SECTION III. — LES RAISONS DE L'ÉCHEC DE LAW
Ælles ont toutes un caractère nettement historique, ce qui, par conséquent, n'infirme en rien la valeur idéale du Système. La plus importante est celle-ci : le crédit a besoin de reposer sur des valeurs réelles et les éventualités du commerce colonial ne possédaient pas, pour les actionnaires, les qualités de liquidité certaine et rapide indispensables à tout gage. Or, si l’on veut substituer à la fixité des espèces des billets de banque payables à vue, les opérations sur nantissement, auquel peut donner lieu cet appel au crédit, doivent être menées prudemment et on ne saurait s’entourer de trop de garanties, surtout si l’on ne possède pas — ce qui était le cas, en l’espèce — une encaisse métallique suffisante.
Argument non négligeable, certes. Mais, outre qu'il existait des réserves destinées à servir de garanties en cas d'exercices déficitaires, les divers revenus de la Compagnie eussent pu permettre de parer à l’inévitable lenteur de la réalisation des bénéfices coloniaux.
On pourrait aller jusqu’à s'attaquer à la théorie unitaire elle-même et reprocher à Law la fusion de la Banque et de la Conrpagnie. Nous n’entrerons pas dans cette voie. Pour nous, la fusion était une bonne chose en elle-même, mais elle fut trop rapide, car ni l'un ni
l’autre de ces établissements n'avait eu le temps maté-
76" riel de donner des preuves suffisantes de sa réussite. La théorie unitaire ne fut d'ailleurs réalisée que progressivement. Le 25 juillet 1719, Law se vit accorder le privilège exclusif de la fabrication des monnaies pour neuf ans, avec le titre de Surintendant des monnaies. Une Assemblée générale tenue à Paris s’engagea à verser deux dividendes semestriels de 6 0/0 chacun, soit, annuellement, 12 0/0 de la valeur nominale de l'action, c’est-à-dire 60 livres. Ce chiffre était, il faut le reconnaître, quelque peu exagéré, bien que, sur les actions émises, 200.000 étaient entre les mains du Roi et de la Compagnie et ne portaient pas intérêt. Mais, peu après, la Compagnie se vit, par l’arrêt du 27 août 1719, adjuger la Ferme générale d'où l'on pouvait retirer 10 à 12 millions par an (la Compagnie s’engageait par contre à rembourser les actions rentières). D'autres triomphes du Système unitaire à la même époque furent l’adjudication de la Compagnie des gabelles, de la Recette générale des Finances, etc... De plus, la Compagnie émit, le 13 septembre, le 28 septembre et le 20 octobre, 300.000 actions nouvelles au capital nominal de 500 livres et lancées sur le marché à 5.000 livres. La Compagnie recevait donc 1.500 millions, tout en ne reconnaissant qu’une émission de 150 millions. Pour n'être pas de la différence entre ces deux valeurs — réelles et nominales — (car l’action était payable en dix versements de 500 livres), le bénéfice n'en était pas moins considérable pour la Compagnie, partant pour les actionnaires. Le 5 janvier 1720, Law fut nommé
Contrôleur général des Finances et, le 22 février sui-
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vant, une décision des actionnaires plaça sous sa surveillance en les fusionnant, la Banque — établissement de crédit public — et la Compagnie — monopole commercial aux attributions immenses (elle était chargée même du recouvrement des impôts, ce qui avait eu pour conséquence heureuse la suppression des Receveurs généraux). Dès lors, le dividende promis ne semblait plus exagéré, et cela, tant en raison des résultats du commerce colonial que du bénéfice acquis lors des dernières émissions et des revenus de la Compagnie. Mais il fallait compter sur les excès de la spéculation et ici nous discernons une autre cause d'échec du Système.
L'’agiotage effréné des « Mississipiens » d’abord, des « réaliseurs du Mississipi renversé » ensuite, la concurrence redoutable de l’Anti-Système des frères Pâris, la routine souveraine de nos mœurs économiques et l'hostilité de l'Angleterre surtout — notre tenace rivale — furent des obstacles puissants au succès de Law, cet honnête homme arrivé en France avec 1 million 600.000 livres environ, et qui, quelques années plus tard, s'enfuit, riche de quelques louis, dans la chaise de poste de Mme de Prie. Il fut vaincu par notre ennemie séculaire. Jalouse de voir le triomphe de notre Compagnie des Indes et l'échec de sa Compagnie de la Mer du Sud, elle avait de nombreux agents chez nous et, à leur tête, le cardinal Dubois, dont Saint-Simon fit un portraïf fidèle. Dubois exerça donc contre Law son habile hypocrisie et sa réussite lui valut, le 15 janvier 1721, une
lettre de Shareb, ministre d'Angleterre en France où
il est dit notamment : « Mylord Stanhope a été tenté,
plus d’une fois, d'aller vous féliciter du coup de maître par lequel vous avez fini l’année en vous défaisant d’un concurrent également dangereux à vous et à nous. ». Car nombreuses étaient les calomnies accumulées contre le Système; entre autres: celle de favoriser l'usure. C'était faux, puisque le taux de l'intérêt avait considérablement diminué. Celle d’être particulièrement inhumain avec les nègres, ce qui était d'autant plus injuste que la traite était d'usage courant et que d’ailleurs ils n'étaient pas maltraités à la Louisiane : on allait même jusqu'à leur donner des terres. Quant aux libéralités en actions envers les Grands, elles se comprenaient très facilement par la/ nécessité où était le Gouvernement au début de cette entreprise, de se concilier l’aristocratie afin de l’y intéresser. Toutes ces faussetés sont à ranger avec nombre de légendes qui circulaient, comme celle par exemple qui affirmait que le climat de la Louisiane rendait les femmes d'Europe stériles.
Ce qui serait plus exact, au contraire, ce serait de dire que les Grands (1), en ne voyant que le caractère spéculatif d’une opération commerciale, contribuèrent à la faire échouer. Il y avait antinomie entre ce milieu avide de jouissances et de corruptions et l'honnêteté innée du peuple français.
Il y avait aussi ceci: malgré les merveilleux résul-
1. À commencer par le Régent «le duc d'Orléans qui, pour suflire à sa propre facilité et prodigalité, et satisfaire à l’avidité prodigieuse de chacun, avait forcé la main à Law et l'avait débanqué de tant de millions, au delà de tout moyen d'y faire face, et l'avait précipité dans cet abîme ». Saint-Simon (duc de)- Mémoires, Paris, Sautelet, 1832, t. XVIII, ch. XX, p. 302.
or
tats de nos colons aux Antilles — dus à leur intelligence et à leur initiative, non à la sollicitude royale — on peut dire que l'Ancien Régime n'était pas colonisateur. Il faut reconnaître que l'Espagne et le Portugal ne nous étaient pas supérieurs sur ce point. Mais il n’en était pas de même de l'Angleterre. Celle-ci avait levé un grand obstacle au défrichement dans ses colonies en ce que la loi obligeait chaque propriétaire à défricher et à cultiver en un temps donné une certaine quantité de terre, à peine de confiscation. De plus, le droit d’aînesse, en usage exclusif dans la mère patrie, n'existait pas partout aux colonies. En Pensylvanie, les terres, de même que les biens meubles, étaient partagés également entre les enfants. Dans trois des provinces de la Nouvelle- Angleterre, l’aîné avait seulement une part double comme dans la loi de Moïse. Autre chose : dans toutes les colonies anglaises, les terres étaient en franche roture, ce qui en facilitait singulièrement l’aliénation. Toutes ces modalités pour combattre la grande propriété et” aider au transfert des biens fonciers étaient autant de mesures destinées à favoriser la culture des terres. Enfin les Anglais imposaient peu les produits coloniaux et les impôts qu'ils levaient pour l'entretien des officiers et des magistrats dans leurs colonies étaient modiques.
En outre, les pays qui réussissent à avoir des colonies de peuplement — et à la Louisiane le climat s’y prêtait — sont les pays à forte natalité, comme l'Angleterre, car la colonisation par les inadaptés ne peut être qu'un accessoire à la colonisation rationnelle. Or, Law m'an-
quait de colons et il n’a pu, de ce fait, abandonner les
ELU anciens errements, qui n'avaient en vue que l’exploitation intensive et irraisonnée de nos possessions d’Outre-Mer, et faire de la Louisiane une colonie de peuplement.
La peste de Provence est-elle due, comme le prétend Saint-Simon, le célèbre mémorialiste, à la franchise avec laquelle accostèrent à Marseille les navires étrangers ? C'est fort. possible. Quoi qu'il en soit, ce fut une grande calamité que les ennemis du Système ne manquèrent pas d'exploiter contre lui.
Nous n'insisterons pas davantage sur ce sujet et terminerons en disant quelques mots d’un portrait de Law par Saint-Simon (1) qui, à la différence de beaucoup de grands seigneurs, ne fut jamais engagé dans le Système et dont l’impartialité est, par conséquent, absolue : « J’ai dit ailleurs, et je le répète, qu'il ny a eu ni avarice ni fripponerie de son fait. C'était un homme doux, bon, respectueux, que l'excès de crédit et la fortune n'avaient point gâté et dont le maintien, l'équipage, la table et les meubles ne purent scandaliser personne. » Plus loin, il rend hommage à la patience qu'il déployait envers ses ennemis et à ses qualités de combinateur. Saint-Simon, dans ce même chapitre (in fine) indique quelles furent, selon lui, les principales causes de la chute du Système : « Sa Banque, comme je l’ai dit ailleurs, était une chose excellente dans une République ou dans un pays Comme l’Angle-
terre où la Finance est en république. Son Mississipi, il