Duhautchamp, Histoire du Système
d'enchères dans la me aux Ours, monta jusqu'à 200 livres. Il y avait quelques cafés pour les seigneurs et les belles dames qui, négligemment étendus, humaient le moka et jouaient au quadrille, en attendant que leurs CQurtiers vinssent les avertir des mouvements de la place, et prendre leurs ordres.
Les étrangers à Paris.
Dans la phase progressive des actions, l'agiotage était un jeu auquel tout le monde gagnait. L*idée qu'il suffisait d'y prendre part pour s'enrichir se répandant de proche en proche, il y eut un moment où TEurope entière' eut pour point de mire la rue Quincampoix. A la fin de 1719, on estimait à 500 000 le nombre des provinciaux et des étrangers accourus à Paris, soit pour spéculer, soit par curiosité. Plusieurs souverains y entretenaient des mandataires uniquement chargés de suivre le commerce des actions. Pour diminuer l'affluence, on prit un arrêté aux termes duquel tous les fonctionnaires publics venus pour agioter, devaient rcpai*tir dans la huitaine, « sous peine d'être privés de leurs emplois, dont l'exercice était négligé et comme abandonné. »» Qu'on juge de l'impatience fiévreuse, du désespoir de ceux qui étaient retenus au loin^ Soit qu'ils fussent enchaînés par leurs 24 f
fonctions , soit que les moyens de transport leur manquassent ! On lit à ce sujet dans le journal de Buvat : « On écrit de^Lyon, d'Aix, de Bordeaux, de Strasbourg, de Bruxelles, que les carrosses et voitures publiques y sont retenus deux mois d'avance, et on y agiote les places retenues pour venir à Paris. «^ Ainsi, à défaut d'actions de la compagnie des Indes, on spéculait sur les bulletins de diligence, qui se négociaient avec une prime plus ou moins forte, selon que l'époque du départ était plus ou moins rapprochée.
Les Parisiens.
Un fait assez caractéristique a été remarqué. Au milieu de cette mascarade polyglotte, où bourdonnaient surtout les accents anglais, hollandais, allemands, suisses, flamands, languedociens, lyonnais, provençaux, dauphinois, gascons, normands, lorrains et franc-comtois, on rencontrait peu de Parisiens , si ce n'est à titre de curieux. Les Parisiens ne s'engouèrent pour le Système que lorsqu'il commença à déchoir ; tant qu'il donna des bénéfices, ils restèrent dans leur rôle d'observateurs goguenards, faisant des bons mots et des chansons. Sous le titre de Noël , on lançait chaque année une espèce de revue satirique des hommes et des choses, dans un cadre et sur un air convenus.
Tous les peuples de France, disait la chanson, apprenant la naissance du Sauveur, se rendent à Bethléem, ayant à leur tête les chefs de TÉtat. Chaque personnage, en passant à son tour devant la crèche de l'enfant divin , est accueilli par quelque épigramme, traduction naïve des sentiments populaires. Retirés le soir dans leur intérieur, les bons bourgeois se chantaient entre eux ces malices sur l'air jovial des Bourgeois de la Châtre : cette opposition à huis clos était le journalisme du temps. Law n'est pas oublié dans le JSoël de 1719, qui n'a pas moins de quatre-vingt-seize couplets. Mais l'accent de la colère ne vibre pas encore :
Avec mine arrogante Law parut en ces lieux; D'une voix insolente , Il dit au roi des cieux :
Seigneur, vous êtes gueux ; tout ici-bas vous- manque : Prenez des actions
Don , don , Et ne négligez pas
La, la, De faire un compte en banque.
Les personnes qui ont prétendu justifier l'auteur du Système du reproche d'avoir surexcité l'agiotage, ont dit qu'il avait fait, au contraire, des efforts sincères pour le contenir; mais qu'il avait été emporté bien au delà du but par la furie française.
Il est difficile d'admettre une pareille excuse. Théoriquement , Law considère la hausse indéfinie des valeurs publiques comme l'idéal de la prospérité, et dans la pratique , il y pousse par toutes sortes de moyens. Non-seulement il donne l'exemple du jeu des primes, mais il le facilite en faisant des avances considérables en billets de banque sur dépôt d'action ; de sorte qu'avec une seule action déposée on pouvait en acheter plusieurs à terme *. Il fait diviser les actions de 5000 livres en coupons de 500 livides, également payables par dixièmes, afin d'en populariser le placement. Il multiplie in^ cessamment les billets de banque pour que le capital ne manque pas aux transactions. Il tourmente les espèces métaUiques; il atténue les garanties qui sont inhérentes à leiu* nature pour faire prévaloir le papier sur la monnaie réelle; et, chose étrange! il trouve le secret que les philosophes ont vainement cherché , celui de faird mépriser l'or et l'argent;
L'or et Targent dédaignés.
Un arrêt du 26 septembre ayant statué que les actions de la compagnie ne pouvaient être soldées qu'avec des billets de banque , ou des récépissés