Histoire du Système, 1. 1", p
Tout bien considéré , Vermalet crut devoir faire la chose de bonne grâce. Il fallut rebrousser chemin jusqu'à un village où il avait couché la nuit précédente. Il fut assez heureux pour n'être pas questionné : il eût été probablement reconnu, et emprisonné, les archers ayant commission d'arrêter tous ceux qui étaient soupçonnés de vouloir sortir du royaume. Bref, il en fut quitte pour la peur, et il parvint à franchir la frontière avec tous ses effets sans autre accident. Depuis ce temps, il arrangea si bien ses affaires qu'il revint en France, où il vécut en faisant grosse dépense. »
Traqués, ruinés, et, pour comble de maux, vilipendés par la foule qui applaudissait aux violences du pouvoir, beaucoup d'hommes de finance s'abandonnèrent à des résolutions funestes. Il y eut des suicides assez nombreux. Un malheureux mit le feu à ses papiers, à ses meubles, et se perça d'un poignard en se jetant dans les flammes. Le receveur des francs-fîefs d'Orléans , mandé devant la Chambre de justice, perdit la tête et alla se précipiter dans un puits. La justice fit retirer le cadavre du puits, entama gravement son procès, et le condamna à être pendu par les pieds, et ensuite traîné sur une claie. Mais cette sentence barbare fut cassée par le parlement, qui autorisa la famille à faire enterrer honorablement le défunt.
L'inquisition s'étendant peu à peu des traitants
et des maltôtiers de profession à tous ceux qui, de près ou de loin, avaient trempé dans les affaires de finances et de fournitures, la terreur devint générale. Les gens riches craignirent de se rendre suspects par leurs dépenses : toutes les transactions s'arrêtèrent. Après im an d'exercice, la Chambre de justice était devenue aussi odieuse au public qu'elle avait été populaire. On prétendait d'ailleurs que plusieurs de ces juges, si farouches au début, s'étaient apprivoisés, et qu'il n'eût pas été mal à propos d'établir une Chambre ardente pour juger la Chambre de justice. Saint- Simon dit tout net du président Lamoignon :
« Il y gagna beaucoup d'argent et s'y déshonora. » Ce magistrat est probablement celui que le public salua du nom de garde des secmx, parce qu'il avait l'impudeur de mettre sur sa table des seaux d'argent ciselés pour rafraîchir les vins, lesquels provenaient de la confiscation qu'il avait prononcée contre Bourvalais.
On reconnut donc la nécessité de suspendre les poursuites contre les financiers, et, le 20 mars 1717, le chancelier vint clôturer la Chambre de justice par un discours dans lequel il avoua le discrédit de cette juridiction. « Le peuple est tombé, dit-il, dans une espèce de consternation qui fait languir le corps politique, et telle est son inconstance qu'il passe tout d'un coup de la haine qu'il avait contre
les prévenus à la compassion des misères où ils s trouvent réduits : il s'accoutimie à les croire innocents, lorsqu'il les voit trop longtemps malheureux. »
Produit des taxes. — Les protecteurs
L'opération fut beaucoup moins productive qu'on ne l'avait espéré. Environ 6000 personnes , possédant, suivant leurs déclarations, 1200 millions de biens (en monnaie forte équivalant à 2 160000000 de notre temps) furent entendues; mais toutes ne furent pas inculpées. Le nombre des condamnés ne dépassa pas 4410. Ils avaient avoué 713 millions de biens, qui, déduction faite pour les dettes et valeurs non sujettes à la taxe, ne représentaient, à leur dire, pas plus de 400 millions nets. Les taxes furent distribuées en dix-neuf listes nominatives qui parurent successivement. A côté d'une amende colossale , on en trouve qui descendent au-dessous do 1000 livres.
En somme, sur les 400 millions de valeurs nettes, appartenant aux 4410 justiciables, les amendes et confiscations prononcées dépassèrent 219 millions (393 millions en valeurs actuelles). Mais il s'en est fallu de beaucoup que l'État profitât intégralement de cette somme. Au mois de juin 1717, on n'avait encore recouvré que 70 millions et ce fut à
grand'peine qu'on fit rentrer au trésor la moitié des taxes.
On apprit que quelques grands personnages avaient reçu de grosses sommes des condamnés dont ils avaient fait modérer les peines, et aussitôt les sollicitations en faveur des financiers devinrent comme une spécialité industrielle. A la cour , chacun fit commerce de ses moyens d'influence, et grâce à cette concurrence, les protections s'offrirent au rabais. On rapporte qu'un individu taxé à 1200000 livres reçut la visite d'im seigneur qui promettait de le faire rayer moyennant un pot de vin de 300000 livres. « Ma foi, monsieur le comte, répondit le traitant, vous venez trop tard; j'ai fait marché avec M°" la comtesse pour 150000 livres. »»
Agilalion politique.
A coup sûr, les fripons étaient en majorité parmi les justiciables de la Chambre de justice , et néanmoins-, comme toutes les mesures qui ont le caractère de la spoliation et de la violence contre les capitalistes, l'inquisition financière avait eu pour unique effet de raréfier l'argent, de suspendre le commerce et de redoubler les embarras du trésor. On ne pouvait plus obtenir aucun secours des particuliers, même aux conditions qu'y mettaient au-
trefois ces usuriers qu'on venait de flétrir. La seule et unique ressource qui parût rester], était celle de l'affaiblissement des monnaies.
Un édit du mois de mai 1718 ordonne donc une nouvelle refonte des espèces dans la proportion de 65 livres au marc d'argent. C'est encore une diminution de 50 pour 100 sur la monnaie déjà réduite en décembre 1715. L'écu de 3 livres 10 sous qui pesait une once à la mort de Louis XIV, va peser moins d'une demi-once. Évidemment, l'opération est ruineuse pour le commerce. Le parlement de Paris, qui n'attend d'ailleurs qu'un prétexte légitime d'opposition contre le régent, assemble au Palais de justice les cours souveraines, les notables du commerce et de la banque (15 juin 1718); il rend un arrêt portant défense à toute personne dedonner ou de recevoir les motmaies de nouvelle fabrique, et dès le lendemain, les rentiers de l'hôtel de ville refusent de recevoir les louis d'or affaiblis.
Le régent casse cet arrêt comme attentatoire à l'autorité royale, et défend aux imprimeurs, sous peine de la vie, de le multiplier par l'impression. Le parlement en fait faire des copies sur papiers timbrés et les livre à de courageux citoyens qui les vont placarder dans les carrefours, malgré les soldats qui parcourent les rues avec ordre de tirer sur les afficheurs. Du foyer de Paris , le feu
prend aux provinces. Les parlements de Houen, d'Aix, de Bordeaux, de Rennes-, défendent de travailler aux monnaies nouvelles et même d'en recevoir. On se soulève en plusieurs lieux. Le sangcoule à Besançon. Les petits écrits satiriques ou passionnés qu'on appelle tocsins, commencent à circuler comme au temps de la Fronde. Les trames de Cellamare s'ourdissent dans l'ombre. Les faux contrebandiers qu'enrégimentent les princes légi-, times, n'attendent plus qu'un signal. La France est menacée de revoir, pendant la minorité de Louis XV, les scènes qui ont attristé l'enfance de Louis XIV.
Une expérience pacifique faisait diversion à ces mouvements. Un étranger, établi depuis trois ans en France, et habile à s'insinuer dans la société choisie, n'avait cessé de dire que la crise financière occasionnerait de grands désordres, que les expédients proposés , la banqueroute, le visa, la refonte des monnaies, la Chambre de justice, ne feraient qu'aggraver le mal, et que l'unique remède consistait dans certaines pratiques qu'il appelait vaguement le crédit. Cet homme avait fait à ses frais, et avec un rare désintéressement, l'essai de ses idées. Le succès parlait en sa faveur : l'heure de la célébrité était donc venue pour lui.