‹ Law, son système et son époqueChapitre 3 sur 29 · Récréations historiques y û& Dreux du RadUr · texte numérisé non relu

Récréations historiques y û& Dreux du RadUr

en lui laissant pour lui et pour sa femme un capital de 450 000 livres exempt de toutes dettes. On déclara acquis au profit du roi tous les autres biens, évalués à plus de 4 millions, c'est-àdire à environ 8 millions de notre monnaie. Dans cette catégorie, on comprit le bel hôtel de la place Vendôme, dont Bourvalais avait fait ime demeure splendide, et où Ton trouva commode d'installer la chancellerie de l'État, qui y est restée depuis cette époque. On avouera qu'il y a loin de cette manière de procéder à notre loi sur l'expropriation pour cause d'utilité pubUque*.

Les bâtiments où sont actuellement les imprimés de la Bibliothèque nationale ont été acquis à peu près au même prix. Il y avait, en 1704, im nommé Châtelain , employé dans un couvent de Metz en qualité de valet d'écurie. Comme tous les garçons qui se sentaient *de l'ambition et de l'intelligence, Châtelain s'attacha à un fournisseur d'armée et fut bientôt à même d'entreprendre des affaires pour son compte. Un peu avant la mort de Louis XIV, il avait à ses ordres soixante commis à cheval, battant la campagne pour y recueillir des blés destinés aux armées. Dans l'intention d'établir des magasins à Paris, il avait acheté, rue de Richelieu, à proximité de sa propre demeure, un

1. Bourvalais fut réhabilité par un arrêt du 5 septembre 1718, qui lui rendit une partie de ses biens.

démembrement du grand hôtel Mazarin, auquel on donnait alors le nom d'hôtel de Ne vers. Le marché Tenait d'être conclu au prix de 370000 livres en forte monnaie, lorsque le nouveau propriétaire fut arrêté sur des dénonciations obscures qui lui attribuaient une fortune de 11 millions. Il en fut quitte, après plusieurs mois de prison, pour une taxe de 2 500 000 livres ( soit 4 millions et demi en monnaie actuelle) , dans laquelle fut comprise la valeur de ses immeubles. Buvat, qui, en sa qualité d'employé à la Bibliothèque, prenait un intérêt spécial à cette affaire, écrit, à la date du 11 novembre 1716: «Le régent approuve la proposition qui lui est faite par l'abbé de Louvois de transporter la bibliothèque du roi dans l'hôtel de Nevers. » La règle que paraissait avoir admise la Chambre de justice, quand il n'y avait pas im déUt bien caractérisé, était de prendre aux spéculateurs les quatre cinquièmes de leurs biens, déduction faite de ce qu'ils possédaient en commençant. On se montrait inflexible avec des parvenus qui n'avaient pas encore acquis grande consistance; mais on admettait les accommodements avec les princes de la finance, qui étaient déjà alliés aux grandes familles : avec Samuel Bernard, la grande puissance financière de l'Europe, qui avait eu l'honneur d'être com*tisé par Louis XIV ; avec le traitant Prendre, beau-père d'un La Rochefoucauld ; avec Crozat,

chis, mais aur tous ceux à qui on soupçonnait quelque aisance.

Une ordonnance du 18 septembre 1716, tout en mitigeant les peines corporelles et infamantes, donna beaucoup plus de portée à l'inquisition pécuniaire. Un délai de grâce de dix jours seulement était accordé aux gens d'affaires , ainsi qu'à leurs croupiers et associés « pour faire la déclaration de leurs biens; après quoi, la taxe imposée par les gens de justice étant acquittée, ils seraient sommés de reconnaître et d'avouer qu'ils tenaient le reste comme une pure grâce de la bonté du roi et sans l'avoir mérité. » Un trésorier des guerres, nommé Dumoulin, fut condamné aux galères pour avoir dissimulé une portion de sa fortune. De nouveaux encouragements furent donnés à l'espionnage domestique. « Un laquais ayant dénoncé que son maître avait caché 1 million d'espèces dans un endroit de sa maison , M. le régent lui en fit donner la dixième partie K » Sur de tels exemples , il y eut recrudescence de dénonciations. La veuve d'un conseiller fut vendue par son fils. Un propriétaire dénoncé comme thésauriseur reçut la visite d'un commissaire du Châtelet, suivi d'une escouade de maçons armés de pioches et de marteaux ; et, après la perquisi-

t. Faits consignés gu jpi|r le Jomr dans le Journal de Buvat.

SON SYStÈME ET SON ÉPOQUE. 21

tion des meubles, on se mit à sonder les murs, à creuser les caves, à dépaver les com's, à bouleverser le jardin.

Mœurs commerciales.

Les gens riches , ou, pour mieux dire , la bourgeoisie enrichie , n'opposait à ces avanies qu'une résistance passive. Chacun imaginait quelque ruse pour garantir son avoir : mais Timpiloyable tribunal ressaisissait presque toujours ses justiciables. Pour empêcher la réaUsation des effets précieux, défense avait été faite aux orfèvres d'acheter Targenterie et aux graveurs d'effacer les noms et les armoiries. Beaucoup de rentiers transféraient leurs titres à des personnes de confiance, comme des prêtres, des filles pieuses, d'anciens et fidèles domestiques. On prévint ces fidéicommis en menaçant de supprimer les rentes d'origine douteuse. Les banquiers avaient recours à toutes sortes de stratagèmes pour faire passer lem's capitaux à l'étranger. On arrêta une fois à la frontière quatorze charrettes chargées de pièces de vins, au centre desquelles étaient suspendus de petits barils remplis de louis d'or pour la somme de cinq millions. Autant de perdu pour les propriétaires. Un autre fait, consigné dans les mémoires contemporains, va compléter le tableau des mœurs commerciales de cette époque.

Un riche négociant du quartier Saint-Martin, nommé Vermalet, craignait, à tort ou à raison., les recherches de la Chambre de justice. « Voici, dit Duhautchamp *, comment il s'y prit pour passer en Hollande avec son or et son argent. 11 s'habilla d'abord en paysan, et, ayant acheté une petite charrette attelée d'un cheval, il la chargea de foin et de paille. Dans cet équipage, il se mit hardiment en chemin vendant son son et sa paille au prix qu'on lui en oflrait et ne marchandant qu'autant qu'il fallait pour cacher son jeu. La vente faite , il rechargeait sur nouveaux frais , et recommençait sa manœuvre. Se détournant des grandes routes autant qu'il le pouvait, il tachait d'arriver à la couchée dans les villages , préférablement aux villes, et comme il ne voulait point perdre de vue la charrette où était son trésor, il en faisait son gîte. Son imagination frappée lui représentait sans cesse des archers courant après lui. Qu'on juge donc de sa perplexité , lorsqu'un jour il en vit apparaître sept ou huit, dont un, s'étant détaché, venait à lui à toute bride, en lui ordonnant d'arrêter. Il se crut perdu sans ressources. Heureusement pour lui , il s'agissait seulement de prendre sur sa charrette un homme de la troupe, qui s'était dangereusement blessé par une chute.

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