Le même
nombre des malheureuses qui s'y trouvèrent réunies fut , hélas ! bien grand ! Mais on reconnut qu'il était impossible d'introduire dans une colonie naissante des éléments aussi corrompus. On congédia ces femmes isolées et sans ressources à de grandes distances de leurs pays , et elles devinrent ce qu'elles purent.
Les vagabonds et repris de justice arrivés jusqu'au Mississipi n'y ayant causé que du désordre , la compagnie changea son mode de recrutement, et au lieu de gens de mauvaise vie , on condamna à l'exil ceux dont le seul crime était leur pauvreté. Les maisons de refuge pour les pauvres et les mendiants étaient très-nombreuses à cette époque. A Paris seulement, Bicêtre, la Pitié, la Salpêtrière, les Enfants-Trouvés, et surtout le grand dépôt de mendicité, fondé en 1666, sous le nom d'Hôpital général pouvaient, disait-on, fournir quatre mille émigrants. Les congrégations religieuses qui dirigeaient ces établissements exploitaient le travail de leurs pensionnaires : il y avait quelque résistance à craindre de leur part. Habile à manier les intérêts , Law alla en grande pompe visiter les hôpitaux, et leva toutes difficultés en offrant 3 millions. D'autres mesures furent prises pour augmenter le nombre des recrues. Malheur à qui ne pouvait pas justifier de ses moyens d'existence. Une ordonnance prescrivit aux laquais et gens de service
congédiés, de se munir d'un certificat de leurs maîtres constatant la date du renvoi, et, chose à peine croyable, s'ils restaient plus de quatre jours sans emploi, ils étaient considérés comme gens sans aveu et exposés à être envoyés dans les colonies.
Ordre fut transmis en même temps aux jurés des communautés d'artisans , de veiller à ce que chaque maître renouvelât tous les huit jours les certificats qu'il devait donner à ses compagnons et apprentis , faute de quoi ceux-ci étant pris par les archers devaient être envoyés au Mississipi. On prescrivit enfin aux intendants de province de faire dresser par les curés la liste des vagabonds , fainéants et libertins qui se trouvaient dans chaque paroisse , à peine de 500 livres d'amende contre tout curé qui ne fournirait pas des renseignements exacts.
Ces mesures répandirent une vagiie anxiété, surtout parmi les classes pauvres. Au lieu de la folle gaieté qui avait encouragé les premières expéditions, on n'éprouvait plus qu'un serrement de cœur à voir passer ces troupeaux de créatures humaines qu'on envoyait au delà des mers. C'était, un jour, une longue procession de cent filles orphehnes âgées de quatorze à quinze ans, pauvres enfants qui faisaient peut-être de beaux rêves , parce qu'on leur avait promis « un lit garni de quatre draps et divers ustensiles de ménage. » Le
plus souvent, les choses se passaient ainsi que Buvat le rapporte , à la date du 27 février 1720. « Départ de six cents jeunes gens des deux sexes, tirés des hôpitaux de' Paris. Les garçons marchaient à pied enchaînés deux à deux , et les filles dans des charrettes. Cette troupe était suivie de huit carrosses remplis de jeunes gens bien vêtus, dont quelques-uns étaient galonnés d'or et d'argent , et tous étaient escortés par une trentaine d'archers bien armés. » En plaignant ces malheureux, chacun faisait un retour sur soi-même. Qui était sûr de ne pas partager leur sort?
Les bandouliers du Mississipi.
Pour saisir ces prétendus vagabonds que l'autorité lui livrait corps et âme, la compagnie avait été autorisée à mettre sur pied un régiment d'archers, à qui elle donnait, outre l'équipement, 20 sous par jour de gages et une pistole par personne arrêtée. On sait comment se recrutaient les troupes à cette époque. Quelque soudard, soi-disant capitaine, battait les quais et les rues, explorait les cabarets et les mauvais lieux, faisait luire quelques pièces d'or et d'argent aux yeux des drôles qu'il rencontrait et les enrôlait après boire. On obtenait par ce système des armées pétulantes de verve, mais fort peu morales.
l^a compagnie des Indes ne fut pas heureuse dans ses choix, à ce qu'il paraît. Lçs archers qu'elle enrôla étaient de francs vauriens qui, pour une pistole, eussent arrêté un saint Fièrement drapés dans un large habit bleu, le tricorne bordé d'argent sur le coin de l'oreille, l'épée suspendue en travers à une large bandoulière, comme celles des suisses d'église, armés d'un fusil à baïonnette et de deux pistolets de poche, tels étaient ceux qu'on appelait dans les rues les bandouliers du Mississipi. Es battaient le pavé par pelotons de douze hommes, et malheur à qui tombait sous leurs mains. Les pauvres cpii ne pouvaient se réclamer de personne, étaient appréhendés, conduits en prison, et c'était par tête 10 livres de gagnées. Quant à ces gens de bonne pâte bourgeoise que le bruit effarouche, on trouvait moyen de les épouvanter et on ne les lâchait pas sans rançon. Au rapport de Saint-Simon, il suffisait d'une bourse gUssée dans la main d'un archer et d'un mot dit à l'oreille pour faire enlever l'ennemi dont on voulait se défaire. C'était la traite des blancs organisée dans les rues de Paris.
Émeutes.
La rumeur publique exagérant le mal, il en résulta ime sorte de terreur qui de Paris gagna les
provinces. Le bruit courut dans les villages qu'on allait enlever deux filles sur trois depuis l'âge de dix ans, et l'on conçoit l'émotion qu'une telle nouvelle dut causer. On disait à Paris que plus de cinq mille personnes avaient disparu dans le mois d'avril, « entre autres, beaucoup de gens qui n'avaient jamais fait profession de mendier, comme artisans, manœuvres, et même une centaine de filles nouvellement venues *. >»
Il y avait alors dans le quartier Saint-Denis une maison pieuse appelée l'hôpital de Sainte-Catherine, où de bonnes religieuses recevaient pendant trois jours', logeaient et nourrissaient gratuitement les filles de la campagne qui venaient à Paris pour s'y mettre en service. La plupart des familles bourgeoises allaient choisir dans cette maison les servantes dont elles avaient besoin, et l'engagement réciprocpie s'y traitait en quelque sorte sous le sceau de la religion. La disparition, vraie ou supposée, d'une centaine de ces pauvres filles, avait déjà mis le quartier en émoi, lorsqu'on apprit que les archers entraînaient le fils du sieur Capet, riche épicier de la rue Saint-Honoré, ainsi qu'une jeune et jolie demoiselle , fille d'un Ueutenant du guet. Il devint impossible dès lors de contenir l'exaspéra-
1. Buvat, à la date du 10 mai 1720. — Il y a sans doute exagération dans ces rumeurs populaires, mais il n'est pas sans intérêt d'en entendre Técho à plus d'un siècle de distance.
tion populaire. « La populace et les gens de boutique » (c'est ainsi que s'expriment nos chroniqueurs), faisant armes de tout, s'élancèrent avec fureur sur les archers : vingt furent tués sur place ; un beaucoup plus grand nombre, dangereusement blessés, furent portés mourants à l'Hôtel-Dieu.
L'impunité de cette émeute sanglante fut la seule concession faite à l'opinion. Pour calmer l'émotion de la foule , le gouvernement fit proclamer à son de trompe, le 4 mai 1720, qu'à l'avenir, chaque brigade de bandouUers serait accompagnée d'im officier de police marchant en tête, et de deux archers de la prévôté servant de caporaux. De son côté, le parlement exigea que la liste des personnes emprisonnées lui fût soumise chaque semaine , en se réservant le droit de faire élargir celles qui n'étaient pas de la condition prescrite. Enfin, sous prétexte de surveillance , le Ueutenant de police enjoignit aux syndics des six corps de marchands de lui apporter dans le plus bref délai un tableau nominatif des enfants, garçons de boutique et apprentis de chaque métier, précaution qui n'était pas de nature à rassurer beaucoup la bourgeoisie parisienne. Malgré ces apparences de garantie, la traite pour le Mississipi continua d'être exercée avec autant de friponnerie et d'inhumanité que par le passé, au grand préjudice de Law et du régent , dont les noms se trouvèrent mêlés aux imprécations populaires.
Ces violences étaient d'autant plus condamnables qu'elles n'avaient pas même l'excuse de Tutilité. On ne féconde pas une terre neuve avec un personnel rebelle et habitué à une vie désordonnée. n faut pour cela, au contraire, des gens de bonne volonté, des natures saines et vigoureuses.
Presque toutes les femmes qu'on envoya de force au Mîssissipi y périrent promptement de maladie ou de désespoir. Les hommes, plus résolus, contractèrent des liaisons avec les femmes indigènes. Il y en eut qui trouvèrent dans leurs compagnes le plus tendre et le plus ingénieux dévouement. Toutefois, il ne fallait pas trop s'y fier, ainsi que le prouve un épisode tragi-comique qui préoccupa un instant les Parisiens.
La fille du Soleil et Dubois premier.
Comme échantillon des produits du Système, on avait fait venir à Paris , des bords du Missouri , dix sauvages et une sauvagesse. Celle-ci était reine, issue d'une illustre famille appelée la race du Soleil. Les hommes eurent un grand succès. Ils prirent à la course , à la vue du roi et de la cour, un cerf qu'on lâcha dans le bois de Boulogne. Ils exécutèrent à plusieurs reprises des danses de leur pays sur le Théâtre-Italien.
Pendant que le public s'amusait à ces frivolités ,
des hommes politiques portaient leurs vues beaucoup plus loin. Ils s'avisèrent de marier la reine du Missouri à un Français, afin de fonder im empire vassal de la France, et peut-être rival de la puissance anglaise dans le nouveau monde. La reine était jeune et d'une beauté piquante. On ne lui connaissait qu'un inconvénient; c'est qu'en sa qualité de fille du Soleil, elle avait le droit de faire tuer son mari dès qu'il commençait à l'ennuyer. Malgré cette clause , plusieurs prétendants s'offrirent, et la reine choisit, dans le nombre, un brave et beau sergent aux gardes, nommé Dubois. Quelques jours après , elle fit abjuration de ses erreurs dans l'église Notre-Dame, reçut le baptême, et fiit mariée en grande cérémonie. Mais , hélas ! à peine Dubois I", roi du Missouri, fut-il arrivé dans ses États, que la capricieuse fille du Soleil le fit tuer et peut-être manger. Ainsi tomba un des fleurons de la couronne des Mississipiens.
Discrédit du papier.
Bien que l'action fùX encore à 10 000 livres, bien que la conversion des billets ne fût pas suspendue , les réaliseurs paraissaient tellement pressés de vider leurs portefeuilles, que l'alarme se propagea comme une sorte de contagion. A partir du mois do mars, les marchands commencent à
demander, selon le degré de leur frayeur, 30 , 50, 100 pour 100 de plus lorsqu'on leur présente des billets en payement. A Lyon, à Rouen, à Bordeaux, à Lille, et sur plusieurs points d'importance secondaire, on refuse de recevoir le papier, et le mécontentement va jusqu'à l'émeute. On a des craintes pour l'approvisionnement des grandes villes. Au marché de Poissy, les marchands veulent un jour remmener le bétail; à peine laissentils le temps de coiuîr chez le garde des sceaux, qui s'empresse d'envoyer des sacs d'or et d'argent, afin de prévenir l'explosion de frayeur qu'eût causée à Paris le manque de viande.
Au point où les choses en étaient venues , il eût fallu un miracle pour sauver le Système. Il y avait peut-être quelque manœuvre à imaginer pour rattacher les parvenus au maintien de la banque et de la compagnie , soit en offrant l'appât d'un nouveau gain, soit en les épouvantant sur les suites d'une catastrophe financière. Comme si le despotisme dont il était armé eût obscurci la lucidité ordinaire de son jugement , Law résolut de briser toute résistance, et d'imposer par la contrainte la foi dans son papier : entreprise ridicule autant qu'odieuse.
i34 LAW,
Les écus soDt proscriU.
Un arrêt du 28 janvier, dirigé contre ceux qui accaparaient les espèces, ordonna un affaiblisse^ ment de la monnaie ( les petites pièces exceptées ) sur le pied de 64 livres au marc d'argent. En même temps , la compagnie des Indes fut autorisée à faire des visites domiciliaires, afin de saisir à son profit les anciennes pièces que beaucoup de gens essayaient de soustraire à la refonte. Dans le cas où la saisie était opérée sur Favis d'un tiers, la totalité de la somme confisquée devait être remise au, dénonciateur.
Par un second arrêt du 27 février, il fut ordonné « qu'aucune personne, de quelque état et condition qu'elle fût, même aucune communauté ecclésiastique ou religieuse, ne pût garder plus de 500 livres en espèces monnayées ou en lingots, à peine de confiscation de ce qui serait trouvé d'excédant, et de 10000 livres d'amende. » Les orfèvres et joailliers eux-mêmes ne pouvaient dépasser ces limites qu'en vertu d'une permission spéciale. Défense était faite à toutes personnes de faire des payements au delà de 100 livres autrement qu'en billets de banque. Peu de jours après (5 mars), comme pour laisser moins de regrets à ceux qu'on allait séparer de leurs écus, on décréta
un affaiblissement général des monnaies dans la proportion de 80 livres au marc d'argent.
Enfin, une déclaration royale, datée du 1 1 mars, abolit définitivement Tusage des espèces d'or, à partir du 1" mai suivant, et l'usage des espèces d'argent, à l'exception des petites pièces, à partir du 1*' août. La défense de garder chez soi l'or et l'argent était renouvelée avec un redoublement de sévérité, et on prescrivait, pour la valeur légale des monnaies conservées , une série de variations arbitraires tellement multipliées , qu'il eût fallu un travail d'esprit pour savoir ce que vaudrait l'argent qu'on avait en poche dans quinze jours et dans un mois. Evidemment on voulait rendre l'usage de la monnaie métallique assez désagréable pour en dégoûter le pubUc. Law en était arrivé à ce degré d'aberration qui annonce la chute prochaine des hommes d'État.
Ces mesures vexatoires firent rentrer beaucoup d'argent , et comme la banque ne remboursait pas plus de 500 livres à la fois , puisque cette somme était le maximum de ce qu'un individu pouvait posséder, l'encaisse se trouva bientôt considérable. Mais ce lut au profit des grands personnages pour lesquels les lois n'étaient pas faites à cette époque. Le prince de Conti envoya à la banque trois fourgons qui revinrent pleins d'écus. Le duc de Bourbon retira 25 millions. Le duc d'Orléans leur en
ayant fait reproche » en les menaçant de la confiscation , ils répondirent avec hauteur qu'ils attendaient les gens de justice. On fit, en effet, des visites dans leurs hôtels, mais on n'y saisit rien, soit que les espèces eussent été bien cachées , soit que les commissaires eussent été intimidés , soit enfin qu'il n'y eût dans ce déploiement de sévérité qu'une comédie jouée aux yeux du puhlic.
Recherches donûciliaires. — Les délateurs.
Comme il s'agissait d'effrayer les gens sans consistance afin qu'ils apportassent d'eux-mêmes leur argent, on procéda aux recherches domiciliaires avec une affectation de rigueur. Une des premières victimes fut un des directeurs de la compagnie, nommé Adine , chez qui on trouva 10 000 écus. Outre cette somme qui fiit confisquée, il paya l'amende de 10 000 livres et perdit son emploi. Malheur aux SCssissipiens ! Beaucoup de leurs anciens courtiers, se transformant en délateurs, se lançaient à leur piste comme des loups affamés. Quelle belle proie que de dénoncer un parvenu chez qui on trouvait, comme chez Sohier, ancien commis-papetier, 6000 marcs d'or et 20 000 marcs d'argent , c'est-à-dire plus de 6 millions de notre momiaie! On saisit une somme plus forte encore, 50 000 marcs d'or et d'argent avec quatre cents
belles montres d'or, chez un marchand de la rue de la Verrerie, nommé Dupin, qu'on envoya en prison avec sa femme. Les exemples de ce genre publiés avec éclat frappaient les imaginations , . et déterminaient les gens craintifs à échanger leurs trésors contre des billets. L'ancien chancelier Pontchartrain tira de sa cave 57000 louis de vieille fabrique qui valaient alors 72 livres , ce qui divertit beaucoup les jeunes courtisans dont il n'était pas aimé.
On se mit aussi en garde contre les exportations furtives. En fouillant des charrettes qui se dirigeaient vers les frontières de la Suisse, on saisit jusqu'à 40 millions en or, qui furent portés à la Monnaie. Les frères Paris ayant obtenu la permission d'envoyer en Lorraine 600 000 livres pour solder quelques fournitures, firent passer 7 millions pour y acheter des terres et seigneuries. « Le garde des sceaux en ayant eu avis, on envoya en diligence après les voitures qui furent ramenées et déchargées à la banque. En même temps , on alla chez les siem*s Paris , où il se trouva encore, dit- on, pareille somme de 7 millions qui furent aussi confisqués au profit de la compagnie des Indes*. » Une telle capture sur les perfides ennemis du Système dut enchanter l'Ecos-