Journal de Buvat à la date du 20 mars
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sais; mais les quatre fils Aymon, c'est ainsi qu'on appelait les Paris, étaient gens à prendre leur revanche.
Les grands négociants, les banquiers, les orfèvres, les conununautés nombreuses qui obtenaient par faveur de garder en caisse une somme supérieure à 500 livres subissaient également des visites, et en cas de contravention perdaient les valeurs dépassant l'autorisation accordée. Les notaires et les commissaires du Chàtelet furent en butte à une surveillance spéciale; on enlevait chez eux jusqu'aux fonds déposés par leurs clients. Beaucoup de personnes avaient cru mettre leur argent à Fabri en l'envoyant, sous prétexte d*œuvres pieuses, chez les curés ou dans les couvents. Détour inutile : les supérieurs de maisons religieuses furent mandés et admonestés sévèrement. « Plusieurs conunissaires allèrent en visite chez les principaux curés de la ville et des faubourgs de Paris, et y confisquèrent des sommes considérables au-dessus de 500 livres , quoi que ces curés eussent pu dire ou représenter , que ces deniers provenaient des aumônes qu'on leur avait déposées pour être distribuées aux pauvres honteux de leurs paroisses : sur quoi on leur répUqua avec raison que s'ils les avaient répandues comme ils devaient et comme ils auraient pu le faire , les pauvres en auraient eu du soulagement, et que
tout cet argent ne se serait pas trouvé inutile entre leurs mains*. >»
Les louis et les écus, apportés volontairement et en échange desquels la banque délivra des billets , s'élevèrent à plus de 40 millions. Quant aux confiscations , on n'a aucune donnée sur leur produit total. Si on remarque que ce droit de saisir partout les sommes dépassant 500 livres et de percevoir en outre 10 000 livres d'amende fut exercé à la rigueur, non -seulement à Paris, mais dans toutes les provim^es du royaume , on restera persuadé que le butin dut être immense.
La compagnie des Indes ne fut que trop bien secondée par les dénonciateurs , quoiqu'on eût réduit leur récompense à la moitié de la somme confisquée. La tentation était d'autant plus forte pour les âmes basses, que le traître restait inconnu et pouvait continuer à serrer la main de l'ami confiant qu'il dépouillait. Avait-on reçu avis d'une cachette faite dans une cave, le commissaire commençait par tout bouleverser dans les greniers et dans les chambres , et ce n'était qu'au dernier instant et comme par hasard , qu'il faisait mettre la pioche à l'endroit qui lui avait été désigné. Une défiance douloureuse, insupportable, glaça les liens de famille , conune les transactions
f . Journal de Buvat à la date du 20 mars 1720.
commerciales. Le maître se sentit à la merci de son valet , le négociant de son commis , le capitaliste de son débiteur. Les délateurs inspirèrent une horrem* telle que l'opinion publique les mit en quelque sorte hors la loi. D y en eut plusieurs qui furent assassinés, sans qu'on fit les recherches ordinaires pour punir les coupables. L'auteur même du décret, le régent fit jeter en prison un fils qui avait dénoncé son père. Le président Lambert de Vermon, ayant un jour sollicité une audience du chef de l'État, l'aborda d'une façon mystérieuse en lui disant : « Monseigneur, je viens vous signaler un homme qui a chez lui 50000 Uvres en or. » A ces mots, le prince recule de surprise et de dégoût : « Ah! monsieur le président, s'écrie-t-il , quel.... inétier faites-vous là ! — Prince , répond le vieux magistrat , l'énergie de votre expression me prouve que vous partagez les sentiments de la nation sur la loi que vous avez faite. Au surplus, c'est moimême que je vous dénonce et j'espère que vous ne me refuserez pas la récompense promise aux dénonciateurs. » Le président conserva ainsi la moitié de sa fortune.
Une orgie.
L'opulence et la débauche des uns, la pénurie et la colère des autres, le déclassement des conditions, la crise commerciale, les enlèvements, les dénonciations, les confiscations, avaient troublé profondément la société. Le désordre des esprits et la démoralisation publique se révélaient chaque jour par des faits extravagants ou sinistres. Une scène bizarre, dont le souvenir se réveilla dans une circonstance des plus lugubres*, a été considérée, par les contemporains, comme le prologue d'un drame sanglant dont le récit va suivre : c'est à ce titre qu'il faut lui donner place ici.
« Le sieur Nigon, avocat, qui logeait dans le cloître Saint-Germain l'Auxerrois, étant mort le 19 octobre 1719, et sa bière étant exposée sur les sept heures du matin à la porte de son logis , couverte de draps mortuaires et environnée de cierges avec des chandeliers et un bénitier d'argent, on avertit le duc d'Aremberg, jeune prince des Pays- Bas, qui logeait dans une maison voisine, que les prêtres de la paroisse allaient venir enlever le corps du défunt pour l'inhumer. Le duc, qui avait passé
1. Ce récit est emprunté, souvent mot pour mot, aux chroniqueurs du temps, et notamment à Buvat (tom. III de la copie in-folio, page 1074 ). Voy. aussi Duhautchamp.