Lettre de la duchesse d'Orléans, mère du régent
100 000 écus , avec lesquels il régala et amusa si bien ses collègues , qu'on eût dit à les voir, non pas des sénateurs exilés , mais des clercs de procureur en vacance.
Cherté des marchandises. — Ambassade des six corps.
A Paris, la crise financière sévissait plus que jamais. Les denrées, échangées forcément contre un papier avili, atteignaient des prix excessifs. De juillet à octobre, le pain se vendit 4 et 5 sous la livre, la viande à proportion. La chandelle, quoique taxée au maximum de 10 sous la livre, coûtait jusqu'à 32 sous. Les marchandises de luxe étaient doublement renchéries, et par l'avilissement du numéraire, et par l'épuisement des magasins. Il fallait payer une livre de café 18 livres au lieu de 50 sous , une paire de bas de soie 40 livres , une aune de beau drap 80 livres. Les étoffes arrivèrent enfin à des prix tellement inabordables, qu'il y eut un concert de plaintes, non-seulement au sein du public, mais de la part des entrepreneurs d'équipements, qui déclarèrent ne plus pouvoir habiller les troupes. La compagnie des Indes vit un danger pour elle dans ces récriminations. Que pouvait-elle faire? Persuadée probablement que les marchands élevaient leurs prix par malice, elle imagina de leur opposer une concurrence.
Ayant fait un traité avec le manufacturier Van Ro- J)ais pour l'acquisition d'une quantité considérable de draps , elle offrit aux chefs de corps d'habiller leurs soldats aux prix ordinaires, et, bien plus, elle ouvrit au public un magasin où se trouvaient des ouvriers tailleurs à sa solde, qui faisaient des habits sur mesiu^e à des prix modérés.
Une pareille tentative de la part d'une compagnie aussi entreprenante était de nature à inquiéter la bourgeoisie. Le Système allait-il donc envahir l'industrie privée? Le bruit en courut, et il y eut une émotion marquée dans le eommercCi Les drapiers entamèrent contre la maison Van Robais un de ces procès qui duraient alors un quart de siècle. La bourgeoisie elle-même , représentée par les six corps de marchands*, crut devoir intervenir, et il fut convenu que les maîtres et gardes de la marchandise feraient une démar-^ che collective auprès du chef de l'Etat. Au jour dit, les trente-six maîtres et gardes, ornés de leiu^s plus beaux habits et de leurs perruques les plus officielles, traversèrent processionnellement les rues de Paris pour se rendre au Palais-Royal. Malheureusement le duc d'Orléans avait été prévenu : il
1 . Les six corps comprenaient les drapiers , épiciers , merciers^ pelletiers, bonnetiers et orfèvres, avec les professions accessoires. Chaque corps nommait six maîtres et gardes pour veiller au maintien des statuts et privilèges.
SON SYSTÈME ET SON ÉPOQUE. i85
s'était laissé persuader que le prix exorbitant des marchandises était le résultat d'une cupidité coupable et d'un complot contre le Système. Avant que l'orateur des six corps ait eu le temps de formuler les griefs , le régent lui ferma la bouche en s'écriant: «Vous êtes tous des gueux, des voleurs, des êtres ingouvernables. » Puis leur tournant le dos, il les congédia en des termes de caserne* dont la traduction honnête serait : « Allez vous promener ! » Qu'on juge de l'ébahissement de messieurs des six corps à ces gros mots ! Le tonnerre, éclatant au milieu d'eux, n'eût pas causé un saisissement pareil.
L'avis unanime fut d'aller immédiatement porter plainte au roi. Le roi, hélas ! n'avait que neuf ans. Son gouverneur, le duc de Villeroi , reçut à sa place. Ce vieux seigneur avait la prétention de représenter les grandes et nobles manières du précédent règne. Il fut d'une urbanité achevée; mais tout ce qu'on put tirer de lui fut que le propos était improbable, impossible, et qu'on avait mal entendu, A plus d'une reprise, les dignes bourgeois se consultèrent des yeux : le gros mot avait vibré d'une telle force, qu'il n'y avait pas moyen de se faire la moindre illusion. En désespoir de cause, ils se rendirent à la chancellerie,