, notre Compagnie envoyait ses propres unités, à la différence de la Compagnie anglaise; elle n’était pas non plus astreinte, comme cette dernière, à payer des droits à FEtat.
Il nous faut citer aussi le très intéressant mémoire de Charles Legat (1), Directeur pour la Compagnie des Indes à la Louisiane, contenant :
a) La situation de la colonie le 25 août 1718, lorsqu'il y est arrivé.
b) L'état de ee qui s'est passé dans cette colonie depuis ledit temps jusqu'au 5 mars 1721, jour de son départ et embarquement pour retour en France.
On travailla, dès janvier 1720, à l'établissement du poste du Nouveau Biloxi. Nous occupions déjà les. postes de FAncien Biloxi, de Saint-Louis de la Mobile, de l'Ile Dauphine, de l'Ile Sugère, de l'Ile aux Vaisseaux, des Illinois, du Fort Laurent; mais les trois seuls postes situés au bord du golfe étaient le Biloxi, la Nouvelle- Orléans et la Mobile. Le défrichement avançait, une des raisons en était la prime à la construction, utile stimulant que les Anglais employaient aussi dans leurs colonies. Ce qu’il fallait principalement éviter, c'était
la dissémination des émigrants dont le penchant natu-
1 Op. cit.
perce
rel est de s'approprier le plus grand nombre possible de terres. Mais la ruine du Système fut un coup terrible. La Compagnie n'en conserva pas moins, pendant quelques années, l'administration de la Louisiane. N'importe : l'élan était brisé et on le vit bien par la suite. Comme, à cause des fortes chaleurs, les Européens ne pouvaient fravailler pendant l'été, on employait des nègres. Les outils de fer pour labourer, les grains pour ensemencer, étaient avancés par la Compagnie. Afin d'encourager l'introduction de la main-d'œuvre européenne, on parlait, pour les ouvriers, d’un salaire quotidien de vingt sols au moins.
Ce qui importait, c'était de ne pas répéter les errements de Crozat. Il avait échoué pour plusieurs raisons : il avait trouvé la colonie dans une grande misère avec 90 habitants et 50 soldats, ces derniers n'étaient plus payés. Ensuite, notre isolement était manifeste, à cause de l'hostilité des sauvages et de l'absence de relations amicales avec les Espagnols. Les Anglais, de plus, étaient maîtres de tout le commerce. notamment de celui de la morue sèche. Cela leur était facile. Leurs colonies de l'Amérique septentrionale comptaient 50.000 habitants environ et ils venaient encore de bénéficier du traité d'Utrecht.
Il fallait réagir vigoureusement. C'est pourquoi on tâcha notamment de ressaisir le trafic du castor. En achetant les castors à un prix raisonnable, la Compagnie empêchait les Canadiens de les porter à la Caroline. Mais il y avait quelque chose à faire pour les
mines. Il aurait fallu, à l'exemple de l'Espagne, en
té laisser la propriété aux inventeurs, moyennant le paiement au Roi d’un droit de jouissance — par exemple 20 0/0 des revenus annuels, à titre d’usufruit, eût été équitable. Les Espagnols forçats qui se trouvaient à Pensacola prétendaient qu'il y avait de l'argent mêlé aux mines de plomb de la Louisiane, et de l'argent de bonne qualité. Ce plan de colonisation n'était pas chimérique. Le froment fourni par les Apalaches par exemple, était superbe et aussi pur que celui d'Europe. On évitait ainsi l'importation de blé, pour se réserver cellés de marchandises plus utiles (instruments aratoires, fu” sils, munitions, etc...). Quant aux peaux de chevreuil, très propres pour la chamoiserie et la tannerie — les Anglais en envoyaient de grandes quantités en Angleterre — et aux peaux de bœuf elles constituaient, aveë le riz et autres céréales, le tabac, le chanvre; etc..…., les cargaisons sur les vaisseaux de retour.
M. de Biéville, Commandant général pour le Roi, était un excellent officier. Secondé par son frère, M. de
Chateaugué, par Bénard de la Harpe, par l'ingénieur
‘Le Blond de la Tour, ils avaient su gagner l'estime et
la confiance des tribus sauvages. Le choix des recrues
“était facile. Inadaptés de toute sorte : condamnés, vaga- “bonds, aventuriers ou libertins, filles qui fournissaient -un prétexte à retenir ces hommes, le tout fit souche.
‘Aujourd’hui, la Nouvelle-Orléans possède un quartier
français considérable. Mais, pour parer à la pénurie de main-d'œuvre européenne, l'introduction des nègres était
absolument nécessaire. De multiples fraudes firent révo-
-quer la liberté de la traite accordée par les lettres pa-
B. Le Couteux 5
a; thte”
tentes de 1717. La traite fut, par l'édit du 27 septembre 1720, réservée uniquement à la Compagnie, et cela se comprend. L'exemple de l'Espagne confiant à l’Angleterre l’Asiento des nègres, l'abus fait par cette dernière puissance du vaisseau de permission, n'encourageaient pas le Roi à avoir recours à l'étranger pour l'importation de la main-d'œuvre noire. D'ailleurs, la Compagnie ne tarda pas à renoncer à cette prérogative en faveur des armateurs français moyennant le paiement d'un droit — très raisonnable — de 10 livres par nègre introduit dans la colonie (ce droit était, en effet, à peu près de 1/00, un nègre étant estimé en moyenne dix mille livres). La Guinée était la grande pépinière des marchands d’ébène. Cette colonie n'avait guère de valeur que par ce genre de commerce.
Le but de la Compagnie des Indes était donc double : d'une part, monopoliser tout le commerce colonial, de l’autre, retirer de la circulation des sommes considérables de billets d'Etat à la place desquels seraient émises des actions dont il y avait lieu d'espérer que Île crédit serait plus fort, car, le commerce se développant, elles étaient susceptibles de plus-value (il en était de même pour la Compagnie du Sud en Angleterre):
La rivalité économique avec les Anglais aurait, sans
la chute du Système, tourné à notre avantage. On au-
rait pu éviter de leur acheter par an pour 2 millions
de tabac, on n'aurait plus eu besoin de leur acheter de plomb.
{ m. LE
Quant à nos marins, le système des classes de 1681 -assurait de bonnes recrues à l'Inscription maritime. En-
0 dE
courager le commerce colonial, c'était donc aider nos populations du littoral, et — ce qui plus est, — favoriser nos manufactures et nos entrepôts. L'idée unitaire, au pouvoir avec Law, ne résista malheureusement pas longtemps à tous ses ennemis. On lui a reproché son exclusivité. Pourquoi, dit-on, empêcher les étrangers de commercer avec nos colonies ? C'était le droit commun en Europe. C'était la politique de l'Angleterre — depuis l'acte de Navigation de 1651 — de l'Espagne, du Portugal. Seules, la Hollande, pour certaines possessions, et le Danemark, avaient une politique diamétralement opposée. Il n'en est pas moins vrai que Îla Hollande trafiquait intensément avec les îles de la Sonde sous le régime du pacte colonial grâce à une Compagnie privilégiée. D'ailleurs, peut-on comparer l’importance de Curaçao, Saint-Eustache, Sainte-Croix, Saint- Thomas, à celle des possessions coloniales des grandes puissances européennes ? Et puis, en dispensant Îles étrangers, possesseurs d'actions, du droit d’aubaine, Ia Compagnie française les incitait à devenir ses actionnaïres. Il est vrai que, en Angleterre, une loi venait d'interdire aux nationaux de faire partie d'une Compagnie étrangère. ‘ :
- Résultats généraux. — La Compagnie avait fondé des établissements nombreux en Louisiane. Les propriétaires des concessions prétemdaient en tirer parti. L'Acte de Société, formée le 10 janvier 1720 entre Îe duc de la Force, M. Girardin de Veuvré, le comte de Massetti, le chevalier Fontana, etc... (1) montre que ces : 1. C£ Arch. Nat, V 8rr.
personnages ne négligeaient pas d’avoir recours à l'association pour se prêter un mutuel appui, afin de mieux assurer le succès de leurs entreprises en Louisiane. Des établissements furent fondés, même à l’intérieur des terres, chez les tribus réputées les plus rebelles : les Yasous, les Natchez, les Akansas. La Nouvelle-Orléans, construite à 30 lieues de la mer, était, par sa situation sur une digue, que le fleuve avait faite du limon de ses eaux, toute désignée pour servir de capitale à la province. Alors que Louis XIV avait laissé notre marine dans un état lamentable, abandonné nos colonies, la Compagnie fut reconnue, lors de la vérification de mai 1720, posséder 105 bâtiments, outre les brigantins et frégates. Elle avait expédié, dans l'hiver 1719-1720; vers les Indes et la Chine, 18 vaisseaux, dont les cargaisons valaient 25 millions, et 30 autres vaisseaux vers la Louisiane, la Guinée, le Sénégal, ce qui lui avait permis de retirer de la circulation pour 100 millions de billets d'Etat et de décharger ainsi le Roi de 3 millions de rentes annuelles.
L'Ile Maurice, qui avait été abandonnée par les Hollandais, possédée en 1715 par nous et appelée Ile-de- France, ne fut effectivement occupée que lors du Système. Elle était une base merveilleuse, par sa situation entre l’Asie et l'Afrique. Le pavillon français apparaissait de nouveau sur toutes les mers comme au temps de Colbert. Le Régent fit fortifier l'Ile Royale où nos pêcheurs s'étaient abrités, depuis que Louis XIV. avait cédé Terre-Neuve et l'Acadie à l'Angleterre. Le tabac s'était multiplié à la Louisiane, le café à l'Ile