Lcmontey, Histoire de la régence
Les rues Saint-Martin et Saint-Denis paraissent avoir été dans les temps reculés la région du grand commerce. Entre ces deux lignes, s'étaient groupés les changeurs et les banquiers, en faisant Làtir sur des terrains qui, au temps de Philippe Auguste, étaient encore en culture. Le long du mur d'enceinte s'étendait la rue aux Oues, c'est-àdire aux Oies, ainsi nommée parce que les rôtisseurs s'y étaient établis à proximité des gens qui gagnaient de l'argent et aimaient à en dépenser. Avec le temps, la rue aux Oues est devenue la rue aux Ours. L'ours a commencé par être une oie : il y a souvent de ces métamorphoses dans l'histoire.
En se serrant, en s'alignant, les maisons de plaisance des banquiers formèrent la rue Quincampoix, ainsi appelée du nom d'un de ses principaux habitants. Une longue habitude en fit un centre pour le commerce du papier. Celui qui avait à réaliser un contrat de rente, une lettre de change , une assignation sur un établissement ou une compagnie, allait dans ce quartier l'offrir de porte en porte : et comme la négociation s'y faisait de la main à la main et sans contrôle public, il s'y commettait sans doute beaucoup de friponneries. Le coimnerce y fut très-actif pendant les dernières années de Louis XIV, en raison du déluge des papiers, unique ressource du grand roi. Les meilleurs perdaient les trois quarts. Ce trafic
éUût fort clianceux : aussi était-Q admis que l'ai genl qu'on y employait devait rapporter plus 1000 pour 100. Il y avait même des espèces Ai courtiers qui, totalement dépourvus de capitaux,] travaillaient au moyen du prêt à la pendule , c'est-" à-dire qu'à l'instant de conclure un marché, ik' couraient chçz quelque juif du voisinage , qui leur confiait l'argent nécessaire à raison d'un quart pour cent par quart d'heure, et quelquefois davantage.
La rue Quincampoix était donc parfaitement préparée aux scènes dont elle devint le théâtre pendant le Système. En 1719, c'était un défdé long de quatre cent cinquante pas sur cinq à six de large, aboutissant d'un côté à la nie aux Ours et de l'autre à la rue Aubry-le-Boucher. A en juger par les gravures du temps, les maisons étaient alors plus belles et plus régidières qu'aujourd'hui. La conversion de tous les effets publics en billets d'Étal à la suite du visa, la recherche de ces billets d'Etat pour entrer dans la compagnie d'Occident, les manœuvres de l'antisyslème, les actiQus de la grande compagnie des Indes déterminèrent un mouvement accéléré d'agiotage. En courant chez les escompteurs, on se rencontrait dans la rue Quincampoix. On prit l'habitude de s'y accoster, d'y parler des affaires publiques et de leur infhience sur le cours des valeurs. Les transactions,
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s'opérant par le simple échange d'une action au porteur contre des billets de banque ou un sac d'écus, se firent bientôt sans intermédiaires avec une rapidité extrême, en plein air, entre gens qui ne se connaissaient pas et ne devaient plus se revoir.
L'affluence de plus en plus considéra])le intercepta la circulation. . On prit alors le parti de transformer la rue en une espèce de bourse, en la fermant à ses deux extrémités par des grilles ouvertes au public depuis le matin jusqu'à la nuit. On fut même obligé d'interdire les attroupements de nuit, sur la plainte des habitants du quartier, à qui le sommeil n'était plus possible. Les personnes de qualité entraient par la rue Aubry-le-Boucher et le vulgaire par la rue aux Ours : mais toute distinction s'effaçait dans le sanctuaire. Nobles et laquais, prélats et religieux, marchands et ouvriers, gens d'épée et gens de boutique, magistrats et filous, marquises et servantes. Français et étrangers, haletant, criant, rusant, s'arrachant des papiers, comptant des écus, formaient un spectacle où le drame frénétique se mêlait à une bouffonnerie étourdissante.
Le commerce à la mode engendra plusieurs spéculations accessoires. La plus lucrative s'appliqua aux logements. Des gens bien avisés « prévoyant dès l'origine que le terrain de la me monterait à
si haut prix que dix pieds carrés pourraient bien rapporter le revenu d'une terre seigneuriale, s'emparèrent de toutes les maisons à louer, aussi bien que des appartements , pour les sous-louer en détail. Cette prévision créa de grandes fortunes. Les bureaux étaient loués, deux, trois, quatre cents livres par mois , suivant l'étendue du terrain , de sorte qu'une maison de six à huit cents livres de loyer par an , contenait jusqu'à trente et quarante bureaux; d'où l'on peut juger du produit*. >» A cet exemple, presque tous les particuliers, propriétaires ou locataires , demeurant dans la rue Quincampoix, ou dans les rues voisines, partagèrent leurs logements en bureaux, sans en excepter les greniers et les caves. On a vu même des espèces de guérites jusque sur les toits. Buvat mentionne un procureur au Châtelet, qui louait une salle basse de sa maison à raison de 50 livres par jour, ce qui eût porté à 18 000 livres le loyer de l'année.
On ne savait à qui entendre chez les marchands de comestibles du voisinage, et l'or y coulait à flots. Les cabaretiers, traiteurs , rôtisseurs, comme pour se débarrasser de la foule, mettaient. des prix excessifs à leurs denrées ; mais personne ne songeait à marchander ; une perdrix, mise à une sorte