‹ Law, son système et son époqueChapitre 22 sur 29 · Buvat^mars · texte numérisé non relu

Buvat^mars

par la compagnie des Indes pour remplacer les soldats du régiment des gardes, qui jusqu'alors avaient fait le service à la porte et dans les bureaux de rétablissement , « parce que , lit-on dans le journal de Buvat, on en surprit quelques-uns qui faisaient le métier de filous en escamotant des billets de banque ou de l'argent aux particuliers qui venaient échanger ces valeurs. »»

Semblables aux troupeaux qui flairent l'orage, les peuples ont le pressentiment des catastrophes politiques. Les imaginations populaires, sous le poids d'une vague terreur qu'elles se renvoient mutuellement, aperçoivent partout des phénomènes sinistres, des avertissements d'en haut. Les symptômes de ce genre assombrirent les premiers mois de 1720. Echo passif de tous les bruits qui ont cours, Buvat consigne naïvement dans son journal que près de Corbeil, des bandes de loups, sortant des bois , ont dévoré plusieurs personnes ; que l'alarme est dans la bourgeoisie rouennaise , parce qu'on a vu pendant les trois premiers jours de mars les lueurs d'un feu terrible qui répandait ime fumée épaisse et puante. La petite vérole, qui fait des ravages effroyables, surtout parmi la noblesse, semble également une punition du ciel. Des phénomènes effroyables apparaissent dans les airs: ce sont des poutres enflammées qui s'animent et prennent des formes menaçantes, ou bien des

étofles extraordinairement lumineuses qui allongent tout à coup de grands bras. Quand de pareils bniits circulent dans la foule, on peut être certain qu'une crise est prochaine.

CHUTE DU SYSTÊHE.

La Banque réunie à la Compagnie des Indes.

« Depuis que Law est contrôleur général, disait le régent, la tète lui a tourné. » En effet, à partir du jour où l'auteur du Système est déconcerté par la manœuvre des réaliseurs , il est fort difBcile de suivre ses opérations : ce sont les mouvements précipités et incohérents d'un homme qui se noie.

Une assemblée des principaux actionnaires de la compagnie fut convoquée pour le 22 février, à l'hôtel de la Banque. On y vit réunis le duc d'Orléans, le duc de Bourbon , plusieurs princes , ducs et seigneurs , la plupart des directeurs de la compagnie des Indes, et les spéculateurs ayant de gros intérêts dans le commerce des actions, au nombre d'environ deux cents. «Ceux-ci, dit Buvat, étaient pour la plupart si superbement vêtus, que les princes qu'on vient de nommer ne l'étaient pas tant à beaucoup près. » On remarqua , comme un

des miracles de l'agio, que des parvenus, sortis , pour la plupart du néant, se trouvaient confondus avec les princes et assez brillants pour les éclipser. »

Le but de cette assemblée était la réunion de la banque et de la compagnie des Indes. Sur la proposition du régent, la banque royale, redevenant simple annexe d'un établissement particulier, fut rattachée à la compagnie; opération dont on n'entrevoit pas bien la portée, puisque le roi devait rester responsable des billets précédemment émis , et que la banque était obligée à solliciter l'autorisation du pouvoir pour créer de nouvelles valeurs. La première impression du public se manifesta par un mouvement de confiance que la moindre réflexion devait faire évanouir. Qu'allait-on voir en effet ? une banque émettant du papier pour soutenir une entreprise commerciale, et cette entreprise déversant ses recettes à la banque pour servir d'encaisse. C'était une monstruosité.

Expédients financiers.

n n'y avait pas huit joiu*s que la banque et la compagnie étaient réunies, que déjà on était forcé, pour soutenir cette combinaison, d'avoir recours à des expédients despotiques et désastreux. Le 27 février commencèrent les visites domiciliaires pour

saisir chez les particuliers toutes les sommes excédant 500 livres en écus. L'arrêt du 5 mars donna le signal d'une espèce de déroute dans l'armée des agioteurs. Cet arrêt, comprenant des dispositions très - diverses , avait pour but de restreindre la circulation du papier, et de limiter la hausse exagérée des actions. Par une étrange inconséc[uence, Law, après avoir tout fait pour surexciter l'agiotage, cherchait à l'étouffer dans son essor. Ordre était donné au trésorier de la banque de faire rentrer aux échéances toutes les sommes avancées aux spéculateurs sur dépôt d'actions. La compagnie n'avait pas encaissé , à beaucoup près , l'énorme somme de 1620 millions à provenir des dernières actions créées à r^OOO livres : il n'y avait eu encore que quatre payements faits par les souscripteurs. Aux termes de l'arrêt du 5 mars, les récépissés de ces premiers payements devaient être reçus en déduction des sommes prêtées par la banque; combinaison qui tendait à réduire le nombre des actions. On fixait à 9000 livres la valeur vénale de l'action, et, malgré l'engagement pris huit jours plus tôt, on ouvrait deux bureaux pour convertir, à la volonté des porteurs , les billets de banque en actions et les actions en billets de banque sur le pied de 9000 livres. Les derniers articles réglaient le cours des monnaies métalliques sur le taux de 90 livres au marc d'argent. Cette

nouvelle réduction multipliait artificiellement les espèces , afin qu'on pût suffire au remboursement du papier.

Les avances faites par la banque aux spéculateurs s'élevaient à 450 millions. Si Law eût imposé à ses débiteurs l'obligation de payer en billets de banque, il eût peut-être sauvé le Système. En effet, les billets en émission s'élevaient alors à 1 100 millions. Le retrait subit de 450 millions eût relevé au pair, et sans doute au delà , le papier de crédit qui commençait à s'avilir. Mais, en agissant ainsi, Law eût exécuté un grand nombre de spéculateurs , et notamment beaucoup de très-grands seigneurs dont il se serait feit des ennemis mortels. 11 n'osa pas prendre ce parti violent, et reçut en payement, comme on vient de le voir, la portion déjà payée sur les actions souscrites. Ce procédé annulait le placement de la presque totalité des actions émises au prix de 5000 livres. Law faisait à ce sujet le raisonnement suivant : un nombre considérable d'actions se trouvant annulées , le dividende à répartir entre les actions classées sera tellement considérable, que tout le monde voudra placer ses fonds disponibles sur la compagnie. Dans cette persuasion, il se figurait que les actions offertes au prix fixe de SOOO livres allaient être d'autant plus recherchées , que Ton conserverait la faculté de convertir sans perte Taclion en monnaie et k

monnaie en actions. Mais la défiance, infiltrée conune un poison dans toutes les veines sociales, était déjà un mal irrémédiable. Le bureau d'achat resta désert; le bureau de vente fut assailli. La plupart des actionnaires convertirent leurs actions en billets, et réalisèrent à tous prix, soit en vendant les billets de banque à perte, contre écus, soit en envoyant les billets dans les provinces où les payements n'étaient pas suspendus, soit enfin en achetant à des prix excessifs des marchandises de toutes sortes.

Cet échange à bureau ouvert des actions contre des billets au prix de 9000 livres , détermina un nouveau débordement de papier, au moment où il aurait fallu en resserrer le cours. Il n*y avait plus qu'un moyen d*cn empêchet* l'avilissement total : c'était de supprimer absolument 1-usage des espèces métalliques. De là, cette ridicule et fatale déclaration du 11 mars, tendant à proscrire d'une manière absolue la monnaie d'oi* et à i*e8treindre l'usage des monnaies d'argent aux petites pièces d'appoint»

L'agiotage est interditi

Lés mouvements convulsifs de l'agiotage expirant contrariaient ces nouvelles mesures du gouvernement. L'épouvantable affaire du comte de

SON SYSTÈME ET SON ÉPOQUE. i59

Horn fournit un prétexte pour interdire les réunions de la rue Quincampoix. L'ordonnance, déjà préparée, fut proclamée à son de trompe, le 22 mars, jour du crime, au grand contentement des gens paisibles du quartier. La fameuse rue , si bruyante et si encombrée auparavant, devint tout à coup morne et déserte comme un lieu maudit. C'était pourtant une étrange inconséquence que de réduire toutes les valeiu's d'un pays à des papiers négociables , et d'en interdire la négociation. Par la force des choses, les spéculateurs se renconti'aient dans le voisinage de la banque , notamment sur la place des Victoires, et s'accostaient pour parler d'affaires. Le groupe s'arrondissait en peu d'instants; les nouvelles débitées, les demandes et offres de valeurs réglaient les coui*s. On achetait à prime, malgré la défense; on calculait des reports, on escomptait, on remuait des millions, jusqu'au moment où éclatait ce cri : «« Le guet! le guet!... »> Aussitôt chacun prenait sa volée pour* éviter les coups de plat de sabre que les archers à fcheval aimaient à distribuer aux agioteurs nomacleSi Ainsi se fît pendant plus de deux mois le com* liiôrce du papier;

Une fausse manœuvre.— Déroute financière.

Pour rendre les transactions plus faciles avec le seul numéraire qu'on prétendait conserver, un ai'rêt du 19 avril prescrivit la coupure des billets de 10000 livres en sommes de 1000 livres et au-dessous, et la fabrication de 438 millions de billets nouveaux de coupures diverses, depuis 1000 livres jusqu'à 10 livi'es. Faire descendre à 10 livres des billets encore remboursables , c'était courir au-devant d'une catastrophe.

On parlait vaguement dans le public des nouvelles combinaisons du contrôleur général pour ramener dans de justes bornes la somme des billets circulants , et la mettre en équilibre avec la valeur commerciale des actions, lorsque parut, à la stupéfaction générale, l'arrêt du 21 mai. Après un résumé emphatique de^ bienfaits du Système, il était déclaré que les actions subiraient une diminution successive de mois en mois jusqu'au 1" décembre, où elles resteraient fixées au prix de 5500 livres; que les billets de banque seraient réduits de la même manière, jusqu'à la moitié de leur valem' actuelle. Toutefois, lesdits billets devaient être reçus pour leur valeiu* entière jusqu'à la fin de l'année en payement des impositions et en acquisition de rentes viagères. Quant aux letti'es

de change et engagements commerciaux, le payement devait avoir lieu en billets de banque évalués selon le cours légal à l'époque de Téchéance. On donnait à entendre, enfin, qu'on allait rendre le libre usage des monnaies métalliques, et qu'on augmenterait des deux tiers leur valeur intrinsèque en revenant à la monnaie forte de 30 livres au marc.

Les partisans de Law ont prétendu que cet arrêt avait été préparé en secret dans la coterie de d'Argenson, et promulgué à l'insu du contrôleur général. Les ennemis du Système ont fait au contraire de longues dissertations pour rejeter sur Law la responsabilité de ce que le public prit pour une banqueroute. La polémique qui s'est engagée après coup sur ce terrain, prouve que l'arrêt du 21 mai n'a jamais été bien compris.

Avant cet arrêt, une action de 9000 livres à 90 livres le marc produisait 100 marcs d'argent (ou 25 kilogrammes). Après l'arrêt, une action réduite à 5500 livres à 30 livres le marc , eût donné au contraire 183 marcs (ou plus de 45 kilogrammes ). Au lieu d'une banqueroute , il y aurait eu pour l'actionnaire un profit effectif de près de 100 pour 100. Cette combinaison porte trop le cachet du génie spéculatif de Law pour qu'on puisse douter qu'il en ait été l'auteur.

L'intention était loyale : mais l'exécution panit

chimérique aux calculateui's. La foule qui ne raisonne pas, fut frappée par le mot de l'éduction, et cria au vol, à la banqueroute. Le duc de Bourbon jeta feu et flammes, et on ne parvint à l'apaiser, dit la chronique, qu'en lui donnant 4 millions. Le prix des denrées augmenta immédiatement dans une proportion qui donna de sérieuses inquiétudes. De Paris, l'irritation gagna les provinces. On craignit des soulèvements, et pendant plusieurs jours on tint les troupes sur pied.

Cette crise dura une semaine ; l'arrêt du 21 fut révoqué par un autre arrêt du 27. Le billet et l'action recouvrèrent la valeur qu'ils avaient précédemment. Remède plus dangereux que le. mal.

L'arrêt du 21 mai avait teirassé le Système; celui du 27 lui porta le coup mortel.

Les moins clairvoyants comprirent que des papiers, dont la valeur pouvait être dédoublée ou redoublée par ordonnance, offraient peu de garantie sous un gouvernement absolu. La grande affaire de chaque famille fut de sauver quelques parcelles de son capital. Les uns tombèrent dans un sombre désespoir : les autres se consolèrent, en chantant sur l'air des Pendus ce" couplet de circonstance :

Lundi, j'achetai des actions , Mardi , je gagnai des millions, Mercredi , j'ornai mon ménage ,

Jeudi , je pris un équipage , Vendredi , je m'en fus au bal , Et samedi à l'hôpital.

L'aîiimosité contre Law éclata avec tant d'énergie qu'il fut obligé de résigner sa charge de surintendant des finances; car on venait de faire revivre pour lui ce titre supprimé depuis la disgrâce de Fouquet. Le régent lui demanda ses comptes et le fît garder à vue par un corps de gardes suisses. On le crut perdu. Il s'agissait seulement de le préserver de la fureur populaire. On le maintenait d'ailleurs dans sa fonction essentielle de directeur de la compagnie des Indes , avec séance au conseil de régence. '

Toutefois , plusieurs ordonnances qui se succédèrent rapidement, furent considérées par le public comme un désaveu du Système. On révoqua notamment la défense de monnayer l'or et celle de posséder plus de 500 livres en argent. Ce revirement inspira à la bourgeoisie cette réflexion mélancolique consignée dans le journal de l'avocat Barbier : « Il y a un décret qui permet d'avoir chez soi tant d'argent qu'on voudra. Cette permission vient quand personne n'en a plus ! »

L'affaire urgente, la mesure de salut consistait à réduire l'effroyable masse des papiers circulants, en offrant aux rentiers la chance de conserver un revenu quelconque. Après examen officiel du bilan

de la compagnie, il fut reconnu qu'en anéantissant les 300000 actions rachetées, et les 100000 possédées par le roi, on pouvait réduire le nombre des autres à 200 000, assurer aux actions conservées un intérêt de 3 pour 100, astreinare les actionnaires de la nouvelle société à un versement de 3000 livres par action, payables en papiers de crédit, afin d'en réduire la masse ; enfin créer des rentes sur l'hôtel de ville, au denier 40, pour procurer un emploi aux billets de banque et aux récépissés de remboursement. Il résultait de cette dernière opération que les rentiers, qui recevaient 4 et 6 pour 100 avant d'être remboursés, allaient être forcés de replacer leurs capitaux à deux et demi : c'était une banqueroute partielle.

Le compte en banque.

Un autre expédient proposé pour diminuer la masse flottante des billets eût été efficace si la confiance n'avait pas été dès cette époque irrévocablement perdue. On invita les négociants à déposer à la banque ou dans ses succursales une somme de billets proportionnée au mouvement de leurs affaires. Au moyen de ces comptes coiu*ants, la banque eût opéré sans frais tous les payements du commerce par de simples virements d'écritures. Mais réchange d'un papier discrédité n'était déjà

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plus une garantie suffisante pour les transactions. Au lieu de 600 millions de billets qu'on espérait absorber au moyen des comptes courants , les dépôts atteignirent à peine le tiers de cette somme.

Ces décrets, bouleversant du soir au matin les existences , avaient causé dans le public une sorte d'ahurissement. On ne s'appliquait plus à distinguer le bien et le mal : c'était un sauve qui peut dans lequel chacun cherchait à recouvrer quelque peu de ce métal qu'on avait si héroïquement méprisé l'année précédente. Or, la conversion du papier en écus tendait à devenir une entreprise herculéenne. La banque en était arrivée dans le mois de juin à ne plus payer qu'un billet de 10 hvres par personne. Le chef de maison qui avait besoin de 100 livres envoyant dix personnes pour toucher, il en résultait une affluencc qui rendait les comptoirs inabordables. Cette circonstance fit surgir une nouvelle espèce d'agioteurs. Les forts de la halle et les portefaix escomptaient à vil prix les petits billets des bourgeois timides, et leur journée était gagnée quand ils avaient touché les 10 livres à la banque. Mais, avant de parvenir jusqu'à la caisse, que de cris, de jurements, de coups échangés ! Pour s'aventurer dans une pareille cohue , il fallait être un athlète.

Le camp de la place Vendôme.

Plus la décadence du papier était rapide , et plus il y avait prise pour la spéculation. A force de remontrances et de prières, les agioteurs obtinrent la permission de continuer publiquement leur trafic. On leur assigna la place Vendôme pour lieu de réunion. L'aspect de cette nouvelle bourse en plein vent fut tout autre que celui de la rue Quincampoix. On était au 2 du mois de juin. Une chaleur excessive obligea les négociants à faire dresser plusieurs rangées de tentes. Les unes servaient de bureaux pour les négociations ; les autres , les plus spacieuses et les plus élégantes, étaient des lieux de rafraîchissements et de plaisir. Bientôt reparurent les spéculateurs de toutes les provinces françaises et de toutes les nations de l'Europe qui ajoutèrent au tableau la piquante variété des costumes et des accents. On y toléra les jeux et les loteries. La curiosité et la mode attirèrent les belles dames, et aussi beaucoup d'aventurières. Tout cela était gai , frétillant et ne rappelait en rien l'avidité bestiale de la i-ue Quincampoix.

Ces tentes aUgnées symétriquement, avaient d'un peu loin l'aspect d'un camp au lendemain d'une victoire. Cette ressemblance donna aux satiriques l'idée de placarder aux quatre coins de la

place Tordre du joui' suivant, piquante allusion aux personnes compromises dans le Système.

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