‹ Law, son système et son époqueChapitre 21 sur 29 · U2 LAW · texte numérisé non relu

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la nuit à boire avec quatre autres seigneurs , descendit avec eux, suivis de leurs laquais, ayant tous une bouteille de vin et le verre à la main. » On entoure le cercueil , et chacun apostrophant le défunt, triste parodie de Don Juan : « Il est donc vrai, mon pauvre Nigon, tu l'es laissé mourir! — Mort, et de quoi? de soif, sans doute; de quoi peut-on mourir, si ce n'est de soif? — Boire, c'est vivre! Boire, c'est renaître. — Laisse là ce vilain manteau noir et ce noir corbeau qui te garde, et viens avec nous. >» Ces propos et bien d'autres qui se croisent sont accompagnés de libations qui achèvent le chef de la bande. Le duc d'Aremberg, fort heureusement pour lui, tombe ivre mort. Ses camarades le prennent par les quatre membres, et suivis des laquais , verres et bouteilles en mains et serviette sur le bras, le reportent processionnellement chez lui.

Surexcités par de telles folies, et ne se connaissant plus , les étourdis reviennent à la charge , conduits par un jeune comte, cousin du duc, et toujours suivis des laquais. La foule, qui commence à s'amasser et qui murmure, veut empêcher un tel scandale. Le comte s'écrie qu'il a le droit d'offrir à boire à son ami Nigon, puisqu'il est mort de soif. « D saute sur le cercueil comme à cheval, et s' étant fait donner le bénitier, il verse l'eau bénite sur la tête du mort, en disant : Tiens, bois.

mon pauvre Nîgon. » Les autres , sous prétexte de donner la liberté à leur ami, mettent Tépée à la main, et, frappant sur le cercueil, renversent les chandeliers et saccagent les draperies. « Les prêtres venus pour le convoi sont bien étonnés de voir les scènes de ces ivrognes, et n'en pouvant tirer que des obscénités, prennent le parti de porter le corps le mieux qu'ils peuvent. Ces seigneurs et leurs gens suivent le convoi dans le même équipage, et le corps étant posé dans l'église, ils en font le tour et se mettent à entonner au lutrin des alléluia et des requiem alternativement avec les chantres. »

L'idée d'une autre extravagance fît diversion à cette impiété. Beaucoup d'hommes d'un âge mûr et d'un maintien sérieux traversaient la place de l'église et se dirigeaient vers une maison d'honnête apparence : « Où vont ces croquants? s'écrie le comie, y a-t-il donc ici spectacle de marionnettes? » On lui apprend que la maison susdite est celle de l'abbé Bignon, conseiller d'État, membre des trois académies, bibliothécaire du roi, possesseur lui-même d'une très-précieuse bibhothèque, et que les plus doctes personnages de France se réunissent de temps en temps chez lui pour discuter les plus importantes questions. « Ah! l'abbé Bignon donne les marionnettes! Parbleu! c'est notre affaire. » Et voilà les fous qui vont faire va-

carme à la porte du vénérable abbé, l'appelant par son nom, voulant entrer pour voir le spectacle, offrant d'ailleurs de payer leurs places, ainsi qu'il convient à des hommes de qualité. Le portier, dit la chronique , se barricada de son mieux et mit fin au scandale en faisant venir les hoquetons du

roi*,

Le clergé avait porté plainte; mais, dès qu'ils furent en possession d'eux-mêmes, les roués jugèrent prudent d'aller s'humilier devant le curé en protestant qu'ils avaient complètement perdu l'usage de leur raison lorsqu'ils avaient commis le crime auquel ils ne pouvaient penser sans horreur. Le curé se laissa prendre à ce semblant de repentir, et s'employa à faire suspendre les poursuites. Buvat ajoute : « Toute cette scène ne manqua pas d'être bientôt rapportée à M. le duc d'Orléans, à qui elle donna grand sujet de rire pour la nouveauté du fait, dont il n'y avait pas d'exemple. »

On n'eut pas envie de rire dans le public, ou du moins dans ces classes nombreuses et obscures où, malgré la corruption infiltrée partout, il y avait encore tant de bonnes gens, à l'âme simple et droite. L'aventure, bientôt propagée, y causa une tristesse qui était comme le pressentiment de quelque ca-

1. Archers de la grande prévôté qui arrêtaient les gens de qualité.

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tastrophe. On se disait qu'une telle profanation, laissée impunie par les hommes, serait châtiée par

Dieu, et qu'il arriverait malheur à celui qui l'avait commise.

La foire Saint-Germain.

On remarqua, vers la fin de l'hiver de 1720, que les attaques nocturnes et les coups de main audacieux étaient plus fréquents que d'habitude. On attribuait cette recrudescence à une sorte de frénésie dont paraissaient atteints les joueurs de la foire Saint-Germain. Le heu de rendez-vous et de plaisir qu'on appelait ainsi consistait en plusieurs massifs de maisons et de boutiques en belles charpentes, séparées par des allées qui se coupaient à angles droits, en se développant dans un carré où l'on a depuis construit le marché Saint-Germain. Ouverte du 3 février au carême, cette foire coïncidait avec les réjouissances du carnaval. Les marchandises étalées dans les boutiques n'en étaient que l'accessoire ; son principal attrait consistait dans les spectacles, les curiosités, les.Ueux de bombance, les cafés et les jeux de toutes sortes. Indépendamment de certains cabarets qui étaient de véritables tripots, on battait les cartes ou on roulait les dés dans beaucoup de boutiques ; on jouait de l'argent ou des marchandises; des inconnus s'accostaient

pour jouer ; les passants pariaient pour ou contre les joueurs : c'était le ton et le piquant du lieu. En 1720, le jeu fut une fureur, bien qu'une ordonnance de police menaçât d'une amende de 3000 livres ceux qui seraient surpris jouant aux cartes, dés, biribi, pharaon, lansquenet et autres jeux de hasard. « Les joueurs, dit Buval, ne se faisaient point une affaire de coucher sur une carte ou au premier coup de dé jusqu'à la valeur de 20, 30, 40, 50 et 60 000 livres, comme si ces billets dont ils avaient leiu*s portefeuilles remplis n'eussent pas plus valu que de simples papiers blancs. »

Le comte de Horn.

Un jeune étranger de distinction , logé rue Dau* phine , à l'hôtel de Flandre ^ avait joué gros et avec un tel malheur que les gens superstitieux au^ raient pu croire à un maléfice. Au milieu de ses embarras , deux compagnons de ses désordres le déterminèrent à réparer ses pertes par quelques coups de main, aux dépens de ces autres joueui's qui s'assemblaient rue Quincampoix. Rien de plus facile qu'une telle entreprise. Les papiers au porteur se négociaient directement, de la main à la main, entre gens qui ne se connaissaient pasj dans un cabaret ou dans la rue. Nombre de personnes portaient sur elles des sommes considérables, en

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actions à vendre ou en billets de banque pour payer.

Pendant plusieurs jours, les trois bandits, afliiblés conime des négociants étrangers , se mêlèrent aux groupes d'agioteurs pour flairer leurs victimes. Accostés par un ouvrier tapissier nommé Lacroix , qui faisait le courtage pour les joueurs anonymes , ils offrirent de livrer des titres à un prix qui promettait au pauvre garçon de brillants bénéfices. Rendez-vous fut donc pris pour le lendemain, à sept heures du matin. De part et d'autre on avait des raisons pour être exact. Comme on ne pouvait consommer l'affaire en pleine rue, on échangea l'offre d'une bouteille de vin à VEpée de bois : c'était le nom d'un cabaret situé dans une petite nielle conduisant de la rue Quincampoix à la rue Samt-Martin (aujourd'hui impasse de Venise). Les agioteurs ayant demandé une chambre séparée pour faire leurs comptes, furent conduits au deuxième étage, où un déjeuner fut servi. Après le repas, le courtier ayant tiré son portefeuille, gonflé de 150 000 Uvres en billets de banque , un des bandits sortit sous un prétexte et se tint sur l'escalier pour faire le guet : un autre, passant derrière Lacroix, lui jeta sa serviette sur la tête et le serra fortement poiu* l'aveugler et le contenir. Le troisième lui donna dix coups de poignard.

Un porteur d'eau logeait au troisième étage;

Ayant entendu des bruits suspects , il alla prévenir le cabaretier. Celui-ci, voyant l'homme qui faisait sentinelle sur l'escalier fuir à son arrivée, donna un tour de clef à la porte de la chambre où le crime venait d'être commis. Lestes et hardis, les deux assassins atteignirent une poutre qui étayait la maison et se laissèrent glisser dans la rue. L'alarme avait été déjà donnée. Tout le quartier était en émoi. Un des fugitifs, qui s'était blessé en descendant et qui était taché de sang, fut arrêté par les gens de la halle. L'autre, qui avait attiré les regards par son air effaré, crut dérouter les soupçons en allant de lui-même chez le commissaire où il déclara qu'étant homme de qualité, il avait été attaqué par des malfaiteurs. Le commissaire avait reçu respectueusement la déposition, et se préparait à congédier le noble étranger, lorsque la vérité se fit jour. Les dénégations devinrent bientôt impossibles. On trouva sur l'un des assassins le portefeuille de la victime. On sut enfin les noms des coupables. Celui qui s'était sauvé et qu'on n'a jamais pu saisir, se faisait appeler le chevalier de Lestang ; il était fils d'un banquier flamand. Celui qui avait porté les coups était un capitaine piémontais en réforme, nommé Laurent , comte de Mille. Le troisième s'appelait Antoine-Joseph, comte de Hom, capitaine de cavalerie, âgé de vingt-deux ans. Il descendait de ce fameux comte de Horn qui partagea

avec le comte d'Egmont la gloire de Téchafaud dressé par le duc d'Albe ; il était le second fils d'Emmanuel-Philippe , comte et prince de Horn, et d'Antoinette , princesse de Ligne. Il tenait par des alliances de famille à l'empereur d'Allemagne, au régent de France, à plusieurs maisons souveraines, aux Chàtillon , aux Montmorency, aux Aremberg , à ce qu'il y avait de plus noble en Europe.

Pendant quelques jours , les intérêts pâlirent devant le monstrueux drame de la rue de Venise. En recherchant les antécédents des coupables , on constata que le comte de Horn était cet abandonné de Dieu q^i avait donné le ton à ses compagnons de débauches et commis les plus grands scandales à l'enterrement du procureur Nigon.

La noblesse européenne se sentit atteinte par les coups qui allaient briser sur la roue un dés siens. On lit dans le journal de Buvat : « Les commis de la poste assurent qu'on a reçu plus de huit mille lettres de Bruxelles et de plusieurs autres Ueux des Pays-Bas, adressées à des princes, princesses, seigneurs et dames de la cour de France , pour les engager à s'employer auprès du roi et de M. le régent, en faveur de cet infortuné comte de Horn. » Lorsque ces lettres parvinrent, justice était déjà faite.

Des supphcations très-vives furent adressées au régent par les plus grands seigneurs de la cour.

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De Paris, la contagion du crime semblait gagner les provinces. Les routes, disait-on, étaient infestées de brigands masqués qui arrêtaient les voitures. On se racontait en tremblant des histoires comme celle-ci : « Le 30 mars , cinq officiers traversant la forêt d'Orléans , se virent attaqués par une troupe de dix-sept voleurs. Ils se défendirent avec tant de vigueur qu'ils en tuèrent huit ; mais ceux qui restaient ayant alors sifflé , il en vint un plus grand nombre, de sorte que ces officiers ayant succombé, furent hachés et dépouillés. On fait marcher le grand prévôt de Paris avec des archers pour sonder la forêts »

La peur exagérait sans doute ; mais il n'y avait pas d'illusion à se faire sur des accidents lugubres, sur des filouteries , des ^élits trop bien constatés. Si quelques joueurs se punissaient de leur maladresse par le suicide , la plupart d'entre eux arrivaient à une sorte de rage, et tout moyen lem* semblait bon pour se relever. Les falsifications du papier devinrent de plus en plus fréquentes. On surprit une bande de neuf faussaires, tous clercs de notaires ou de procureurs. Des commis de la banque furent arrêtés pour malversations. On fut obligé d'organiser des compagnies de vétérans, choisis avec soin , équipés et soldés à grands frais

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