‹ Law, son système et son époqueChapitre 17 sur 29 · Arrêt du conseil du 15 mars · texte numérisé non relu

Arrêt du conseil du 15 mars

m LAW,

DËSENCHANTEHENT.

Opposition. — Les réaliseurs.

L'âge d'or du Système dura environ huit mois de juin 1719 à février 1720. Pendant cette période, il y eut dans la majorité du pays un épanouissement de bien-ôtre et une confiance dans l'avenir, qui contrastaient d'une manière triomphante avec la désolation des précédentes années. Toutefois l'illusion ne fut pas générale, ni l'ivresse sans déboire. Dans un bouleversement pareil, les froissements étaient inévitables. Les joueurs dupés, et ils étaient nombreux, les rentiers embarrassés du prix de leurs remboursements et tombant dans des pièges, une légion de commis, régisseurs, employés fiscaux et gens de justice devenus inutiles, l'ancienne finance humiliée et menacée, les parlements atteints dans leurs pouvoirs et dans leur dignité , fournissaient les éléments d'une opposition redoutable.

Les coups qui commencèrent à ébranler le Système lurent portés par ceux qui lui devaient leur fortune.

Victime de l'engouement qu'elle avait provoqué ,

SON SYSTÈME ET SON ÉPOftUE. H5

la compagnie fléchissait sous un fardeau au-dessus de ses forces. Le capital des actions, au prix fabuleux où elles étaient parvenues en décembre 1719, représentait 11 à 12 milliards : l'annuité à payer pour fournir sur cette somme un intérêt de 3 pour 100 seulement eût été de 350 millions. Les recouvrements probables, en admettant la réussite de toutes les opérations, eussent à peine procuré 1 pour 100. Les billets de la banque ne représentaient pas , comme cela doit être dans un état normal, des valeurs à court terme, échelonnées dans les portefeuilles de manière à reformer incessamment l'encaisse : les émissions étaient faites sans contrôle et dans des limites incoimues du pubhc. A moins d'être atteint du vertige, il était facile de prévoir une crise financière. Tout homme clairvoyant comprit que l'instant était venu de mettre ses gains à couvert, en échangeant une richesse idéale contre des biens plus substantiels. Alors commença la retraite de ceux qu'on a appelés les réaliseurs.

Dans le courant de décembre, une manœuvre, concertée par les spéculateurs étrangers, soutint les actions pendant une quinzaine de jours entre 18 000 et 20 000 livres. Ils profilèrent de cette veine pour vendre : leur exemple entraîna les plus opulents des Mississipiens français. Tous ces ' agioteurs , jetant leurs actions à la fois dans la rUe

Quincampoix, ramassèrent des sommes colossales en billets de banque , et coururent aussitôt à la banque pour échanger leurs billets contre des écus.

Surpris de cette conduite à laquelle il aurait pourtant dû s'attendre , Law se mit en frais d'imagination pour la contrecarrer. Par des actes qui se succédèrent coup sur coup, à partir du 1" décembre , il attribua toutes sortes d'avantages à la possession du papier, et rendit aussi désagréable que possible l'usage de la monnaie métallique. Il serait fastidieux autant qu'inutile d'énumérer toutes les mesures de ce genre. Il suffit de dire qu'en peu de mois , trente-trois édits , arrêts et déclarations furent publiés pour fixer le taux de l'or et de l'argent, régler l'usage de la bijouterie et de l'argenterie, et diriger arbitrairement la circulation.

Law devient ministre.

Le danger devenant de jour en jour plus pressant , Ldiw résolut de prendre en main le pouvoir, afin de se défendre avec plus de vigueur et de précision. Les protestants n'étant pas admis en France à l'exercice des fonctions publiques, l'Écossais se convertit au catholicisme (6 janvier 1720} et se fit nommer contrôleur général des finances. Dès lors on le voit, pour ainsi dire, payer de sa

personne contre ses ennemis. Il se rend rue Quincampoix avec un cortège des seigneurs partisans du Système ; il relève le moral des négociants, dont il reçoit une ovation; il se met en communication directe avec le public par des petits écrits d'une grande habileté; il multiplie les expédients administratifs pour forcer les rentiers et officiers soumis au remboursement à jeter leurs fonds dans le Système, afin d'y remplacer les grands capitalistes qui se retirent.

Les efforts du ministre , trahissant ses embarras et ses craintes aux yeux des gens expérimentés , ne servaient qu'à propager la défiance. La dépréciation des espèces métalliques ne pouvait plus arrêter les réaliseurs. Qu'inîportait à celui qui vendait son titre au cours de 20 000 livres , de n'en recevoir que 16 000 en valeur intrinsèque, quand ce titre ne lui avait coûté dans l'origine que quelques centaines de livres ? Il y a plus , la peine qu'on se donna pour soutenir l'action dans les hauts prix, ne profita qu'aux grands capitalistes en leur laissant le temps de vendre avantageusement. La banque, dans l'espoir de fortifier son crédit chancelant, ayant affecté un redoublement d'exactitude dans le payement de ses billets, les vendeurs eurent toutes sortes de facilités pour accaparer l'or et l'argent.

118 LAVV,

Accaparements.

Un certain nombre de joueurs se trouvèrent tout à coup nantis de trésors. Chacun se hâta de les mettre à couvert. Les étrangers firent reti-aite en emportant des millions. Les Français se jetèrent d'abord sur les immeubles. Tout ce qu'il y avait à vendre en maisons, hôtels, biens ruraux et seigneuries se trouva enlevé en un instant. Des hommes nouveaux , venus pour la plupart de trèsbas, avaient tant d'or à offrir que beaucoup de nobles se décidèrent à vendre les manoirs de leurs familles. Ces placements se faisant sur le pied de 1 à 2 pour 100, le prix des immeubles fut bientôt quintuplé; beaucoup de propriétaires criblés de dettes et menacés d'expropriation n'eurent qu'à détacher une parcelle de leurs terres pour ôtre libérés.

L'auteur du Système, cédant lui-même à ce mouvement, fit des acquisitions importantes. On le vit employer plusieurs millions à l'achat des seigneuries de Ligny, de Boissy, de Domfront, de Tancarville, de Lamarche, de Guermande et de huit autres propriétés. Un homme moins convaincu eût fait des placements à l'étranger. Dans la situation de Law, acheter des immeubles, c'était montrer la confiance qu'il avait dans le Système et

eflrir, en quelque sorte, des hypothèques au pubUc.

A défaut de terres et de maisons à vendre , les réahseurs se jetèrent à l'envi sur les objets précieux. C'est ce qui explique le luxe scandaleux et ridicule de cette époque. Pour beaucoup de gens, le luxe était une spéculation. Les rentes attachées aux charges publiques fournirent à d'autres des moyens de placement. Après qu'en eut épuisé tout ce que les marchands pouvaient offrir en pierreries, argenterie, ameublements, tapisseries, chevaux, voitures , objets d'art , on se mit à emmaga > siner des marchandises vulgaires, des étoffes, des épiceries , et jusqu'à des livres : un agioteur, nommé Lagrange, acheta une édition entière du Dictionnaire de Bayle.

Les accapareurs payant autant que possible en billets, le commerce se trouva bientôt inondé de papiers qui , au lieu de la plus value que leur attribuaient les ordonnances, subissaient une dépréciation graduelle. On en vint à coter les marchandises à des cours différents, selon que le payement devait avoir lieu en billets ou en écus, et comme en pareille circonstance, le détail se règle sur le plus haut prix, les denrées de nécessité première devinrent inabordables pour les pauvres gens. En janvier 1720, le pain de ménage se vendait 4 sous la livre. L'enchérissement de la viande causa dans

iâO LAW,

le public un mécontentement si marqué , que Law eut un instant l'idée de faire concurrence aux bouchers pour les contraindre à baisser leurs prix. Le bois et le charbon étaient d'autant plus chers, que le charretier exigeait autant pour les transporter que le marchand pour les vendre. La chandelle taxée à 8 sous 6 deniers la hvre, se vendait jusqu'à 20 sous, bien qu'on eût fait venir d'Angleterre des suifs en quantité considérable. Les ordonnances qu'on fît pour taxer beaucoup de choses restaient sans effet : par exemple , les cochers de fiacre, taxés à 30 sous par heure, exigeaient le double.

Les Mississipiens , habitués à prodiguer l'or , ne s'apercevaient pas même de ces minces détails. Ce n'en était pas moins une affaire capitale pour la multitude de ceux qui n'avaient pas trempé dans l'agiotage. A ce malaise, dont la foule conmiençait à souffrir, se joignit une cause d'irritation plus directe. Pour en expUquer l'origine, il faut remonter aux plus beaux joiu-s du Système.

Les transportés.

Le 19 septembre 1719, les cloches lancées à pleines volées, et retentissant de leurs plus joyeux carillons, apprennent aux habitants du quartier Saint-Martin qu'il y a fête à leur paroisse. En un

instant, tout le monde est aux portes et aux fenêtres. « De quoi s'agit-il? — D'un mariage. — C'est donc une princesse? — Non. Ce matin on a tiré de la prison de Saint-Martin des Champs cent quatre-vingts jeunes filles ; on a fait passer devant elles tout ce qu'il y a de jeunes drôles dans les prisons de Paris. Chacune a fait son choix, et vous êtes priés, bons Parisiens, d'assister è^ la bénédiction nuptiale qui va avoir lieu. »

Qu'on juge de la curiosité éveiUée par une semblable nouvelle, et de la foule qui encombra en peu d'instants l'église et les rues aboutissantes! Le piquant de la situation , les craintes et les espérances des époux dans cette loterie conjugale, égayèrent sans doute la cérémonie. Mais hélas! à la sortie de l'église, l'inflexible police attendait avec de jolies petites chaînes , qu'elle avait fait forger galamment pour la circonstance. Ces malheureux jeunes gens encore parés de fleurs, furent enchaînés deux à deux, mari et femme : on les fit mettre en rang sous l'escorte de vingt archers qui les dirigèrent à travers les rues les plus populeuses, jusqu'à l'extrémité du faubourg Saint-Marceau.

Les chaînes étaient de trop, et jetaient du sombre dans le tableau. On les supprima dans les expéditions qui suivirent. Le 18 septembre, on fit partir encore deux cents ménages improvisés. Les femmes , pour qui le candide Buvat est sans doute

fort indulgent en les appelant « des demoiselles de la. moyenne vertu, >» étaient toutes coiffées à la Fontange, avec des rubans couleur jonquille : elles se tenaient debout, le poing sur la hanche, dans des charrettes, autour desquelles marchaient les garçons, parés des couleiu-s de leurs dames, c'est-à-dire ayant ruban jonquille à la boutonnière et cocarde jonquille au chapeau. « Les demoiselles, en traversant Paris, chantaient comme des êtres sans soucis, et appelaient par leurs noms ceux en 'qui elles croyaient retrouver d'anciennes connaissances, sans épargner les petits collets*. » On se figure aisément l'empressement de la population parisienne pour voir un tel cortège, et les refrains grivois repris en chœur, et les éclats de rire à chaque saillie, à chaque personne reconnue. Mais aussi, quelles leçons pour la foule! Quelles traces fangeuses laissées dans des esprits ouverts à toutes les impressions!

Cet appareil théâtral était ce qu'on appellerait de nos jours une réclame au profit du Système. Au nombre des privilèges qu'elle faisait valoir, la compagnie des Indes mettait en première ligne le droit d'envoyer chaque année au Mississipi 9000 personnes, dont 6000 Européens, la plupart Français, et 30C0 nègres. Comme le dit Saint-Simon :

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