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SECTION IV. — LE PLAN COLONIAL ET ÉCONOMIQUE

D. Le plan colonial et économique. — Le premier champ d'expérience devait être la Louisiane (1). Cette

admirable contrée était peu connue, car Crozat n'avait

1. Nous avons trouvé des renseignements précieux aux Archives du Ministère des Affaires étrangères, notamment dans le registre coté : Amérique 1, des Mémoires et Documents, et en particulier dans l'Extrait d'un mémoire, n° 25, porté au Conseil de Régence le 11 février 1716 et aussi dans France, 1991.

pas su profiter de son privilège d'exploitation. Nous reviendrons d'ailleurs avec plus de détails dans la seconde partie de cette étude sur les possibilités d’exploiter les richesses de la Louisiane, mais ici il nous est impossible de ne pas dire quelques mots des ressources de cette contrée. Sans exagération aucune, il y avait des mines d’or, de cuivre et de plomb, d’aucuns avançaient même: d'argent. La situation était exceptionnelle, indépendamment même du climat qui était doux et tempéré. Le voisinage des colonies anglaises et espagnoles était de nature à nous mettre en Amérique, vu que nous possédions le Canada, sur un pied d'égalité avec nos voisins (1). L'accès sur le golfe du Mexique était précieux. Nous étions ainsi à proximité de la Havane et de beaucoup d’autres ports des Espagnols, à proximité aussi de nos Antilles où nos colons avaient aménagé de si fructueuses plantations. La faune était nombreuse; quant aux légumes et aux fruits, ils étaient à la fois abondants et variés. Le tabac y était aussi bon qu'en Virginie, et cela était de grande importance et pouvait, en cette matière, nous libérer de la suprématie anglaise. Le riz, l'indigo, le cacao, venaient bien. Mais un fait bien plus digne d'attention était l'existence de chênes et de sapins, très beaux et en très grande quantité. C'était la matière première nécessaire pour la construction d'une flotte de commerce. Il ne manquait

que la main-d'œuvre. Mais il est relativement facile

1. Cf. Arch. Aff. Eir., Mém. et Doc., France, 1991, pièce n' 6, par l’abbé Raguet : « Il est de l'intérêt de l'Espagne et de l'Angleterre d'assurer leur état dans la Louisiane par des limites fixes et dont la France demeure d’accord. »

de faire venir des colons. Que l'on joigne à cela l’existence de goudron de thérébentine en abondance, de beaucoup de noyers et de mûriers blancs propres à nourrir les vers à soie et à l'établissement d’une soierie comme celle des Anglais dans la Caroline et l’on verra que, par la multiplicité et la valeur de ses produits, la Louisiane formait pour nous une base de colonisation de premier ordre. Sans compter que la proximité de la mer permettait l'installation facile de comptoirs et que l'on pouvait, avec quelque habileté, se concilier les naturels du pays, en lutte continue avec les Espagnols et surtout avec les Anglais. Voilà ce qui explique que, malgré les innombrables difficultés que lui suscitèrent ses ennemis, John Law arracha au Régent le monopole du commerce de la Louisiane pour vingtcinq ans. Les lettres patentes, en forme d'édit, du 23 août 1717, portant établissement d’une Compagnie de Commerce sous le nom de Compagnie d'Occident furent enregistrées au Parlement le 6 septembre suivant. Le principe était la Société par actions dont l'accès était ouvert à tous : mise en commun de tous frais et avec l'espoir de bénéfices ultérieurs; actif et passif de la Société patents grâce à une comptabilité à la fois très claire et très rigoureuse — Dutot, qui y avait été commis, en témoigna de façon irréfutable; toutes ces dispositions étaient de nature à constituer autant de ga-

ranties pour la bonne marche de l'affaire.

Il y eut bien plus par la suite : l’idée unitaire se dé-

veloppa. Ce fut la Compagnie des Indes qui s’adjoignit

la ferme des tabacs — les navires, au lieu de revenir à

vide revenaient chargés de cette précieuse denrée; ce furent la question du retour colonial résolue à l'avantage des commerçants de nos ports, la lutte sourde avec l’Angleterre ‘et la chute du Système, en partie grâce à l'hostilité, de plus en plus marquée, de lord Stanhope et de Dubois.

L'idée était simple. Voici, selon nous, les traits dominants du Système, que nous appellerons de politique coloniale et économique. El est entendu que la France, dans le but d'économiser la monnaie métallique, doit instituer une monnaie de crédit (parler des particularités - et avantages de cette monnaie sortirait du cadre de cette étude). Mais qui dit : crédit, dit : confiance, et la confiance ne se décrète pas. On doit donc la solliciter par des promesses. Y en a-t-il de plus séduisantes que celles qui consistent en une préemption sur un gage éloigné certes, mais riche et certain, le gage colonial qui devient ainsi la ‘base même du Système? Pour instituer la monnaie fiduciaire qui doit rendre de si grands services à l'Etat, il est nécessaire afin d'exploiter les richesses coloniales, de constituer une grande association de capitaux. C'est le capital-actions qui entre en jeu, mais sa constitution dépasse les forces des particuliers et c’est alors que se produit l'intervention nécessaire de l'Etat. C’est lui qui par la garantie donnée à cette Compagnie privilégiée (véritable Société commerciale), par sa pérennité — car les premières années peuvent être déficitaires — a seul le prestige et la solidité nécessaires pour lancer une telle entreprise. Au bout d'un certain nombre d'années — cinq ou dix — on additionnera les

B. Le Couteux 2

résultats des différentes entreprises afin d'établir une moyenne. Les bénéfices devront être répartis entre les actionnaires sans que, pour cela, soit négligée la création des réserves pour le cas d'exercices médiocres ou déficitaires. Et nous apercevons très clairement maintenant sur quoi s'étaiera le crédit de la monnaie de papier : sur les bénéfices présumés de la Société de commerce. Voilà pourquoi l'intervention royale est non seulement nécessaire, mais même indispensable. IFest impossible d’avoir autant de confiance en des particuliers, si riches soient-ils, qu'en l'Etat dont la personnalité à cette époque était presque omnipotente. On aurait, dans le cas contraire, confié l’affaire à des financiers, mais l'exemple d’un Crozat prouve surabondamment que les efforts individuels ont une limite facile à atteindre. Cette société de capitalistes acceptant, pour leur Compagnie, le privilège octroyé par le Gouvernement présente beaucoup de points de ressemblance avec celle des actionnaires de la Banque de France : il s'agit toujours d’une entreprise privée jouissant d’un monopole concédé par l'Etat, par conséquent liée intimement à

ce dernier.

Le résultat à atteindre est double : en premier lieu

il s’agit de prêter à une Société de capitalistes l'appui

du pouvoir central dans un but de politique commerciale et économique. C'est ce que nous sommes appliqués à montrer ci-dessus. Mais la seconde partie de l'opération, en réalité la plus importante, fait com prendre à quelle fin nationale devait servir cette gigan-

tesque armature qui semblait créée dans un esprit pure-

ment spéculatif. Le pavillon français étant connu audelà des mers grâce au trafic de la France avec ses colonies, c'était, de la part de nos agents, une question d'habileté diplomatique et militaire, que de servir la politique d'expansion française en la faisant aider par les capitaux des sujets de Louis XV. Voilà, mises À jour} l’action et la réaction. Le commerce serait ainsi le prétexte à une pénétration autant que possible pacifique. Le négoce deviendrait le véhicule de la culture française. Une alliance avec les naturels du pays contrée les Anglais — car la guerre contre nos alliés naturels les Espagnols ne pouvait se prolonger, les causes d'inimitié n'étant pas profondes — nous aurait assuré un vaste empire colonial en Amérique : ainsi un enrichissement général du pays — car les gains des actionnaires eussent profité à tous nos corps de métier — la possession de la moîtié du continent américain, telles étaient les conséquences de l’idée géniale du réformateur écossais. L'idée, si osée qu'elle puisse être, ne nous semble pas critiquable en elle-même. Par contre, nous ferons, dans la seconde partie de cette étude, la critique des faits et nous expliquerons les motifs de l'échec par des raisons tout historiques qui, par conséquent, n'infirment en rien la Faleur du Système. Law était un homme à Système et, pour un novateur, c'est déjà beaucoup! Mais il eut, selon nous, le tort de ne se laisser guidert que par des directives qui se dégageaient des événements pour ainsi dire spontanément. Que l’on puisse trouver dans les actes de sa politique économique les diverses

manifestations d'un Système, cela est indéniable. Mais

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il est plus discutable d'affirmer qu'il ait été en lutte ouverte contre les idées en cours à son époque, qu'il ait eu la force de s'affranchir de l'emprise du mercantilisme. Cela eut été d’ailleurs extrêmement difficile, voire même dangereux. Ensuite cet opportuniste montra, en ne créant d’abord qu'une entreprise privée, qu'il n’était pas intransigeant,et que, par des concessions habilement faites à l'opinion publique, il savait fractionner son but jusqu'à le rendre possible. De plus, pour éviter le sort des novateurs imprudents, il s’appliqua à ne pas heurter de front les préjugés à la mode et, s’il s'était maintenu au pouvoir, il eut fait — ce qui est le propre des opportunistes. — bien des réformes tempérées, partielles, tout en gagnant du temps. Il est certain que John Law avait acquis une expérience des plus utiles grâce aux remarquables dons d'observation dont la nature, si généreuse envers lui, l’avait gratifié. Il s'était, dès son enfance. à Edimbourg, instruit de la sorte. Plus tard, au cours de son existence aventureuse, en Angleterre et en Hollande, il apprit le mécanisme des banques et les fluctuations du Commerce international. Ses spéculations. sur les effets publics des Etats européens, qui lui valurent de développer sa fortune dans des proportions très. intéressantes, sont inspirées d’un sens des réalités financières réellement extraordinaire pour un jeune homme: de cette époque dont les plaisirs auraient pu obnubiler l'intelligence. On peut avancer, sans ‘être taxé d'exagération, que sa culture fut presque uniquement celle d'un autodidacte. Peut-être, en raison de cela, manqua-

t-il quelque peu d'instruction théorique. Nous avons.

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